Mention légale :
Comme toujours ce Vêtement de lumière est a miaokuancha, la trame du Crépucule, à Stephenie Meyer. Moi je ne suis que la navette entre elles et vous.


36- Saint-Valentin ~

C'est déjà la Saint-Valentin. Tyler est de retour à l'école. Son visage ressemble un petit peu à un puzzle, mais les points ont tous été retirés, et les docteurs disent que les cicatrices seront à peine discernables au bout d'un an. Les autres à l'école disent que c'est le Dr. Cullen qui l'a recousu.

J'ai vu que Lauren a reçu une rose rouge dans son casier ce matin. Elle vient de Tyler, bien sûr. Elle est toute enroulée sur elle-même, en bouton, mais la tige plonge dans une petite ampoule d'eau. Au cours des quelques jours suivants, petit à petit, elle s'ouvrira pour Lauren. C'est vraiment un cadeau qui a du sens. Elle essaie de faire comme si cela ne comptait pas en prenant ses airs de dure-à-cuire, mais je parie qu'au fond d'elle-même, elle est heureuse.

Jessica a reçu une boîte de chocolats de la part de Mike. Il l'emmène au bal, samedi, et elle est extatique. Elle m'a laissée choisir la première lorsqu'elle a partagé tous les chocolats en cours d'orientation. Elle en a porté un à la bouche de Mike, ce qui l'a rendu plutôt extatique, lui aussi.

Mon casier est vide, à l'exception de mes manuels et de ma parka.

J'avais pensé glisser une carte dans celui d'Edward, pour au moins le remercier pour le journal, ou que sais-je, mais je l'ai jouée poule mouillée. Il faut que je lui donne quelque chose, pourtant. Je n'ai tout simplement pas trouvé quoi. Peut-être... Peut-être l'album de scrapbook. Je le fais pour moi à l'origine, mais...il pourrait peut-être l'apprécier. Peut-être même vouloir le garder. J'aimerais bien ça. Encore plus que de le garder pour moi.

Au self, on sert des cupcakes glacés de rose et surmontés de cœurs épicés, rouges, à la cannelle.

Les autres ont cessé de parler de la surfeuse morte.

Au lieu de ça, ils parlent de Jasper.

Cela fait une semaine qu'il est parti, maintenant. Ça fait toute une histoire, particulièrement quand Emmett a été absent aussi jusqu'à hier. Et puis il y a eu l'absence d'Edward pendant plus d'une semaine après mon horrible premier jour. J'imagine qu'aucun des enfants Cullen n'était jamais absent tant de jours à la suite, particulièrement quand le temps est resté fidèle à lui-même, couvert et bruineux tout du long. Les professeurs s'abstiennent de tout commentaire, mais les élèves, eux, causent, ça c'est sûr...

De la famille Cullen qui tombe en miettes du fait qu'on ne peut pas garder longtemps ensemble, et former une famille unie avec eux, une poignée de gamins rejetés et adoptés du fait qu'ils auront forcément des problèmes et des traumatismes et qu'ils avaient sans doute dû emménager ici depuis l'Alaska parce que les gamins s'étaient fourrés dans les ennuis là-bas aussi.

Je ne sais pas pourquoi tout le monde aime parler de cela, encore davantage que de la surfeuse. Elle, elle était déjà de l'histoire ancienne au bout de deux jours. Peut-être parce qu'elle est morte et puis voilà. Avec les Cullen, personne ne sais au juste ce qui se passe, alors chacun y va de sa théorie.

Jessica raconte à tout le monde que Jasper a mis Alice enceinte et que le Dr. Cullen a dû pratiquer un avortement et que Jasper a été envoyé en pension de redressement. Ça n'explique pas vraiment, toutefois, pourquoi Emmett s'est absenté.

Brendan dit que le pratique en secret des expériences sur ses enfants, et que le Emmett qui est revenu est un clone. Shelley le tape après ça, parce qu'elle refuse que quiconque dise du mal du Dr. Cullen. Mais Brendan est plutôt content, parce que Shelley, d'habitude, l'ignore complètement.

On dirait que c'est à nouveau le premier jour d'école. Ou comme quand Edward était absent. Je ne veux même pas poser de questions. Je me contente juste de garder la tête baissée et de manger.

