Daenerys

Il aurait été plus rapide qu'ils volent tous les deux. Les cavaliers de sang de Khal Jhaqo étaient toujours tout près sur leur piste, et il y avait des lieues innombrables de terrain difficile entre eux et le moindre abri sûr ou assistance. Dany ne comptait pas s'aventurer même de loin du côté des vieilles et des dieux brisés de Vaes Dothrak, et il n'y avait pas d'autres cités dans les profondeurs de la mer Dothraki. Jorah disait qu'ils étaient proches de son extrémité sud-est, où elle longeait Lhazar et les montagnes de grès, et ils devraient continuer à se diriger vers l'est au plus vite pour échapper à leurs poursuivants.

Donc, il aurait été plus rapide d'avaler les miles à dos de dragon, ensemble. Mais Jorah et Drogon étaient également méfiants d'avoir quoi que ce soit à faire l'un avec l'autre et de plus, Dany n'était pas trop sûre de vouloir permettre une intimité si indue, alors qu'elle ne lui avait pas encore entièrement pardonné. Si elle était dans les airs et Jorah chevauchait en dessous, sur l'excellent étalon bai rouge qu'ils avaient réussi à voler parmi les troupeaux de Jhaqo, elle pouvait toujours talonner Drogon s'envoler et le laisser derrière elle pour toujours. Peut-être le ferait-elle, mais pas aujourd'hui. Pas encore.

Bien sûr, l'inconvénient du plan était que durant une journée chaude et claire, comme elles étaient toutes, quiconque à cent miles à la ronde pouvait les traquer à loisir, et les kos de Jhaqo étaient plus près que cela. Leurs khal mort, il était de leur devoir de vivre juste assez longtemps pour le venger, puis le suivre joyeusement dans les terres de la nuit.

J'aurais dû les tuer aussi.

Mais il n'y avait pas eu de temps pour cela, pas avec Jhaqo hurlant déjà alors qu'il brûlait. Jorah avait reçu une blessure mineure tandis qu'il retenait deux gardes de Jhaqo assez longtemps pour que Dany montât Drogon et s'envolât, mais rien d'assez sévère pour ralentir leur fuite – bien que Dany soupçonnât qu'elle lui fît plus mal qu'il ne le montrait.

Il n'admettra jamais de faiblesse devant moi.

Elle se demanda ce qu'elle avait laissé derrière elle dans ce camp. Le puissant khalasar de Jhaqo se désagrégerait aussi vite que celui de son soleil étoilé le pouvoir était toujours une illusion, mais jamais autant que parmi les Dothraki. S'il y avait eu le moindre moyen de maintenir leur loyauté, elle aurait pu les mener en Westeros à présent, mais au lieu de cela il y avait juste une autre douzaine de khalasars là où il s'en était trouvé un seul, qui erraient et combattaient et se décimaient chacun son tour.

Cela fit presque considérer à Dany si elle avait été trop hâtive à brûler Jhaqo. Vrai, les circonstances n'avaient pas accordé de temps pour la réflexion – c'était agir ou mourir. Et il n'y avait aucun doute sur le fait qu'il avait mérité son sort. Mais un khal qui était devenu presque aussi puissant que Drogo, qui avait été prêt à voyager en Asshai...

Cela n'avait aucune importance, se dit Dany.

Jhaqo a trahi mon soleil étoilé alors qu'il gisait mourant, je ne pouvais déshonorer sa mémoire en me tournant vers un tel homme.

Pourtant dans sa tête elle pouvait entendre la voix de Ser Jorah, comme elle l'avait si souvent entendue après qu'elle l'eut banni.

Drogo est mort et parti pour de bon, princesse. Vous ne lui devez rien. Et autrefois vous aviez juré que vous ne vous tourneriez jamais vers l'esclavage non plus.

Avec colère, Dany secoua la tête, consciente de l'absurdité qu'il y avait à disputer avec Jorah en pensée quand l'homme en chair et en os chevauchait juste en-dessous d'elle.

