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TOME 1 : LA FIN DE L'INSOUCIANCE
Partie 2 : Les méandres du passé
Chapitre 43 : L'héritage des Cacciavani
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Avril 1976
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Voici venu pour moi le moment d'évoquer une semaine que, à l'époque, je n'aurais pas hésité à effacer de ma mémoire. Mais elle s'y accrochée, de sorte qu'aujourd'hui les sentiments qui m'avaient traversée sont aussi translucides qu'alors.
Tout commença le lendemain de ma discussion avec Lily et de la nouvelle de la grossesse d'Haley Martins, au petit déjeuner. En entrant dans la Grande Salle, traînée par une Becca affamée, je remarquai d'emblée que quelque chose n'allait pas : contrairement à leur habitude, les Maraudeurs ne mangeaient pas ensemble. La pleine lune ayant eu lieu la veille, je m'attendais à ce que Remus ne soit pas parmi eux, mais certainement pas à ce que Sirius petit-déjeune dans son coin, si penché sur son bol qu'il était impossible de distinguer son visage, tandis qu'un James furieux et cerné faisait face à un Peter écroulé de fatigue sur ses tartines à l'autre bout de la table.
La curiosité m'envahit aussitôt, mais l'occasion de mener ma petite enquête ne se présenta pas avant le jour suivant, lorsque j'aperçus Sirius assis seul dans la salle commune. Saisissant l'opportunité au vol, je m'installai à côté de lui et, sans prendre de pincettes, l'assaillis de questions. Il mit quelques instants à me répondre, son visage se couvrant d'un voile de culpabilité qui m'intrigua d'autant plus.
— J'ai merdé, Alicia, finit-il par lâcher.
J'haussai un sourcil. Je n'avais jamais entendu une telle intonation dans sa voix. Lorsqu'il s'adressait à moi, il le faisait toujours avec un air moqueur, glissant une pique ou une plaisanterie au détour de chacune de ses phrases. Là, il paraissait avoir totalement abandonné l'idée de m'embêter.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? l'encourageai-je d'une voix douce.
— J'ai fait une grosse connerie. Je... je ne sais même pas ce qu'il s'est passé dans ma tête. Comment j'ai pu, hein ? Comment j'ai pu trahir Remus ?
Je ne comprenais pas de quoi il parlait mais fis comme si c'était le cas.
— James m'en veut. Il dit que je suis dégueulasse d'avoir fait un truc pareil.
— D'avoir fait quoi, Sirius ?
— Remus vas me détester. Et il aura bien raison.
Abandonnant l'espoir d'assouvir ma curiosité, je le laissai parler.
— Je ne sais même pas pourquoi je l'ai fait. Rogue était là, à me provoquer en parlant de Regulus et de ma famille et... Il est allé trop loin et je n'ai même plus réfléchi. Mais c'est pas ce que je voulais faire... termina-t-il d'un ton misérable alors que des larmes jaillissaient sur ses joues.
Jamais je n'avais vu Sirius pleurer. Il m'était toujours apparu comme quelqu'un de fort qui préférait cacher ses faiblesses et ses problèmes plutôt que d'ennuyer le monde avec. J'étais bien consciente que ses histoires avec sa famille l'obligeaient à se construire une façade qui s'effondrait de temps à autre, mais jamais encore je n'en avais eu la preuve. J'avais l'impression d'avoir affaire à un gamin de trois ans. Et c'est sans doute pour ça que j'agis comme si je m'étais trouvée en présence d'un gamin de trois ans. Pour ça que je le pris dans mes bras sans savoir quoi faire d'autre.
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Deux jours passèrent sans que rien ne change. Je faisais de mon mieux pour tenter de réconforter Sirius en passant du temps avec lui alors que ses amis l'excluaient – à juste titre, peut-être, mais je ne pouvais me résoudre à faire pareil, même après avoir eu le fin mot de l'histoire. Sirius s'en voulait toujours autant mais ne se laissa plus aller à de tels élans de faiblesse. James ne décolérait pas et me gratifiait d'un regard mauvais dès qu'il m'apercevait en compagnie de celui qui était pourtant son meilleur ami. Remus semblait prolonger inutilement son séjour à l'infirmerie. Et Peter avait l'air déçu de voir son groupe d'amis voler en éclat.
