Ce fut comme si une lumière s'éteignait subitement. Une des ampoules d'un gigantesque lustre. Là, quelque part dans Konoha, au milieu de la multitude de chakras qui s'agitaient et grouillaient au milieu de la bataille, l'une de ces sensations disparut soudainement.
Itami se figea au milieu de son mouvement. Son sang se glaça dans ses veines, son cœur s'arrêta de battre un instant et son souffle se coupa brusquement. Puis elle tourna vivement la tête dans la direction où il aurait dû se trouver, où son chakra aurait dû palpiter parmi les autres, perdu dans la masse mais si familier.
Il n'y était plus. Elle avait beau se concentrer, elle avait beau chercher, il était introuvable. Alors elle ferma les yeux un instant, les paupières crispées, la mâchoire serrée, et, une seconde, envisagea de laisser tomber. La douleur palpitait dans son épaule, allait et venait à mesure que le sang s'écoulait dans le bandage insuffisant, devenu rouge sombre. Mais elle se força à rouvrir les yeux. Elle retrouva la scène dont elle s'était coupée une poignée de secondes : Pain, à l'abri derrière son chien à plusieurs têtes, qui bavait et grognait férocement dans sa direction, et l'énorme rhinocéros qu'il avait invoqué lorsqu'elle avait tenté d'attaquer à nouveau.
Présentement, la bête faisait demi-tour après une charge ratée, qu'Itami avait esquivée d'un bond avant de s'immobiliser subitement. Parce que ce chakra-là avait disparu d'un coup. Mais le rhinocéros allait certainement charger de nouveau. Alors, cette résolution qu'elle avait affichée tout à l'heure devant ce Chunin terrifié, ce n'était que des paroles en l'air ? Un obstacle, et elle jetait l'éponge ?
Le rhinocéros s'élança de nouveau, énorme, monstrueux, terrifiant. Itami le regarda foncer sur elle, et, jusqu'à la dernière seconde, resta sur place, les pieds solidement plantés dans le sol. Attendant le contact.
Quand Kakashi sacrifia ses dernières gouttes de chakra pour sauver la vie de Choji Akimichi avec un ultime Kamui, il ne s'attendait pas à éprouver des regrets. Et pourtant, alors qu'il sentait ses forces filer, il eut une pensée pour tout ce qui aurait pu être et ne serait jamais.
Puis il rouvrit les yeux dans le noir. Au loin, cependant, une lumière palpitait comme une flamme. Il alla dans cette direction, comme si un fil le tirait par-là. Peu à peu, il put distinguer clairement ce vers quoi il avançait : un homme, de dos, était assis sur un rocher devant un feu de camp. Kakashi se figea et cligna des yeux, stupéfait.
-Kakashi ? l'appela l'autre, sentant sa présence.
-Alors tu étais là…, lâcha-t-il à mi-voix.
Il hésita. Aller vers lui, repartir dans l'autre sens… ? Avait-il seulement le choix ? D'un pas lent, il avança encore un peu. La silhouette, éclairée par les flammes, était devenue plus familière encore. Comme s'il l'avait vue la veille pour la dernière fois. Et lorsqu'il s'assit sur un second rocher tout près du sien, il y eut quelque chose de naturel dans ce geste – plus qu'il ne l'aurait cru.
-Raconte-moi ton histoire, Kakashi, réclama son interlocuteur en tournant ses yeux noirs vers lui. Raconte-moi tout.
-Si tu veux. Mais c'est une longue histoire.
-On a du temps devant nous, sourit l'autre.
Kakashi soupira et se tourna vers le feu qui crépitait devant lui. Son regard se perdit dans le vide. Par où commencer ?
-Tu veux m'en parler ? lui demanda la voix sur sa gauche.
-De quoi ? demanda Kakashi avec surprise.
-De la personne qui te fait regretter d'être mort.
-Comment…
-Je suis ton père, lâcha Sakumo Hatake. J'en ai été un bien mauvais, mais même après vingt ans, je suis toujours ton père, et capable de sentir ce genre de choses. Tu préférais ne pas être ici. C'est une femme ?
Kakashi hésita, et Sakumo sourit.
-Itami Namikaze, finit-il par admettre.
Sakumo sembla songeur un court instant, comme plongé dans ses souvenirs. Puis la pièce tomba et il arrondit les yeux :
-La petite blonde que tu ne pouvais pas voir en peinture ?
Kakashi eut un léger rire. C'était vrai : au début, il ne daignait même pas lui adresser la parole, alors qu'ils étaient dans la même classe à l'Académie. Cela avait duré jusqu'à ce qu'un jour, au cours d'un exercice, il flanque violemment à terre un autre garçon. Et tandis que l'avant-bras de Kakashi collé sur sa gorge l'étranglait, l'autre enfant avait jeté un regard désespéré vers le reste de la classe. Personne n'avait bougé, sauf une fillette. Une petite fille avec deux couettes blondes et des yeux très bleus.
-Moi, je pourrais te battre, avait-elle annoncé d'une voix sûre d'elle.
