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TOME 1 : LA FIN DE L'INSOUCIANCE
Partie 2 : Les méandres du passé
Chapitre 41 : That's All In Your Head
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Je ne savais pas où j'étais.
Alors que j'avais la quasi-certitude d'avoir reçu un coup violent à l'arrière de la tête, je ne ressentais pas la moindre douleur. Le sang ne coulait plus. Il ne semblait même pas déjà avoir coulé. Je ne percevais pas la croûte écarlate qu'il aurait dû laisser sur mes cheveux.
Et je ne savais pas où j'étais.
Ma peau n'était plus recouverte d'une épaisse couche d'eau. Les gouttes de pluie ne s'amoncelaient plus sur mon visage. Je n'étais même pas mouillée, en fait. Non, j'étais parfaitement sèche et je sentais les rayons du soleil me chatouiller agréablement les joues et le bout du nez.
Et je ne savais pas où j'étais.
Je n'entendais plus les cris des supporters et les hurlements du vent dans mes oreilles. L'étrange et lointain coup de sifflet que j'étais pourtant certaine d'avoir entendu avant de sombrer dans les méandres d'un monde inconnu ne me parvenait plus. Seuls quelques bruissements doux du vent dans les feuilles des arbres et le chant délicat des oiseaux caressaient mon ouïe.
Et je ne savais pas où j'étais.
Contrairement à ce que j'avais pensé, ouvrir les yeux ne me demanda aucun effort. Le soleil m'éblouit instantanément et je peinai à distinguer un ciel bleu qui se détachait au travers des feuilles ciselées du chêne sous lequel j'étais allongée.
Mais je ne savais pas où j'étais.
Je me redressai sur les coudes et constatai que je portais une robe d'été que je ne me souvenais pas posséder. En me mettant debout avec une légèreté qui n'était pas la mienne, je sentis mes pieds nus s'enfoncer dans l'herbe fraîche aux brins d'un vert brillant.
Mais je ne savais toujours pas où j'étais.
— Viens ! s'exclama alors une voix fluette et enfantine dans mon dos.
Alors qu'en temps normal j'aurais sursauté, ce fut dans le plus grand des calmes que je me retournai vers un petit garçon d'une dizaine d'années qui me contemplait avec un grand sourire, quelques mètres plus loin. Ses yeux marrons pétillaient d'excitation et le vent décoiffait ses cheveux châtains. Je le connaissais. Mais je ne savais plus qui il était. Pas plus que je ne savais où je me trouvais, malgré la familiarité qui se dégageait de l'endroit.
— Viens, Alicia, j'ai quelque chose à te montrer !
Si j'avais réellement été maître de mes gestes, je ne me serais pas approchée de lui. Je n'aurais pas saisi la main encore potelée qu'il me tendait. Je ne l'aurais pas laissé m'entraîner dans sa course. Je n'aurais pas courbé le dos pour m'adapter à sa petite taille ni réduit mes foulées pour rester à son rythme.
Mais voilà. Je n'avais plus l'impression de décider de mes mouvements. Et je ne savais toujours pas où j'étais.
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— Qu'est-ce qu'on fait là ? osai-je enfin demander au petit garçon qui m'avait traînée jusqu'à un buisson où il m'avait indiqué de m'accroupir. Et puis qui est-ce que tu es, d'abord ?
— Chuuut ! s'exclama-t-il en plaçant un doigt sur ses lèvres. Un jour tu comprendras, je te le promets.
— Mais qui es-tu ?!
— Est-ce que ça a une importance ? Je suis là, c'est tout. C'est à moi te de guider. Et laisse-moi te dire que tu t'es fait désirer, ça fait des années que je t'attends.
Je soufflai d'agacement. Je ne savais plus qui il était, mais ce garçon commençait à m'exaspérer. N'ayant rien d'autre à faire, je reportai mon attention sur les feuillages qui nous entouraient. J'avais toujours la curieuse impression d'être déjà venue ici. Tous les détails de ce sordide rêve m'apportaient une sensation de déjà-vu que je n'arrivais pas à estomper.
Au moment même où je me faisais cette réflexion, des bruits de pas attirèrent mon attention sur le petit sentier de montagne qui serpentait devant nous. Quatre enfants ne tardèrent pas à y débarquer. Trois blonds, deux garçons et une fille, et une brune.
— Mais ! m'exclamai-je en tentant de me lever, bien vite retenue au sol par mon guide. Mais c'est moi ! m'indignai-je. Et Jake ! Et Marly et Arthur !
— Je sais, Alicia.
Je fronçai les sourcils et tentai une nouvelle fois de me soustraire à la poigne de l'enfant qui me ramena aussitôt dans le buisson.