Angela me fait du coude:

– Ça va ?

– Ça va.

– Il doit y avoir une bonne raison. Rien à voir avec ces histoires à dormir debout que tous racontent.

Merci Angela.

Elle parle d'une voix normale, mais très doucement. Chuchoter ne ferait qu'attirer l'attention de tout le monde.

– Peut-être que Jasper a dû partir se faire opérer. Tu sais, pour son cœur.

Je lance un coup d'œil vers leur table – toujours aussi éloignée, dans un coin près des fenêtres. Et toujours personne assis là à part eux. Ils ressemblent toujours à un tableau, mais avec un bout manquant. Une fois encore.

– Emmett est probablement allé lui tenir compagnie, pour qu'il ne soit pas tout seul en sortant de l'opération.

Je me demande pourquoi le Dr. Cullen n'a pas opéré lui-même. Peut-être qu'il ne peux pas. Son propre enfant... Même s'il est juste adopté. Qui pourrait faire ça ? De la chirurgie à cœur ouvert. Ils utilisent cette scie circulaire comme celles des scieries, sauf qu'elle est assez petite pour un corps humain. Ils vous scient les côtes du sternum et les cassent pour vous ouvrir toute la poitrine en grand. Ma mère avait l'habitude de regarder des truc bizarres dans ce genre à la TV. Je ne voulais pas être toute seule dans ma chambre alors je les regardais avec elle.

Je me demande si c'est ce qui est arrivé à Jasper. Mais alors, pourquoi Alice n'y est-elle pas allée pour rester avec lui ? Pourquoi Emmett ?

Je jette un nouveau coup d'œil à leur table. Alice a l'air vraiment très triste et inquiet. Elle ferme souvent les yeux. Cela veut-il dire que ça ne se passe pas bien pour Jasper ? Rosalie a juste l'air en colère. Rosalie a toujours l'air plutôt en colère. Mais depuis que Jasper est absent, elle place la barre très haut pour ce qui est de l'expression de la colère sur un visage. Peut-être qu'en étant en colère on se sent mieux qu'en ayant peur. Jasper est son véritable frère. Peut-être la seule famille qu'elle ait.

La journée ne fait que se traîner et se traîner. Je vois Mike, le bras en permanence passé autour des épaules de Jessica. Est-ce que ça aurait été moi si j'avais dit oui lorsqu'il m'avait invitée au bal ? Jessica continue de dire qu'Edward me fixe du regard. Je ne le vois jamais le faire. Je commence à penser qu'elle a tout inventé depuis le début.

Et puis je me remémore tout ce qui est caché dans mon lit.

Ses bras autour de moi, et l'averse de verre brisé.

Je ne sais pas. Je ne sais plus rien. Je ne sais même pas s'il aime les filles. Il ne me regarde pas. Il ne me parle pas. Mais il a déposé de drôles de choses sur mon perron, et sur mon étagère. Et le rocking-chair de ma Grand-maman sent encore comme lui. Quelle est cette chose qu'il y a entre nous, alors ? Est-ce que ce n'est rien ? Ou bien s'agit-il de l'amour pratiqué chez les anges, qui n'existe qu'en esprit ? Et cela me rend-il heureuse ? Ou bien est-ce que cela me rend triste ?

Aujourd'hui, jour de la Saint-valentin.

Après l'école, je vais en ville pour quelques courses. Nous avons mangé des lasagnes vraiment très bonnes au resto la semaine dernière, et je veux voir si je peux les faire moi-même. Tandis que j'erre parmi les rayonnages, me demandant quelle ricotta est la meilleure, celle au lait entier ou celle au demi-écrémé, je me rends compte qu'il y a autre chose que je veux faire.

Je ne sais pas vraiment où se trouvent les églises, en ville. Mon père ne va pas vraiment à l'église. Lui, il va plutôt à la pêche. Je me souviens seulement qu'il y a bien une église catholique, pas loin de l'hôpital. C'est dans cette direction que je vais, une fois que les courses sont entreposées sur le siège à côté de moi.

En dépassant une portion de route boisée, je roulé sur un nid de poule avec un ''CLONK'' d'enfer. Ça, c'est pas bon. Je dois garder cette camionnette en bonne forme pour Jacob. C'est mon monstre rouge, et ma responsabilité, jusqu'à ce que le moment soit venu de le rendre.

