39- Advienne que pour rêves ~
C'en est fini de la journée.
Le retour de Jasper à l'école a suscité commentaires et conciliabules au moins pendant toute la pause de de midi. Les pourvoyeurs de quelques unes des explications les plus scabreuses sur son absence ont dû inventer des explications encore plus exotiques sur son retour – retour si prompt, et l'air pas si éprouvé. Au final, il fut accepté, non sans quelque déception, qu'il avait probablement simplement eu un accès de sa maladie du coeur.
À présent s'en est fini de la journée, et tout sera bientôt oublié.
Mes pas résonnent autour de moi tandis que je me lève de devant le piano pour sortir de notre grande pièce .
Tout comme elle l'était la nuit où j'ai trahi Bella, la maison est vide. Tout le monde a vidé les lieux. À la recherche d'un peu de paix et de calme pour respirer. Jasper se tient dans notre foyer les mains dans les poches. Je n'arrive pas à croire qu'il a... le culot ? …. L'audace ? … le courage ? De se confronter à moi, seul dans cette maison vide. Je suis loin d'en avoir fini avec hier, et il le sait.
Je vois le coin de sa bouche se relever en un demi-sourire désabusé. Son soupir n'est que tristesse. Il ne dissimule pas non plus ce qu'il éprouve, et je ressens son incertitude.
– Tu viens faire un tour avec moi ?, demande-t-il.
Et en cette fraction de seconde, je suis fatigué, si fatigué, d'être le gamin dans cette famille. Quoi que Jasper ait en tête, je l'encaisser comme un homme.
Nul besoin de mots. Il se retourne et je le suis à l'extérieur.
Sa voix est douce et basse dans le crépuscule.
– Je n'aime pas rappeler ces choses.
Des formes sombres vacillent avec violence tandis que nous traversons en flânant la belle pelouse d'Esme. Je cille sous l'assaut des souvenirs, même si lui-même les laisse à peine prendre forme. Ils coupent et hurlent. Ses cicatrices reviennent à la vie sur sa peau et j'ai mal dans ma propre chair.
– Je n'ai jamais souhaité de mal à cette fille. Tu dois le savoir. Alice l'aime.
Et il me montre ce qu'elle a éprouvé depuis l'arrivée de Bella. De la joie. L'excitation de la découverte. La dévotion. Bien que tout cela se place en un jour encore inconnu qui reste à venir. La joie d'avoir été acceptée et aimée par quelqu'un qui n'a pas de lien de parenté avec elle. Une amie.
L'intensité de ces émotions me transperce, se mêlant à la vision qu'avait eu Alice dans laquelle elle-même et Bella se tenaient tête contre tête, les bras passés autour de la taille de l'autre, se racontant l'une l'autre des secrets.
– Je ne lui enlèverais jamais cela. Pas volontairement. Pas même lorsqu'elle a cru qu'elle voyait autre chose... et qu'elle pensait ça de moi...
Sa douleur à ces mots, son indignation d'être sous-estimé, c'est comme un coup de poignard.
Je n'ai rien à dire.
Jasper lâche un nouveau soupir, fermant ses pensées. Je les attrape de toute façon – ce qu'il sait , ce qu'Alice refuse de dire.
Il aime la fille, aussi. C'est sans espoir, maintenant.
Nous avons atteint la tonnelle d'Esme. La glycine est encore privée de feuilles, ceps noueux se tordant en travers des poutrelles de la charmille.
– Je n'aime pas rappeler ces choses à mon esprit... mais c'est la moindres des choses que je te dois.
Les nuages nocturnes restent en suspens, peignant de leur gris la cime des arbres en l'effleurant. [1]
– Viens faire un tour avec moi – Propose-t-il une fois encore, bien que nous soyons tous deux fermement assis sur le banc de fer, et puis il m'ouvre complètement sa mémoire.
Le désert de Chihuahua est poussiéreux et sans charme dans le noir. Les apparitions surgissent du nord à grande vitesse, ralentissant à mesure qu'elles se rapprochent. Ils ont dû venir d'une ville parce que l'un d'entre eux porte un enfant ligoté sur ses épaules comme un chevreau. C'est un garçon de peut-être huit ou dix ans, rendu muet à force de terreur. Tout comme le clan de Jasper. Maria n'ose même pas siffler entre ses dents. Même les nouveaux-nés se ratatinent de frayeur, suivant l'exemple des autres. Ces manteaux sombres sont connus, même ici.
