Chapitre 7 : Panem et circenses.

Un septembre pluvieux laissa place à un octobre tout aussi maussade, gris et prématurément froid. Mon humeur suivait assez la météo, tant j'étais préoccupée par la discussion que j'avais eu avec Dumbledore et par les cours qui semblaient chaque semaine s'accélérer un peu. Nous finissions régulièrement nos devoirs tard le soir et nous enchainions à trois, assis devant la cheminée de Poufsouffle, Emily et Simon sur le planning des préfets et moi sur mes plans de stratégie pour le match contre Serdaigle qui se profilait.

La plupart de mes séances de Quidditch se faisaient dans le vent ou sous la pluie et dans les cris. Smith s'était toujours avéré un très bon poursuiveur et j'avais été ravie dans un premier temps de le voir former avec une patience que je ne soupçonnais pas Evelyn et Owen, les deux nouveaux poursuiveurs pour le premier match qui nous opposerait à Serdaigle. Mon immense problème avec la chose, c'était qu'il les formait à son image. Smith était bon parce qu'il était très offensif, la tête de proue de l'attaque et notre principal butteur. Mais chaque poursuiveur de cette équipe ne pouvait se permettre ainsi d'aller sans cesse vers l'avant : l'équilibre s'en trouvait chamboulé. Un poursuiveur se devait certes de marquer des buts, mais aussi de presser le poursuiveur d'adverse quand celui-ci avec le souafle, se replier sur mes buts quand le danger était là : tout un travail défensif que Smith ne faisait jamais, et il apprenait Evelyn et Owen à faire de même. Si leur formation poursuivait ainsi, je risquais de me trouver fort démunie le jour du match, seule face aux trois poursuiveurs adverses, et je ne pouvais pas demander à Kenneth et à Judy de se concentrer sur eux pour me protéger : il fallait aussi qu'il garde un œil sur Aaron Summerby, assez intelligent dans ses déplacements et vif, mais il était trop tendre pour le jour où il se trouverait devant Harry Potter et son Eclair de Feu, ou ce vicieux de Drago Malefoy qui serait capable de le faire tomber de son balai pour pouvoir s'adjuger le Vif d'Or.

-Ce n'est pas qu'il est mauvais, c'est simplement qu'il est … Il n'a pas assez la niaque, expliquai-je à Miles, contrariée. Oh, celle-ci ?

Je pointai une boite pleine de couleur qui, d'après l'étiquette, contenait des feux d'artifice du Docteur Filbuste. Miles fronça du nez et secoua la tête.

-Il est hors de question que je mette des feux d'artifice entre les mains de Cora. Elle serait capable de mettre le feu à la Salle Commune de Serdaigle.

-On vient de faire le tour de Zonko, râlai-je en levant les yeux au ciel. Et je déteste faire les boutiques alors Miles, dépêche-toi de trouver ton cadeau pour ta sœur !

-Tu es marrante, toi, ce n'est pas facile de trouver un cadeau !

-Si j'ai su trouver pour Simon, tu sauras trouver pour Cora. D'ailleurs, c'est quand ton anniversaire ?

Un fin sourire ourla les lèvres de Miles. II effleura du bout des doigts les emballages de savons sauteurs et répondit :

-Tu as le temps, c'est en mars. Bon, je ne trouverais rien ici. Cora plus à peu près tout ces trucs … Non, non. Une dernière boutique ?

Je grommelai mon mécontentement, que Miles apaisa en plaquant un baiser sur ma tempe. Avec un sourire désabusé, je pris la main qu'il me tendait et le suivis hors de la boutique bondée d'élève, notamment de troisième année qui découvraient après deux ans d'attente les délices de Pré-au-Lard. Je resserrais ma cape autour de moi quand une rafale de vent souffla, emportant les dernières traces de nuage dans le ciel devenu clair pour l'occasion. Je plissai des yeux. Après deux mois de mauvais temps, j'avais presque oublié à quoi ressemblait le soleil et sa lumière me semblait agressive. Nous remontâmes lentement la Grand-Rue de Pré-au-Lard, et j'observais avec amusement une bande de troisième année qui contenait Felicity Bletchley se masser chez Honeydukes. Je me surpris à fermer les yeux, appréciant la caresse du soleil et la main de Miles dans la mienne. Pour la première fois depuis une éternité, j'avais la sensation de sortir de la grisaille et de redécouvrir que le monde était en couleur. C'était plus facile d'apprécier les couleurs de la vie quand le soleil brillait. Je finis par buter contre un pavé saillant et j'aurais pu m'étaler de tout mon long si je n'avais pas bousculé quelqu'un, amortissant ma chute.

-Bennett ! Regarde où tu marches !

-Désolée, Smith, bredouillai-je en me redressant.

Zacharias Smith me fusilla du regard, visiblement mécontent – un mécontentement partagé. Il s'épousseta la cape, tout en me lorgnant l'air mauvais.

-Ce serait idiot de te blesser à trois semaines du match, marmonna-t-il. Comme il y a deux ans …

-Warrington m'avait poussé dans les escaliers, rappelai-je âprement. Fais une sacrée chute avant un match et monte sur un balai, on en reparlera après.

-Mouais. Bref. Dis, tant que tu es là, tu ne saurais pas où les la Tête de Sanglier ?

-La Tête de Sanglier ?

Je le considérai, stupéfaite. Il s'agissait d'un bar assez mal famé au bout d'une impasse miteuse que j'avais visité l'an dernier avec Cho pour faire une course pour Hagrid. Qu'est-ce que Smith pourrait bien y faire ? Il se dandina d'un pied à l'autre, visiblement embarrassé.

-Ouais, j'ai promis à des … amis de les retrouver là-bas.

-Tes amis et toi voulez choper le tétanos ?

-Le quoi ?

Avec un grognement de frustration, je me rappelais que les sorciers contractaient des maladies différentes que celles des moldus. Le tétanos ne devait rien lui être, ce qui expliquait le regard vide dont lui et Miles me gratifiait.

