Mention légale : Le Crépuscule est à Stephenie Meyer ce Vêtement tissé de rêve est à Miaokuancha. Je ne suis que le fil qui les relie à vous.


37- Pavane pour une jeune fille morte

Je cours.

Je ne sais même pas où je me trouve.

Direction sud puis est.

C'est ce qu'Alice a vu.

Tout ce que je vois, ce sont les arbres, filant à toute vitesse devant mes yeux. Chacun d'eux clair comme du cristal, chaque branche, chaque aiguille de pin, passant instantanément à presque la vitesse du son. Je suis comme le tonnerre à la poursuite de l'éclair. Il me faut ralentir sinon, je creuserais, d'ici jusque dans l'Idaho, un chemin de feu qui pourrait bien être visible même depuis l'espace.

Tandis que mes pas ralentissent, les images s'emparent de moi.

Oh, Bella.

Recroquevillée sous des couettes trop fines qui ne lui tiennent pas suffisamment chaud.

Écrivant à son bureau sur le devant de la classe, la joue reposant sur une main, les cheveux tombant en cascade et me cachant tout.

Accroupie devant son casier. Le petit soupir. Son front sur les genoux. Angela était si bien disposée, si bonne à son égard. Si seulement Bella avait vécu elle aurait peut-être trouvé une véritable amie dans cette fille réservée.

Chaque moment volé me submerge en rouleaux de vagues, chaque souvenir comme une goutte d'eau dans le flot.

Se crispant à l'approche du ballon de volley parce qu'elle ne sait pas comment se placer pour le renvoyer d'un coup.

Ses pieds comme deux colombes jumelles. Mon journal sur son oreiller.

Ce fragrant territoire interdit que j'ai volé à travers les yeux d'une autre.

Dans la forêt, enroulée autour du tronc du sapin, sous la pluie qui pleure.

Le pouls de ses artères qui me hantera à jamais – gorge, creux des clavicules, des coudes et des genoux, ses poignets, ses chevilles – palpitants et émettant sa senteur, chacun d'eux comme une coupe m'appelant pour que je vienne y boire.

L'empreinte de main jaune d'une enfant condamnée m'abat enfin, et je m'affale dans l'humus avec un cœur éternellement silencieux dans la poitrine.

Rien de ce mal n'est arrivé, et je jure que cela n'arrivera jamais, pas tant que la moindre parcelle de mon être n'est pas devenue cendre.

Quelle blague pitoyable et pathétique. C'est arrivé. Et aucune parcelle de moi n'est cendre. Trois. Trois vampires, c'est tout ce qu'il a fallu pour me maintenir à terre. Trois, et ma promesse est brisée.

Son front enfoncé. Toutes ses pensées envolées pour toujours. Des pensées que je n'ai jamais connues. Qu'à présent je ne connaîtrai jamais. Balayées et renvoyées dans l'ombre d'une simple passe de l'aile d'un corbeau.

Je reste allongé où je me trouve, comme je m'étais effondré et avais gît là où ils m'avaient laissé, leurs pensées et leurs pas refluant.

Tout cela tourbillonne autour de moi maintenant, dans l'immobilité sous le toit d'une forêt étrangère.

Alice était dans un sale état. Des visions passées venaient troubler ses plus récentes, un orage noir emplissant son esprit. Je ne sais même pas comment elle a pu faire ce qu'elle avait à faire, cacher la magnitude de notre tuerie. Pourtant elle s'est chargé des deux bouquetins, un sous chaque bras, et a continué de courir, en suivant la pente pour entrer sous le couvert des arbres. La seule pensée que j'entendais venant d'elle était le nom de Jasper : psalmodié, invoqué, le ton plaidant au travers du noir qui défilait à la vitesse de l'éclair.

Emmett et Rosalie partirent de leur propre côté, se tenant l'un l'autre par le regard, puisque leurs main, à eux aussi, étaient pleinement occupées par des carcasses.