Je m'arrête sur le bas-côté et sors pour aller vérifier les roues et le bas de caisse. Je ne vois rien qui me saute au yeux. Je ne me souviens d'aucun nid de poule sur cette portion de la route avant ça, mais avec toute la pluie et le gel, j'imagine que ces choses-là pouvaient changer. La bâche est fripée et couvre le plateau arrière. Je retourne à l'intérieur et redémarre, à l'écoute et attentive à sentir le moindre truc qui ne tournerait pas rond tout en avançant de nouveau sur la route. Le moteur grommelle comme toujours les amortisseurs sont raides, comme toujours le volant semble aller bien. Je pense que je n'ai rien à craindre.

Après quelques erreurs d'aiguillage, je trouve l'église catholique Sainte-Anne. Forks n'est pas seulement une petite ville, c'est aussi une ville du genre pauvre. L'église est petite et bizarrement bâtie comme une boîte, avec un tablier de béton sur le devant, des panneaux d'affichage verticaux de vinyle tout blanc, et de grandes portes noires. Je ne vois pas l'ombre d'un vitrail. Il n'y a pas âme qui vive en vue, bien qu'il y ait une ou deux voitures sur le parking. Mon pick-up à l'air d'un monstre biblique à côté d'elles.

Les courses m'avaient pris plus de temps que je ne le prévoyais, et c'est déjà presque le crépuscule. Il va faire nuit le temps que j'en aie fini ici. Je m'inquiète soudain, et si les portes étaient fermées ? Nous sommes mercredi. Est-ce qu'ils sont seulement ouverts le mercredi ?

La grande porte noire est lourde, mais elle n'est pas fermée à clef, aussi entré-je. L'intérieur est obscur, la lumière provenant essentiellement des fenêtres derrière le balcon du chœur. Les murs sont peints en blanc, et cela ressemble davantage à une salle de réunions publiques plutôt qu'à une église. Mais il y a un autel devant moi, et un peu plus loin sur le côté je trouve ce que je cherche : une petite table supportant un rack à bougies, surmonté d'un petit crucifix accroché au mur.

Pendant une minute, je panique et me dis que j'aurais dû apporter ma propre bougie, mais alors je vois le petit plateau de bougies votives à côté du rack. Je ne sais pas vraiment comment on procède, mais j'y suis résolue, maintenant, alors je cherche un endroit où laisser une offrande. Il y a une boîte en bois percée d'une fente sur le dessus. J'y mets un dollar. Je m'aperçois qu'il y a un briquet Bic sur la table. Le rack de bougies a l'air vraiment triste. Les autres bougies ont toutes brûlées il y a longtemps. Celle que je suis en train d'allumer sera toute seule. Je la place au milieu du rack, et me mets ensuite à genou.

Je fais le signe de croix, pas sûre de l'avoir jamais fait auparavant, et joints les mains. La flamme solitaire de la bougie vacille. Elle est très belle, dorée dans la pénombre. Au-dessus, se trouve l'arbre sacré et celui qui s'est sacrifié.

Je parle à Dieu dans la flamme et sur l'arbre.

S'il vous plaît, prenez soin de Jasper. Prenez-le dans votre main comme vous tenez les moineaux.

S'il vous plaît, prenez soin d'Alice et de Rosalie, aussi. Ne les laissez pas avoir peur ou se retrouver seules.

Je ferme les yeux, respire, et je demande à Dieu d'être auprès des Cullen, ainsi que de tous ceux qui sont dans le besoin.

L'endroit est paisible, et je m'y accorde un petit moment. Puis il est temps de dire merci, et Amen. Je me relève, et du coin de l'oeil, il me semble voir une ombre bouger à la vitesse de l'éclair. Un bruit, comme un souffle du vent. Je regarde derrière moi, où se trouvent les portes. Rien. Pas un bruit non plus.

– Bonsoir ?
Pas de réponse.

Était-ce le pasteur ? Ou juste un tour que m'a joué la lumière.
Il fait nuit dehors, à présent, comme je l'avais prévu. Je sens une odeur d'encens, comme une odeur de roses mêlée d'une espèce d'épice, tandis que je passe la porte.


