Chapitre 34 : Le silence est d'or


— Aisu, tu manges pas ton curry du coup ? lança Takao, à table en face de sa camarade, en voyant que celle-ci se contentait de remuer les aliments sans les manger, perdue dans ses pensées.

— Hein ?

— Takao, laisse tomber, t'auras pas sa part, rétorqua Erin en levant les yeux au ciel, mi-amusée, mi-exaspérée. Mange, Aisu, t'en as besoin.

La douce voix d'Erin qui prononçait son nom eut le mérite de rattacher Elays à la réalité. L'adolescente tourna longuement la tête vers son amie, assise à sa droite, avant de considérer Luna, aux côtés de Takao, puis son plat encore rempli.

— Désolée, j'étais ailleurs, avoua-t-elle. Tu veux mon assiette, Ido ?

Erin et Reiji arquèrent tous deux un sourcil avant de lâcher un long soupir, à l'unisson, tandis que Takao approuvait, son fidèle air jovial et enfantin plaqué sur le visage.

Sur la table, le téléphone d'Elays vibra pour afficher un message de Shoto, ce qui n'échappa pas à Erin.

— Ben alors, vous pouvez plus vous passer l'un de l'autre, à vous envoyer des messages alors que vous êtes à quelques mètres ? questionna-t-elle avec un sourire espiègle.

— Quoi ? T'es jalouse ? Demande à Kudō de t'envoyer un message, je suis sûre qu'il acceptera, rétorqua Elays en adoptant le même sourire.

Comme elle l'espérait, le visage de son amie s'empourpra à la seconde même où elle termina sa phrase, tandis que le garçon à ses côtés manquait de s'étouffer avec son verre d'eau. Et cette image eut le mérite de lui arracher l'éclat d'un rire et de lui changer les idées. Ce n'était pas la première fois qu'une telle expression de gêne venait naître sur le visage de son amie, mais il fallait bien admettre que voir Reiji si mal à l'aise, les pommettes rosées, était bien loin d'être habituel.

Et pour ce genre de moment, le temps passé avec ses camarades de classe était précieux.

Finalement curieuse, Elays attrapa son téléphone pour prendre connaissance du contenu de ce message. Shoto lui indiquait simplement que, si elle le souhaitait, il comptait rester un peu dehors dans la soirée.

Si elle le souhaitait.

Depuis le temps, maintenant, elle commençait à le cerner. C'était simplement sa façon à lui de lui témoigner de sa présence à ses côtés, et de lui montrer que si elle avait besoin de parler, il était là.

Et ça lui suffisait.

Un fin sourire irrépressible sur les lèvres, Elays se retourna pour l'apercevoir aux côtés de Midoriya et d'autres de leur classe. Lorsque leurs pupilles se rencontrèrent, elle se contenta d'un hochement de tête pour lui faire comprendre qu'elle serait là.

Pas besoin de sourire, pas besoin de parler, ils n'avaient qu'à se regarder pour se comprendre.

Finalement, leur repas terminé, ils durent tous ensemble débarrasser, mais également ranger leurs affaires dans les chambres, ce que personne n'avait encore fait. Ceux qui n'étaient pas allés se doucher avant le repas y allèrent, et ce fut seulement à la nuit tombée que tous les élèves furent enfin tranquilles.

— Bon alors, on fait quoi, on fait quoi ? questionna une Mina enthousiaste à l'attention de toutes les autres filles, rassemblées dans le dortoir.

Les plus réceptives, telles que Toru ou Erin, se redressèrent vivement à cette mention pour proposer tout un tas de jeux sans queue ni tête, tandis que les plus réfractaires restaient calmement immobiles, silencieuses. Au milieu de cette ambiance de vacances qui régnait étonnamment, Elays se contentait de jeter des regards furtifs sur l'écran de son téléphone, avant de le glisser dans la poche de son survêtement pour le ressortir aussitôt, inlassablement.

— Tu vas où, Ochaco ? s'enquit Kyoka en la voyant ouvrir la porte de la chambre.

— Ah, je sors un peu prendre l'air, répondit l'intéressée avec un sourire, tentant de cacher au mieux ses pommettes légèrement rosies.

Sans attendre la moindre réponse de ses amies, la brune sortit en vitesse de la chambre. Des mines interrogatives se dessinèrent sur chaque visage, avant que tout le monde ne décide de reprendre le cours de ses occupations et de ses conversations. Après une énième œillade vers son téléphone, Elays se leva à son tour pour profiter de l'occasion laissée par Ochaco.

— Je vais prendre l'air aussi, indiqua-t-elle avant de quitter rapidement la pièce.