-Laisse tomber. C'est juste que la Tête de Sanglier ce n'est pas très propre, je te conseille d'y amener tes propres verres.

-Mais où c'est ?

-Je sais, moi, lança une voix sur ma droite.

Je tournai la tête pour découvrir une fille de Gryffondor, peut-être un peu plus jeune que Susan. Elle quitta le groupe de garçon de Serdaigle dans lequel elle était imbriquée pour se rapprocher de nous. Elle eut un grand sourire et pointa au nord.

-C'est plus loin, dans une impasse. Je dois y passer, je t'emmène si tu veux. (elle leva une main pour la tendre à Smith). Je m'appelle Ginny.

Elle me semblait vaguement familière, mais ce fut lorsqu'elle dit son prénom que je compris pourquoi. Les couleurs de Gryffondor sur son écharpe et la chevelure flamboyante la marquait comme étant une Weasley. Même sans ça, j'aurais pu le deviner. Il y avait quelque chose dans l'éclat de son regard et la malice de son sourire qui la reliait indéniablement à Fred et George.

-La petite sœur des jumeaux, explicitai-je avec un sourire entendu.

-Et toi, tu es la Capitaine des Poufsouffle qui les a attaqués avec une poêle dans la cuisine, rétorqua-t-elle, l'œil amusé.

-Une poêle ? répéta Miles, interdit.

Je grognai sourdement, incapable de croire que les jumeaux aient raconté une telle aventure à leur petite sœur – et qu'elle soit en train de la relayer devant Miles et Smith.

-Préviens tes frères que je vais devoir avoir une petite conversation avec eux s'ils continuent de raconter tous mes exploits. Bref. (Je poussai sans ménagement Smith entre les omoplates et il avança d'un pas maladroit vers elle). Je te le confie ?

Ginny Weasley hocha vivement la tête et Smith me gratifia d'un dernier regard flamboyant avec de la suivre dans une rue qui obliquait vers l'extérieur du virage. Je lançai un regard déboussolé à Miles.

-Un rassemblement à la Tête de Sanglier ? Le monde marche sur la tête ? La seule raison d'aller là-bas c'est qu'ils seraient capables de servir des Whisky Pur-Feu aux mineurs. Je vais dénoncer Ginny à ses frères.

-Calme-toi, la balance, plaisanta Miles en passant un bras autour de mes épaules. Et quoiqu'elle fasse d'illégal, je doute que Fred et George désapprouvent.

J'inclinai la tête, lui accordant ce point. De ce que je savais, les jumeaux vendaient depuis le début d'année ce qu'ils appelaient des « boites à flemmes » et permettait par un astucieux procédé faisant croire à une maladie subite de rater les cours. Hermione Granger s'en était plainte à Emily, sa préfète-en-cheffe, qui ne décolérait pas. Malheureusement, Emily n'avait rien trouvé dans le règlement qui puisse empêcher ce douteux commerce. Un sourire amusé se dessina sur mes lèvres et je pris la main de Miles pour le tirer vers la rie.

-Allez, on a un dernier magasin à faire ! Après on va se balader !

-Tu ne veux pas aller boire un café, plutôt ? Aux Trois Balais ou … ?

-Propose-moi Madame Pieddodu, et je te quitte, le prévins-je en pointant sur lui un index menaçant.

Miles leva les mains en signe d'apaisement et me proposa comme dernière chance d'aller chez Madame Gaichiffon, arguant que Cora oublié la moitié de ses affaires d'hiver chez elle et qu'une écharpe et des moufles pourraient être un bon cadeau. Cela prit plus de temps que je l'aurais cru. Miles tenait à en acheter d'une couleur émeraude qui n'était pas sans rappeler celle de Serpentard. Or, Cora était à Serdaigle et pourrait mal prendre de se retrouver avec une écharpe aux couleurs de la Maison de son frère. Ce fut long et fastidieux, mais Miles finit par se ranger à mon avis à contrecœur.

-Je ne comprends toujours pas comment elle a fait pour se retrouver à Serdaigle, marmonna-t-il en payant le gallion et les quatre mornilles pour son cadeau. Quasiment toute ma famille a été à Serpentard …

-Ce n'est pas forcément génétique, songeai-je en pensant à Simon, qui avait failli aller à Gryffondor alors que tous les Bones étaient passés par Poufsouffle. Si elle a le tempérament pour aller à Serdaigle, il ne faut pas aller contre la décision du Choixpeau. En plus elle s'entend bien avec Isabel. Tu pourras venir chez moi avec elle, elle ira chez les MacDougal.

-Parce qu'un jour j'irais chez toi ? plaisanta Miles.

J'eus un sourire crispé et passai une main gênée dans mes boucles que le vent ébouriffait et que l'humidité rendait poisseuses. Ce n'était pas déjà pas facile pour moi de présenter mon premier petit-ami, mais alors lorsque le petit-ami en question était un sorcier de pure souche … Miles serait aussi perdu chez moi que mes parents le seraient en le découvrant.

-Mon père accepte un peu mieux la magie, dis-je néanmoins. Alors s'il arrive à convaincre ma mère, et que ton éducation de moldu est acceptable d'ici là, ça pourra s'envisager.

-Attends, mon éducation de moldu ?

-Oui, Miles. Je vis dans un monde où les photos de bougent pas, où les hiboux ne sont que des oiseaux nocturnes et des licornes des légendes. Tout fonctionne par électricité et on communique par téléphone et tous les soirs on regarde la télévision.

L'air troublé de Miles me fit comprendre qu'il n'avait sans doute rien assimilé de mes dernières paroles, mais je ne pouvais pas l'en en blâmer. Si les sorciers n'avaient jamais interagi avec les moldus ou pris l'option, ils ne connaissaient rien à leur culture. Ce n'était pas de leur faute, en soi, c'était leur éducation. Mais je ne pouvais pas permettre que Miles s'en contente s'il voulait appréhender mon monde – et surtout, je ne pouvais pas risquer qu'il révèle à mes parents que les licornes et les dragons existaient pour de vrai, ou ne hurle lorsque mon père allumera la télé.