Hurricane Ridge. Encore. L'idée est de Rosalie, cette fois.

-Tu as besoin de chasser – siffle-t-elle entre ses dents, tandis que nous marchons vers le parking en sortant de notre dernier cours – Non, mais regarde-toi.

Et je vois mes iris noir charbon à la fois à travers sa vision à elle, et dans le reflet de ses cornées. Je chasse bien plus fréquemment que n'importe lequel des autres membres de la famille, mais avec Isabella à l'école quotidiennement, et moi qui hante sa chambre chaque nuit, je suis en état de soif perpétuelle.

– Dans cet état, tu es un danger pour nous tous.

Rosalie a raison. Mais je ne peux rester loin de Bella.

Alice a pitoyablement cherché un futur dans lequel Jasper lui revient. Je ne crois rien de ce qu'elle a vu et je ne pense pas qu'elle y croie elle-même. Cela ressemble trop à des vœux pieux. Je lui dis de ne pas essayer si obstinément, de laisser les choses venir d'elles-mêmes, bien que Dieu sache que je souhaite aussi fort qu'elle le retour de Jasper et leur réconciliation.

Avec l'inconnue que représentent les déplacements de ce dernier, je suis …. inquiet.

Je suis l'ombre de Bella et je la traque toute la journée à travers les yeux de ses camarades de classe je me raccroche à des bribes d'aperçus de cette camionnette rouge dans les yeux des habitants de la ville quand elle se déplace je passe le temps en souffrance lorsque je dois la laisser seule pour aller chasser enfin, je veille à sa fenêtre toutes les nuits. Elle veille inhabituellement tard ces soirs-ci, étudiant de près mon vieux journal. Aussi longtemps que sa lumière reste allumée je suis tenu à l'écart dans l'arbre, dehors, osant à peine jeter de temps en temps un œil de l'autre côté du tronc. Bien que je ne puisse voir quelle page elle lit, le simple fait de savoir que c'est mon journal qui est dans ses mains, sous ses yeux, fait monter des frissons en moi, me tord les entrailles et me fait mal. C'est presque pire que la soif.

Lorsque sa lumière s'éteint, j'attends que sa respiration adopte les rythmes du sommeil, et puis, misérable créature que je suis, je m'introduis par la fenêtre pour reprendre ma place dans le rocking-chair. Il n'y a alors même pas le prétendu souci de sa protection. À une si proche distance, entouré de son odeur, de son souffle, des battements de son cœur, je suis le plus grand des dangers pour elle. Et pourtant, je ne peux m'en empêcher. Je ne peux partir avant que le ciel ne commence à s'éclaircir, avant que son père ne commence à bouger. C'est dément et c'est dangereux. Et je le fais chaque nuit.

Aujourd'hui, mes frères et sœurs m'ont encerclé pour une expédition de groupe. Je vois bien dans leurs esprits combien mon comportement de ces dernières semaines les dérange. C'est tout ce que je vois chaque fois que je suis avec ma famille. Je suis devenu leur enfant à problèmes. S'étonnent-ils que je passe tout mon temps loin d'eux, à hanter Bella ? Et pourtant, cet acte en lui-même n'est-il pas justement la source de toutes leurs pensées inquiètes ?

Nous ne sommes que quatre, aussi nous entassons-nous dans la jeep d'Emmett. Pas question de prendre ma Volvo sur cette route si rien ne m'y oblige. Nous devons garder la capote fermée puisqu'il fait bien trop froid pour que les humains roulent en mode décapotable. Le bourbier des pensées de tout le monde est étouffant dans l'espace confiné .

Les yeux d'Alice sont fermés. Elle cherche, encore, sa réunion avec Jasper. Je ne suis pas le seul à être obsédé. Ce fait ne me réconforte en rien.

Élément par élément, une nouvelle variation de la scène prend une fois de plus forme dans la tête d'Alice, construite de toutes pièces par son unique désir.

– Je suis désolée! Je suis désolée ! Je ne voulais pas–

– Chhhhht, chhhhhht, calme-toi à présent, tout va bien. Je peux sentir les choses, tu te rappelles ? Jamais tu ne me souhaiterais de mal, je le sais, ça. Tu n'est pas elle.