Ils avancent, comme en procession dans quelque pièce de théâtre antique – porteurs de libations – comme Jasper comprend que c'est ce qu'est censé être l'enfant humain.
Ils sont cinq, et j'en reconnais trois : Demetri, Santiago et Chelsea. Il nous avaient rendu visite, Carlisle et moi, en 1919. Maintenant je vois sur quelle mission il avaient été juste avant cela.
Ils ont avec eux un garçon aux cheveux sombres et une fille blond-pâle, à peine plus âgés que l'humain sur l'épaule de Santiago.
Les cinq viennent s'arrêter devant le clan. Ils sont en infériorité numérique à un contre huit, mais les ouailles de Maria bouillonne de peur et d'incertitude. Jasper n'ose pas entreprendre la moindre action pour les calmer, de peur d'être découvert. C'est dans les seules émotions de Maria qu'il verse, avec oh combien de précaution, quelque filet de tromperie, et l'impératif de cacher son meilleur atout.
Demetri a un sourire désarmant :
– Qui est le meneur ?, demande-t-il dans un Espagnol impeccable.
Maria avance d'un pas et met un genou à terre.
Demetri fait un léger geste du menton et d'un seul mouvement, Santiago ôte l'enfant de son épaule et lui ouvre la gorge d'une oreille à l'autre avec l'ongle du petit doigt. L'éclaboussement de sang artériel et le sifflement provenant de la trachée tranchée surprennent Maria en plein visage.
Elle n'ose pas même lécher le sang qui est sur ses lèvres, mais rien n'arrête les nouveau-nés. Ils se précipitent en avant en masse pour seulement s'effondrer comme si on avait sectionné tous les ligaments dans leur corps.
Jasper ne s'attarde pas. Le souvenir du sang – l'odeur, l'éclaboussement sur sa propre mâchoire, son cou, sa chemise le corps de l'enfant négligemment abandonné à la gravité, brièvement secoué de convulsions dans les cordes qui lui nouaient les poignets et les chevilles le sol recuit et durci en buvant à peine un rien– est insoutenable pour nous deux. Nous le voulons. Horriblement. Même maintenant, Jasper en a envie. Même moi, oui, je le désire. Même le sang d'un enfant. J'aimerais croire que je n'en voudrais pas, jamais. Pour ce que ça importe, je ne l'ai jamais fait. Et pourtant...
Je pense à ce moi accroupi comme je l'étais sur le rocking-chair dans la chambre de Bella, imaginant m'allonger, comme je l'ai fait, – ou comme l'a fait quelque ombre spirituelle de moi-même – sur le lit à côté d'elle.
Un frisson me parcourt.
– Conduis-nous à ton rival, exige Demetri, et soudain, tous les nouveau-nés sont libérés de ce qui les a tenu enchaînés, quoi que ce fut. Le niveau de panique parmi eux est incontrôlable, et les cinq doivent autant encadrer le clan que le suivre, sur plus de cents kilomètres jusqu'au camp de Roderigo.
Même si ça n'est qu'un souvenir, la peur non-modérée vient de nouveau frapper Jasper il en tremble sur le banc près de moi.
Dans les instants qui suivent je vois un aspect du talent de Chelsea que je ne connaissais pas, et que même Carlisle ignore peut-être.
Certains des membres du clan de Roderigo étaient partis en pillage. Un par un et deux par deux, il apparaissent venant de toutes les directions, attirés par un réseau de loyauté qui les contraint à laisser tomber quoi qu'il aient pu être en train de faire pour retourner à la maison.
L'intensité de l'appréhension, du sentiment d'impuissance et de la fureur est une crucifixion. Jasper peut à peine se contrôler. Les deux clans sont chacun groupés avec les leurs comme du bétail dans un corral. Le premier vampire assez idiot pour essayer de s'échapper est instantanément coupé de l'usage de son corps. Une douzaine d'entre eux de chaque camp gît au sol, agités de spasmes, comme l'enfant assassiné.
Avec un sourire en coin étrangement fantasque, Demetri commence à réciter :
– Partout où une armée se cantonne, les ronces et les épines se dressent. Dans le déroulement des grandes armées il est certain qu'il y a de mauvaises années.
Le voile de l'étrange sortilège est étendu, jusqu'à ce que chacun des membre de chaque clan gît effondré sur le sol.
– Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !
Et je regarde tandis que Santiago procède à l'abattage sélectif des nouveaux-nés de chaque clan.
– Heureux les affligés, car ils seront consolés !