-On ira faire des tests chez mon frère, soupirai-je avec défaitisme. Pour te montrer de quoi se compose une maison de moldu. Pendant les vacances de Noël, ça te dit ?

-C'est une vraie invitation ? Parce que ça devait déjà se faire cet été, et au final on s'est juste vu à Oxford.

Un sourire confus s'étala sur mes lèvres. Je pris le temps de descendre la volée de marche pour sortir de chez Madame Gaichiffon avant de me retourner et de prendre ses mains avec douceur.

-Il faut que j'organise avec Alex … mais oui, c'est une vraie invitation. Si ça te va.

Pour toute réponse, Miles me caressa tendrement la joue et se pencha vers moi pour poser ses lèvres sur les miennes. Je nouai mes mains derrière sa nuque, les yeux clos par le plaisir et une chaleur agréable se déploya de mes lèvres jusque ma poitrine, où mon cœur s'emballa. Lorsqu'il se détacha enfin, je souriais de façon si niaise que je me sentis obligée de tordre mes lèvres pour ne pas perdre la face.

-Ça veut dire oui ?

-Tu me demanderas à nouveau lorsque tu auras vraiment organisé avec ton frère.

Mécontente de l'insinuation, je le frappai sèchement sur le torse et il éclata de rire en me ramenant contre lui pour palier à tout autre attaque. Je me trouvais écrasée contre lui et il referma ses bras sur moi dans une étreinte qui se fit plus douce avant de plaquer un baiser sur mon crâne.

-Je tiens à préciser que tu devais m'inviter chez toi aussi et que ça ne s'est pas fait non plus, rappelai-je avec humeur.

-Oh, Vic' …

Le souffle chaud de Miles se répandit dans mes cheveux et effleura ma joue, m'arrachant un frisson. Pourtant, la chaleur se résorba autour de moi lorsqu'il mit fin à notre étreinte pour passer une main dans ses cheveux. Tout sourire avait déserté son visage.

-Je sais que mes sœurs aimeraient beaucoup, mais … Tu tiens vraiment à rencontrer mes parents ?

Je dressai un sourcil, suspicieuse.

-Ils n'ont rien contre les gens comme moi ?

-Bien sûr que non, mon père est de sang-mêlé …

« Sang-Mêlé ». Encore une étiquette. J'étais toujours abasourdie de voir à quel point les sorciers se catégorisaient par égard au pourcentage de sang magique et moldu qu'ils avaient dans les veines.

-Alors où est le problème ? (Je plissai les yeux). C'est eux ou … moi ?

-Mais enfin, Vic', non ! s'agaça Miles, avant de prendre la main avec un soupir. Je t'ai déjà dit que c'était compliqué entre mes parents et moi, alors … Je ne préfère pas pour l'instant, d'accord ?

Je pinçai des lèvres. J'aurais pu être vexée, mais la vérité était que j'étais plutôt perplexe. J'avais croisé par deux fois le père de Miles, deux fois où je lui avais trouvé l'air adorable à s'occuper de ses filles. Quelqu'un de bien, pas quelqu'un de qui Miles pourrait avoir honte. Mais si j'en jugeais par le regard déterminé que Miles plantait sur moi, je n'arriverais pas à en tirer quoique ce soit de positif.

-D'accord, cédai-je en haussant les épaules. C'est ta famille, c'est toi qui vois. Déjà première étape mon frère en décembre …

Miles parut soulagé que je n'insiste pas et un sourire s'étira sur ses lèvres, plus détendu, plus assuré. Il prit ma main derechef et nous reprîmes notre chemin sur la grand-rue ensoleillée par les derniers rayons d'automnes.

-Oui, ce sera déjà une première étape. Il est comment ton frère ?

-Euh. Sympa. Un peu charrieur. Mécanicien – il répare les voitures. Brun, yeux gris comme moi. Un mètre-quatre-vingts-sept.

-Pardon ? Si grand ?

Je lui plantai mon coude dans les côtes avec un éclat de rire devant les yeux moqueurs de Miles. Il tenait de la grande taille des Bennett alors que j'avais plus des caractéristiques des Liszka : ma grand-mère, ma mère et moi ne dépassions pas le mètre-soixante. Nous passâmes le reste de l'après-midi à profiter de ce rare soleil, blotti l'un contre l'autre pour se protéger du vent, à contempler la Cabane Hurlante. Miles tenta de m'attirer au plus près de l'effrayante maison, mais je réussis à me sauver, occasionnant une course au bout de laquelle je grimpais à la branche la plus basse d'un arbre, le défiant d'un haussement de sourcil de me rejoindre. Il n'eut aucune difficulté à atteindre la branche d'un bond et à se pencher vers moi pour m'arracher des baisers sur le front, les joues, les lèvres. Grisée par le soleil, la promesse de la rencontre avec mon frère et la sensation des lèvres de Miles contre ma peau, je m'abandonnais totalement à lui, à ses bras, à ses baisers, grimpant sur ses genoux pour nous rapprocher physiquement. Ses lèvres parcoururent ma peau avec tendresse et une pointe d'avidité qui m'arracha de violents frissons, mais pour l'instant rien d'autre importait. Aujourd'hui, le soleil brillait sur ma vie et j'avais bien l'intention d'en profiter pour chasser toutes les pensées négatives de mon esprit.

ooo

-Je rêve ! C'est quoi, ça ?!

-Calme-toi, Vic' …

-Que je me calme ?! C'est le premier pas vers la dictature !

-Je n'aurais su mieux dire, Capitaine.

J'adressai un hochement de tête approbateur à Judy et fusillai Emily du regard, qui me fixait toujours l'air consternée. Nous étions toutes trois alignées devant le tableau d'affichage en liège accroché au mur de la Salle Commune de Poufsouffle. Habituellement, il se contentait de nous indiquer les dates de sorties de Pré-au-Lard, les échéances de réunions du club de Bavboule et les éternelles règles de vie intérieures imposées par Rusard. Certains élèves l'utilisaient même pour proposer des échanges de Cartes de Chocogrenouille ou pour proposer des groupes de travail, et j'y affichai moi-même les dates de séances d'entrainement de Quidditch. J'aurais dû en avoir une le soir même, juste avant les Gryffondor – une largesse dont j'avais consenti uniquement parce qu'Angelina était presque au bord de la crise de nerf lorsqu'elle m'avait demandé la cession de la moitié de mon créneau. Mais mon programme me paraissait sacrément chamboulé par l'immense parchemin qui couvrait tous les autres presque sur toute la surface du tableau.