Elle grimpe sur ses genoux et s'accroche à lui. Il la berce.

– Mon petit merle. Tu es juste un peu trop gourmande. Tu voulais une autre sœur.

Il sourit de son long et lent sourire et repousse en arrière les cheveux d'Alice de manière à pouvoir embrasser sa tempe.

L'intimité de la scène m'embarrasse, aussi courte soit-elle. Et pourtant je ressens d'un coup un tel manque.

Je ne peux pas te blâmer – chuchote-t-il, les lèvres contre sa peau. – C'est dans tout les aspects de notre nature d'être avide.

Elle va t'aimer aussi, Jasper. Je l'ai vu. Elle va tous nous aimer, pas seulement Edward. C'est une gentille fille.

C'est une humaine, Alice.

Je le sais.

Vous jouez avec le feu, toi comme Edward.

La lumière de sa vision intérieure vacille. Nous savons tous les deux que ce qu'elle a vu tient davantage du souhait que de la vision.

Je suis désolée, Edward. Je suis tellement désolée. Je ne savais pas quoi faire. Il fallait que je l'arrête. Je ne pouvais pas le laisser faire ce que j'ai vu... Il fallait que je fasse quelque chose.

Je ferme les yeux moi aussi. Je ne veux pas lui répondre. Je ne veux pas être entendu des autres et puis, franchement, qu'y a-t-il donc à dire ? Elle retourne à son triste visionnage, et je ne peux que me demander si elle n'est pas en train d'essayer de créer le futur à partir de ses voeux, le plaçant comme un aimant dans l'éther pour qu'il nous attire tous vers lui. Est-ce même possible ? Et si ça l'est, qu'est-ce que cela implique pour ce qui est de toutes nos destinés ? Faisons-nous donc tout cela nous-mêmes, comme Rudolf Steiner le pensait. [1]

Les arbres défilent à toute allure même dans les fortes pentes – ascensions de montagnes russes – que nous gravissons tandis que nous approchons de notre but. Emmett n'épargne en rien les chevaux sous le capot, et il se fie à moi pour le prévenir à la moindre approche de la loi. Son esprit aussi est fixé sur Jasper, tandis qu'il conduit : comment il avait compris la configuration de la piste de Jasper et comment il avait hasardé une supposition comment il avait couru et nagé tout droit de Bremerton jusqu'à Redmond ensuite comment il s'était lancé vers l'est, aller et retour, aller et retour, selon des arcs toujours plus vastes, jusqu'à ce qu'il eut rattrapé Jasper dans les environs sauvages de la Wenatchee.[2]

Jasper avait été surpris de le voir, mais pas mécontent.

J'ai pas d'don, mais les sens d'un chien.

Ils avait tous deux pouffé de rire à cette sortie, puis s'étaient assis et avaient parlementé un moment.

Je monte par le Canada – dit Jasper – 'Entendu dire qu'il y a un parc naturel, là-haut, qui porte mon nom. – Le coin de sa bouche se relève en un sourire désabusé. – On dit que, là-haut, les élans sont bien gras.

Combien d'temps tu penses rester ?

Assez longtemps, j'imagine.

Ta nana s'languit d'toi.

Je sais.

Et puis il n'est plus là. Si vite que l'air explose presque sur son passage. Une traîne de neige tourbillonnante suit son chemin.

Je vois le souvenir qu'à Emmett de lui-même faisant demi-tour pour rentrer à la maison. Il croit Jasper. Moi, je n'en suis pas aussi sûr.

Déjà, nous avons laissé la jeep loin derrière nous. Le terrain est différent aujourd'hui de ce qu'il était lors de notre dernière chasse ici. La neige est plus dense et plus humide. Une épaisse couche de glace vitrifie les portions que le soleil éclaire pendant la journée. Nous faisons route juste au-dessous de la ligne de crête, les sens déployés en quête de bouquetins ou de cerf, d'élan ou de n'importe quoi d'autre qui pourrait croiser notre route, et tout ce à quoi je pense est d'en finir avec ceci le plus vite possible pour retourner vers Bella. Je déteste être aussi loin d'elle, si loin hors de mon champ de vision. En suspens entre le souvenir d'Emmett et la vision d'Alice, je sens la peur me ronger et se tortiller dans ma soif... ainsi que le souvenir de son odeur.