Vous m'avez dit de le faire, l'accusa-t-elle. Vous m'avez dit de me rendre dans la Baie des Esclavagistes – bien sûr que vous l'avez fait, vous étiez un trafiquant lorsque vous avez fui la justice de Ned Stark. Vous m'avez dit d'acheter des Insouillés, vous m'avez vendue, m'avez espionnée, embrassée… vous…

Elle secoua de nouveau la tête, pressa ses petits talons contre le flanc de Drogon, et dut s'accrocher pour sa vie alors que le dragon noir bondissait en avant comme si lancé par une catapulte. Le vent hurlait dans sa chevelure, l'horizon se tordait et tournoyait tandis qu'ils s'élevaient et dégringolaient. Dany se cramponna jusqu'à ce que ses phalanges blanchissent, riant et hurlant tout à la fois. Elle avait monté Drogon assez longtemps pour savoir qu'il le faisait autant pour son propre amusement que pour elle, mais aussi pour lui rappeler que c'était son domaine, qu'elle le touchait toujours à ses risques et périls.

Trois montures tu dois monter, une pour le lit, et une pour la terreur et une par amour... si Daario était la première et Drogon la seconde, alors qui était la troisième ?

Ser Jorah la réprimanda pour son imprudence ce soir-là. Ils avaient monté leur camp près de la seule eau fraîche qu'ils avaient pu trouver, une source qui avait taillé une grotte de grès juste assez grande pour deux. En dépit de cela, Dany avait insisté pour que Jorah allât coucher dans l'herbe, et il ne l'avait pas contredite – en cela, du moins.

- Ma reine, il est trop dangereux pour vous de vous ébattre comme cela. Il y a des yeux partout, et aucun khalasar n'avance à l'aveugle. Vous avez beaucoup d'ennemis parmi les Dothraki, et vous venez juste de vous en faire...

- Une douzaine de plus. Je sais.

Dany s'agenouilla dans la boue et récupéra une gorgée de l'eau tiède et limoneuse pour la porter à sa bouche. Elle n'avait pas encore dit à Jorah où elle comptait se rendre – il serait sans nul doute bon pour lancer un barrage d'objections. Néanmoins, elle ne voulait pas visiter les redoutés liés d'ombre de l'Est sans au moins une épée derrière elle.

Mirri Maz Duur m'a dit qu'elle avait appris son art là-bas, se rappela Dany, et si les Asshai'i me veulent vraiment du mal, Ser Jorah ne suffira pas pour les arrêter.

Mais chaque fois qu'elle y pensait, l'appel devenait plus fort.

Quand le soleil se lèvera à l'ouest et se couchera à l'est.

C'était probablement juste un autre espoir fou, mais pourrait-elle aussi trouver la réponse à la magie de sang pour laquelle elle avait payé, la guérison de sa stérilité ?

Ser Jorah, pendant ce temps, l'observait avec mécontentement. Dany s'éclaboussa le visage et les bras, et se leva d'un mouvement rapide et irrité.

- Je vous l'ai dit. Je ne suis pas votre dame fragile et prête à s'évanouir, que vous pourriez abriter et choyer. Si et quand je requerrai votre conseil, je le demanderai. J'ai Ser Barristan, je n'ai pas manqué de bons conseils.

- Est-ce ce que Meereen a été... ?

Mormont s'accroupit, une silhouette puissante et brute dans le crépuscule qui descendait, et commença à écorcher un lapin qu'il avait attrapé.

- Un bon conseil ?

Son arrogance l'agaçait toujours incroyablement.

- Par quoi vous voulez dire que si je n'avais pas été si féminine et imprudente de vous exiler, rien de ceci ne serait arrivé ? grogna Dany. Qu'à vous seul vous auriez découvert la Harpie, empêché mes dragons de tuer des enfants, pacifié tous ceux qui voulaient rouvrir les fosses, et su que les sauterelles étaient empoisonnées, c'est cela ? Dites que c'est ainsi, Jorah Mormont, et je vous nommerai un menteur et vous ordonnerez de quitter ma vue pour toujours. N'osez pas présumer qu'il y aura une troisième chance.

- Je n'ose pas, dit-il d'une voix rauque. La seule chose que je sais avec certitude est que vous n'auriez jamais eu à épouser un homme qui souhaitait vous tuer, prendre vos dragons et votre couronne et tout ce que vous avez représenté, et règne effrontément en votre nom.

- Nul autre homme que vous, en d'autres termes ?

Dany n'était pas le moins du monde adoucie.

- J'ai épousé Hizdahr pour la paix.

- Quelle paix ? demanda son ours. Quelle paix, ma reine ?

Pour masquer le fait qu'elle n'avait pas de réponse, Dany se détourna. Elle alla s'asseoir à côté de Drogon, qui leva la tête et lui jeta le même regard qu'il lui avait envoyé quand il avait permis à Jhaqo de la mettre en cage. Il souffla une bouffée de fumée paresseuse de ses narines, puis de quelques battements d'ailes, décolla. Il paraissait férocement primordial sur les ombres bleues et pêche du soleil couchant, et le chœur d'oiseaux chanteurs et de petits animaux dans l'herbe fit presque immédiatement silence.