Kakashi lui avait adressé un regard hautain mais avait relâché l'autre garçon et s'était remis en garde. Itami en avait fait autant tandis que leur camarade de classe, dont il était maintenant incapable de se rappeler l'identité, filait ventre à terre pour rejoindre le reste du groupe. Et Kakashi, un sourire narquois aux lèvres, avait attaqué le premier.
Il avait moins fait le malin, cependant, lorsqu'ils avaient fini sur un match nul. Chacun refusant de lâcher le moindre pouce de terrain et de renoncer au combat, il avait fallu que leur enseignant les sépare et mette un terme à l'exercice. Mais à la fin de la journée, Kakashi avait rattrapé Itami à la sortie de l'Académie. Elle marchait à côté de Rin, prête à prendre la direction de son domicile, mais s'était arrêtée en l'apercevant, levant un sourcil interrogateur.
-Entraîne-toi avec moi, avait réclamé Kakashi.
Itami avait souri, un sourire ravi, lumineux. Kakashi avait senti une bulle de triomphe gonfler dans sa poitrine.
-Non, avait alors subitement lâché Itami.
Et elle lui avait tourné le dos pour rejoindre Rin, qui l'attendait plus loin.
Le lendemain, durant un nouvel exercice, elle avait remporté le match. Furieux, il avait boudé dans son coin toute la journée – ce qui, remarquez, ne changeait guère de son comportement habituel. Puis, après la classe, il avait réitéré sa demande :
-Entraîne-toi avec moi.
Cette fois, Itami l'avait parcouru des yeux des pieds à la tête, l'air de le jauger.
-Pourquoi ?
-Pardon ?
-Tu n'es pas quelqu'un de très sympathique, Kakashi Hatake. Tu ne parles pas aux gens et tu es pédant. Tu te crois meilleur que tout le monde. Alors pourquoi voudrais-tu t'entraîner avec moi ?
-Parce que tu es meilleure que les autres.
Itami avait éclaté de rire, et il s'était renfrogné, prêt à l'entendre refuser une fois encore. Mais à sa surprise, elle avait fait le contraire :
-Demain, sept heures, sur le terrain près de la rivière.
Et ainsi, ils étaient devenus partenaires d'entraînement.
-Depuis quand ? fit la voix de Sakumo, le ramenant au présent.
Bonne question. Depuis la première fois qu'ils s'étaient affrontés, à l'âge de cinq ans ? Depuis qu'il n'avait pas su la retenir, dix ans plus tard ? Depuis qu'ils avaient de nouveau appris à travailler ensemble ? Ou peut-être cela s'était-il fait progressivement, quelque part sur le sol d'un terrain d'entraînement, au fil des missions et des années, des départs et des retours, des décès et de la vie qui continue quand même.
-Que t'est-il arrivé ? demanda Sakumo, en comprenant qu'il n'obtiendrait pas de réponse.
-Je suis mort, je suppose.
-Mais tu as des regrets.
-Pas toi ?
-Il se tient devant moi, soupira son père.
Le cœur de Kakashi manqua un battement, mais il parvint à garder contenance.
-Raconte-moi tout, réclama encore Sakumo.
-Les départs. Mon problème, ç'a toujours été les départs. Le tien, celui de mon équipe, celui d'Itami, celui de mon élève…
-Tu as eu un élève ?
-Trois.
-Reprends du début, Kakashi. Tu t'éparpilles.
Le début… Où était-il, le début ? Oui, retourner au commencement. Repartir au jour où il était rentré chez lui pour découvrir le corps de son père. Et puis lui raconter la suite, lui dire ce qu'il était devenu, ce qu'il avait vécu, ce qu'il avait traversé – surmonté – et puis, surtout, ce sentiment terrible d'inachevé qui lui laissait un goût amer dans la bouche.
Alors il lui raconta. Il lui parla de la petite fille aux cheveux blonds qui était entrée à l'école en même temps que son amie d'enfance, qui devait ensuite devenir sa propre coéquipière, en même temps qu'un Uchiha qui devait lui léguer son Sharingan avant de mourir pour lui avoir sauvé la vie. Il lui parla de son maître devenu Hokage avant de mourir sans qu'il puisse agir. Il lui parla de la jeune fille qui avait quitté le village sans rien lui dire, et des douze années qui s'étaient écoulées avant qu'elle ne repasse la porte dans l'autre sens. Il lui parla de l'ANBU, des cauchemars, du chagrin, du difficile et lent retour vers la lumière, de l'équipe 7. Il lui parla de sa vie sans lui.
Son genou heurta terre, et Itami inspira brutalement. La tête lui tournait. Sa seule main valide était appuyée sur le sol pour la soutenir, et même ainsi, elle parvenait à peine à rester droite.
Elle avait pourtant encore réussi à esquiver une attaque, était parvenue à éviter une nouvelle charge monstrueuse. Encore, et encore, et encore, elle s'était battue, de toutes ses forces – ou du moins de celles qui lui restaient. Elle était fatiguée. Exténuée. Découragée.