Le décret d'éducation numéro vingt-quatre, signé Dolores Jane Ombrage, Grande Inquisitrice.

-« Par Ordre de la Grande Inquisitrice de Poudlard, toutes les organisations, associations, équipes – équipes par tous les Saints ! – groupes et clubs d'élèves sont dissous à ce jour ». J'avais Quidditch ce soir, comment je fais maintenant ?!

-Si j'ai bien lu, je pense que tu dois aller demander l'autorisation à Ombrage de reformer l'équipe, évalua Emily en relisant le décret.

-Je savais bien que cette histoire de Grande Inquisitrice c'était une connerie monstre, éructa Judy, révulsée. Victoria a raison : dissoudre tous les groupes, c'est le premier pas de la dictature.

Emily finit par nous accorder ce point en inclinant la tête, les sourcils froncés par la contrariété. Elle chaussa ses lunettes sur son nez pour relire le décret alors que Judy prenait congé pour prévenir Kenneth de la dissolution de l'équipe. Le grand cri d'indignation qui retentit derrière moi ne fit qu'attiser mon ressentiment. Au moment où je commençais à trouver un équilibre cette année qui atténuait le fantôme de Cédric et me redonnait foi en ma vie, on me cueillait à froid de bon matin, avant même le chocolat matinal pour mettre à bas l'un de mes piliers. De quoi sacrifier le chocolat pour le jeter au visage de crapaud de cette Grande Inquisitrice.

-C'est abusé, convint Emily en repoussant ses lunettes sur son front. Tout ce qu'elle cite – les associations, les équipes de Quidditch … C'est l'un des moteurs de Poudlard. Surtout le Quidditch, enfin ! Prendre une telle décision, c'est vouloir que Poudlard arrête de tourner …

-C'est peut-être son but, songeai-je amèrement.

Et surtout, dans le nouveau Poudlard, chaque groupe d'élève de plus de trois personnes ne serait formé que si elle, toute puissante Grande Inquisitrice, l'avait décidé. Elle reformait Poudlard à son image, et cette simple idée me faisait monter la bile à la gorge.

-Il nous reste un espoir, c'est qu'elle acceptera sans doute que tu reformes l'équipe, tenta de me ragaillardir Emily. Pourquoi elle vous le refuserait ? Vous n'avez aucune personne à problème, et tu es une diplomate hors pair, quand tu t'y mets. Tu veux que je vienne la voir avec toi ? Je suis préfète-en-cheffe, ça pourrait avoir du poids …

-Et comme tu es préfète-en-cheffe, tu ne dois pas prendre parti entre les Maisons, lui rappelai-je en me radoucissant. Non, j'essaierais d'aller la voir seule. C'est moi la Capitaine, non ?

Emily m'adressa un sourire qui était singulièrement teinté de tristesse, mais elle hocha la tête. Elle ouvrit la bouche pour renchérir, mais au même instant, Hannah se fraya un chemin jusqu'au panneau, suivie de Susan qui bouscula accidentellement la préfète.

-Oh, désolée Emily …

-C'est quoi, ça ? demanda Hannah, les yeux écarquillés.

Elle pointa le décret d'un doigt fébrile. Susan le lut à son tour, les yeux plissés par la concentration, avant d'ouvrir des yeux ronds comme des gallions. Elle échangea un regard horrifié avec Hannah.

-C'est impossible, souffla Susan, saisie. Comment peut-elle … ?

-Je ferais mieux d'aller prévenir Ernie, bredouilla Hannah.

-Pourquoi ? Il est président du club de l'éloquence et de la grandiloquence ? railla méchamment Emily.

Si Hannah rougit, Susan se ressaisit pour fusiller Emily du regard.

-Non, mais il est préfet, rétorqua-t-elle avec une pointe de sécheresse. Il faut qu'il prévienne tout le monde que les groupes sont dissous, tous les élèves ne regardent pas le panneau.

-Oui, enchérit Hannah, les joues toujours écarlates. Il faut … (Elle pointa maladroitement la Salle Commune). J'y vais …

Elle repoussa l'une de ses nattes blondes sur son épaule et se dépêcha de rejoindre Ernie à l'autre bout de la pièce. Emily pinça ses lèvres et tripota ses lunettes en un geste nerveux.

-J'avoue que je ne suis pas à l'aise avec ça. Simon l'a vu ?

-Je ne sais pas, il est déjà descendu, répondit Susan.

Il me semblait qu'elle avait blêmi de quelques teintes et je lui jetais un regard interrogatif. Mais elle me gratifia d'un petit sourire et proposa de rejoindre Simon en bas. Il fallut du temps avant que ne puisse détacher mon regard de la sombre notice, et la rage bouillonnait toujours en moi lorsque je m'installai devant Simon dans la Grande Salle. Il sirotait son café tout en relisant son devoir de Métamorphose et leva à peine les yeux sur nous alors que nous nous installions.

-Tu as vu ? s'enquit immédiatement Emily sans même prendre le temps de se servir un petit-déjeuner.

-Vu quoi ?

-Tu vois, tout le monde ne le lit pas, intervint Susan en dressant un sourcil entendu.

Mais je la remarquai qui lorgnait la table de Gryffondor à côté de nous. Alors qu'Emily entreprenait de mettre Simon au courant du décret à voix basse, comme si c'était un secret d'état, je me retournai pour voir ce que jugeait Susan de ce regard si nerveux. Les jumeaux Weasley et leur petite sœur, Ginny, s'étaient levés à l'approche de Harry Potter. Mon cœur se serra et l'irritation qui s'était épris de moi dès que j'avais posé les yeux sur le décret me révulsa un peu plus, et je détournai le regard, dégoûtée.