On n'entend aucune lamentation, mais il y a assurément des grincements de dents, tandis que les vampires récents de chaque armée sont jetés les uns sur les autres comme autant de bois cordé.
– Heureux les débonnaires, car ils hériteront de la terre !
Il n'y guère de véritable bois dans cette partie du pays, mais Santiago parvient à rassembler une respectable pile de chaparral desséché, de virevoltant et de bigelovie.
– Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés !
Les émotions des nouveaux-nés hurlent, et Jasper est près de se briser. Seule une pensée lui permet de se contrôler : s'il s'ouvre en volant en éclats et révèle son don il sera soit enrôlé soit tué.
– Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde !
À cela, Demetri rit doucement.
– Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !
Demetri adresse un signe de tête à la fille blonde et elle fait apparaître un silex et une barre de fer.
Demetri marque une pause et fixe directement Maria et Roderigo, qui ont ravagé les haciendas et les villes sous le couvert des dix ans de révolution mexicaine pour nourrir les excès de leur propre guerre.
– Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront fils de Dieu !
Santiago et Chelsea commencent à démembrer les nouveaux-nés articulation après articulation. Jetant les morceaux sur la pile de petit bois. Les mains et les pieds se meuvent comment des poissons à l'air libre, essayant de retrouver leur propriétaire. Solennellement, la blonde fait jaillir des étincelles sur le venin brillant et le feu blanc et chaud surgit.
– Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est a eux !
Pas même l'étrange charme répressif ne peut réprimer les cris maintenant, tandis que les nouveaux-nés sont mutilés vivants et jetés un morceau après l'autre sur le bûcher. On n'y jette aucune tête tant que le corps tout entier n'a pas été brûlé.
– Heureux serez-vous lorsque l'on vous outragera, que l'on vous persécutera, et qu'on dira faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi ! Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux : car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous.
En une heure les deux armées de nouveaux-nés sont réduites en cendres.
– De la modération en toute chose rien de trop., affirme Demetri une fois que ce fut fait. Mais nous devons permettre à Jane de jouer son rôle.
La gamine blonde glousse de rire, et puis Maria et Rodrigo sont en train de se tordre et de hurler au sol, mordant leurs propres membres dans une extrémité de souffrance.
– Assez, Jane. Assez.
Ici dans la sécurité de notre charmant jardin, Jasper et moi tremblons incontrolablement. Si nous étions humains, nous serions en train de suer et de vomir, et nous nous serions probablement évanouis. Quelle que soit la colère que je puis avoir éprouvée à son encontre à cause de Bella, elle est complètement oblitérée par la magnitude de ce qu'il a enduré cette nuit-là. Il a tout ressenti. Dans le sort des nouveaux-nés, il a été démembré et brûlé, encore et encore, maintenu paralysé dans leur terreur jusqu'au dernier de leurs cri privé de souffle.
Nous nous appuyons l'un sur l'autre, complètement épuisés.
– Je suis désolé, Edward. Je suis désolé.
Les cinq silhouettes encapuchonnées se rassemblent, et Jasper remarque qu'ils se sont positionnés de manière à ce que l'aube qui se lève dans leur dos jette leur visage dans l'ombre mais allume des halos de lumière autour d'elles.
Une brise frisquette vient en sifflant de l'horizon séparer la cendre couleur lavande des quelques charbons de bois noirs qui ont survécu. Plus fine que le talc, et plus légère que des plumes, elle se disperse en même temps que les dernieres fumerolles. Seul le visage de Maria, encore humide du sang de l'enfant massacré, retient une fine couche des restes de ses fantassins.
Au sein de l'immobilité engourdie qui vient de tomber, Jasper est, de façon aiguë, très conscient de l'aura de Demetri. Bien que le visage du membre de la Garde soit aussi impassible que celui d'une idole sculptée, au fond de lui, il est en train de rire de sa propre mascarade, et de se moquer de l'ignorance et de la superstition de ces ''gens du cru'', dont les yeux s'agrandissent en regardant des êtres qui semblent être encore plus surnaturels qu'eux ne le sont.
/C'est comme cela qu'on s'y prend.../
Et je ne suis sde savoir s'il s'agit de la pensée de Jasper d'il y a quatre-vingt-dix ans au Mexique, ou bien de celle de l'instant, ici, à coté de moi.
/ Contrôler à distance. Ils font d'eux-mêmes des légendes. /
Demetri lève la main, comme en signe de bénédiction.
