Oiseaux de Paradis
Deuxième partie : Komorebi
Quinzième chapitre : Le mal de vivre
Auteur : Rain
Disclaimer : Un deux trois, Shaman King pas à moi, quatre cinq six, rien qu'une admiratrice, sept huit neuf, je me fais pas de sous, rien ne rime mais c'est pas grave.
D'Aragon, dans Les yeux d'Elsa, « je vais te dire un grand secret ferme les portes,
il est plus facile de mourir que d'aimer,
c'est pourquoi je me donne le mal de vivre mon amour. »
Soundtrack : Gold (Echos), Lost (Within Temptation), Conquest of Spaces (Woodkid)
Note :
Une bonne partie de ce chapitre est écrite depuis longtemps, mais j'avais besoin de faire transition entre l'été et l'automne, alors… j'ai trouvé quelque chose !
Le cocktail de Jeanne, je l'ai trouvé sous le nom de Belladone, vous savez, cette plante vénéneuse et violet sombre. Hihi.
Un petit coucou de la part de nos amis à travers le monde. J'espère que ça peut vous remonter un petit peu le moral, en ces temps incertains.
Restez au chaud, prenez soin de vous.
« Ah, si on avait su que tu serais toujours si pénible, on ne se serait pas tant inquiétées, » soupira Kanna, la voix complètement plate. Seul un tressaillement de son sourcil, et le fil de sa pensée, trahissaient un quelconque second degré.
Mathilda prit une grande inspiration offusquée. « Je ne te permets pas !
- Heureusement que je n'ai pas besoin de permission. Maintenant concentre-toi avant de te couper un doigt. »
Ronchonnant, la rousse obéit. Elle avait dans les mains un couteau tranchant et un bol de radis juste lavés. Elle était de corvée d'épluchage ce soir, mais elle ne semblait pas pressée d'en avoir fini.
Son aventure avait… quelque peu changé la petite sorcière. Pas de beaucoup, pas en surface – mais elle n'était plus aussi tête brûlée. Parfois elle le dévisageait comme si elle voulait lui poser des questions.
Elle ne le faisait jamais.
« Bon, tu te décides ? On ne va jamais manger, à ce rythme.
- Oh, ça va ! Puis tu sais quoi, je vais faire des fleurs.
- Des quoi ? »
Kanna riait peu, et pourtant elle lâcha un jappement amusé en voyant Mathilda se saisir d'un radis.
« On va les cuire, ces radis. Pas en faire des bouquets.
- On peut faire les deux, » répliqua Mathilda. « Si tu n'es pas contente, tu peux aller voir ailleurs, je n'ai pas besoin de toi.
- Si tu ne mets pas un peu d'huile de coude, on ne mangera jamais. Je vais t'aider. »
Mathilda, dans sa grande mansuétude, ne protesta pas. Les yeux sur ses radis, elle s'affairait à les découper exactement comme il le fallait pour leur donner une forme semi-florale. Elle était d'autant plus attentive qu'elle sentait son regard sur elle, et qu'elle cherchait à l'éviter.
Dans sa tête, il pouvait l'entendre chercher les bons mots pour lui parler, lui promettre qu'elle ne le trahirait pas, qu'elle était toujours des leurs. Il ne s'en inquiétait pas, mais il lui laisserait le temps de trouver le chemin.
Marion le dépassa, l'air absent. Sans doute que la promesse des churros, faite par Peyote, l'avait attirée ici. Mais ce fut la tâche de Mathilda qui l'attira, et elle vint s'installer juste à côté, les mains serrées autour de Chuck.
« Tu fais ? »
Sans lui répondre, Mathilda finit le radis qu'elle était en train de travailler avant de lui offrir.
« Pour Mari.
- Pour Mari ?
- Yep. »
La blonde considéra le présent un moment. Puis, sans sourire, elle mordit dedans.
« Et tu l'as décapitée. M…
- Merci, Mathi. »
La rousse cilla, puis sourit. « De rien, Mari. »
Elle avait oublié son regard sur elle.
Tant mieux.
Tamao frappa dans ses mains deux fois avant de s'immobiliser, le corps plié en une profonde révérence.