Étonnamment, à peine fut-elle dans le couloir qu'un sentiment de vide lui oppressa la poitrine, comme pour lui rappeler combien être seule lui était douloureux, depuis les événements de la journée. Elle traversa ainsi silencieusement ce long couloir, ne pouvant toutefois retenir l'esquisse d'un sourire en passant devant la chambre des garçons et en prenant conscience du bruit qu'ils faisaient. Au moins, eux, ils ne broyaient pas du noir.

Lorsqu'elle arriva devant la sortie du bâtiment et passa devant le salon aménagé, Elays aperçut Denki Kaminari, seul, allongé sur le canapé et les jambes dans le vide. Ses prunelles ambrées fixaient avec intensité le plafond, à tel point qu'il ne sembla pas prendre conscience de sa présence.

— Kaminari ? s'étonna-t-elle, le faisant au passage légèrement sursauter et se redresser.

— Oh, Aisu, salut, répondit-il simplement. Comment tu te sens ?

— Bien, sourit-elle, à la fois touchée et étonnée qu'il s'inquiète alors qu'ils ne se connaissaient pas réellement. Dis, tu sais si Shoto est dehors ?

— Aucune idée, lâcha simplement le blond en se relaissant tomber sur le canapé, à plat dos. Mais il était plus dans la chambre, quand je suis parti tout à l'heure.

— D'accord, merci !

Alors qu'elle s'apprêtait à quitter le bâtiment par la porte principale, la voix du lycéen retentit de nouveau, bien moins assurée qu'il ne l'aurait souhaité :

— Attends. Jiro est encore à l'intérieur ?

— Euh, oui, répondit-elle après réflexion.

— Je vois.

Elays ne put cacher son étonnement devant une telle attitude et laissa les traits de son visage se crisper d'incompréhension. Elle ne l'avait que très peu côtoyé – si ce n'était pas du tout – mais il lui avait semblé être une personne enjouée. Le contraire de l'attitude qu'il arborait actuellement, en somme.

En y repensant, Elays se remémora les avoir vus tous les deux ensemble, au dîner, dans une conversation visiblement houleuse. Toutefois incapable de se montrer indiscrète, elle ne put se résoudre à lui demander ce qu'il se passait et sortit simplement du bâtiment, après une rapide œillade dans sa direction.

Dehors, les rayons blafards de la lune peinaient à éclairer la forêt qui les entourait. Les nuages avaient visiblement décidé de dominer, en cette lourde et pénible nuit d'été, annonciatrice de la dure semaine qui attendait les élèves de Yuei. L'air se voulait moite, lourd, difficilement supportable.

Pourtant, la brise qui fouettait la peau de la jeune fille et faisait voler ses cheveux inhabituellement détachés était loin de lui être désagréable. D'une certaine manière, elle avait l'impression d'enfin pouvoir respirer, à être dehors.

— Ah, t'es là, s'éleva une voix sur sa gauche, la tirant hors de sa bulle pour la faire sursauter et lâcher un faible hoquet de surprise.

— Tu m'as fait peur ! s'indigna-t-elle en marchant vers Shoto, adossé contre le mur du bâtiment, là où Elays avait passé son après-midi.

— J'ai vu ça, désolé.

La voix de l'adolescent avait retrouvé de son calme, à tel point qu'Elays eut l'impression, le temps d'une courte seconde, que rien n'avait existé. Pourtant, elle fut bien vite ramenée à la dure réalité lorsque, une fois arrivée à sa hauteur, elle sentit la main de Shoto venir se poser avec délicatesse sur son front. Un frisson lui échappa, avant qu'elle n'ait un mouvement de recul, dubitative et surtout gênée.

— Qu'est-ce que tu-

— Ta fièvre est tombée, lâcha-t-il en guise de simple réponse. Comment tu te sens ?

— Mal.

Les mots quittèrent sa bouche avec une spontanéité qui l'étonna elle-même, pour venir claquer dans l'air. Ses lèvres commencèrent à trembler alors qu'elle tentait de reprendre la parole, mais rien n'y faisait. Les images se bousculaient dans sa tête ; les flammes, le bus, les visages de ces inconnus qui n'étaient désormais plus. Toute la journée, elle s'était contentée de dire qu'elle allait bien, alors que c'était loin d'être le cas. Pourtant, devant Shoto, c'était comme si le masque était tombé.

Malgré ses yeux embués, Elays inspira un bon coup. Shoto restait silencieux, mais son regard lui intimait qu'elle était libre de poursuivre si elle le souhaitait, ou d'en rester là si elle ne le pouvait pas.

Peu importe son choix, il le respectait. Elle le savait.

Alors, non sans avoir inspiré une nouvelle fois pour rassembler ses forces et son courage, la lycéenne laissa les mots quitter sa bouche, pour vider son cœur. Comme s'ils sortaient tous seuls, elle ne parvenait plus à s'arrêter ; sa discussion avec Midnight, sa conversation avec Luna et l'incompréhension de cette dernière, le flux tumultueux et douloureux de ses pensées, de ses remords qui la hantaient à chaque seconde. Tout y passa.

