Ce qui s'est passé avant

Jasper ferme fortement les yeux et son pire cauchemar nous submerge tous les deux...

– Tu prends cette famille pour acquise, Edward...

– Alors pourquoi ne l'as-tu pas tuée ? Il n'y avait personne pour t'arrêter.

– Elle est entrée dans l'église.

...

– Elle est des nôtres, désormais, Edward. Pour le meilleur ou pour le pire.

Pour le meilleur ou pour le pire.

Tout a changé.

...

Un minuscule aperçu filtre de l'esprit de ma sœur. Comme un éclair de peau pâle entrevu par un trou de serrure. Et puis elle l'obstrue de la main.

– Alice, tu ne peux pas continuer à te cacher de moi comme cela. Il faut que tu me montres.

Elle lutte contre l'idée, en débat avec elle-même, et finalement me laisse voir.


41- Convergence~

Mars

Il faut que j'ôte mes yeux de Bella en classe. D'autres le remarquent quand je la fixe du regard. Pas seulement Jessica.

J'entends ce garçon, Mike Newton, dans ses pensées :

C'est flippant, voilà ce qu'il pense. Genre comme s'il voulait lui faire des choses. La manger.

Et il est saisi d'un frisson.

Je garde mes yeux pour moi, ou tournés vers la fenêtre, ou sur mon bureau, ou bien sur le stylo que je tripote sans fin entre mes doigts. Je regarde Isabella à travers les yeux de la classe – même ceux du professeur, puisqu'elle est assise directement devant et que c'est lui qui a le meilleur point de vue. Michael Newton n'a aucune conception de la notion 'flippant'.

Et je hais cela. Je veux pouvoir regarder Bella, la contempler, observer chacun de ses mouvements, chacune de ses expressions. Je veux la voir de mes propres yeux.

Mais cela va devoir attendre... que la nuit tombe. Elle tombe un peu plus tard, à présent. Mars est entré en scène comme un lion. La longueur des jours et l'angle plus prononcé de la lumière sont perceptibles, même par les sens humains. Tout le monde est agité.


J'attends jusqu'à la nuit. J'ai déjà tué et me suis nourri. Ma famille sait où je suis : en train d'attendre ici, dans les bois à la périphérie de son jardin.

Ce soir est différent. Son pouls et sa respiration ne sont pas bons, pas bons du tout. J'entends chacun de ses signes vitaux, saccadé, laborieux.

Je suis sur le point de me précipiter à sa fenêtre lorsque la porte de derrière s'ouvre et me fige sur place dans l'obscurité boisée. Le Chef Swan sort avec un fusil de chasse, chargé, et prêt à tirer. Il a l'esprit embrumé et perturbé. Mais que fait-il avec un fusil ? Il ne soupçonne certainement pas que je suis là, ni que je l'ai été toutes les nuits... Les Quileutes m'ont-ils senti lors de leurs visites ? Ont-ils dit quelque chose.

Je deviens fou. Les battements de cœur de Bella sont bien trop rapides. Sa respiration est irrégulière. Quelque chose ne va pas, et je ne peux rien faire sinon me cacher sans bouger dans les ombres.

Le Chef Swan passe le périmètre de la maigre pelouse au scanner d'une grosse lampe torche, le fusil reposant sur son autre bras, trompeusement, prêt à être épaulé en une seconde. Il plisse les yeux dans le noir, et dans son esprit je vois des souvenirs chamboulés de corps à moitié dévorés – La fille, le vigile et il y a eu une autre mort, un gardien au Lodge du lac Quinault. Il a aussi vu ce corps-là.

L'antique pavillon de chasse n'est qu'à une soixantaine de kilomètres de Forks à vol de corbeau. [1]

Le Chef fait ses maths, triangulant les sites des précédentes tueries.

Sacré territoire, même pour un ours. Cela fait trop d'humains morts en trop peu de temps. Il se demande si un seul animal peut faire cela, ou s'il n'y en aurait pas plus d'un? Et peut-être plus d'une espèce. Il n'y a pas eu de mangeur d'hommes dans le coin depuis très longtemps.

Même avec la torche, l'obscurité qui entoure la maison est presque impénétrable, et Swan a une conscience aiguë des limitations de ses propres sens.