Seul l'esprit de Rosalie est focalisé sur la chasse elle-même, et c'est elle qui aperçoit la harde de bouquetins la première. Ils sont sous le vent sur la pente au-dessous de nous. Dès que notre regard les touche, ils bêlent et courent, paniqués. Je les reconnais. C'est le même groupe que nous avons épuisé il y a un mois. Leur chance a pris fin aujourd'hui. Nous sommes parmi eux en l'espace de quelques secondes, les abattant deux à la fois, les mutilant, les mordant, les buvant. Tuant.

J'ai fixé ma bouche sur la deuxième femelle lorsque je le vois : une véritable vision, éclatant et s'épanouissant dans l'esprit d'Alice tandis qu'elle avale le sang de la gorge pantelante de son bélier.

C'est Jasper.

Il saute sur le plateau de la camionnette de Bella, alors qu'elle passe un groupe d'arbres. Le mouvement est trop rapide pour qu'aucun œil humain ne puisse le voir, mais le bruit et le cahot à l'impact de son corps sont inévitables.

– Alice !

J'ai déjà sauté de mon bouquetin sur elle. Rosalie et Emmett ne mettent pas longtemps à s'emparer de moi et me clouent au sol. La vision se dévide devant les yeux d'Alice et les miens.

Jasper se dissimule sous une bâche sur le plateau de la camionnette, tandis que Bella se gare et stoppe sur le bas-côté. Il berce et endors son inquiétude tandis qu'elle inspecte les roues et l'arrière de sorte qu'elle ne remarque rien d'anormal dans la forme de la toile mouillée qui le recouvre.

Quand ? Quand ? Est-ce aujourd'hui ? Demain ? D'ici une semaine ? Frénétiquement, j'analyse les angles d'éclairage de la scène. Si c'est aujourd'hui, cela n'est qu'à quelques minutes de commencer.

– Il est en ville! Il la chasse !

– Non !

Alice se roule en boule et vide son esprit.

Je me bats pour revenir sur elle.

– Montre-moi !

– Ne me force pas à voir !

Des images lui échappent.

L'église Sainte-Anne, près de l'hôpital. Bella disparaissant à l'intérieur. Jasper se glissant derrière elle.

Il faut que j'arrive jusqu'à elle.

– Arrêtez-le ! Crie Alice, tandis que tout se retrouve oblitéré par Jasper et moi entremêlés dans un combats à mort, le hurlement des membres qui se déchirent, la senteur écoeurante du venin s'épanchant de chairs béantes, des humains attirés par le bruit, la tête de Jasper roulant sur deux faibles marches de ciment.

Alice hurle une plainte lancinant et s'enroule autour de mes jambes Rosalie et Emmett s'empilent avec elle sur moi. Quelle que soit la manière dont je me débats et me tortille et mords, ils me courbent dans leurs étreinte. Je les traîne sur plus de deux kilomètres et demi avant qu'ils ne trouvent les prises qui m'immobilisent complètement. Rosalie et Emmett jurent. Alice sanglote. Quant à moi, je me tors de toutes mes forces sous les corps qui me clouent au sol, mais tout ce que je parviens à faire est de presser davantage mon propre visage dans la sucre glace de la neige.

La vision où je tue Jasper s'éteint en clignotant. À la place, je le vois s'emparer de Bella tandis qu'elle sort par la grande porte noire de l'église.

Il ne souhaite pas de souffrance pour elle, se rappelle ce qu'a vu Alice avant, aussi ne lui donne-t-il qu'un seul coup sur le front d'un revers du poing. Il fait déjà nuit. Personne ne le voit s'éloigner dans la camionnette de Bella. Elle gît en travers de ses genoux. Deux sacs de commissions se sont renversés sur le sol du côté passager.

– Lâchez-moi ! Laissez-moi y aller ! Trois vampires, seulement trois, suffisent à me rendre sans défense.

Alice pleure en d'horrible sanglots sec et pantelants. Soudain une vision de Jasper lui revenant apparaît, tableau parfait, en un flash.

– S'il te plaît ! S'il te plaît ! – hoquète-t-elle.