Il n'est même pas à la moitié de sa croissance, si les histoires sont vraies.

Dany resta là à regarder son enfant alors qu'il virait et s'élevait hors de vue. Il était sage de sa part de filer ; les sang-coureurs de Jhaqo le suivraient certainement, et s'il les menait dans une chasse sans issue, il pouvait lui donner un temps précieux. D'un autre côté, cela signifiait aussi que sa seul protection serait l'épée de Jorah, et elle n'en avait aucune contre Jorah lui-même. Son souvenir lui avait beaucoup manqué, mais l'homme était si contrariant, si obstiné, si fier, si… réel. Mon ours. Mais elle n'était pas la jolie pucelle.

- Vous m'avez toujours donné de bons conseils, dit-elle enfin, quand le silence devint presque palpable. Vous m'avez toujours protégée contre ceux qui me voulaient du mal. Contre tous excepté vous-même.

Ser Jorah tressaillit. Sans un mot il continua à nettoyer et rôtir le lapin sur le petit feu de camp qu'il avait monté, avec un peu plus d'attention que nécessaire. Puis quand la viande dégoulina de graisse fondue, il la lui tendit.

- Là. Vous devez avoir faim.

Dany hésita, mais c'était vrai. Elle accepta le lapin et commença à le ronger ; son estomac était encore un peu nauséeux après les acrobaties aériennes de Drogon et les dernières traces de la maladie qui l'avait saisie dans les plaines. Pourtant il n'y avait qu'un seul lapin, réalisa-t-elle quand elle en eut mangé la majorité, et elle tenta d'étouffer une étincelle de culpabilité. Elle arracha la dernière patte et la donna à Jorah.

Il la regarda, surpris.

C'est le premier don qu'il a reçu de mes mains depuis que j'ai connu sa trahison.

Elle espérait qu'il ne s'imaginerait pas trop de choses.

Je ne veux juste pas qu'il meure de faim.

Elle avait compté se montrer plus gracieuse envers lui, plus royale, mais son refus continuel de s'humilier l'agaçait.

Si vous aviez seulement prié pour obtenir mon pardon à Meereen, après que vous et Selmy avez pris la cité pour moi, j'aurais pu le donner alors. Mais vous refusiez, vous ne vouliez voir...

Pourtant à le regarder manger, la marque de l'esclavagiste sur sa joue était la seule chose qu'elle pouvait voir. Et cela l'amena à se demander à quel point elle voulait le voir jeté à bas, pour qu'elle puisse inspecter ses blessures à loisir et déterminer si elles étaient aussi douloureuse que les siennes. Elle voulait vraiment savoir où il avait été et ce qu'il avait fait.

Il a été fait esclave, mais quel genre de chaînes a-t-il porté ?

- Pourquoi êtes-vous venu ici ?

Cela sonnait durement, trop durement.

- Pourquoi êtes-vous revenu ?

Il finit le lapin et jeta les os dans l'herbe.

- Traitez-moi d'idiot.

- Vous êtes un idiot, lui dit Dany. Sans l'ombre d'un doute. Qu'avez-vous fait qui vous ait donné à penser que je changerais d'avis ?

Il lui jeta de nouveau un œil, puis détourna le regard.

- J'allais vous amener le Lutin.

Elle s'était attendue à beaucoup de réponses, mais pas à celle-ci.

- Le Lutin ? répéta Dany, sa voix montant dans les aigus sous l'effet de la surprise.

De toutes les choses étranges qu'elle avait vues dans le vaste monde, tous les monstres et toutes les ménageries d'hommes et de bêtes, les esclaves, les pyramides, les harpies, les chevaux, les choses étranges ou folles ou sauvages, il n'y avait qu'un homme à qui ce nom pouvait faire référence, un homme si célèbre que sa légende avait traversé le détroit. Jorah lui avait parlé de ses perversions: le fils nain, difforme et débauché de Lord Tywin, un parricide, un régicide et un vaurien, le pire de tous les Lannister si la moitié des histoires était vraie. Et son ours, son bon ours borné, avait pensé qu'elle pourrait accueillir la compagnie d'un tel homme comme une incitation à lui pardonner ? C'était si ridicule qu'elle put seulement laisser échapper :

- Pourquoi ?