-Et ça concerne les équipes de Quidditch aussi ? s'étonna Simon, incrédule.

-Toute association d'élève de plus de trois personnes.

-Et il va falloir demander la permission pour réviser à plus de trois ? ironisa Simon.

Il reposa brusquement sa tasse de café et quelques gouttes giclèrent sur les manches de sa chemise, les tâchant d'une vague couleur brune. Ses yeux étincelèrent de mécontentement et il jeta un regard mauvais à la table des professeurs, où Ombrage prenait son petit-déjeuner avec une sorte de satisfaction d'elle-même. Je pris un bol vide devant moi et fis mine de vomir dedans, ce qui eut au moins pour mérite d'arracher un éclat de rire à Emily et Simon.

-Tu ne préférerais pas du chocolat à la place ? plaisanta Emily en me tendant la cruche de lait chaud.

-Je ne toucherais pas le moindre chocolat tant que l'équipe de Quidditch de Poufsouffle ne sera pas reformée, grommelai-je en repoussant le bol.

-Ouh, lâcha Simon avec un semblant de sourire. L'heure est grave.

-Aux grands maux les grands remèdes. (Je me pris la tête entre les mains et laissai échapper un gémissement). Le Quidditch, bon sang, c'était à peu près la seule chose qui marchait bien cette année.

-Il n'y a aucune raison qu'elle refuse, plaida une nouvelle fois Emily. Quelles raisons elle aurait de le faire ?

-Quelles raisons elle avait de faire un décret pareil ? répliqua sombrement Simon.

Emily ne trouva rien à répondre et se plongea dans son bol de thé. Susan n'avait pas pipé mot de l'échange, se contentant de promener ses yeux verts dans la Grande Salle, et partit rapidement retrouver Hannah à l'autre bout de la table. Nous finîmes également par nous murer dans un silence affligé. Même Simon paraissait trop harassé pour protester trop vertement contre le nouveau décret – ou sans doute craignait-il de trop s'enflammer si jamais il commençait à parler.

-Tu comptes parler quand à Ombrage ? finit-il par me demander alors que nous nous dirigions vers la classe de métamorphose. Pour recomposer l'équipe.

-Aujourd'hui ce serait bien, si je peux. J'avais un entrainement prévu ce soir …

-Tu as besoin … ?

Je le frappai sèchement sur l'épaule avec un sourire amusé, le coupant court dans son élan.

-Emily m'a déjà proposé et c'est non. Je suis une grande fille, et je suis capable d'affronter le grand méchant loup seule.

Simon me gratifia d'un regard éloquent et je donnai une nouvelle tape sèche sur son bras avant d'entrer dans la salle du professeur McGonagall. Encore une fois, Ombrage ne s'y trouvait pas pour l'inspection, ce qui déçut outrageusement une partie de la classe. La stricte directrice de Gryffondor paraissait encore plus raide qu'ordinaire et elle rabroua sèchement Ulysse Selwyn après l'échec d'un simple sortilège de transfert. Comme pour nous faire partager sa mauvaise humeur, elle nous donna une somme astronomique de devoir qu'Emily commençait d'ores et déjà au repas de midi, sous nos regards effarés. Simon et elle m'abandonnèrent pour poursuivre leur cours d'Arithmancie alors que je me dirigeais vers la classe du professeur Burbage pour l'étude des moldus, suivant à quelques mètres d'intervalles Roger Davies, qui finit par s'arrêter au milieu du couloir pour m'attendre. Il m'adressa un sourire dépité.

-Pas trop dégoûtée ?

-Oh ne m'en parle pas, lâchai-je amèrement. Tu as déjà demandé ta reconstitution ?

-Je l'ai croisé cinq minutes à la récréation ce matin, m'apprit Roger en reprenant sa marche. Elle a dit qu'elle se donnait la journée pour réfléchir et que je devais aller la voir à dix-sept heures ce soir pour avoir sa réponse. Bon sang c'est d'une absurdité, on ne fait que jouer au Quidditch … Qu'est-ce qu'il y a de dangereux dans le Quidditch ?

-On fait partie des personnes des plus visibles de l'école, réfléchis-je à voix haute. Peut-être qu'elle veut vérifier qu'on … mérite notre visibilité.

-Potter, lâcha Roger avec un ricanement. De tous les joueurs de cette école, ce serait le seul qui pourrait poser problème. Elle n'emmerderait pas tout une école juste pour le punir lui, quand même ?

Ça semblait être une solution bien trop radicale, effectivement, et ça n'expliquait pas pourquoi le Quidditch n'était pas le seul concerné. Notre sport nous valait une certaine visibilité, certes, mais on ne pouvait en dire autant du club des bavboules. Mais tout groupe subversif pouvait être une espèce de danger pour cette femme dont l'objectif semblait d'être d'arracher Poudlard à Dumbledore …

J'étais passablement démoralisée lorsque je franchis la porte de la classe avec Roger, mais mon moral tomba au plus bas lorsque je vis qu'Ombrage avait pris place dans un coin de la salle, perchée sur un tabouret assez haut pour que ses pieds ne touchent pas le sol et vivement concentrée sur les notes qu'elle prenait dans son petit carnet. Roger et moi lui réservâmes un identique regard hargneux en nous installant à côté de Renata, mais Burbage, assise à son bureau, nous mis au pas d'un geste sec de la tête. Pas de vagues maintenant, pas pendant mon cours, semblaient crier ses yeux. Pour l'occasion, elle s'était vêtue d'une robe de sorcier émeraude dans laquelle ne semblait pas particulièrement à l'aise : Charity Burbage était l'unique professeure que j'avais vu dispensé son cours en vêtement moldus. Mais sans doute la langue tirée des Rollings Stones aurait été un affront trop criant à la Grande Inquisitrice. Lorsque la cloche sonna le début du cours, elle donna un coup sec de la baguette en direction de la porte qui se referma avec un claquement sourd, et elle se leva aussi gracieusement que lui permettait sa robe de sorcière :

-Bonjour à tous, j'espère que votre week-end a été des plus agréable. Comme vous pouvez le constater, nous accueillons pour ce cours le professeur Ombrage, qui assistera à la classe. Elle vous posera sans doute quelques questions, je vous demande d'être coopératifs. Oh et Victoria ? Vous avez les notes de nos derniers cours ?