Je ne connaissais pas bien le dernier des Maraudeurs. Mais il m'avait toujours semblé être le plus fragile, celui qu'on devait prendre sous son aile tant il manquait de confiance en lui. Je ne comprenais donc que trop bien la déception qu'il devait ressentir en voyant que les amis qu'il avait réussi à se faire se déchiraient entre eux.
Les vacances de Pâques approchaient et j'espérais qu'elles arrangeraient les choses. Qu'avec un peu de chance, la semaine qu'ils passeraient loin de Poudlard et les uns des autres leur permettrait de faire le point et de rafistoler leur amitié. Mais la discussion que j'eus avec James un soir où nous remontions de l'entraînement tous les deux, Angel ayant encore été désignée par Thomas pour ranger les balles, me prouva rapidement qu'il n'en serait rien.
— Je ne comprends pas comment tu peux continuer à parler à Sirius, lâcha-t-il effectivement alors que le château se rapprochait. Pas après ce qu'il a fait...
— Il ne m'a rien fait, à moi, objectai-je d'un ton que je voulus calme et mature.
— Ce qu'il a fait à Remus ne te suffit pas ?
Je ne répondis pas. Bien sûr que je trouvais l'acte de Sirius préjudiciable. Mais le fait qu'il ait craqué devant les piques – que je devinais peu sympathiques – de Rogue ne me rappelait que trop que j'étais tout aussi sujette à la colère que lui et que Merlin seul savait ce que moi j'aurais pu révéler si j'avais été à sa place.
— Écoute, James, mon ressenti là-dessus n'a pas d'importance. Sirius ne m'a pas trahie ni mise en danger. Évidemment, ce qu'il a fait me déçoit, mais je ne trouve pas que ça vaille le coup de me brouiller avec lui pour autant puisque je ne suis pas liée à cette affaire.
— Tu n'y es pas liée ? Tu te fiches de moi ?! Tu sais parfaitement de quelle malédiction est atteint Remus et tu n'as jamais ressenti le besoin de le trahir pour te venger de quelqu'un, non ?
— Mais ça n'a rien à voir ! protestai-je. Je suis loin d'entretenir la même relation avec Remus que vous trois ! Et puis même si c'était le cas, réponds moi franchement, James : est-ce que tu ne regretterais pas de perdre un ami pour cela ? Sirius s'en veut, n'importe qui s'en rendrait compte. Si ça ne te suffit pas, demande à Remus ce qu'il pense de tout ça. Après tout, c'est lui qui a le plus de raison d'en vouloir à Sirius.
— Remus est persuadé d'être un monstre ! Comment veux-tu qu'il en veuille à Sirius alors qu'il se considère comme coupable de ce qui s'est passé ?!
Je poussai un soupir, m'étant attendue à ce que James reste campé sur ses positions mais tout de même déçue de ne pas être capable de lui faire entendre mon point de vue. Nous étions à présent à mi-chemin du château. Le soleil avait disparu derrière les collines qui entouraient le Lac Noir et c'est alors qu'une bourrasque de vent s'abattait sur nous que je me rendis compte que j'avais oublié ma cape dans les vestiaires. J'avertis un James bougon et indifférent que j'allais la chercher et fis demi-tour, croisant Alex, Alice et Lou qui remontaient également vers la Grande Salle.
Le terrain étant désert, j'en déduisis que Thomas et Angel avaient fini de ranger le matériel et étaient partis se changer. Aussi, quand je poussai la porte du vestiaire des filles, je le fis seulement à demi, ne souhaitant pas embarrasser Angel. Cependant, en passant ma tête dans l'embrasure, je ne mis pas longtemps à me rendre compte que, si mon amie était dans une situation compromettante, elle n'était définitivement pas la seule. Car, au centre de la pièce, juste devant le porte-manteau sur lequel pendait toujours ma cape, Angel et Thomas étaient en train de se rouler le patin du siècle, à un millier d'années lumières de se douter qu'ils étaient observés.
Proprement stupéfaite, je refermai la porte, abandonnant-là l'idée de récupérer ma cape et repris le chemin du château les mains vides, le pas rapide sans trop que je ne m'explique pourquoi.
— T'en as mis du temps, m'accueillit Becca quand je m'assis entre Charlie et Theo à la table des Gryffondor. Angel n'est pas avec toi ?
— Non. Elle range le matériel avec Thomas.
— La voilà, nous apprit Theo en pointant l'entrée de la Grande Salle.
Tout aussi assurée qu'à l'ordinaire, Angel contourna la table des rouges et or pour aller s'asseoir à côté de Becca.