- Tyrion Lannister a eu une veine particulièrement pourrie ces derniers temps.

Dany pensa que la bouche de Jorah avait pu légèrement se tordre.

- Sa sœur la reine a offert une seigneurie et un pardon complet à tout homme, peu importe sa basse naissance ou l'infamie de ses méfaits, qui lui apportait sa vilaine tête. Si tout ce que je voulais était de rentrer chez moi – cela aurait été suffisant pour me retirer sur l'Île de l'Ours en paix pour le restant de mes jours – je l'aurais fait.

- Offert un titre parce qu'il a tué son fils, dit Dany, le gamin-roi, à son propre festin de mariage. Joffrey Baratheon était un monstre et un usurpateur, et personne ne pleure sa mort excepté sa mère, mais je ne peux mettre cela au crédit de Tyrion.

- Vous ne le pouvez, alors ?

Les poings de Jorah se serrèrent. Sa voix commença à devenir plus rude.

- Pouvez-vous comprendre, alors, à quel point j'ai été chanceux de trouver le Lutin dans un bordel de Volantis, une chance dont tout homme exilé, brisé comme moi rêverait ? J'aurais pu le ramener tout droit à Port-Réal, j'aurais mon foyer, j'aurais eu mon pardon – mais je ne l'ai fait. Pouvez-vous comprendre cela, ma reine ? Que je suis revenu – que je vous aurais donné cette prise – parce que rentrer à la maison n'aurait rien signifié sans vous ?

Il commençait à lui faire peur. Elle n'avait jamais vu son ours en colère contre elle avant, pas comme ça.

- Je ne vous appartiens pas, dit-elle faiblement. Je ne suis pas à disposition pour...

- Non, Daenerys, dit-il. Dieux, non. Si tout ce que je suis pour vous est un traître qui ne peut être racheté quoi qu'il fasse, alors je vous en prie, mettez-y fin. Tranchez-moi la gorge ici et maintenant, envolez-vous sur votre dragon, et soyez la reine que vous devez devenir. Mais par égard pour votre vengeance, si rien d'autre, ne me laissez pas exister comme ceci.

Avec cela il tomba à genoux, comme lorsqu'il l'avait secourue, et déposa une fois de plus son couteau à ses pieds.

- Je vous ai fait du tort, dit-il. Combien de fois dois-je le reconnaître ? Quelle autre humiliation désirez-vous de moi ? Quand nous rentrerons à Meereen, vous pourrez m'habiller en ours et me regarder jouer la pièce de mime avec les nains. Tyrion et la fille que nous avons trouvée, Penny. Ils joutent en montant des chiens et des cochons. Si c'est ce que vous voulez, dites-le. Riez. Riez, et soyez satisfaite.

Dany fit un pas en arrière, sur les nerfs. Pourtant cela remuait quelque chose dans ses souvenirs. Des nains à la joute. Le spectacle dans la fosse de combat, juste avant que Belwas le Fort ne tombât violemment malade à cause des sauterelles empoisonnées. Hizdahr lui avait dit que les lions devaient être lâchés sur les nains et, horrifiée, elle y avait mis fin. La réalisation à présent que c'était à Tyrion Lannister qu'elle avait sans doute sauvé la vie – au lieu d'être déchiqueté par un lion, l'emblème de sa Maison, dans la plus monumentale de toutes les ironies littéralement meurtrières – la fit presque s'étrangler.

- Je n'ai pas besoin de nains combattants, dit Dany à la place. Quel rôle imaginez-vous alors que Tyrion aurait pu remplir pour moi ?

- Tout ce que vous auriez voulu.

Toujours à genoux, Jorah haussa les épaules.

- Dans l'état où il est, je doute qu'il ait des scrupules plus que moi. Tout ce qu'il veut à présent est de tuer le reste de sa famille, et sa famille est une troupe que vous auriez besoin de voir tuer. Non que je m'y fie pour un sou de cuivre.

Dany tressaillit, que ce fût à la rudesse de sa voix ou la brutalité de ses mots elle l'ignorait. Elle pouvait en effet voir que le chemin avait été clair pour Ser Jorah de prendre la pension de la reine Lannister avec son pardon, de retrouver la vie qu'il avait passé si longtemps à désirer de loin, et pourtant il ne l'avait fait. Peut-être ne pouvons-nous jamais revenir chez nous. En esprit, Dany vit la maison à la porte rouge, à Braavos.