La statue de pierre en face d'elle ignorait l'air frais de l'automne, embrassant le monde avec une bienveillance aveugle. Elle l'avait trouvée lors d'une des promenades prescrites par le docteur après son accès de fièvre. Il avait été plus simple d'acquiescer que de lui expliquer qu'elle passait déjà la majorité de son temps dehors.
Anna lui avait par ailleurs ordonné de ne pas se séparer de la poupée à moins d'être supervisée. Sa longue maladie avait prouvé à quel point les rêves étaient dangereux; la petite figurine pendait au bout de son collier.
Pendant sa convalescence, Tamao avait réclamé et dévoré des méthodes de français. Elle était encore loin d'un résultat satisfaisant, mais l'exercice mental lui faisait du bien, et elle se faisait l'impression de progresser dans sa quête. Pouvoir atteindre la figure de la fenêtre et lui parler dans sa langue – qu'y aurait-il de plus convaincant ?
Une fois capable de marcher, elle était tombée sur ce jizô et s'était mise en tête de le remercier. Une fois l'esprit trop plein de conjugaisons étrangères et d'étranges concepts, Tamao venait s'installer à la fenêtre pour regarder Yoh s'entraîner, et pour crocheter un petit présent de rouge. Elle n'était pas particulièrement douée, et plusieurs fois elle avait tout démêlé pour tout recommencer, mais elle avait enfin réussi à finir le bonnet qui trônait maintenant sur la tête de la statue.
Elle ne savait pas exactement ce qu'elle espérait en parlant au dieu, mais elle le fit quand même : « Hao n'est toujours pas reparu, » et maintenant elle pouvait dire son nom sans trembler, un exploit qui lui aurait semblé impossible juste après leur rencontre; « et je n'ai pas réussi à recontacter Jeanne. »
Quant à ses rêves… Ses rêves elle n'osait plus s'y confronter. Elle savait où ils allaient maintenant, non ? À la victoire de Hao. À la mort de sa famille. Les rares éclats dont la poupée ne pouvait pas la protéger étaient plus effrayants les uns que les autres.
« S'il vous plaît, kami-sama. Je n'ai besoin que d'un signe, d'une indication du chemin à suivre… »
Mais rien ne vint, même avec le grelot accroché à son sac et les intenses prières qu'elle enchaînait. Au bout d'un moment, elle remercia le dieu, se redressa et s'éloigna quelque peu.
« Alors ? »
Conchi et Ponchi étaient restés à l'écart. Ils avaient bien compris à quel point le sujet lui tenait à cœur, et s'ils la plaisantaient encore ce n'était plus de manière irréfléchie.
« Alors rien, » admit Tamao avec un sourire tremblotant. « C'était tiré par les cheveux, de toute façon.
- Je suis sûr qu'il t'a entendue. Il n'est peut-être juste pas libre, » avança Ponchi.
« Et s'il ne vient pas, on avait pas besoin de lui, » s'échauffa son comparse. « Les jizô, c'est très surfait, de toute façon ! »
Tamao se força à sourire un peu plus, pour eux, pour elle-même, mais à cet instant le vent se leva, et quelque chose de rouge frappa Tamao au visage. Elle lâcha un léger cri avant de se rendre compte que c'était son bonnet.
« Qu'est-ce que… ? »
Elle observa les alentours, en vain. Elle n'avait rien senti, pas de présence, pas de…
« Tamao ?
- Rentrons, dit-elle sans trop de conviction. « Je crois qu'il n'y a plus rien ici pour nous. »
« Seigneur, je ne sais pas si…
- Marco a dit que je pouvais te suivre dans tes missions. Si je peux t'aider à accomplir tes corvées, je suis heureuse de le faire. »
Meene fit une tête bizarre, presque constipée, mais Jeanne l'ignora gracieusement et se rapprocha du chariot de nettoyage. Elle ne connaissait pas grand-chose à ce genre d'activités, et elle saisit une éponge avec curiosité.
Elle savait son insistance surprenante. Il y avait bien longtemps maintenant que Marco avait fait la proposition, et elle n'en avait jamais rien fait. Hao était arrivé et elle n'avait tout simplement pas eu le temps, mais elle voulait prendre ce temps. Dénouer le mystère qu'était Meene Montgomery, qui n'avait pas l'âge de boire, et lui avait toujours paru si douce.