Ceci n'est ni un souhait, ni un rêve. Ceci est la vérité, en violent contraste et limpide, tandis qu'Alice vole vers lui et le serre très fort dans ses bras. L'autre vision, celle de la mort de Bella, s'y superpose.

Jasper a une plus grande horreur du feu que n'importe lequel d'entre nous, aussi, bien que le réservoir soit plein et qu'il réduirait en cendres tout indice incriminant, roule-t-il plutôt jusqu'à la côte.

– Lâchez-moi! Je vous en prie! Lâchez-moi !

Je les implore, à présent. Que puis-je faire d'autre ?

Alice peut à peine prononcer le mot :

– Non.

Rosalie et Emmett lui obéissent avec sévérité.

– C'pour le mieux. Ça doit l'être tu verras.

Tous deux savent ce qu'Alice est en train de faire. Elle met Jasper au-dessus de Bella. troquant la vie de Bella contre le retour de son compagnon. Une fois Bella tuée, il reviendra. Il doit au moins cela à Carlisle. Et puis il apprendra ce qu'Alice a fait. Alors la brèche entre eux sera comblée. La vision de son retour se renforce, s'éclaire, se solidifie en fait certain avec chaque seconde où ils me maintiennent à terre.

Il est plein de tristesse et de chagrin tandis qu'il serre Alice contre lui.

Oh, ma chérie, combien je te coûte ! Tout ça pour mon stupide orgueil.

Tout va bien, répond-elle.

C'est toi qui m'a amené dans cette famille. Je me devais de les garder en sécurité. De te garder à en sécurité...

Je sais.

Entre-tissé avec le retour de Jasper, le sacrifice.

Le bleu dû à la fracture du front de Bella descend sur son visage. Bien que ses fonctions supérieures ne soient plus, son cœur bat toujours. L'odeur de son sang s'épanche, épaisse, à travers la peau martyrisée. Jasper la maudit, me maudit pour tout le désir obstiné qu'il a absorbé à travers moi, et que, à présent, avec le sang de Bella dans les narines, il ne peut plus endurer. Il la prend contre sa poitrine.

– Je suis tellement désolé, mademoiselle Bella.

La peau de sa gorge s'ouvre sous ses dents.

L'esprit d'Alice est pris de vertige à cette vue, mais tout son corps se serre autour de moi avec la force du désespoir.

Je suis désolée Edward ! Nous avons besoin de Jasper. Nous avons besoinde lui. J'aibesoin de lui...

La vision clignote erratiquement – comme cela arrive lorsque le présent rattrape le futur.

It's over. There is nothing now. Only the four of us tangled in a knot. My vision goes black. As if at a very great distance I hear Alice tell the others to let me up. She sees me running. Running south and east. Running away.

Le corps d'Isabella est enveloppé dans la bâche en toile. Jasper fait tourner le paquet comme au lancer de marteau et envoie Bella voguer loin, loin, loin en mer.

Il y a des orques dans ces eaux. La marque de sa morsure sera oblitérée.

Il pousse la camionnette rouge au travers du rail de sécurité et par-dessus la falaise dans la marée au-dessous.

C'est fini. Il n'y a rien, maintenant. Seulement les quatre que nous sommes, noués tous ensemble. Ma vision devient noire. Comme par-delà une grande distance, j'entends Alice dire aux autres de me laisser me relever. Elle me voit courir. Courir en direction du Sud puis de l'est. M'enfuir en courant.

Mais pas encore. Je reste étendu là où ils m'ont tenu.

– On fait quoi, maintenant ? – demande Rosalie.

– Il nous faut disséminer les carcasses.

Huit bouquetins morts au même endroit, c'est trop pour que nous prenions le risque qu'on les trouve, et trop pour que les loups ou d'autres charognards les fassent disparaître promptement. Même l'ours en maraude n'en mangerait pas autant en une seule fois. Il y a aussi des pistes à masquer.

Je n'ai pas bougé du tout. Et tous sont inquiets. Bien que Rosalie et Emmett n'aient pas vu comme Alice et moi l'avons vu, il savent assez bien ce qui s'est passé. Emmett s'agenouille et pose sa main sur mon épaule.

– Edward, lèv'toi et viens avec nous.