-Euh … bien, j'ai … (Je fouillai frénétiquement mes parchemins, les joues cramoisies. J'étais d'ordinaire très à l'aise dans cette classe dont je maitrisais parfaitement le contenu, mais la présence de cette maudite femme me faisait perdre mes moyens). J'ai notre dernier chapitre sur l'industrialisation de l'Angleterre et l'entrée dans l'âge moderne avec l'époque Victorienne.

Burbage m'adressa un immense sourire de satisfaction et désigna Ombrage de la main.

-Veuillez les donner à notre Grande Inquisitrice, qu'elle comprenne où nous en étions dans notre réflexion sur l'Histoire britannique.

-Comme c'est prévenant de votre part, minauda Ombrage avec un sourire qui m'hérissa l'échine.

Roger leva les yeux au ciel et Renata contempla la professeure d'un regard fixe qui n'avait rien de flatteur. Les mains moites, je rassemblais mes parchemins qui constituaient mon dernier cours et me levai pour les présenter à Ombrage. Sans même me considérer, elle me les prit des doigts avec un hochement vague de la tête avant de s'en retourner à ses notes. Je revins vers mes camarades en gonflant les joues, et une sixième année de Gryffondor avec laquelle nous partagions notre cours eut un sourire amusé.

-Bien, comme vous pouvez le constater, nous avions passé les premières semaines à retracer la lointaine Histoire britannique pour poser les jalons de ce qui va le plus nous intéresser, à savoir l'histoire récente. C'est ce qui a posé les bases du monde moldu actuel et tout ce que nous avons pu voir l'année dernière sur les instituions britanniques et Européennes, vous vous souvenez les septièmes années ? Bien, reprit-t-elle avec un sourire avant de pointer sa baguette sur le tableau où des mots s'inscrivirent. Nous en étions arrivés avec la mort de la reine Victoria, sans doute l'un des souverains les plus marquants d'Angleterre qui fut surnommée la « grand-mère de l'Europe » en raison de sa nombreuse descendance qui s'unit avec nombre de famille royale européennes. Vous pouvez me donner des exemples ? Victoria ?

-Je n'en reviens toujours pas que tu aies le prénom d'une reine, marmonna Roger, la joue appuyée contre son poing.

J'écrasai son pied sous mon talon, lui arrachant une grimace, avant de répondre :

-La famille impériale russe. Le tsar Nicolas II et George V d'Angleterre, deux petits-fils de la reine, se ressemblaient comme des jumeaux.

-Il m'arrive même de les confondre sur un portrait, admit Burbage avec un sourire approbateur. Victoria – pas votre camarade, la reine – grâce à ces mariages, a réussi à nouer des influences dans toute l'Europe et a laissé à sa mort un Royaume-Uni qui était alors la première puissance du monde : sa flotte n'avait aucune égale, elle possédait l'empire le plus vaste au monde et l'Angleterre était l'un des pays les plus avancés d'un point de vue technologiques. La plupart de nos produits s'étalaient sur toutes l'Europe et même outre-Atlantique. Victoria laissa donc à son fils Edouard VII un pays prospère et …

Au final, le cours ne fut pas si terrible, constatai-je alors que mes notes s'étalaient sur mon parchemin. Je réussis même à participer plus spontanément, notamment quand il fut question de la guerre des Boers. Ombrage demeura silencieuse dans son coin, si l'on exceptait quelques reniflements méprisants quand Burbage décrivit les prouesses technologiques de l'époque. Vers la fin du cours, elle se mit à vagabonder dans la classe, observant nos notes, les cartes de facture moldue aux murs, ainsi que les posters de film et plus particulièrement l'immense affiche de La Liste de Schindler qui trônait derrière son bureau, nouveauté de cette année. Elle finit par s'approcher de Roger à pas feutrés et lut ses notes par dessus son épaule.

-Comment évalueriez-vous les cours du professeur Burbage ? s'enquit-t-elle à voix basse.

Il émanait d'elle une certaine odeur désagréable que je qualifierais de poudrée qui me fit froncer du nez sans le vouloir. Roger adressa un charmant sourire à Ombrage.

-Ils sont toujours passionnants. C'est fascinant de découvrir les arts et la culture moldue, et le professeur Burbage a toujours su parfaitement nous expliquer sans faire état de notre ignorance. Professeur, au fait …

-Si vous voulez parler de l'équipe de Quidditch de Serdaigle, il faudra attendre dix-sept heures, Davies. Et vous ? Vous participez beaucoup et je dois admettre que vos notes sont d'une remarquable clarté.

Je mis un instant à comprendre qu'Ombrage s'adressait à moi, et je m'efforçai de ne pas trop avoir l'air révulsée par sa bouche molle qui me souriait d'une façon gênante.

-Les cours m'ont toujours été très agréables, professeur, affirmai-je à mi-voix pour ne pas gêner Burbage qui continuait de parler de l'industrie anglaise. J'apprends énormément.

-Ce qui n'est pas peu dire puisque Victoria est née-moldue, ajouta Roger. Alors si le professeur Burbage peut apprendre de nouvelles choses à des nés-moldus …

Il grimaça à nouveau lorsque je lui écrasai le pied. Ombrage dressa un sourcil et me considéra un moment d'un regard assez neutre, avant de nous sourire et de repartir en prenant des notes. La cloche sonna enfin la fin de ce cours interminable, et Roger s'empressa de déguerpir – si vite que je me demandais s'il n'avait une fille à retrouver (Emily ?). Au contraire, je pris le temps de ranger mes affaires avec une lenteur calculée alors que la salle se vidait et qu'Ombrage finissait de prendre des notes, faisant mine d'être fascinée par l'affiche de La liste de Schindler, qui représentait une main d'homme tenait la quenotte d'une petite fille au manteau rouge.