— Tu ne peux pas les rejoindre. Ce n'est pas pour ça que tu es là. Tout ce que tu dois faire, c'est les observer.
Ravalant ma frustration, je m'exécutai et suivis des yeux mon double et le reste de la joyeuse troupe que nous avions auparavant formé avec Jake, Arthur et Marly.
— Où est-ce qu'ils vont ? questionnai-je.
— Tu le sais très bien, au fond de toi.
Je me mis à réfléchir. Oui, je le savais. Ce moment, je l'avais déjà vécu. Il y a longtemps, mais il avait été si important que je m'en souvenais aussi bien que s'il s'était déroulé la veille.
— Oui, finis-je par reconnaître. Ils vont à la grange abandonnée de Monsieur Lescorte.
— Viens, on va les suivre.
— Je croyais qu'on n'était pas là pour ça ?
— Je n'ai pas dit ça. J'ai dit que tu ne pouvais pas aller leur parler. Mais tu as le droit de les observer. Allez, viens.
Le petit brun reprit ma main et m'entraîna à sa suite, la chaleur estivale venant s'abattre sur nous alors qu'on quittait l'ombre rafraîchissante de la végétation. En suivant ma propre personne sur le sentier de terre sèche, tout me revenait.
L'ennui profond qui nous avait saisi un après midi, Arthur, Jake, Marly et moi. La sortie secrète qu'on avait faite jusqu'à la ferme Lescorte, nos voisins les plus proches, alors que nos parents pensaient qu'on faisait la sieste. Les moqueries de Jake à l'égard du pauvre coq qui se trémoussait dans la basse cour, entouré de toutes ses poules. Le passage d'un parachutiste dans le ciel limpide. L'idée machiavéliquement enfantine qui m'était venue à l'esprit. Les déboires de Jake qui avait essayé d'attraper le pauvre animal pendant près de vingt minutes avant d'y parvenir au prix d'une cicatrice sur la joue qui se révélait encore du haut de ses quinze années lorsqu'il souriait. Les respirations saccadées de Marly lorsqu'elle était revenue avec un de ses draps de poupée serré contre elle. La procession solennelle jusqu'à la grange désaffectée des propriétaires de la ferme. Mon acharnement alors que je tentais d'attacher le drap de poupée aux pattes du coq qui ne cessait de se débattre. Les yeux curieux d'Arthur alors qu'on lançait l'oiseau dans les airs, persuadés qu'il volerait aussi bien que le parachutiste que nous avions aperçu. Le cri d'effroi de Marly alors que le coq s'écrasait au sol. Mon hoquet de surprise en constatant qu'il avait à présent la même consistance que la confiture de notre mère. Nos rires, enfin, se répercutant contre les murs grinçants et poussiéreux de la grange. Notre première bêtise. Notre unité passée. La meilleure période de ma vie.
— Pourquoi vous avez laissé tout ça se briser ?
Je me tournai vers mon jeune compagnon de route et haussai les épaules.
— Je ne sais pas.
— Pourquoi vous ne cherchez pas à tout reconstruire ?
— Je ne sais pas, répétai-je.
— Ça ne tient qu'à vous de prendre les devants et d'être à nouveau heureux.
J'haussai une nouvelle fois les épaules.
— Mais ça, tu le sais déjà. C'est pour ça que tu ne fais rien. Parce que tu as peur qu'on puisse te reprocher ta passivité si tu ne prenais les choses en mains que maintenant. Jake, lui, a peur de réveiller la jalousie de Marly en recollant les morceaux. Marly, elle, tente de se convaincre qu'elle vous en veut parce que c'est plus simple de continuer à être celle qu'elle a tenté de devenir ces dernières années que d'admettre qu'elle est bien une sorcière dont la fragilité et la sensibilité font la beauté.
— Et Arthur ?
— Arthur ? Arthur, je ne sais pas. Pas encore.
Je fronçai les sourcils tandis que le garçon laissait un air peiné s'étaler sur ses traits.
— J'ai autre chose à te montrer, reprit-il après quelques minutes de silence. Tu viens ?
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— Pourquoi on est ici, maintenant ?
— Tu passes réellement ton temps à poser des questions ?
Je me renfrognai. Ce n'était tout de même pas de ma faute s'il m'emmenait dans de drôles d'endroits ! Après m'avoir fait voyager dans le passé, il m'avait menée dans le cimetière de Chamonix. Dans un cimetière ! Comment voulait-il que je ne me pose pas de questions alors qu'il me conduisait dans des lieux carrément glauques ? Que pouvait-il y avoir d'intéressant à me montrer un cimetière ?
— Tu vas bientôt comprendre, reprit-il d'une voix plus gentille.