À la fin du repas, donc, elle avait retenu sa lieutenante et lui avait demandé – non, pas demandé, dit – qu'elle l'accompagnerait cet après-midi. Meene avait d'abord eu l'air de ne pas comprendre. Puis elle avait rougi, clairement embarrassée, et avait balbutié que ce ne serait pas possible. Jeanne ne s'était pas laissée faire, avait demandé pourquoi. Meene avait finalement avoué qu'elle était de corvée de ménage sur les ponts supérieurs. Le temps qu'elle s'explique, Jeanne et elle étaient seules dans le réfectoire, et Meene n'avait compris son erreur que lorsque son seigneur et chef avait commencé à entretenir l'idée de l'aider.
Jeanne ne pouvait s'empêcher d'être excitée. Marco ne l'avait jamais laissé faire quoi que ce soit de ce genre. S'il savait comment elle détournait sa 'permission'… Le travail ne lui faisait pas peur. Ça ne pouvait de toute façon pas être bien difficile ! Et puis ça lui ferait penser à autre chose.
Les bleus laissés par Hao avaient repris une couleur normale, mais la chose hantait encore ses pensées, sinon ses rêves. Elle n'avait toujours pas réussi à discuter sérieusement avec Porf, mais ça viendrait bientôt. Pour le moment… Pour le moment, Meene.
Elle fredonnait en travaillant, et Jeanne se prit à la suivre gentiment. Elle n'avait pas du talent particulier en ce domaine, mais Marco lui avait appris à chanter juste, et cela donnait un rythme au travail.
Meene se chargeait du plus gros, la serpillière et l'aspirateur et le balai. Elle n'avait laissé à Jeanne qu'un petit chiffon fragile. Un chiffon à poussière que Jeanne ne savait pas utiliser, alors Meene lui avait indiqué de simplement le passer sur les chaises. Ça prenait beaucoup moins de temps que le reste des tâches de Meene, alors elle se trouva bien vite à regarder faire le lieutenant avec un mélange de gêne et d'envie bien déplacé.
Si le regard sur son dos gênait Meene, elle n'en dit rien. Elle ne s'en rendait peut-être pas compte, parce qu'elle avait suffisamment à faire pour occuper toute sa tête. Aucun des outils qu'elle avait à sa disposition ne semblait lui correspondre : elle se battait plus avec l'aspirateur qu'elle ne le manipulait. C'était bizarre de voir quelqu'un comme ça : d'un côté, Jeanne se savait encore plus incompétente; de l'autre, elle n'avait jamais vu Marco autrement que gracieux quand il nettoyait l'espace autour d'eux.
Au bout d'un moment, cependant, Jeanne n'y tint plus.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Meene leva une tête bien défaite de son travail.
« Pardon ?
- La chanson ? »
Un instant perdue, comme si elle ne se souvenait plus de ce qu'elle avait pu chanter, Meene tenta un sourire gêné.
« Ce n'est rien, juste… une berceuse de ma région. Ça parle de pêcheurs et d'un bateau, alors… j'imagine que notre voyage me rend nostalgique. »
Jeanne peina à contenir son enthousiasme. Des confidences ! Des confidences !
« Il y a des paroles ? »
Meene hésita.
« Oui… je ne sais pas si je me les rappelle toutes. Donnez-moi une minute. »
Jeanne donnait beaucoup, et elle lui donna la minute aisément. Il était difficile, pourtant, de tenir son impatience !
Meene reprit ses murmures et commença à mettre des mots sur les notes. Reposant le manche de son aspirateur, elle dut s'y reprendre à plusieurs fois, butant sur les mots comme si elle devait les remonter d'un océan invisible. Quelque chose chatouillait l'oreille de Jeanne, mais Meene parlait trop bas pour qu'elle en soit sûre.