— Tiens, Alicia. Tu avais oublié ta cape, fit-elle en me la tendant, un sourire franc aux lèvres
Je le lui rendis en mille fois plus hypocrite et, incapable de m'en empêcher, je répliquai :
— Je sais. J'ai voulu aller la récupérer puis que je me suis dit que tout compte fait tu préférais sans doute t'en occuper.
Le sourire d'Angel vacilla mais elle ne répondit rien et, considérant que j'avais déjà suffisamment joué les garces pour la soirée, je lui tendis le plat de pommes-de-terre sans plus l'importuner. C'est finalement elle qui revint me chercher alors que nos trois amis s'installaient dans les fauteuils de la salle commune en me demandant si je voulais bien jeter un œil à son devoir de botanique dans le dortoir. Angel ne demandant jamais d'aide pour ses devoirs, en particulier à une élève moins sérieuse qu'elle, je compris vite qu'elle souhaitait simplement qu'on parle et acceptai, grimpant derrière elle les escaliers qui menaient aux chambres des filles.
— Je... commença-t-elle après avoir refermé la porte et s'être assurée que Sun-Ly et Zoey ne se trouvaient ni dans le dortoir ni dans la salle de bains. Tu nous as vus, c'est ça ? Thomas et moi ?
— Oui.
Elle grimaça et se mit à faire les cent pas tandis que je m'asseyais sur mon lit.
— Et... euh... Tu étais toute seule ?
— Oui, répétai-je.
— Tu... tu l'as dit aux autres ?
J'éclatai de rire.
— Sérieusement, Angie ? Reprends-toi ! On ne discuterait certainement si je l'avais dit aux autres, parce que Charlie serait en train de te cuisiner pour avoir tous les détails et savoir à quel moment tu t'es dit que ce serait une bonne idée de rouler une pelle à son frère.
— Tu comptes leur dire ?
J'eus un temps d'arrêt.
— Tu me prends pour qui, au juste ? Zoey ? J'ai autre chose à faire que d'aller raconter à tout le monde que finalement les rumeurs sur les raisons qui ont poussé Thomas à te prendre dans l'équipe ne sont peut-être pas si fausses que ça !
— Non, mais... Enfin... Je ne sais pas, tu pourrais avoir envie d'en parler à Becca ou à Theo, ou trouver que c'est légitime de le dire à Charlie...
— Dans ce cas tu ne me connais pas du tout, Angel. Je dis rien, moi. Rien de ma vie, rien de celle des autres. Et j'ai des relations suffisamment merdiques avec mes propres frères pour savoir que ce n'est pas en se mêlant des oignons des Clayson qu'on pourra faire passer la pilule comme il se doit. Quant à Theo... Non mais franchement, tu me vois aller lui dire ça alors que c'est le dernier sujet que j'ai envie d'aborder avec lui ?
— Il reste Becca, objecta Angel.
— Et ? Ce serait si terrible que ça qu'elle l'apprenne ? Tout ce qu'elle fera c'est se moquer de toi.
— Ou le dire à son frère, qui pourrait ensuite le répéter...
— Thomas est le meilleur pote de Will, il va pas s'amuser à salir vos réputations sous prétexte qu'il détient le scoop de l'année !
Angel détourna les yeux en serrant les dents, sentant bien toute la déception qu'elle m'évoquait, et pas seulement parce qu'elle s'était fait prendre à son propre piège en voulant me prouver qu'elle pouvait répondre aux moqueries de Thomas.
— Le dis pas, s'il-te-plaît... finit-elle par murmurer. Laisse-moi juste un peu de temps.
— Du temps pour quoi ? Avaler le fait que tu t'es fait avoir par la belle gueule de Thomas ou celui que je l'ai appris et que ça menace ton secret ?
— C'était... C'était pas la première fois qu'on... Fin tu sais. Qu'on s'embrassait.
— Et ça te mène à quoi ? Tu sais, je te juge pas Angel, j'essaie juste de te comprendre. Et de te faire comprendre que c'est pas le fait que je le sache qui change quoi que ce soit au problème de fond. Ouais, c'est vrai, il suffit qu'on s'embrouille, que je t'en veuille pour quelque chose pour que je fasse une gaffe et que ça se répande parmi les élèves. Mais au final, hein ? Le problème reste le même. T'as embrassé Thomas, t'as aimé ça vu que t'as recommencé et tu sais pas quoi faire par rapport à lui.