– Ne me touche pas ! – rugis-je. Tous autant que vous êtes ! Foutez-moi la paix !

Ils reculent. Alice tremble. Leurs esprits sont à nu pour moi, et jamais je n'ai autant souhaité de ne pas avoir ce don.

– Pas un d'entre nous ne se sent à l'aise avec ça, Edward – gronde Rosalie. – Tu le sais bien. Aucun d'entre nous n'avais la moindre querelle avec elle. C'est juste un hasard de merde. Toute cette histoire est un hasard de merde du début à la fin. – sa voix et son visage s'adoucissent. – Mais il faut que tu continues. Il faut juste que nous continuions.

– Foutez-moi juste la paix.

Ils regardent Alice. Elle acquiesce d'un signe de tête. Ils rassemblent les bouquetins morts et partent en glissant sur la neige.

– Reviens à la maison quand tu auras fini, Edward.

Font leur leur voix en écho derrière eux.

'' Reviens à la maison''

'' Reviens à la maison.''

Je suis seul. La nuit est tombée tandis qu'il me retenaient au sol. Un fin voile de nuages luit au-dessus de moi, réfléchissant le sol blanc et rouge.

Je cours.


NB

[1] Rudolf Steiner :

C'est compliqué, là. Ce penseur est au confluent de courants philo et scientifiques et flirte avec l'ésotérisme. Je vous renvoie au pesant article Wiki pour sa bio et me contenterai de citer ce qui, dans l'article wikipédia sur l'anthroposophie (courant de pensée popularisée par Steiner), me semble expliquer la réflexion d'Edward.

''Rudolf Steiner postule que ce qu'il appelle l'observation et le « penser » seraient les deux piliers de toute connaissance. Il propose, par une intensification conjointe aller-retour de ces deux activités, de faire l'expérience de l'essence du penser [Quoi?], qu'il appelle le « penser pur ».

De ce dernier, l'homme doit pouvoir tirer en toute autonomie le motif de ses actions et agir alors librement.C'est ce que Rudolf Steiner a appelé « l'individualisme éthique ». L'anthroposophie se fonde sur l'affirmation d'un dépassement possible de la vision matérialiste de la nature et du monde en y ajoutant les niveaux suprasensibles de l'existence : processus vitaux, âme et esprit. Selon Rudolf Steiner :
« L'interprétation correcte du mot « anthroposophie » n'est pas « sagesse de l'homme », mais « conscience de son humanité », c'est-à-dire : éduquer sa volonté, cultiver la connaissance, vivre le destin de son temps afin de donner à son âme une orientation de conscience, une sophia (NB:Une sagesse). »
L'anthroposophie cherche à développer en l'homme les forces nécessaires pour appréhender ce qui existerait au-delà des sens : monde éthérique ou monde des forces formatrices, monde psychique ou astral, monde spirituel. Pour Kant, l'homme ne peut pas connaître ce qui est au-delà des perceptions sensorielles. Pour l'anthroposophie, l'homme peut développer en lui les facultés qui lui permettent de dépasser cette limite.
Sur ce chemin, la connaissance de soi et le développement des forces morales sont présentés comme indispensables pour éviter les « décollements » et prévenir les dérapages.
« La règle d'or est celle-ci : Quand tu tentes de faire un pas en avant dans la connaissance des vérités occultes, avance en même temps de trois pas dans le perfectionnement de ton caractère en direction du bien »''

[2] Wenatchee :

Une rivière de l'état de Washington. C'est aussi le nom d'une ville sur son cours. La rivière coule grosso modo du nord au sud au centre de l'état sur environ 85 km pour aller se jeter dans le fleuve Colombia. En voiture, pour exemple, la ville de Wenatchee est à un peu plus de 5 heures de Forks en faisant un grand détour par Tacoma au sud. En ligne à peu près droite il faut quelques 9 heures en voiture, bus et train. Bien sûr la course d'un vampire à pied ne s'occupe ni de routes, ni de ferries ni de trajets de trains. Forêt, massif Olympique, bras de mer, ne sont pas des obstacles pour atteindre les rives de la rivière Wenatchee, à quelques 200 miles (environ 400 km) à l'est de Forks qui, elle, se trouve à l'extrémité ouest de l'état.