« Partons, la mer est belle, embarquons-nous, pêcheurs,
Guidons notre nacelle, ramons avec ardeur
Au mât hissons les voiles, le ciel est pur et beau
Je vois briller l'étoile qui guide les matelots… »
Apparemment satisfaite, Meene s'interrompit. « C'est le refrain ! »
Jeanne la fixait, les yeux grands comme des soucoupes, les mains jointes pour les empêcher de s'envoler. « C'est du français ! »
Meene cilla. « Ah, oui… Vous parlez français, aussi, n'est-ce pas ? Français de France. Mon accent est probablement bizarre, je… L'acadien n'est pas…
- C'est du français ! Et j'ai compris tous les mots ! »
Son enthousiasme fit sourire Meene.
Jeanne lui fit répéter plusieurs fois et elles se retrouvèrent à chanter ensemble. Jeanne n'avait jamais trouvé que Meene avait un accent particulier en anglais; il s'avéra qu'en français non plus, elle n'entendait rien, mais il était bien probable qu'elle soit très mauvaise juge. C'était si doux d'entendre du français de nouveau ! Et c'était bien différent des poèmes de Kevin. Si elle voulait les lire à voix haute, elle le pouvait, dans sa chambre quand Marco n'était pas dans la sienne, mais ça restait sa voix à elle. Qui pourrait lui dire si elle prononçait mal les mots ? Le français de Marco était bon mais prononcé presque entièrement à l'italienne. Jeanne avait envie d'apprendre la chanson en entier, d'en apprendre d'autres à Meene… sauf qu'elle n'était pas sûre d'en connaître une seule.
L'instant de solitude fut bientôt rompu; Meene commençait à se rappeler du premier couplet et les essayait dans l'air de l'après-midi. Jeanne n'en connaissait pas toujours tous les mots, alors elle les répéta pour elle tandis que Meene continuait de travailler.
Bientôt, cependant, Jeanne pouvait chanter tout le premier couplet et le refrain sans s'arrêter pour poser une question. « Tu connais les autres ? Couplets ? S'il y en a ? »
Le regard de Meene sembla soudain s'assombrir. « Oui, mais… enfin… je ne sais pas si… »
Jeanne était tellement vibrante d'enthousiasme qu'elle céda et se remit à chanter, doucement, en rangeant son matériel.
« Ainsi chantait mon père lorsqu'il quitta le port,
Il ne s'attendait guère à y trouver la mort… »
Elle s'arrêta là; Jeanne se trouva bien idiote.
« Oh, Meene… pardon.
- Vous n'y êtes pour rien. C'est une belle chanson. »
Jeanne la fixa un moment. « On peut s'en tenir au refrain et au premier couplet. »
Sa lieutenante acquiesça. Malgré l'offre de Jeanne, elles se tinrent d'abord en silence tandis qu'elles passaient dans le couloir central.
« Ma mère est partie quand j'étais très jeune, » finit par dire Meene. « Elle parlait très peu et je pense qu'elle avait aussi souffert de sa guerre. »
Jeanne, triturant son chiffon, la regarda en silence.
« Mon père a fait de son mieux pour s'occuper seul de moi. Il refusait de me laisser faire à manger, disait que c'était aux adultes d'assurer un foyer chaud et propre à leurs enfants. Je ne devais manquer de rien, même quand plus tard il dut engager des baby-sitters. Du coup je ne sais presque rien faire; je sais à peine faire cuire du Mac-and-cheese. »
Elles partagèrent un léger rire, même si Jeanne, dans le secret de son âme, ne savait ni ce qu'était le plat en question ni comment le préparer.
« Marco est bien content de s'occuper de ça tout seul, » rassura Jeanne. « Je pense que ça lui donne… l'impression de se rattraper, comme il ne sait pas faire ce que vous faites. »
Meene chercha ses mots une seconde. « S'il… s'il était n'importe qui d'autre, je serais plutôt contente que vous ayez un civil avec vous. La vie et la mentalité des militaires sont… différentes. » Elle toussa, apparemment par simple gêne. « Mais Marco…
- Il est parfait, » l'interrompit Jeanne. « Vous êtes tous parfaits pour moi. Je suis très heureuse de vous avoir. » Elle n'entendrait rien contre lui ou contre eux. Elle était la maîtresse de son navire et elle avait besoin du capitaine et de la lieutenante et de tous les autres.
Avec le sourire le plus éblouissant qu'elle connaissait, elle ajouta : « Il sait être gentil, aussi. Il le cache juste très bien. » Parce que la douceur n'avait pas sa place dans leur mission.