-Vous l'avez vu, Victoria ?

Je sursautai en entendant Burbage m'appeler. Elle me considérait depuis son bureau, intriguée. Mes entrailles se nouèrent. Je connaissais parfaitement le contenu du film pour en avoir lu les éloges dans le journal.

-Non, avouai-je, embarrassée. J'avoue que le noir et blanc m'a un peu rebuté.

-C'est un choix artistique très bien senti, rétorqua Burbage en s'adossant à son bureau pour contempler l'affiche avec moi. Je vous le conseille vivement, Victoria. Vous savez pertinemment ce qu'il s'est passé durant la seconde guerre mondiale, et je trouve que ce film en est un beau témoignage.

-Je me doute. Mais … (ma voix se brisa, mais je me forçais à poursuivre). Ma grand-mère était juive, professeur. Juive polonaise et … elle vivait à Cracovie.

Ville dans laquelle se déroulait une partie du film, puisque le fameux Oskar Schindler utilisait pour son usine d'émaille des juifs venant du ghetto de Cracovie avant sa liquidation, et le transfert des juifs dans les différents centres concentrationnaires. Pour ce que j'en savais, ma grand-mère avait dû directement être envoyée à Auschwitz après le ghetto.

-Ça rendrait cela trop réel, soufflai-je, enserrant mon ventre de mes bras. Tout ce qu'elle a vécu. Je ne suis pas sûre d'être … prête à le voir.

Un éclat de compréhension brilla dans les yeux de Burbage, et le léger sourire qu'elle avait sur les lèvres s'effaça.

-Je suis désolée pour votre grand-mère et toutes les horreurs qu'elle a subies.

-Vous n'y pouvez rien. Simplement … (Je me mâchouillais la lèvre inférieure). Elle ne m'a jamais parlé de cette partie-là de son histoire, et … Je ne tiens pas à ce que ce soit un film qui me la raconte.

-Je comprends. Mais si un jour l'envie vous prend …

-Hum hum.

Nous fîmes vivement volte-face et Ombrage nous adressa un sourire mielleux, malgré ses yeux qui semblaient demeurer de glace.

-J'aurais encore quelques petites questions, professeur Burbage, minauda-t-elle en se munissant de sa plume. Depuis quand enseignez-vous à Poudlard ?

-Sept ans, je dois être la dernière à être arrivée dans l'équipe éducative – si on vous excepte, bien sûr.

Le sourire d'Ombrage se figea légèrement, mais elle griffonna toute de même la réponse sur son carnet.

-Je suis assez surprise que vous ne mettiez pas en lien l'Histoire moldue avec celle des Sorciers …

-Je le fais lorsque c'est nécessaire, et ça ne l'est pas sur la période actuelle. Les Sorciers étaient bien cachés au XXème siècle, et les moldus s'intéressaient peu à la magie : nos mondes interagissaient assez peu. Mais nous n'avons pas manqué d'évoquer les bûchers lors de notre visite au Moyen-âge, pas vrai Victoria ? Il est vrai que j'aurais pu rappeler qu'Evangeline Orpington était très amie avec la reine Victoria mais est-ce vraiment important ? Bien sûr, cela changera avec notre étude de l'Angleterre en guerre, où il y a beaucoup de chose à dire, notamment sur le second conflit mondial. Par ailleurs … (elle pivota vers moi avec un léger sourire). J'ai entendu dire que vous avez fait un remarquable devoir d'Histoire de la Magie sur la Pologne et Grindelwald, en mettant l'accent sur le lien avec le second conflit mondial. Pourrais-je le lire ?

-Bien sûr, professeur, dis-je en m'empourprant. Je vous l'apporterais au prochain cours.

-Un sujet très original. En rapport avec vos origines polonaises je présume ? Fascinant … (Elle se tourna vers Ombrage). Vous avez d'autres questions ?

-Ça ira, répondit Ombrage d'une voix prudente. Vous recevrez les résultats de votre inspection dans un délai de dix jours.

-Je les attends avec impatience. Victoria, je vous dis à jeudi. Et pensez à ce que je vous ai dit. (Elle tapota l'affiche de la Liste de Schindler). Je le trouve particulièrement édifiant, en nos temps actuels.

Avec un clin d'œil que sa position cachait à Ombrage, elle rassembla ses affaires et quitta sa salle de classe en sifflotant un air que je reconnus avec amusement comme étant Show must go on de Queen. Ombrage s'apprêtait à lui emboiter le pas, le nez dans ses notes, mais j'eus la présence d'esprit de l'interpeler avec qu'elle ne passe la porte.

-Professeur ?

La Grande Inquisitrice s'immobilisa et leva un regard indifférent sur moi. Je traversai la pièce pour me rapprocher, pesant mentalement tout ce que j'allais pouvoir dire afin qu'elle m'accorde le droit de reconstituer mon équipe.

-J'aurais voulu vous parler un instant, si bien sûr vous avez le temps …

-A quel sujet ? lança-t-elle sèchement.

-Le décret d'éducation numéro vingt-quatre. Je suis Capitaine de l'équipe de Quidditch de Poufsouffle et …

-Je vois, murmura-t-elle, avant de pousser un soupir à fendre l'âme. Et bien et bien, si j'avais su que ce décret m'imposerait tant de travail … vous êtes la septième personne à solliciter un entretien aujourd'hui pour la recomposition d'une quelconque équipe.

Elle me considéra de haut en bas de son regard globuleux, d'un œil critique qui disait très clairement qu'elle ne savait pas quoi penser de moi. En un sens, je la comprenais. J'étais l'une de ses élèves qui se fondait dans la masse et dont on oubliait rapidement le nom. Ce qu'elle confirma en me demandant :

-Comment vous vous appelez, déjà ?

-Victoria Bennett.

-Ah, oui … En septième année. Vous êtes assise à côté de monsieur Bones, si je ne m'abuse ?