- En laissant le reste de côté, dit-elle, comment diable Tyrion Lannister aurait-il réussi à atterrir dans un bordel à Volantis ? Le bordel je peux comprendre, vu ce qu'on murmure sur lui, mais Volantis, un peu moins.

- Il a raconté toute une fable sur un voyage le long de la Rhoyne avec une bande bigarrée - un mercenaire revêche nommé Griff, son fils, une septa, un maistre, et deux orphelins de la Sang-Vert. Possiblement d'autres, mais je ne peux m'en souvenir. Notre gros ami le Magistrat Illyrio l'a caché dans sa résidence à Pentos, apparemment, avant de l'envoyer voyager avec ces gens. Je pense qu'ils sont plus que leur apparence ne le laisse croire le nain a laissé échapper qu'ils avaient recruté la Compagnie Dorée.

Dany fronça les sourcils. La Compagnie Dorée avait été fondée par Aegor Rivers, Aigracier, qui avait tout perdu dans les Rébellions Feunoyr et fui Westeros pour maintenir la cause rebelle bien vivante en exil. Ils considéraient tous les rois Targaryen après Aegon l'Indigne comme des usurpateurs, un fait qui ne les lui rendaient pas présentement sympathiques. Les mercenaires resteraient des mercenaires, une leçon qu'elle avait amèrement apprise des Fils Cadets, mais cette connexion inattendue la désarçonnait.

- Le Lutin sait-il qui ils sont ?

Elle pouvait soudain voir un usage se découvrir pour lui après tout.

- Oui, répondit lugubrement Ser Jorah, et il ne le dit pas.

- Il le fera.

Pendant un instant Dany considéra de revenir à Meereen, au lieu de continuer vers Asshai. Mais non, elle ne le pouvait.

Pour aller en avant tu dois aller en arrière.

Tout ce qu'elle avait lutté pour accomplir se changerait en incidents et désastres, à moins qu'elle n'affrontât enfin son destin. Et alors, elle -

Le cheval volé par Jorah, qui était attaché tout près, redressa les oreilles, secoua la tête et frappa le sol.

Jorah lui-même fut immédiatement en alerte. Ne jouant plus les suppliants, il ramassa son couteau et se redressa d'un bond, une fois de plus le guerrier bourru qu'il avait toujours été. Il y avait des mouvements dans le noir tout près, et le cœur de Dany s'arrêta. Dans la distraction de leur dispute,, elle n'avait même pas songé à considérer qu'au lieu de suivre le dragon comme elle s'y était attendue, les sang-coureurs de Jhaqo pouvait aussi bien de s diriger vers l'endroit d'où ils l'avaient vu décoller.

- Vite !

Jorah, de toute évidence pensant la même chose, défit les entraves, sauta en selle et la hissa en croupe derrière lui.

Après presque une semaine à monter sur le dos nu et écailleux de Drogon, tout du cheval et de la selle parut étranger à Dany, mais elle ravala ses protestations. Elle s'accrocha étroitement à la poitrine robuste de Jorah alors qu'il éperonnait l'étalon, et juste à temps. A peine avaient-ils bondi par-dessus le ruisseau et galopé dans les steppes qu'une volée de flèches claquait sur les rochers où ils s'étaient assis.

Dany s'accrocha désespérément tandis qu'ils faisaient des écarts et viraient sec à travers les longues herbes emmêlées. Elle pouvait entendre des cris et des jurons en Dothraki, le sifflement alors qu'une autre volée de flèches grêlait autour d'eux, et tordit la tête en arrière, cherchant frénétiquement l'ombre de Drogon découpée sur le croissant de lune. Sans discipline, incomplète, elle tenta ce qui s'était toujours produit auparavant presque sans qu'elle le remarquât : se tendant au-delà de son propre esprit, sa propre peau, elle le cherchait, le cherchait…

Les buissons explosèrent devant eux. Dany hurla, Jorah poussa un juron, et il fit virer le cheval juste au moment où les langues des fouets claquaient comme des serpents, immédiatement suivi par trois des kos de Jhaqo en pleine charge. Ils dégainèrent leurs arakhs avec des cris et des sifflets, et bondirent.

D'une façon ou d'une autre, Jorah tira sa propre épée à temps. Il dévia maladroitement le premier coup, handicapé par la nécessité de protéger Dany derrière lui, les quatre chevaux tournoyant en un cercle fou. L'acier chantait au-dessus de la tête de Dany, si près qu'il aurait pu lui couper les cheveux s'ils n'avaient pas déjà brûlé. Elle se baissa, tenta encore d'atteindre Drogon, pensa l'avoir, le perdit encore -

Et puis soudain elle fut seule sur le dos du cheval, alors que Jorah sautait à terre et venait se planter directement sur le chemin des cavaliers.