– Rappelez-vous ce que vous avez appris aujourd'hui, enfants. Mon maître le commande. Vivez en paix entre vous et soyez de bons bergers pour vos ouailles. Ne prenez que ce dont vous avez besoin. Restez invisibles à leurs portes. Aro a parlé.
Les cinq se tournent ensemble et s'éloignent en glissant aussi rapidement qu'ils étaient venus. C'est seulement après qu'il ont disparus au loin, hors de vue, que le sortilège d'immobilité est levé.
– Personne n'a jamais posé de question sur la blondeur de tes cheveux ?
– J'imagine qu'ils pensaient qu'on m'avait enlevé aux hommes de Pershing.
Ce serait bien de Demetri, ça, ne trouver aucun intérêt à des choses aussi triviales que les habitudes humaines en termes de longueur de cheveux chez les militaires, d'un siècle sur l'autre.
Jasper s'est certainement attiré ma sympathie avec ses souvenirs, mais maintenant que nous en sommes sortis, je lui en veux.
– Qu'est ce que tout cela a à voir avec Bella ?, fais-je d'un ton cassant.
Les yeux de Jasper se ferment violemment et son pire cauchemar nous submerge tous les deux.
Le piano dans notre grande pièce est réduit en miettes, ses pièces sombres et fendues toutes balayées en un tas. Les enfants aux yeux rouges sont dans notre maison. Notre famille gît au sol, réduite à l'impuissance. La mise en pièce commence. Membre après membre. Dans son imagination, Jasper est le dernier à mourir. Carlisle, Esme, moi-même, l'un après l'autre en pièces jetées au bûcher. Une fumé pourpre foncé bouillonne vers le haut, tâchant le plafond. Rosalie et Emmett, décapités, visages tordus. Des rideaux de flamme rugissent voracement sous l'effet du venin qui s'écoule de chaque bout de corps coupé.
Alice, il posent leurs mains sur Alice, et Jasper se recroqueville sur lui-même en un cri à côté de moi.
– Pour l'amour du ciel, arrête ! Tu as fait valoir ton point de vue !
Même si je ne crois pas une minute que les choses en viendraient là. Pas pour une minuscule petit dérapage du genre une fille soufflant peu judicieusement mot d'un vieux journal intime. Si on en arrivait là, nous pourrions toujours déménager et tout serait oublié.
– Tu considères cette famille comme un fait acquis, Edward. Le simple fait de vivre en paix avoir des gens qui rient autour de toi des gens bons. Qui aiment.
Je sais déjàcela. J'ai vu ses pensées : quel baume Alice a été, quel baume nous sommes pour lui, combien il se languit du jour où le nombre de ses années passées parmi nous dépasseront celui de celles qu'il a passées dans les Guerres du Sud, ce moment où le bonheur commencera à peser plus lourd que la douleur.
Mais je ne l'avais jamais ressenti comme maintenant. Maintenant qu'exactement, j'ai connu ce refuge en Bella.
– Ne vas pas imaginer une minute qu'ils l'épargneraient, Edward. Pas une seule minute.
Il a la décence de s'arrêter aux mots, mais ma propre imagination fournit le reste. C'est mon visage que je vois, baptisé à coup de giclée de son sang, impuissant.
Si je pouvais vomir, je le ferais mais je ne me suis pas nourri depuis les deux moutons de Hurricane Ridge.
Nous restons assis côte à côte, hyperventilant inutilement, jusqu'à ce que Jasper nous ramène tous deux sous contrôle.
– Vous pensez tous que c'était une histoire de brouille entre Alice et moi. Peut-être que c'était ça – il secoue la tête – Peut-être que c'était ça. Peut-être que le fait qu'elle ne me fasse pas confiance, comme ça, m'a donné envie d'abandonner et de cesser d'essayer de lui donner ce qu'elle voulait. Elle m'a blessé, Edward.
Et il me montre.
Peut-être ai-je de la chance de ne pas avoir d'amoureuse, de compagne. Ce don de lui-même qu'il fait à Alice, jour après jour, endurant et réprimant ma propre soif, seulement pour être traité sans confiance, et être ainsi rejeté en faveur d'une étrangère, furent pour lui comme de se coucher sur un lit d'épées.
– Mais ça n'était encore que de la gnognotte, – murmure-t-il. Nos épaules se cognent l'une à l'autre tandis qu'un dernier frisson nous traverse tous deux, et je sens Jasper boucler l'endroit où se trouve son souvenir. Ce sont mes souvenirs aussi, maintenant.