Oh, Alice , qu'es' t'as fait ? T'as sacrifié ben plus que seulement Bella pour protéger ton compagnon. Et pourtant, qu'es' tu pouvais faire ? Et qu'adviendra-t-il de nous, maint'nant?

À travers ses yeux je vois le regard qu'il lance à Rosalie, et celui qu'elle lui rend.

Entre nous tous, Carlisle a toujours mieux aimé Edward. Lui comme Esmé, tous les deux.

Regard.

J'te quit'rons pas, Rose. Rien me r'tiendra jamais loin d'toi.

Nouveau regard. Et se demandant à part lui si notre famille s'est maintenant divisée en deux camps ou en trois.

Ses cogitations étaient déterminées et pesantes. Comment Jasper lui avait menti, et l'avait fait porteur d'un faux rapport.

J'pouvons pas accepter ça. Just' j'pouvons pas.

Je me demande si Alice a vu la division maintenant. Trois paires suivant chacune leur propre route. Elle et Jasper, Em et Rose, Carlisle et Esme. D'aucun pense-t-il sérieusement que je ferai à nouveau jamais partie de cette famille ?

C'est pas juste c'que t'a fait, là, mon frère. C'te fille l'a jamais voulu d'mal à personne. Tu crois qu't'étions l'seul à monter la garde ? Moi et Rose – Tout ce temps, l'a pas soufflé mot qu'Edward a arrêté le van, ni même rein murmuré du journal. Alice l'a pas d'jà vu, ça, qu'a dirait jamais rein ? T'es trop plein de soupçons. À trimballer ton passé où qu'tailles, à l'intérieur, j'squ'à ce qu'tu voies plus ce qu't'as d'vant toi.

Nouveau regard.

Les pensées de Rosalie, précipitées, parallèles aux siennes tandis qu'ils courent côte à côte, me surprennent.

Elle était condamnée dès le premier instant où il l'a sentie. Sinon par lui, alors c'aurait été par l'un d'entre nous sinon à cause de son sang, alors c'aurait été à cause de ceci– le simple fait d'être une pomme de discorde. Pauvre gamine, elle n'avais jamais eu aucune chance.

Rosalie se trompe. Bella n'était pas condamnée à l'instant ou je l'ai sentie. Elle était condamnée à l'instant où elle avait décidé de venir à Forks. Dès l'instant où nous avions décidé de venir à Forks.

Je roule sur le dos et regarde vers le haut. Où que je sois, je suis sorti de sous les nuages dans ma course. La forêt est en partie caduque ici, et les branches nues tissent une dentelle noire sur le ciel sans fond. Des étoiles y percent, comme de petites flèches à mes yeux, et je ne peux m'empêcher de me demander si le sort de Bella n'était pas fixé depuis le moment où ces lumières s'étaient alignées contre elle à sa naissance.

Je hais Jasper ! Hais Alice ! Jouer leur petite spectacle de la passion, à savoir qui aime qui le plus ! Quel droit ont-ils ? Et pourquoi Bella devait-elle être sacrifiée pour quelque chose d'aussi petit et puéril ? Comment sa vie peut-elle être évaluée à si vil prix ?

Je veux les tuer, ces deux-là, les tuer tous les deux. Cela n'arrivera jamais. Je n'était pas de taille contre trois, ce soir, comment pourrai-je faire quoi que ce soit lorsque la famille entière s'unira contre moi ?

Je ferme les yeux, et la vision qu'à eu Alice de mon combat avec Jasper repasse dans mon esprit. Comme je l'ai vu tandis que ma traître fratrie me clouait au sol, il se tient juste à l'extérieur de la porte de l'église.

Bella est aussi chaude que la vie dans ses bras, mais son cœur est immobilisé pour toujours. M'entendant, me flairant, me sentant venir, Jasper l'a achevée en hâte d'un second coup dans la poitrine. J'entends le silence, vois sa forme ravagée, sens son sang et me lance en avant.

Étendu là, dans la quiétude, je vois le moment plus clairement cette fois-ci. Il n'y a jamais eu de combat à mort. Juste moi, mettant Jasper en pièces. Il ne s'est pas défendu. Il acceptait la mort pour avoir fait ce qu'il pensait être le mieux afin de préserver la famille.