Le ton sur lequel était prononcé le nom de mon ami était d'un révérencieux peu flatteur, mais qui m'apporta une sorte de satisfaction. Qui que soit Dolores Ombrage, elle pèserait toujours moins lourds qu'Amelia Bones, et Simon et Susan devaient être les seuls élèves à bénéficier contre son gré d'une sorte d'immunité de statut. J'opinai du chef, et elle soupira de nouveau.

-Bien. Je pense pouvoir vous accorder quelques minutes avant le début de mon prochain cours, Bennett. Je vous écoute. Pourquoi devrais-je autoriser l'équipe de Poufsouffle à se reformer ?

Elle veut me voir la supplier, compris-je en remarquant qu'une joie presque sadique venait réchauffer son regard et un plaisir malsain teinter son sourire. Elle veut me mettre à genoux. Elle veut voir toute cette école à genoux.

Je n'avais pas parfaitement pris la mesure de cette femme. Elle n'était pas que l'instrument de Fudge contre le Ministère. Elle n'était pas qu'un pantin auquel on donnait des ordres. Elle aimait sa position de pouvoir, elle aimait de pouvoir entre ses mains et tout ce qu'elle pouvait en tirer. Comme une humiliation d'une pauvre Capitaine venu quémander la recomposition de son équipe. Mon estomac se révulsa et la bile me monta à la bouche. Lentement, un argumentaire me vint à l'esprit, usant de procédé qui me nouèrent la gorge mais qui pourrait être efficace devant cette femme de fer et de rose.

-Parce qu'on a travaillé dur ces derniers temps pour être au niveau le premier match, et que ce ne serait pas rendre justice à tous les efforts accomplis par mes joueurs durant ces dernières semaines. Ça n'a pas été facile de se remettre sur un balai pour chacun d'entre nous, après ce qui est arrivé l'été dernier … (Je déglutis pour faire passer la boule d'émotion qui avait commencé à se former dans ma gorge). Cédric était notre Capitaine, professeur, alors en septembre il nous fallut surmonter sa perte. Ça a été une longue route et douloureuse pour chacun et maintenant que nous sommes arrivés à une sorte d'équilibre … Nos ailes sont coupées. Notre Maison compte sur nous, le Quidditch est important dans tout Poudlard et nous comptions reprendre notre progression pour mener nos couleurs un peu plus haut … et utiliser le Quidditch pour que Poufsouffle puisse enfin faire le deuil de Cédric.

Ombrage me considéra un long moment sans un mot, son carnet serré sur sa poitrine et un sourcil dressé sur un œil qui demeurait froid. Devant son silence je trouvais la force d'insister :

-C'est pour tous les élèves qui ont besoin de nous voir jouer pour oublier nos moments difficiles et s'évader un peu de la scolarité et pour tous les efforts que mes joueurs ont fournis ces dernières semaines que je vous demande de reformer mon équipe.

-S'évader un peu de la scolarité, répéta Ombrage avec un sourire qui dévoila des dents pointues. J'ai été nommé pour redresser le niveau de Poudlard et vous voulez me voir détourner les élèves de leurs cours ?

-Non professeur, mais je pense sincèrement qu'il y a un temps pour étudier, et un temps pour se vider la tête, et que le premier ne peut être efficace sans le second. C'est comme tout, c'est une question d'équilibre, et le sport fait partie de l'équilibre de Poudlard. Et n'oubliez pas que la nature a horreur du vide, professeur. Si vous ne maintenez pas Poudlard animé par la compétition entre les Quatre Maisons ou le Tournoi de Quidditch … les élèves pourraient se trouver d'autres occupations pour combler leur perte.

Cette fois, le regard d'Ombrage se fit glacial et son sourire se fana quelque peu devant la menace sous-jacente que j'agitais devant son nez. Du pain et du jeu, clamait-on dans la Rome Antique, prodiguant nombre de divertissement dans toute la ville pour tromper les troubles et éviter les révoltes. Si le Quidditch disparaissait de Poudlard, la révolte risquerait bien de gronder dans notre école et une femme aussi avide de pouvoir ne pouvait se permettre cela. Elle finit par décoller son carnet de sa poitrine et se munit de sa plume.

-Je vois que l'argumentaire a été mûrement réfléchi … et je dois peut-être admettre que vous avez été la meilleure des sept personnes que j'ai rencontrées aujourd'hui. (Elle me tendit sa plume et son carnet). Pouvez-vous m'inscrire les noms de vos joueurs ? Je vérifierais leur dossier scolaire ainsi que le vôtre, mais si je ne trouve rien d'anormal … Considérez que Poufsouffle pourra retrouver son équipe.

-Vraiment ? m'assurai-je en prenant le carnet.

Ombrage me gratifia d'un sourire singulièrement dépourvu de chaleur, et j'inscrivis les noms sur le carnet. Je n'avais aucun doute sur la qualité des dossiers de mes joueurs : nous étions des Poufsouffles, nous ne faisions pas de vagues. Peut-être que Judy et Kenneth avaient dû se retrouver dans le bureau de Chourave pour une dispute quelconque … Mais rien de grave. Je lui rendis son carnet, et elle relut les noms avec un léger sourire.

-Rien de bien méchant, constata-t-elle avec un petit ricanement haut-perché. Vous pouvez reformer votre équipe, Bennett. Après tout (elle laissa échapper un nouveau petit rire de petite fille). Ce n'est pas des Poufsouffles qui me poseront des problèmes, pas vrai ?

Riant de son propre trait d'esprit, elle prit congé après un hochement de tête satisfait, et sortit de la salle, ses pas battant les dalles de façon à ce que personne n'ignore sa présence. Je la fixai quitter la salle, indignée, les bras croisés sur ma poitrine. Ce n'est pas Poufsouffle qui me posera des problèmes, pas vrai ?

Oh, méfiez-vous professeur, songeai-je avec un certain courroux. Le blaireau semble peut-être être un animal inoffensif, mais il a des crocs et des griffes et il sait parfaitement s'en servir lorsqu'on attaque son terrier.