– Il fallait que je m'éloigne d'elle, de vous tous, pour mettre mes sentiments au clair. Pour trouver ce qu'il fallait faire. Mais je ne suis pas un déserteur !
Ce n'est pas entièrement vrai. Mais bon, qui le blâmerait d'avoir déserté de l'armée de Maria ?
Des images traversent son esprit : un tronc d'arbre sur lequel il est resté assis un jour et une nuit, les pièces du puzzle – Bella, le journal, moi , notre famille – en équilibre sur le fil tendu entre les ténèbres et la lumière.
Le danger dans lequel il sentait que nous étions.
Sa conclusion ineluctable.
Le silence s'étire. Personne n'est encore revenu.
Après tout ce que Jasper m'a montré, je suis encore plus perdu qu'avant.
– Pourquoi ne l'as-tu pas tuée, alors ? Tu aurais pu. Il n'y avait personne pour t'en empêcher.
Jasper soupire, et regarde en l'air, par-delà la charmille de poutrelles droites et de rameaux tordus, jusque dans le noir sans visage du ciel. Pendant un long moment, il n'y a rien dans son esprit sinon le noir au-dessus de nous. Il est trop tôt dans la saison pour qu'il y ait une quelconque espèce de bruit d'insecte, et bien que le plafond des nuages soit bas, presque à toucher la cime des arbres, il n'y a pas de pluie. L'immobilité est profonde. Et pour une fois, je ne presse pas, mais attends seulement.
Les minutes passent.
Je sens quelque chose enfler dans sa poitrine, ainsi que dans la mienne. Du coin de l'oeil, je le vois secouer la tête imperceptiblement.
– Elle est rentrée dans l'église.
Il laisse les mots mourir.
– Je n'avais pas prévu de l'y suivre. Mais je suis devenu curieux.
Si j'avais un cœur humain, il s'emballerait à présent.
Curieux.
De la même façon qu'un lion devient curieux à la vue du mouvement d'une gazelle en travers de son chemin. Nous connaissons tous ce sentiment. Nous ne le connaissons que trop bien. Il la traquait, purement et simplement. À nouveau, je veux le tuer.
Il me décoche un regard.
– Fais ça et tu n'auras jamais la fin de l'histoire.
Enfer et damnation.
Dans son esprit, ainsi que dans le mien, je le regarde suivre Bella et passer la grande porte noire. Il le revit pour moi, avec moi. Fermer la lourde porte avec précaution et sans un bruit. Se cacher dans un coin derrière les bancs les plus éloignés.
Elle erre un petit peu, dans l'église vide, cherchant quelque chose. Il l'observe par derrière alors qu'elle trouve le tronc commun, glisse un billet d'un Dollar dans la fente ouverte.
Elle se déplace vers la gauche, où se trouve une table supportant un double rack de porte bougies et quelques bougies consumées. Au-dessus, un modeste crucifix est accroché au mur.
Il la ressent. Elle est un peu incertaine, un peu embarrassée, mais sous tout cela... Il ne peut détourner ses yeux d'elle. Elle tâtonne avec le briquet. La bougie vôtive s'enflamme à la vie. Elle la dispose avec précaution et puis se met à genoux.
La poitrine de Jasper lui fait mal. La mienne aussi. Elle effectue le signe de croix, devant la flamme et devant l'homme percé de clous. Nous voyons la posture de son dos, les semelles de ses chaussures. Simple. Humble. Pure. Nous sommes aussi maléables que de la jeune argile, et elle marque de son empreinte indélébile.
Les paumes jointes, elle prie. Aucun mot ne passe ses lèvres, mais nous les sentons. Oh, nous les sentons.
Etreints dans le soin et la paix. Consolés, et guidés auprès d'une eau immobile.
Voilà ce pour quoi elle prie. Pour Jasper. Pour Alice. Pour Rosalie. Pour toute notre famille. Pour tous ceux qui en ont besoin. L'air vide se remplit de son vœu jusqu'aux chevrons.
La nuit tombe dehors, et il n'y que peu de lumière dans l'église en dehors de la flamme de cette bougie esseulée. Jasper est tombé à genou depuis longtemps, pacifié.
Les nuages s'ouvrent enfin et une pluie légère et froide frissonne et goutte tout autour de nous.
Mon frère se glisse hors de l'église, juste au moment où Bella se relève. Sa voix atteint à peine ses oreilles. Il est déjà en train de courir, de revenir vers Alice en courant.