Le visage de Meene trahit comme un doute, mais elle ne contesta pas, et elles purent continuer leur tâche en paix. Au bout d'un moment, elles recommencèrent à chanter. Cette fois-ci Jeanne s'empara du balai avec autorité et se mit au devoir de le manier, malgré sa taille peu adaptée. « La lune qui rayonne éclairera la nuit…
- Il faut qu'avan l'auror, nous soyons de ritour, » reprit une voix depuis l'escalier, et Meene se figea. Elle et Jeanne tournèrent la tête et se prirent à dévisager John.
L'intéressé dévida le couplet avec force fautes de prononciations avant de s'incliner.
« Je ne savais pas que tu parlais français, » souffla Meene, mortifiée. Jeanne aurait pu dire la même chose, mais elle ne se sentait absolument pas inquiète. Que John en plus de Meene parle français l'emplissait de joie. Deux personnes ! Deux personnes avec qui pratiquer la langue !
Son sourire lumineux fit rougir le pauvre John.
« Pardon, mesdames, je n'y comprends goutte, » avoua-t-il avec un petit air de chenapan. « J'ai juste une bonne oreille et vous l'avez répété au moins quinze fois.
- Pardon…
- Ne t'excuse pas, c'est plutôt agréable. Vous voulez mon aide ? »
Les deux femmes s'entre-regardèrent. Les yeux de Meene hésitèrent sur le balai encore dans les mains de Jeanne, et celle-ci tilta que John n'avait rien dit quant à sa participation active. Il ne comptait donc probablement pas les dénoncer.
« Ce n'est pas ton tour, » fit Meene, un tout petit peu trop sérieuse pour être sincère. John croisa son regard avant qu'elle ne se mette à rire et ne lui lance son éponge.
« On va faire le bar, si tu veux nous aider.
- Avec plaisir, maîtresse. »
Jeanne les suivit en fredonnant la comptine et bientôt les mots retentirent dans toute la salle de repos. À trois, ça commençait à faire un vrai chant de marin; Jeanne avait presque envie de danser. La voix de John débordait de soleil et d'énergie. Il transformait les mots et le message mais, dans l'opinion de Jeanne, cela ne faisait qu'ajouter du charme à la chanson de Meene. Depuis le perchoir qu'elle venait de se trouver, sur un des sièges du bar, chiffon toujours en main, elle regarda les deux adultes évoluer dans la pièce. La maladresse de Meene avec les instruments du ménage semblait s'être envolée.
John semblait honnêtement heureux d'être là. Il ne regardait pas Meene avec mépris, ou pitié, ou ressentiment. Porf ne lui avait rien dit, elle en était sûre. Mais pourquoi ? Les trois X-II faisaient toujours tout ensemble. Ils n'avaient pas de secrets les uns pour les autres, ou du moins Jeanne le croyait.
John finit d'éponger le bar, ce qui était le signal pour que Jeanne passe le chiffon et enlève l'humidité; il traversa ensuite la pièce pour s'agenouiller devant Meene, un grand sourire aux lèvres alors qu'il écorchait le refrain. Jeanne, qui l'avait vaguement suivi des yeux, s'arrêta d'essuyer sans bien comprendre ce qu'elle voyait, mais Meene se contenta de sourire et d'esquiver le grand dadais.
« Tu marches juste là où je nettoyais, tu vas en remettre partout, » le gronda-t-elle gentiment, et sans coup férir il lui piqua le balai et se mit au devoir de la remplacer.
Meene roula des yeux, fit signe à Jeanne de reprendre son travail, et s'occupa de la table de billard à la place. John traversa toute la pièce, revenant au comptoir avant de s'arrêter, et leva la main vers Jeanne comme s'il lui chantait la sérénade : « Je vois briller l'étoile…
- Qu'est-ce qui se passe ici ? »
Le chant s'arrêta, coupé net, et tout le monde regarda Marco, debout dans l'embrasure de la porte. Jeanne, par réflexe, fourra le chiffon dans sa poche et fit semblant de rien.
« J'apprenais une chanson de chez moi à John et à notre seigneur, » finit par dire Meene.
« J'avais fini mes corvées en avance, alors je suis venu aider Meene, » ajouta John.