Le fait qu'elle se refuse encore à me regarder me prouva que j'avais raison et je posai une main sur son épaule.
— Je dirai rien à personne, même pas à Becca si c'est ce que tu veux. Mais je suis pas sûre que ça t'aide.
Sur ces mots, je pressai un peu son épaule entre mes doigts puis redescendis dans la salle commune.
— Alors, ce devoir de botanique ? s'enquit Charlie, affalé sur le sofa.
J'écumai la salle des yeux et finis par tomber sur Thomas qui, l'air complètement dans la lune, ne prêtait aucune attention à ce que se racontaient Will et Alex à côté de lui.
— J'ai fait ce que je pouvais, répondis-je. Maintenant, ça dépend d'Angel.
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J'accueillis les vacances comme les bédouins accueillent la pluie, la distance qui s'était instaurée entre Angel et moi suite à notre discussion et le secret que j'avais promis de cacher pour elle me rendant mal à l'aise pour peu que Charlie se mette à parler de son frère ou que quelqu'un vienne s'entretenir de Quidditch avec moi. Du côté des Maraudeurs, la situation n'était pas plus rutilante. Malgré les espoirs que j'avais maintenant que Remus était sorti de l'infirmerie en pleine forme et que Rogue avait juré de ne pas dévoiler ce qu'il savait sur lui, James n'était toujours pas prêt à pardonner Sirius.
Dans ces conditions, la compagnie de ma famille se révéla bien moins lourde que celle de mes amis. Il était plus reposant d'avoir à faire comme si Arthur, Jake, Marly et moi étions une fratrie normale que de jongler entre les disputes, les tensions et les rancœurs qui rythmaient mon quotidien à Poudlard. De plus, le temps resta dégagé pendant la majeure partie de la semaine de vacances qui nous était accordée, le soleil se réfléchissant sans cesse à la surface de la mer qui s'étendait au pied de ma maison.
Un jour, peu avant notre retour à Poudlard, le soleil brillait si fort dans le ciel que je décidai d'aller retrouver Joyce chez elle pour lui proposer une balade. Attrapant un vieux pull qui traînait sur mon lit, j'allai annoncer à ma mère que je rentrais pour dîner et traversai la rue en direction du manoir des Martins. Toujours aussi majestueuse, la vieille bâtisse de pierre dominait le jardin bordé de rosiers en fleurs. Ces derniers diffusaient une agréable odeur de printemps dans l'air et je pris le temps de la respirer à pleins poumons avant de rejoindre le perron.
Ce fut Mrs Martins qui m'ouvrit. Avec sa grossesse, Joyce m'avait raconté qu'Alastor Maugrey, le directeur du bureau des Aurors, lui confiait moins de missions dangereuses, ce qui expliquait sa présence chez elle au beau milieu de la journée. Elle m'accueillit avec le sourire enjoué qui semblait la caractériser et m'invita à entrer. Le rez-de-chaussée de la demeure m'avait toujours paru immense avec ses deux salons, sa salle à manger, sa bibliothèque et son salon de musique, et je faillis bien me perdre alors que Mrs Martins me faisait rejoindre l'escalier et m'entraînait à sa suite vers le premier étage.
— Joyce est en train de m'aider à aménager la chambre du petit, m'apprit-elle alors qu'elle me précédait dans l'escalier de chêne verni. J'aimerais qu'elle soit prête rapidement, ajouta-t-elle avec un clin d'œil en posant une main sur son ventre dont, à travers la robe, on ne distinguait pas encore la rondeur.
Je lui souris doucement en lui annonçant que j'étais contente pour elle et Mr Martins, et le regard qu'elle m'offrit en retour la fit rajeunir de plusieurs années alors qu'elle poussait la double porte d'une des pièces du premier. Joyce releva la tête lorsqu'elle m'aperçut et fut sur moi en à peine quelques secondes.
— Génial, tu vas pouvoir nous aider à tout vider ! s'exclama-t-elle sans même me saluer.
J'éclatai de rire tandis que Mrs Martins levait les yeux au ciel et ouvrait les rideaux pour éclairer davantage la pièce. Cette dernière était deux fois plus vaste que ma chambre, mais elle était si encombrée qu'on ne pouvait pas y faire trois pas sans trébucher. De vieux meubles de bois et des dizaines de caisses en carton étaient empilés çà et là, si bien que si la fenêtre n'était pas aussi large, j'aurais pu me croire dans un grenier.