- DAENERYS ! rugit-il. Filez ! Allez ! Allez ! Allez !

Est-il fou ?

Elle reconnut deux des kos comme ceux qui l'avaient blessé la dernière fois ; cette fois-ci, ils le lieraient et le tireraient derrière leurs chevaux dans la poussière, comme c'était arrivé à ce marchand de vin qu'il avait empêché d'empoisonner Dany au Marché Occidental.

Ce qui n'a été nécessaire que parce qu'il a rapporté à l'Usurpateur que je portais l'enfant de Drogo.

Mais c'était son ordre qui avait incinéré Jhaqo, son ordre qui signifiait qu'ils étaient poursuivis à présent.

Avec ou sans Drogon, je suis toujours une Targaryen. Le sang du dragon ne fuit pas.

Au lieu de ça, elle chargea.

Les sang-coureurs étaient toujours occupés avec Jorah. Elle n'avait plus chevauché si vite ni si brutalement ni si bien depuis que son argentée lui avait donné ses ailes pour la première fois.

Je suis folle, dit une voix dans sa tête.

La folie et la grandeur ne sont que deux faces de la même pièce, dit une autre.

Et puis elle s'écrasa contre le dernier cavalier de la file, dont le dos lui était tourné, au plein galop.

Il cria, battit des bras, et perdit son assiette, s'écrasant par terre pendant que son arakh s'envolait de sa main. Il roula et tenta de se relever, mais Dany ramena le cheval bai et lui passa dessus. Elle put sentir les sabots de l'étalon écraser les os et éclater des organes vitaux, vit la mare sombre et luisante de sang sous la lune, entendit les horribles sons hoquetants qu'il émettait.

Je l'ai tué.

Cela lui donna envie d'exulter, et cela lui donna envie de pleurer.

Derrière elle, Jorah était toujours pressé par les deux cavaliers de sang survivants, qui avaient à présent remarqué qu'elle n'était pas une menace si négligeable après tout.

- Tu es autant un monstre que le grand noir, putain, cracha l'un d'eux en Dothraki. Quand nous t'attacherons dans le camp, tous les mâtins enragés te monteront par devant et par derrière, et leur semence et ton sang des terres occidentales gicleront de ta chatte comme de la pisse.

Jorah, qui avait aussi compris cela, répondit en le chargeant. Le sang-coureur sourit, sauta de sa selle, et croisa le fer avec le grand chevalier en plein vol, passant son arakh d'une main à l'autre avant de l'abattre. Un jet de sang suivit, mais Dany ne put dire duquel des deux il venait. Le cœur dans la gorge, elle se rapprocha, sachant qu'elle ne pouvait passer sur le ko sans renverser Jorah, considéra si elle devait, , maudit son hésitation, où était Drogon, bon sang -

Elle n'eut qu'une petite seconde d'avertissement. Le premier signe fut que tous les cheveux sur sa nuque se dressèrent, en un antique instinct animal. Le second fut la soudaine expression paniquée dans les yeux de l'autre sang-coureur alors qu'il commençait à courir vers elle. Il tira sur les rênes, criant quelque chose à son associé, toujours à se bagarrer par terre avec Jorah –

Et puis l'instant d'après Dany était elle-même par terre, la douleur explosant dans ses reins, hoquetant après que le souffle lui eût été complètement coupé. Elle n'était consciente que de la grande ombre qui avait bondi au-dessus d'elle, l'étalon tombé et criant de souffrance, et le jeune sang-coureur reculant en hâte en bégayant quelque invocation en dothraki, ses yeux si ronds qu'elle pouvait en voir le blanc.

Drogon, pensa-t-elle pendant un terrible moment, Drogon est devenu fou - mais ce n'était pas le cas.

Alors que la chose se retournait au milieu d'un dérapage, grondante, elle vit de quoi il s'agissait.

C'était un hrakkar, le monstrueux lion blanc de la mer Dothraki, comme celui que son soleil étoilé avait chassé, tué, et dont il lui avait fièrement donné la peau. Il se dressait aussi haut qu'un poney de belle taille au garrot, avait des griffes d'un demi-pied de long en forme de faux, des crocs en sabre. Dany le regarda sauter comme au ralenti.