– Je mourrai avant que de laisser quiconque lui faire du mal, à présent, Edward. Il faut que tu le sache.
– Tu l'as dit... montré...
– oui
C'est pour cela qu'ils ont toléré mon éclat pour cela que personne dans notre famille n'abrite plus la moindre pensée visant à lui infliger du mal pour cela que, blessés comme nous l'étions tous, chacune de leurs pensées n'envisageait que l'étreinte et la guérison.
– Elle fait partie des nôtres, à présent, Edward. Pour le pire ou le meilleur.
Pour le pire ou le meilleur.
Tout a changé.
NA :
Je veux adresser des remerciements très spéciaux à ma chère bêta, averysubtlegift, pour cette magnifique image qu'elle m'a écrit en réponse à la première mouture de ce chapitre :
'' Je me représente le vent soufflant autour d'eux, quiconque passant là verrait deux homme beaux en grande conversation – sans jamais connaître la vérité de ce qui se passe réellement entre eux.'' (Gah!)
Ci-dessous, quelques notes à propos du texte pour quiconque serait aussi intello binoclarde que moi...
(1) Ce n'est pas un secret que je suis amoureuse de My Lost Youth [Ndt : Ma jeunesse perdue] de Edward Anthony Masen ( s/4855866/1/). Je prends humblement sa narration pré-twilight comme canon. Dans cette histoire, Chelsea, Demetri et Santiano font une petite visite à Carlisle et Edward tandis qu'Edward est encore dans sa première année de vampire. Une des successions de chapitre les plus envoûtantes, lancinantes et émouvantes et, OUI, drôles que j'aie jamais lues.
(2) Demetri se plaît à s'envisager comme une espèce de connaisseur de la littérature humaine (bien que pour ce qui est des Amériques, son opinion considérée se résume à ''pfft'').
- Sa première citation '' partout où une armée se cantonne...'' vient du Tao De Jing, chapitre 30 儉武 (Jian Wu = ''éviter la bataille'').
- Les béatitudes sont de Matthieu 5.3-12. (NB : traduction Française par Louis Segond.
-Avec ''En tout de la modération...'' Demetri paraphrase l'une des trois inscription qui figurent, dit-on, sur le temple de Delphe : γνῶθι σεαυτόν (gnōthi seautón = "Connais-toi toi-même"); μηδέν άγαν (mēdén ágan = "rien de trop"); and Ἑγγύα πάρα δ'ἄτη (engýa pára d'atē = "prête serment et le mal n'est pas loin").
(3)
- Dans l'armée de Maria, les adorables boucles dorées de Jasper aurait constitué un étrangeté très gringo sur les bords, d'où la question d'Edward.
- Quant à la réponse de Jasper, en mars 1916, le Général John J.''Black Jack'' Pershing mena le huitième régiment de l'armée des Etats-Unis en ''expédition punitive'' au Mexique, à la recherche du leader révolutionnaire Pancho Villa. Jamais il n'attrapèrent leur proie. On présume qu'il y avait le compte parmi toutes les victimes
NB :
[1]Brushing the treetops with grey
To brush = brosser, effleurer,
a brush = une brosse, un pinceau
Les nuage peignent les arbres en gris en les effleurant. L'anglais dit tout ça en un verbe : to brush. Le Français peine à suivre et se perd en périphrases explicatives.
[2] Desert de chihuahua
C' est l'un des déserts les plus riches du point de vue de la diversité biologique. Il s'étend sur 630000 km² à travers les États mexicains de Chihuahua, Coahuila, Nuevo León, Durango, Zacatecas et San Luís Potosí et jusqu'au sud-ouest des États-Unis d'Amérique (Arizona, Nouveau-Mexique et Texas).
[3] Revolution Mexicaine/ Pancho Villa/Pershing
Le souvenir de Jasper se passe dans les années précédent la Première guerre Mondiale, lors de la Révolution Mexicaine que mena en partie le célèbre Pancho Villa après que Huerta eut pris le pouvoir. Villa se révéla être l'auteur de meurtres qui firent pour victimes huit soldats américains. Le président Wilson ne put l'accepter. Il demanda à Pershing de monter une expédition punitive afin de capturer Villa. Le gouvernement mexicain de Carranza refusa aux troupes américaines l'autorisation d'utiliser les voies de chemin de fer. Pershing mena 10 000 hommes (parmi lesquels le futur général Patton) en territoire mexicain, malgré une préparation logistique insuffisante. La chasse à l'homme fut abandonnée en 1917