Et – pour ne pas changer – il avait raison. Quelques secondes à peine après qu'il eut prononcé ces mots, une personne entra dans le cimetière en courant. À sa chevelure blonde volant dans les airs, je ne mis pas longtemps à reconnaître Marly. Elle regardait en arrière toutes les deux secondes, comme si elle craignait être suivie. Et puis, avant que je n'aie eu le temps de formuler des hypothèses sur sa présence ici, elle se laissa tomber à genoux dans la neige qui recouvrait les tombes silencieuses. En plongeant dans ma mémoire, je compris qu'il s'agissait de la tombe de mon grand-père et mes sourcils se froncèrent si fort qu'un instant j'eus l'impression que j'allais réussir à me reconnecter avec la réalité. Mais la sensation s'arrêta aussitôt et je me résolus à devoir encore rester dans cette drôle de fantaisie pour quelques temps.
Marly était en train de dégager toute la neige qui recouvrait la pierre tombale. Puis, alors que je retenais un hoquet choqué, elle déplaça la pierre elle-même, dévoilant la cavité terreuse. Ça ne pouvait pas être possible ! Elle n'avait pas pu déplacer un tel poids avec une telle facilité. Ce rêve ou quoi que ce soit d'autre était décidément bien étrange. J'en eus d'ailleurs la confirmation lorsque Marly se mit à enfoncer ses doigts dans la terre et à creuser comme l'aurait fait un chien. La terre humide recouvrit peu à peu toute la neige avoisinant la tombe et elle finit par sauter à l'intérieur en poussant un cri.
— C'est pas vrai ! Il n'y a rien !
— De quoi est-ce qu'elle parle ? demandai-je à mon voisin, perplexe.
— Elle cherche au mauvais endroit.
— Quoi ? Qu'est-ce qu'elle cherche ?
— La vérité. Elle veut connaître la vérité, mais elle ne cherche pas au bon endroit. Elle ne fera que se mettre en danger en suivant cette piste. Il faut que tu lui dises, Alicia.
— Que je lui dise quoi ?
— Qu'à trop creuser, elle va s'attirer des ennuis.
Alors que le silence se faisait de nouveau dans le cimetière désert, uniquement rompu par le bruit que faisait la terre à mesure que Marly continuait à creuser, un cri d'oiseau résonna contre les dalles froides des tombes enneigées. Je levai les yeux et, dans la clarté du soleil, j'aperçus un majestueux rapace qui décrivait des cercles autour de nous, comme s'il avait repéré sa proie.
— C'est un condor des Andes, m'apprit alors le petit brun qui semblait tout savoir. Il va bientôt manger sa proie.
Avec effroi, je compris que sa proie, c'était Marly.
— Mais... Il faut que j'aille l'aider !
— Tu ne peux rien pour elle, Alicia. Ou alors tu seras toi aussi en danger.
Les yeux baignés de larmes, je me tournai vers le garçon, prête à lui envoyer une droite et à fuir sa surveillance. Je me figeai en voyant ce qu'il tenait entre ses bras. Des edelweiss. Des dizaines d'edelweiss d'un blanc éclatant. Plus blancs encore que la neige.
— Moi aussi je n'ai pas pris cette menace au sérieux, me dit-il en ramassant une nouvelle fleur sortie de je-ne-savais-où. Ça m'a coûté la vie.
Les yeux fixés sur son bouquet, je vis alors une des fleurs devenir rouge. Rouge foncé. Rouge sang. Un cri horrifié s'échappa de ma gorge et fit écho à ceux du condor qui planait toujours au-dessus de nous. Toutes les fleurs se coloraient peu à peu de la même teinte macabre. Et je ne mis pas longtemps à comprendre d'où elle provenait. Sur la chemise trop grande que portait le petit garçon, une tâche de sang s'épanouissait peu à peu.
— Mais...
— Je reviendrai, Alicia. Je te le promets. En attendant, fais attention.
— Mais... répétai-je.
— A bientôt, Alicia. Au fait, puisque tu y tiens tant, je m'appelle J...
Je n'entendis pas la suite. Le condor avait crié de nouveau et fondait sur sa proie. Fondait sur Marly. Le temps que je le réalise, le mystérieux gamin avait disparu. Il ne restait que son sang. Son sang qui, de ses éclaboussures écarlates, avait troué la neige.
Seule au monde et impuissante face aux scènes qui venaient de se jouer sous mes yeux, je ne résistai plus et m'entendis hurler à m'en fendre les cordes vocales.
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Je voulais taper quelque chose mais en fait je me rends compte que je n'ai rien à dire sur ce chapitre... Juste, j'espère que vous avez apprécié votre lecture et je vous dis à bientôt pour le chapitre 42 ! (l'avant-avant dernier chapitre du tome 1 ;p)