Le sang-coureur combattant Jorah roula de côté et tenta de protéger sa tête en hurlant. Trop tard. Le hrakkar mordit son cou si violemment qu'il lui arracha presque la tête, et une giclée d'écarlate artériel teinta la fourrure sur son museau. Les lèvres du sang-coureur remuaient encore en une prière douloureuse quand le hrakkar le jeta de côté comme un jouet.

Le dernier des kos de Jhaqo pensait clairement que fuir, et donc laisser son khal sans vengeance, était un sort bien préférable à affronter cette bête, les corps déchiquetés de ses camarades gisant étalés et dégoulinants de sang dans l'herbe. Le hrakkar plia son arrière-train musclé et bondit.

Homme et lion volèrent, joliment, puis rejoignirent le sol avec fracas. Le sang-coureur tentait de coincer son bras entre les mâchoires grondantes et son cou, mais le hrakkar avait si précisément calculé son bond que le cheval terrifié filait au galop, sans cavalier, au milieu des buissons. L'étalon étant mortellement blessé, c'était la seule chance de Dany.

Dany baissa la tête et fonça, essayant de bloquer l'horrible cacophonie : grognements et hurlements et rugissements et bruits de succion. Elle n'osa pas regarder si le hrakkar venait sur elle – dragon, où était son dragon, où était son enfant -

Le cheval fuyait toujours devant elle. Elle ne pouvait courir assez vite pour l'attraper. De l'herbe-scie et de la plante-corde s'emmêlaient autour de ses chevilles, et elle tomba encore la tête la première. Elle entendit un rugissement immanquable, eut un aperçut à s'en faire arrêter le cœur d'un énorme spectre blanc chargeant vers elle – et puis elle entendit Ser Jorah beugler :

- SALE BÊTE ! PAR ICI, ANIMAL !

Le hrakkar s'arrêta net, se retourna, et accepta l'offre. Le cœur de Dany se ratatina dans sa poitrine alors qu'elle se remettait debout, boueuse et sanglotante. Elle pouvait juste voir les formes indistinctes de son ours et du lion, en venant à une lutte primale dans l'herbe – fort, il avait toujours été si fort, mais aucun homme ne l'était à ce point. Au-delà de toute illusion de savoir ce qu'elle faisait, Dany tâtonna dans les ténèbres, s'empara d'une pierre de bonne taille, courut aussi près du combat qu'elle l'osait et la lança.

La pierre - loués soient les dieux, loués soient les dieux - frappa le hrakkar violemment et pile entre les yeux, avec un bruit pareil à un fruit qui tombait. L'animal s'écarta de Jorah, le laissant prostré et sanglant sur le sol, et se retourna vers Dany avec une envie de meurtre dans ses yeux dorés.

Elle resta figée, les mains vides. Jorah ne paraissait pas mort, mais il ne se relevait pas. Son épée traînait au moins à quinze pieds d'elle elle ne l'atteindrait jamais à temps, jamais. Elle attendit l'inévitable. Elle voulait fermer les yeux et prier que cela se finît rapidement.

Et puis enfin - son esprit n'était plus vraiment le sien, s'assombrissait, devenait plus fort et écailleux, animé par la flamme et une intelligence sans repos, en chasse. Elle pouvait se voir d'en haut, une petite fille devant le lion – et ne le suis-je pas? – avec les corps des trois sang-coureurs morts et Jorah également. Elle sut, et elle entendit, et elle répondit.

Drogon plia les ailes et plongea. Le hrakkar tint sa position, rugissant un défi, et les mâchoires du dragon – les mâchoires de Dany – s'ouvrirent en retour. Elles se refermèrent sur l'épaisse fourrure de la crinière du hrakkar, et Dany eut le goût du poil âcre et de la chair dans sa bouche, ressentit la douleur quand le lion refermait les crocs sur l'aile vulnérable, pareille à du cuir, de Drogon. Telles deux titans, les bêtes s'écrasèrent l'une contre l'autre, serres contre griffes, la queue dentelée de Drogon fouettant furieusement les pattes arrière du hrakkar. Puis elle rejeta la tête en arrière, et cracha des flammes.

Le hrakkar miaula de souffrance, mais sa fourrure était trop imbibée du sang des kos de Jhaqo pour prendre feu. Grondant, il resserra sa prise sur l'aile de Drogon, déchirant la membrane, et Dany, dans son propre corps, ressentit une panique soudaine. Si le dragon était trop blessé pour voler, elle était fichue.