— Comment ça se fait qu'il y ait autant de choses dans cette chambre ? demandai-je, étonnée de constater qu'une famille aussi portée sur l'apparence que les Martins pouvait laisser une pièce dans un tel état d'encombrement.
Le visage de la tante de Joyce s'assombrit quelque peu et elle s'assit sur une pile de caisses avant de me répondre.
— Lorsque son frère est mort, commença-t-elle, omettant de prononcer le mot « assassiné », Edwin a récupéré toutes les affaires qu'il possédait avec sa femme et ses beaux parents. Et, comme il ne savait pas quoi en faire, il les a entassées ici.
Elle n'eut pas besoin d'en dire plus. À la poussière qui recouvrait tous les objets, il était évident que la pièce était restée fermée durant de longues années. Mr Martins ne devait pas avoir envie de se rappeler de mauvais souvenirs en observant ce qui avait appartenu au père de Joyce. Je jetai un regard vers celle-ci qui paraissait songeuse, puis Mrs Martins se releva et entreprit de sortir les meubles de la chambre à l'aide de sa baguette.
— Je vais essayer d'aller trouver une place pour les mettre dans le grenier, nous dit-elle. Pourquoi est-ce que vous ne trierez pas le contenu des caisses ?
D'un même mouvement, Joyce et moi acquiesçâmes avant de nous agenouiller près du premier carton. Celui-ci était rempli par une bonne dizaine de boules en cristal et de paquets de cartes de voyance. Joyce laissa échapper un petit rire en sortant un jeu de cartes de son étui.
— C'était sans doute à mes grands-parents. Ils devaient s'en servir pour leur numéro de voyance.
Amusée, la Serpentard étala sur le sol plusieurs des cartes qui correspondaient chacune à un personnage. Elle les ramassa ensuite toutes dans sa main et me tendit le paquet pour que je pioche. Je m'exécutai et lui redonnai la carte, face cachée. Joyce la récupéra et la retourna de sorte qu'on puisse en découvrir la signification.
— L'étranger ! s'exclama-t-elle. Ça ne te correspond pas du tout ! La voyance Moldue est vraiment naze. Mes grands-parents devaient bien s'amuser à raconter n'importe quoi à ceux qui venaient les consulter !
Je souris et rangeai le paquet dans la caisse.
— Qu'est-ce qu'on en fait ? Tu les jettes ?
— Surtout pas ! Je vais les mettre dans l'armoire de ma chambre. Si j'ai besoin de rire de temps en temps, je les ressortirai.
— Tu n'es pas gentille avec les Moldus ! Ils y en a qui y croient vraiment !
— Oui, et ils sont bien naïfs ! Cette divination là n'est que du hasard !
— Parce que tu crois que regarder le fond d'une tasse de thé en croyant qu'on va y découvrir son destin est moins ridicule, peut-être ?
Joyce rit puis poussa la boîte dans un coin avant d'en attraper d'autres. Un certain nombre d'entre elles contenaient des vêtements et du linge de maison, les autres de la vaisselle ou des jouets pour enfant. Joyce eut un air sombre en attrapant un hochet magique dans l'une d'elles. Elle l'agita et une petite musique résonna dans la pièce.
— J'aurais bien aimé pouvoir les retrouver plus tôt, soupira-t-elle, les yeux légèrement humides. J'étais gâtée quand j'étais bébé, ajouta-t-elle en remarquant que plusieurs cartons étaient pleins à ras bord des jouets dont elle n'avait pas pu profiter. Ça, je les garde pour mon cousin et ma cousine. Et mes vêtements de bébé aussi. Edwin et Haley sont affreusement mal équipés pour accueillir un enfant !
— Y a des photos dans celle-là, lui appris-je en attrapant une nouvelle caisse.
— C'est vrai ?! se réjouit d'avance la jeune fille en bondissant sur le carton.
Un sourire s'étendit sur ses lèvres alors qu'elle sortait des dizaines de photos de sa famille maternelle. L'une représentait ses grands-parents à leur mariage, devant une vaste demeure qui devait être leur manoir en Italie. L'autre sa mère à sa naissance. De nombreux clichés montraient son évolution jusqu'à l'âge adulte.
— Je n'avais jamais vu de photos d'elle, avoua Joyce en caressant la joue de sa mère sur une des photos où elle devait avoir la vingtaine. Je ne lui ressemble pas.