Ils avaient tous les deux l'air penaud. Le regard de Marco se promena de l'un à l'autre comme s'il soupçonnait une entourloupe sans pouvoir l'identifier. Jeanne avait envie de dire quelque chose, mais quoi ?
Elle mit quelques secondes avant d'abandonner l'idée d'inventer un mensonge parfait et se contenta de s'armer de la vérité. « C'est agréable d'entendre du français. » Elle parlait d'une voix égale, comme s'il n'y avait pas de risque de tempête juste devant elle. « Peut-être t'avons-nous dérangé ? »
Le regard de Marco vint à elle et s'adoucit, les nuages fuyant devant le soleil.
« Peut-être que nous devrions travailler le multilinguisme, » finit-il par dire, tout aussi doucement. « Avoir en commun une langue rare nous permettrait de discuter en public sans craindre des espions. »
Marco reporta son attention sur John et sembla de nouveau se refroidir, mais il ne dit rien en ce sens. « J'étais dans la salle des commandes et…
- Pardon du dérangement, » fit Meene dans un murmure.
Marco sembla oublier ce qu'il allait dire. « Ce n'est rien. »
Il fit un geste, mais Jeanne venait de sauter de son perchoir. « Attends, Marco, » ordonna-t-elle en le rejoignant. « Tu ne veux pas rester ? Nous finissions. »
Le blond la regarda sans comprendre. John pencha la tête. « Le seigneur a raison, Marco. Il n'y a rien de plus triste que de passer son anniversaire au bureau. »
Marco sembla hésiter à réprimander John, mais le sourire encourageant de Jeanne interdisait toute initiative de ce genre.
« J'ai… j'ai du travail, » contra-t-il à la place. « Qui ne peut pas attendre. Je suis désolé, seigneur.
- Kevin a lu une étude intéressante sur les effets du stress et des périodes de travail intensif. Apparemment, au bout de quatre heures sans pause, le cerveau fatigue et ne fonctionne plus correctement. Tu ne voudrais pas desservir notre cause en t'acharnant au-delà du raisonnable, si ? » Jeanne s'était faite innocente et irréprochable, et elle devina à l'air constipé de son capitaine qu'il était bien ferré.
« Évidemment que non, » dit-il en ne grinçant presque pas des dents.
« Tu t'y remettras après-demain, » sourit John en passant derrière le bar. « Qu'est-ce que je vous sers, chers invités ?
- De l'eau pour moi, » répondit Meene sans hésiter, et sans réagir quand il poussa un cri de dépit.
« Tu ne bois jamais que ça ! »
La brune hésita, comme sur le point de s'expliquer sans en avoir vraiment l'envie.
« Un peu d'imagination, que diable, » continua John sans avoir rien vu. « Il y a tellement de choses dans ce bar, je suis sûr que je peux trouver quelque chose de mieux que de l'eau. Un virgin Shirley Temple ? Ou Sex on the…
- Pardon, je n'ai pas bien entendu ? » Jeanne ne pouvait retenir sa curiosité, mais à voir l'air horrifié qui passa de Marco à Meene et à John elle n'était pas censée savoir.
« Je peux te faire un mojito sans alcool, » proposa-t-il à la place, et Meene acquiesça en désespoir de cause.
« Et pour toi, Marco ? Un anniversaire, ça se fête. »
L'intéressé hésita. « Je vais prendre comme Meene, » finit-il par dire. Jeanne ne fit aucun commentaire avant de voir que John mettait de la menthe dans les deux verres.
« Tu n'aimes pas la menthe, » rappela-t-elle, confuse, et vit son capitaine prendre un air gêné.
« Bon, alors ce sera pour moi, vous n'êtes pas drôle, » dit John pour rattraper le coup. « Marco, d'autres ingrédients que je devrais éviter ?
- Non, fais ce que tu veux, » fit l'autre en s'asseyant près de la table. Jeanne vit Meene le regarder avec un sourire encourageant qu'elle ne comprit pas vraiment.