Quelque part, pourtant, elle faisait toujours un avec lui, et elle lui donna ce qu'elle pouvait de sa force. Drogon souffla une autre bouffée, brûlante comme les sept enfers, et soudain la nuit fut grillée d'une flamme noire. Feunoyr, pensa-t-elle bêtement. La boue dans laquelle elle gisait paraissait presque fraîche. Puis le hrakkar poussa des hurlements, paraissant presque humains, et elle ne se souvint plus de rien pendant très longtemps.

Ce fut Ser Jorah qui vint finalement la relever. Il boitait horriblement, du sang tachant le tissu qu'il avait noué autour de son épaule gauche entaillée, et Drogon lui-même gémissait sous la douleur de son aile déchirée. Le cadavre du hrakkar fumait, l'aube faisait virer le ciel oriental à un pâle gris perle, et Dany se sentait aussi fragile, à vif et neuve que si elle avait été remise au monde là dans l'obscurité. Sans un mot elle accepta la main de Jorah, puis jeta ses bras autour de lui, cacha son visage contre sa poitrine, et se mit à pleurer.

Il la tint serrée contre lui, bien que l'effort de rester debout lui coûtât clairement, et ne prononça pas un mot avant qu'elle eût fini. Il lui offrit un coin de sa tunique pour s'essuyer les yeux, ce qu'elle fit. Puis il dit seulement :

- Drogon peut-il encore voler ?

- Je... ne sais pas.

Ils devaient trouver un endroit pour soigner leurs blessures, cela au moins était évident. Mais elle ne pouvait se rendre à Qarth ; Xaro Xhoan Daxos avait laissé un gant taché de sang sur un coussin avant de quitter Meereen, indiquant que lui et ses nobles confrères qartheen : les Purs-Nés, la Confrérie Tourmaline, les Treize, l'Antique Guilde des Épiciers, lui avait déclaré la guerre.

Cela pourrait bien être la première fois qu'ils se sont mis d'accord.

Cela avait attristé Dany alors, et elle le ressentait de façon plus aiguë encore à présent.

Tout cela parce que j'ai brisé les chaînes des esclaves et ai refusé de faire voile vers Westeros quand il me l'a demandé.

- Où allons-nous, ma reine ? demanda Ser Jorah avec urgence, lisant ses pensées. Où, maintenant ?

Pour aller en avant, tu dois aller en arrière.

Le choix n'avait pas changé, ni le besoin. Si Drogon pouvait encore voler, ils devraient simplement le faire, aussi vite et aussi loin que possible. A dos de dragon aussi longtemps qu'ils pourraient le supporter, jour et nuit, par-dessus le Désert Rouge, vers l'est dans les terres sous l'ombre, ils pourraient y arriver dans peut-être une quinzaine.

Elle leva les yeux vers les siens, s'essuyant le sang qui coulait sur son front.

- Asshai, dit-elle. Nous devons aller en Asshai.

Pendant un moment il ne répondit pas, et elle craignit qu'il ne pensât qu'elle avait perdu l'esprit. Puis il opina une fois et ne posa pas de questions.

Drogon pouvait en fait voler, comme il apparut. Dany rampa sur son dos : le hrakkar l'avait griffée, la rendant tout aussi endommagée que les deux autres, et les blessures l'élançaient horriblement. Mais elle grimaça et s'installa, puis fit signe à Jorah de s'asseoir derrière elle.

Il s'arrêta, jaugea Drogon avec la plus grande suspicion, puis grimpa dessus. Il n'était pas immunisé contre la chaleur émanant du dragon de la façon dont Dany l'était, serait brûlé et couvert de croûtes après même quelques heures de monte, mais on n'y pouvait rien. Il avait déjà pris les provisions qu'il leur restait dans les fontes, et il serra les jambes par-dessus les rectrices de Drogon. Le dragon souffla et renâcla et claqua des mâchoires, mais Dany, qui n'avait pas encore complètement quitté son esprit, le calma d'un contact.

Chargé de ce poids supplémentaire et de sa propre blessure, du sang fumant encroûtant ses écailles, Drogon claqua des ailes dans l'air. Le sol s'effaça sous eux, les plaines ondulantes de la mer Dothraki devenant tout juste une image floue. Et Dany sentit sa respiration, ou celle de Drogon, le feu et le sang, et les fit virer vers l'est, se dirigeant vers l'Ombre.


NdA : mes chers petits lecteurs, j'espère que ce chapitre vous aidera un peu à passer le temps, et que vous allez tous raisonnablement bien en ce moment