Plus loin, le monstre fit demi-tour une fois de plus. Un peu plus tôt, il avait violemment abattu le mur de terre qu'elle avait érigé entre eux deux à l'aide de son Doton. En dehors de cette espèce de rodéo stupide, elle n'avait plus guère de ressources. Ses jambes étaient lourdes, son bras inutile, et son sang dégoulinait le long de son biceps et de son avant-bras, coulait le long de ses doigts pour s'égoutter à terre. Les crocs du chien avait sectionné les tendons, broyé l'articulation, et il n'y avait plus rien à tirer de ce bras-là en l'état actuel des choses. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était continuer à retenir Pain en ces lieux, l'empêcher d'aller répandre le carnage dans le reste du village. Mais même cela serait bientôt hors de portée si l'univers ne se décidait pas à lui donner un coup de pouce.
Le rhinocéros avait lancé une nouvelle charge et courait vers elle avec un bruit qui lui rappelait le tonnerre. Elle suivit son avancée des yeux et tenta de se relever. Elle eut du mal à se remettre sur pied et ses genoux cherchaient à se dérober sous son poids. Bon. D'accord. D'accord.
Au moment où le rhinocéros arrivait sur elle, elle ne bougea pas. Pas cette fois. Elle le laissa l'empaler sur sa corne avec une aisance cruelle, elle laissa la corne lui transpercer l'abdomen. Et quand elle sentit sa peau se déchirer sous l'attaque, elle trancha la jugulaire du monstre.
Allongée sur le dos, une main appuyant fermement sur le sang qui s'obstinait à vouloir couler hors de ses veines, Itami ferma les yeux. Le noir était confortable, rassurant. Elle n'avait qu'à s'y laisser glisser. Elle n'avait qu'à s'abandonner.
Des visages se mirent à danser dans l'obscurité, des visages familiers qu'elle reconnut sans peine tandis qu'ils défilaient dans le noir. Il y eut un écho de l'éclat de rire de Jiraiya. Il y eut un signe de la main de Rin. Il y eut l'air fanfaron d'Obito, une sucette dans la bouche et les bras croisés sur son torse bombé avec fierté. Il y eut un éclair des longs cheveux rouges de Kushina. Il y eut le regard chaleureux que lui réservait Minato, un léger sourire aux lèvres. Il y eut Asuma, qui tirait sur sa cigarette d'un air absent. Puis il y eut le visage d'un petit garçon aux cheveux gris, en partie dissimulé derrière un masque sombre. Il darda sur elle le regard perçant de ses yeux noirs. Mais ce visage-là, au lieu de s'évanouir dans l'obscurité comme les précédents, se brouilla et se mit à changer. Quand il redevint net, il avait grandi, vieilli aussi, et son bandeau frontal avait glissé sur son œil gauche. Kakashi se tenait désormais devant elle de toute sa hauteur. Sans rien dire, il tendit une main dans sa direction. Un peu hésitante d'abord, Itami baissa les yeux dessus, puis commença lentement à tendre sa propre main pour l'attraper.
Mais au moment où leurs doigts s'effleurèrent, une autre silhouette apparut au loin dans le dos de Kakashi : Naruto, hilare, regardant dans une autre direction. Dès qu'elle l'eut remarqué, il fut rejoint par Raido, qui croisa les bras comme s'il attendait quelque chose. Et bientôt, d'autres silhouettes se mirent à apparaître à leurs côtés. Elle aperçut Sakura, Shikamaru, Tsunade, Kurenai, tant d'autres encore.
Comme s'il avait remarqué que quelque chose l'avait distraite, Kakashi suivit son regard et tourna la tête en arrière pour voir ce qui se passait dans son dos. Leurs mains étaient toujours suspendues dans l'espace entre eux. Quelques centimètres seulement, et sa main serait dans la sienne. Mais pour une raison inconnue, et alors qu'elle avait déjà pris sa décision, elle ne parvenait plus à se décider à franchir ces centimètres-là. Ils lui semblaient un véritable gouffre désormais.
-Tu n'es pas prête, fit la voix de Kakashi en reposant l'œil sur elle.
Il n'y avait ni rancune ni regret dans cette voix-là, juste une évidence énoncée à voix haute.
-Pas encore, avoua-t-elle.
Elle laissa sa main retomber le long de son corps. Kakashi la suivit du regard, impassible.
-Un jour, c'est promis, reprit-elle. Tu m'attendras ?
-Toujours.
Elle revit la dernière fois où il lui avait dit cela, et sourit doucement. Comme s'il y pensait lui aussi, il sourit également.
Sauf que cette fois, elle ne lui prendrait pas la main.
Elle le contourna et, quand elle l'eut dépassé, se força à ne pas se retourner. Elle sentait néanmoins son regard braqué sur son dos. Mais elle s'obligea à avancer et il devenait à chaque pas un peu plus facile de mettre un pied devant l'autre. Peu à peu, les silhouettes se rapprochèrent. Elle sentit la présence de Kakashi s'éloigner. Et elle arriva enfin au bout du chemin.