« Et pour vous, seigneur ? Ne me dites pas de l'eau ou je pleure. »
L'avertissement la fit ciller, et elle regarda instinctivement Marco, qui lui fit signe de faire à son idée. Sauf qu'elle n'en avait pas la moindre, d'idée. « … Un thé ? »
John soupira. « Je sais d'où vous le tenez, mais c'est déprimant, seigneur. Vous me faites confiance ? »
Jeanne cilla. « Bien sûr.
- Parfait. »
Il disparut derrière le bar quelques minutes, puis au cellier un instant avant de revenir à son bar, et arriva bientôt avec un plateau et quatre verres de couleurs différentes. « Je me suis mis du rhum et du colorant dans mon mojito, » expliqua-t-il devant le regard intrigué de Meene. « Moi je sais m'amuser. »
La brune le toisa avec ce qui ressemblait un peu à de la fatigue mais ne commenta pas plus. « Merci pour le verre, John. »
Jeanne et Marco, eux, regardaient circonspects leur boisson.
Celle de Marco était presque transparente. Devant son air suspicieux, John s'expliqua : « Raisin blanc, limonade, thé vert, citron et sucre. Tu veux savoir comment ça s'appelle ? »
Marco fronça les sourcils. Jeanne aurait pu croire qu'il détestait l'instant, l'initiative, le bar lui-même. Mais c'était lui qui faisait les commandes de nourriture. Tous les ingrédients du bar y étaient parce qu'il le voulait bien. Cela suffisait à la faire sourire.
« Vu ton sourire, pas sûr.
- Le punch des anges. Oh, allez, c'est marrant, » insista-t-il, et le sourire des filles semblait lui donner raison.
Celle de Jeanne était mauve. Elle n'avait jamais bu quoi que ce soit de mauve. Malgré tout elle se saisit du verre froid et prit quelques gorgées. C'était un peu épais, assez crémeux; sur un geste à-demi esquissé il se leva pour lui trouver une cuillère. « C'est très bon, » s'étonna-t-elle, et John fit un geste enthousiaste.
« Je savais que je vous convaincrais !
- Qu'est-ce qu'il y a dedans ? »
Il prit un air de conspirateur. « Ah, vous aimeriez bien savoir… Bon d'accord. Lait de coco, limonade, citron vert, yaourt et sirop de violette en bonne quantité.
- Comme quoi, » sourit Meene par-dessus son mojito, « tu es encore plus imaginatif quand on te met des contraintes. »
Il fit la moue. « Oui, ben ça va bien cinq minutes, mais l'alcool c'est bien aussi. En doses raisonnables, » ajouta-t-il presque par automatisme, avant de se reprendre. « Je vieillis avant l'âge, à force de vous côtoyer.
- Je dirais plutôt que tu prends de la maturité, et c'est une bonne chose, » le plaisanta Meene.
Jeanne regarda les adultes autour d'elle, l'un après l'autre. Marco était presque détendu, un petit exploit si on considérait qu'elle l'avait presque obligé à participer à cette espèce de… célébration inattendue. Elle savait très bien qu'il ne ferait rien pour son anniversaire, qu'il n'y aurait pas de repas particulier ou même de mention publique de l'événement. Mais ça… ça, ce petit moment où John le chambrait et que Meene lui proposait de goûter sa boisson simplement pour s'amuser de sa grimace au goût de menthe, qui s'était fait sur rien, sans préparation, elle aimait l'idée. Un petit moment parfait, qu'il pourrait sagement ranger dans sa chambre comme elle avec sa boîte à trésors.
« Et moi, je peux goûter ?
- Bien sûr, seigneur.
- Attendez, est-ce que… Oh, John, tu n'as pas osé. Seigneur, je suis vraiment désolée de devoir vous l'apprendre, mais vous avez la langue toute bleue. »
« J'espère que le repas vous a convenu, » souffla Marco alors qu'il la raccompagnait. Elle avait eu raison, le repas n'avait pas été particulier. En dehors de ceux qui savaient, et elle n'était pas bien sûre de qui savait, les X-Laws avaient été tout à leurs tâches quotidiennes. Elle savait que Marco était plus heureux comme ça, mais elle trouvait ça un peu dommage. C'était sans doute pour cela qu'elle avait laissé Meene organiser quelque chose pour le lendemain. Ce serait la surprise pour elle aussi, parce qu'elle ne voulait pas influencer Meene ou les autres. C'était plutôt excitant.