— Non. Toi, tu ressembles à ton père ! m'exclamai-je en lui tendant un cliché sur laquelle on apercevait ses deux parents, un bébé dans leurs bras et un immense sourire sur le visage.
Joyce eut un soupir en prenant la photo entre ses mains. Elle resta quelques instants figée en observant la famille qu'elle aurait dû former avec ses parents. Puis elle la rangea dans sa poche et replaça les photos dans la boîte en tentant en vain d'afficher un air naturel.
— Ça aussi, je le garde dans ma chambre. Tu m'aides à apporter tout ça dans mon antre ? me demanda-t-elle en désignant les photos et les objets de voyance de ses grands-parents.
J'acquiesçai, un peu mal à l'aise d'assister à ces moments de découverte qu'elle aurait dû avoir seule, et me relevai avant d'attraper les cartons en question. La chambre de Joyce se situait au bout du couloir du premier étage et avait vue sur la mer. Les murs faisaient écho à la couleur bleutée de l'océan avec leur pastel soutenu et Joyce m'indiqua de poser les cartons sur son bureau.
— C'est lourd ces caisses, mine de rien ! fit-elle en se laissant tomber sur son lit double.
— Ne m'en parle pas, répondis-je, soulagée de pouvoir lâcher les boules en cristal et les cartes qui étaient bien plus lourdes qu'elles ne le paraissaient. Qu'est-ce que c'est ? demandai-je ensuite en remarquant un pendentif d'un vert identique à celui des yeux de Joyce qui était accroché à la glace de la coiffeuse meublant la chambre.
Joyce se redressa sur les coudes et chercha du regard ce que je lui montrais. Son visage se durcit alors qu'elle reconnaissait le collier et elle soupira en se laissant retomber sur le matelas.
— C'était à la mère d'Edwin, m'apprit-elle. Ariane me l'a fait porter pour les fiançailles de Rodulphus, le frère de Ganymede. Et quand je suis partie de chez les Lestrange, je l'avais autour du cou et j'ai oublié de l'enlever. Tu sais quoi, je vais le jeter tout de suite. Je ne comprends même pas comment j'ai pu garder un truc pareil dans ma chambre.
Elle se releva et arracha la chaîne d'argent des rebords du miroir. Elle tint le pendentif en forme de goutte d'eau à hauteur de ses yeux pendant plusieurs secondes, le regardant se balancer de droite à gauche, puis s'apprêta à la lâcher au-dessus de la poubelle. Alors que le collier allait disparaître dans la corbeille, Joyce le retint et le repositionna dans sa main.
— Je ne peux pas le jeter, avoua-t-elle en interceptant mon regard interrogateur. Mais je ne veux pas le garder ici non plus...
Le silence se fit alors qu'on cherchait toutes les deux une solution au problème du collier.
— Je sais ! m'exclamai-je tout à coup, l'idée du siècle m'ayant frappée. Tu as déjà entendu parler de l'arbre aux messages ?
Au regard qu'elle me lança, je n'eus pas de mal à deviner que non.
— C'est un arbre situé sur les hauteurs de Tinworth, où des gens viennent déposer toutes sortes de choses depuis des années. C'est Arthur qui me l'a montré cet été. Tu pourrais y laisser le collier...
Joyce considéra quelques instants le bijou puis plongea ses yeux dans les miens.
— Allons-y ! fit-elle avec entrain. La promenade ne te dérange pas ?
— Certainement pas, c'est pour te proposer d'aller faire un tour que j'étais venue au départ. Mais je n'ai même pas eu le temps d'ouvrir la bouche que tu m'embauchais déjà pour t'aider avec les cartons.
Joyce s'esclaffa et attrapa un coupe-vent dans son armoire. Lorsqu'elle n'était pas à Poudlard, elle était toujours vêtue à la Moldue. Elle disait trouver leurs vêtements bien plus confortables, mais je me doutais qu'elle cherchait surtout à se défaire de l'éducation que lui avaient dispensée les Lestrange. Elle alla ensuite annoncer à Mrs Martins que nous avions fini de ranger les cartons et que nous sortions faire un tour. Le soleil était un peu descendu dans le ciel mais réchauffait toujours agréablement la façade des maisons. Prenant la tête de notre expédition, je conduisis Joyce sur les sentiers escarpés qui permettaient de gravir les falaises entourant Tinworth. Comme moi l'été précédent, Joyce s'extasia de longues minutes devant le panorama qui s'offrait à nous au sommet. Puis, se rappelant que ce n'était pas le but de l'expédition, elle se tourna vers moi et on reprit notre route jusqu'à l'arbre aux messages. Ce dernier était toujours aussi imposant, avec ses innombrables branches croulant sous les mots, les bijoux et les coquillages. Joyce poussa un sifflement d'admiration alors qu'on traversait le champ en direction du tronc du chêne.