Et Shoto resta silencieux.

Compréhensif, il laissa les paroles d'Elays venir se heurter à la brise, qui se faisait de plus en plus violente au fil des nombreuses minutes qui défilaient. Le temps n'avait plus d'importance, les secondes pouvaient bien défiler autant qu'elles le voulaient, ils n'en avaient tous deux que faire. Et même le silence qui s'installa, une fois qu'elle eut terminé de parler, ne suffit pas à y changer quelque chose.

Elays se sentit soudain bien plus légère, comme si le vent avait su balayer ses remords au fur et à mesure qu'ils quittaient sa bouche, au même titre que ses mots. Sans doute était-ce ce dont elle avait eu besoin toute la journée, de pouvoir parler, extérioriser auprès d'une oreille attentive, de quelqu'un qui ne la jugerait pas.

La jeune fille savait que le silence était d'or. Ce n'était pas comme si elle attendait de Shoto qu'il devienne soudain loquace pour pouvoir trouver des paroles réconfortantes, loin de là. Shoto était Shoto, et le calme qui les entourait était probablement ce qu'il pouvait faire de mieux pour répondre à ses doutes et l'accepter telle qu'elle était.

En tout cas, c'était ce qu'elle croyait, jusqu'à ce qu'il ne pose une main sur ses cheveux, à l'arrière de son crâne, pour l'attirer à lui et ainsi la forcer à faire un pas en sa direction, à venir plus près qu'elle ne l'avait jamais été. Les yeux écarquillés, Elays se laissa toutefois faire, alors que son visage s'enfonçait avec naturel contre le torse musclé de l'adolescent.

La chaleur de ce corps contre le sien semblait se propager sur chaque parcelle de sa peau, au travers cette étreinte pour le moins douce et inattendue, à tel point qu'Elays sentit les battements de son cœur prendre une course effrénée dans sa poitrine.

Mais à cet instant précis, rien d'autre que la pression que Shoto exerçait pour la serrer contre lui n'avait d'importance.

Le temps défilait-il au moins encore ? Elays n'en avait pas la moindre idée, mais peu importait.

— Merci, Shoto, murmura-t-elle finalement.

Les mots ne venaient pas davantage, alors qu'elle voulait le remercier pour tant de choses : l'accepter, s'être occupé d'elle, l'avoir aidée et soutenue et continuer de le faire, encore et toujours. Comme s'il l'avait compris, il se contenta de resserrer la pression de sa main dans ses cheveux, en guise de réponse, et Elays ferma finalement les yeux pour se laisser porter par les sentiments qui affluaient en elle, contre lesquels elle n'essayait même plus de lutter.

Elle en était consciente, il était trop tard pour lutter, désormais.

Après un temps infiniment long, ou infiniment court – elle n'en savait rien –, Elays se dégagea doucement de l'étreinte de Shoto, presque à contre-cœur, faisant fi du sentiment de vide qui la gagna à l'instant précis ou elle ne sentir plus cette chaleur rassurante.

— J'suis désolée, lâcha-t-elle en fixant ses pieds. J'aurais jamais dû prendre ton alter comme ça...

— C'est bon, t'as agi sans vraiment en être consciente. On sait pas comment les choses auraient pu tourner, sans ça.

La brune considéra longuement ces paroles, les répétant en boucle dans son esprit pour s'en imprégner. Il avait raison, sans doute. Seulement, il était encore trop tôt pour qu'elle réussisse à pleinement prendre du recul sur la situation.

Au loin, le tonnerre gronda, sans pour autant retenir leur attention.

— Je crois que je regrette pas ce qui est arrivé à ces deux hommes.

— Dans une carrière de héros, t'auras d'autres occasions de causer la mort. Je te le souhaite pas, mais malheureusement c'est ce qui arrive lorsque des innocents sont pris pour cible, répondit calmement Shoto en levant ses yeux hétérochromes vers la nébulosité.

— Ça t'est déjà arrivé ?

— Non, mais à chaque fois que j'ai eu l'occasion de me battre contre des vilains, j'ai bien vite constaté que si tu n'y allais pas avec l'envie de vaincre, et de tuer s'il le faut, t'as aucune chance.

Elays se laissa tomber contre la façade pour s'asseoir et posa son front contre ses cuisses relevées. Elle savait qu'il avait raison, mais sans doute lui faudrait-il du temps pour l'accepter. Vouloir être un héros était une chose, en être capable en était une autre.

— Ça fait un peu peur, avoua-t-elle tout de même.

— Alors je serai là, répondit simplement Shoto, d'une voix étonnement calme et apaisante à la fois, en s'asseyant à son tour contre la façade.