« Marco, » souffla-t-elle pour l'arrêter, laissant là sa pensée, « tu t'es surpassé, ce soir. Le repas n'a pas fait que me convenir. » C'était important qu'il le sache.
Surpris, il mit un temps à répondre. « Merci, seigneur. »
Jeanne lui sourit. « Ne leur dis pas que je t'ai mis au courant, mais les autres ont prévu quelque chose pour toi, demain.
- Quelque chose ? »
Toujours, la réticence, la méfiance d'abord. Il aurait pu être désespérant, mais Jeanne ne désespérait pas de le convaincre du bien-fondé de l'entreprise. « Rien de trop grandiose, je te rassure. Ils apprécient beaucoup ton travail et ils veulent te le rendre. Et comme tu te donnes beaucoup…
- Nous sommes tous dévoués à la cause, » se défendit-il.
« Peut-être devrions-nous mieux reconnaître le dévouement de chacun, alors. »
Elle ne lui demanda pas, mais elle songea au moment passé avec John. Ça n'avait pas été si terrible, si ?
Il dut remarquer son expression soucieuse, parce qu'il finit par acquiescer. « Vous avez raison. »
Jeanne sourit un peu plus aisément et, prenant son courage à deux mains, sortit son paquet des poches de sa robe. « Je suis heureuse que tu le penses. Tu ne me refuseras donc pas ça, n'est-ce pas ? »
Il écarquilla les yeux, sans oser se saisir du sac. « Comment…
- Meene m'a beaucoup aidée, » admit-elle. « C'est elle qui est tout allé chercher pendant une de nos escales. » Elle ne précisa pas laquelle, étant donné le fiasco qui en avait été le point final.
« Je… je la remercierai, » balbutia-t-il, gêné.
Jeanne le regarda, lui et ses épaules raides, et son regard fixe. « Eh bien, prends-le.
- O-oui, bien sûr. Seigneur Maiden, je ne saurais…
- Tu n'as pas à me remercier, » l'interrompit-elle en tendant encore un peu son cadeau. « Je l'ai fait parce que ça me faisait plaisir. »
Il hésita encore, puis prit le sac, et en sortit la cravate. Jeanne avait œuvré nuitamment pour que ses palmiers soient aussi soyeux et beaux que la cravate elle-même, et elle était assez fière du résultat.
Marco en resta d'ailleurs bouche bée.
« Elle te plaît ?
- Beaucoup, » admit-il dans un souffle. Il effleura l'un des palmiers, comme pour vérifier ce qu'il voyait. « C'est vous qui…
- Oui. Comment as-tu deviné ? » Ah, peut-être qu'on n'en vendait pas de telles dans le commerce. À l'un des bouts, elle avait brodé son initiale, et il allait répondre quand il la trouva. À la place, il sourit.
« Elle est magnifique, seigneur. Je n'ai pas les mots.
- Je ne te les demande pas. »
Ils restèrent immobiles un instant, l'un en face de l'autre.
« Si les autres ont prévu quelque chose pour demain, il faut sans doute que vous dormiez, » finit-il par dire, la cravate entre les mains. Jeanne cilla. « Surtout si vous avez veillé tard pour faire tout ça.
- Tu as raison. Puis-je te voir avec, avant ?
- Oh, bien sûr. » Presque fébrile, le blond passa la cravate autour de son cou et s'affaira à la nouer. Il était moins doué que Meene, discerna Jeanne, mais il parvint tout de même à ses fins.
Sur son uniforme d'intérieur, la cravate se détachait en une grande croix de couleur que Jeanne trouva du meilleur effet. « Elle te va très bien, » affirma-t-elle en joignant les mains.
« Effectivement.
- Joyeux anniversaire, Marco. »
Elle lui fit signe de se pencher, et quand il s'exécuta elle l'embrassa sur la joue. Puis, avant qu'il n'ait le temps de réagir, elle se glissa dans sa chambre.
Michael lui rapporta plus tard qu'après quelques instants sonnés, son maître était lui aussi revenu à sa chambre, et il s'était sagement couché sans s'aventurer sous son lit, et sans s'écarter de plus d'un mètre de sa nouvelle cravate.