— Eh bah dis donc ! Il a l'œil pour dénicher les coins de paradis, ton frère ! s'amusa-t-elle en touchant du bout des doigts une guirlande faite d'algues et de coques de palourde. Comment ça se fait qu'autant de gens se soient mis à déposer des objets sur cet arbre ?
— Tout est expliqué ici, ma vieille ! me moquai-je devant son excitation enfantine en lui montrant le panneau explicatif.
Tandis qu'elle se plongeait dans le lecture du petit écriteau, je ne pus m'empêcher de m'égarer du côté où Marly avait accroché les pages de son journal. Les pages que j'avais découvertes l'été dernier étaient toujours là, mais je ne retins pas le petit soupir de déception qui s'échappa de mes lèves en remarquant qu'aucun nouveau feuillet n'avait été attaché avec les autres. Cela dit, Marly ayant dû découvrir que j'avais lu son journal, il était logique qu'elle ne vienne plus déposer ses pensées intimes à cet endroit-là.
— Mais c'est glauque à souhait, cette histoire ! s'exclama Joyce qui avait fini de lire.
Faisant le tour de l'arbre, elle observa quelques instants la corde avec laquelle s'était prétendument pendue Tina. Puis, choisissant avec soin la branche, elle accrocha le pendentif qui se mit à se balancer au gré du vent. Sa tâche accomplie, elle s'assit sur la tombe de Tina et laissa son regard se perdre sur les arbres environnants.
— Eh, t'es au courant que tu es assise sur une tombe, là ? protestai-je pour la forme.
La Serpentard se redressa comme si la pierre l'avait brûlée.
— Attends, tu veux dire que cette légende est vraiment vraie ?
— Qu'est-ce que j'en sais, moi ? fis-je en haussant les épaules. Mais selon la tradition, ce que tu as pris pour un banc, c'est la tombe de Tina...
Un frisson parcourut l'échine de mon amie tandis qu'elle balayait des yeux la pierre tombale. Fronçant tout à coup les sourcils, elle s'agenouilla devant et étudia minutieusement le bas côté.
— Par Merlin ! s'exclama-t-elle.
— Qu'est-ce qu'il se passe ?
Elle avait un air éberlué fixé sur le visage. Doucement, elle releva une des manches de son ciré et me montra son poignet.
Une sueur froide dégoulina le long de ma colonne vertébrale. Sur sa peau blanche se trouvait une marque qu'elle m'avait déjà montrée, plus d'un an plus tôt. Une marque dont je connaissais maintenant la signification. Une marque représentant deux yeux imbriqués à la même pupille. Une des marques du Cercle des Sept Dons. Celle du don de prophétie.
Les connexions se firent lentement dans mon esprit. Si Joyce était dotée du don de prophétie, elle devait l'avoir hérité de sa famille maternelle, puisque ceux-ci tenaient un stand de voyance dans une fête foraine de leur vivant. En revanche, la raison pour laquelle ce symbole était gravé sur la tombe de Tina était trouble. Sans prêter attention à Joyce qui m'assaillait de questions, se demandant pourquoi je réagissais ainsi et pourquoi la marque qu'elle avait depuis toujours au poignet se trouvait également gravée sur la tombe, je me penchai à mon tour vers la pierre et la scrutai de mes yeux. L'inscription que j'avais déjà remarquée cet été était toujours là, soulignée de huit petits symboles dont je comprenais désormais le sens.
« Je vous vengerai », disait l'inscription de la tombe. Barrés étaient certains symboles. En fleurs étaient les edelweiss plantés au pied de la tombe. Glacial fut le frisson qui parcourut mon échine.
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Eh oui, vous vous doutiez bien que je comptais aller quelque part avec cette histoire de cercle... Mais vous rappeliez-vous de la marque de Joyce, évoquée dans le chapitre 20 ? Et de son comportement étrange vis-à-vis de la boule de cristal de Jake, dans le chapitre 38 ?