La famille ne permettra pas cela, maintenant. Pas Alice. Elle ne l'a pas sauvé de moi ce soir, n'a pas sacrifié Bella pour lui de cette façon pour me voir en faire des lambeaux à mon retour. Et en sa présence, il ne pourra pas non plus ne pas se battre pour sa vie. La douleur d'Alice est la douleur de Jasper. La peur d'Alice, sa peur. Avec les sentiments d'Alice submergeant tout son être il se défendra contre moi.

Dans la vraie vie, dans un vrai combat, je ne fais pas le poids contre lui. Il est de loin le plus mortel d'entre nous. Il ne se bat pas selon les règles. Il éviscère ses victimes avec leur propres émotions. J'ai vu ce qu'il a fait pour Maria. Lire ses pensées pour connaître sa prochaine attaque ne fait que m'ouvrir d'avantage à son don.

Même sans l'aide de la famille, Jasper n'a rien à craindre, maintenant. Alice s'en est assurée.


Les rais de lumière des étoiles me piquent les yeux. Depuis le moment où je suis tombé là où je reste allongé, elles ont à peine parcouru l'arc d'une minute dans les espaces entre les arbres. Tous ces écheveaux de mémoire et de pensées emmêlés ont défilé dans ma tête le temps de ce minuscule instant. Telle est la vitesse de nos esprits contre-nature. Cela ne fait que rendre notre éternité plus longue encore.

Je vois l'image du corps de Bella, caché dans le linceul de toile, décrire un cercle autour de Jaspers tandis qu'il tournoie pour la jeter, puis s'envoler si loin, si loin, vers le large au-dessus de l'eau noire.

Je déglutis de l'air et il ressort de moi en tremblottant. Encore et encore sans répit. Le plus approchant en termes de sanglots que je puisse faire. Qu'importe ce que Jasper et Alice ont fait, tout ceci est ma faute. La mienne. Un stupide instant d'orgueil imbécile et ridicule, le fait de ne pas vouloir que ma famille m'entende partir et puis revenir, et repartir à nouveau. Rien de ce naufrage ne serait arrivé, rien. Si seulement j'avais mis mon journal–

Mon journal.

Toujours là-bas. Dans sa chambre. Sous le matelas. C'est là qu'elle le cache.

Jasper ne le laissera pas dans sa maison pour que quelqu'un le découvre. Il est probablement déjà là-bas, attendant que l'opportunité de le voler se présente.

Non !

Non! Non ! Non !

Il m'appartient ! Sa senteur qui l'imprègne– est mienne! Il a déjà retiré Bella du monde. Il n'a aucun droit de mettre ses mains sur la dernière chose au monde qu'elle a touché !

Je suis debout et je cours. Retour. Retour à sa maison. Jasper ferait mieux de ne pas y être. Ou bien s'il y est, il ferait mieux de se rendre à mes arguments. Cette chose est mienne. Cette relique de tout ce que je ne suis plus. Cette arme avec laquelle je l'ai tuée. Et qu'elle a tenu chaque nuit dans ses bras comme on tient un amant, le saturant d'elle-même.

Je ne vois pas la terre sur laquelle je cours. Je ne vois que moi-même. À des décennies d'aujourd'hui, un siècle, ou plus. Thésaurisant et veillant sur des restes en lambeaux de cuir finalement sec et craquelé des pages jaunes en désintégration; de l'encre à peine lisible, même à mes yeux son odeur partie, depuis longtemps partie; comme celle de ce garçon qui est mort. La senteur de Bella a-t-elle trouvé la sienne ? En cet endroit meilleur? Ou bien ne reste-t-il rien que le vent vide?

Courir, y retourner. Retour sur la scène du crime. Retour en cet endroit tranquille qui sera désormais souffrance dans mes pensées. Reprendre ce qui est cause de tout – trop tard, trop tard. Trop tard pour tout sauf ma propre peine.


NA
Merci de me lire