Peut-être que je devrais prendre un chien... Même après que cette choses aura été attrapée, ça ne serait pas mal d'avoir un animal à la maison. Bella ne restera pas avec moi éternellement.

Je peux à peine prêter attention à ses pensées. Tous mes sens sont consumés par ce qui me parvient de façon distante depuis la chambre d'Isabella. J'exerce ma volonté sur le Chef Swan pour qu'il se dépêche de rentrer pour aller vérifier si sa fille va bien. Et si elle était en train d'avoir une attaque ? Est-ce possible chez quelqu'un de si jeune ? A-t-elle eu tout ce temps une sorte de maladie cardiaque latente ? Carlisle l'aurait certainement détectée quand il l'a examinée...

Par pitié, mec, rentre !

Et c'est ce qu'il fait.

Je traverse le jardin au pas de course et monte dans l'arbre. En moins d'une seconde. Sans un bruit. Je ne doit pas faire le moindre bruit.

La voix de Bella m'accueille dans le plus petit murmure.

– Oh, non. Non, non, non. Oh s'il vous plaît.

Toute ma poitrine est paralysée de panique. Il n'y a l'odeur de personne dans sa chambre sauf la sienne... d'accord, et la mienne aussi. A qui parle-t-elle ? Qui lui fait du mal ?

– Ne le laissez pas mourir. Oh, Je vous en prie. S'il vous plaît, laissez le vivre.

Je jette un coup d'œil par-delà le tronc de l'arbre.

Elle lit mon journal. Avec son ordinateur portable et Google juste à côté d'elle.

Je reconnais la page.

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13 octobre 1918

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Mes souvenirs de ces derniers jours viennent presque touts à travers les yeux de Carlisle. Mais je me rappelle la première fois où j'ai lu ce qui fut écrit là par le garçon qui est mort.

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Père est mort. Cette église qui est la nôtre est devenue une tombe. De fait, pas vraiment. Ils ont déjà emporté Père. Mais on l'avait séparé de nous quand il était devenu vraiment malade, transporté derrière les rideaux dans la petite chapelle transformée en 'salle des pires cas'.

Ils ne voulaient même pas laisser Mère s'occuper de lui. Soeur Margareth a dit que nous ne devions pas être trop près du pire de la contagion tandis que nous avions encore une chance d'aller mieux. Père est mort seul. Ils disent qu'il ne s'est jamais réveillé.

Je ne dois pas pleurer. Je ne dois pas. Pauvre Mère.

Qu'allons-nous devenir sans lui ?

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Elle ne peut pas lâcher sa lecture, à présent. Et je ne peux m'empêcher de la contempler à traver la fenêtre, de suivre par-dessus son épaule, tandis que son cœur tremble dans sa poitrine et que le bout de ses doigts suit tendrement les lignes jusqu'en bas de chaque page.

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14 Octobre, 3 heures du matin.

Les sœurs n'autorise pas l'église à s'enfoncer dans le noir. Elles portent leurs petites lampes avec elles tandis qu'elles passent entre les rangées de grabats, et elles ont laissé quelques lumières allumées sur les chandeliers et près de l'autel. Je me demande où l'on a bien pu mettre tous les bancs de prière.

J'ai la montre à gousset de Père avec moi, maintenant. Je la garderai sous mon oreiller. Le docteur, dans sa grande donté, me l'a amenée quand il est venu nous voir dans l'après-midi. Il a dit que tout bien considéré, il avait pensé qu'il valait mieux me la donner pour que j'en ait la garde. Etait-ce lui qui était avec Père, alors, quand il est mort.
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Le Docteur insiste pour que Mère et moi dormions lorsque nous le pouvons. Je ne sais pas comment. J'ai tiré le grabat de Mère contre le mien de sorte qu'elle puisse me toucher chaque fois qu'elle le souhaite. Elle se repose, à présent, mais je suis sûr qu'elle est réveillée, prétendant simplement dormir pour que je puisse écrire. Je devrais ranger ceci. Peut-être que si je reste allongé et me tiens tranquille, elle s'autorisera à dormir.

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14 octobre, après souper.

Les quinte de toux constantes autour de nous me rendent fou. C'est un bruit horrible que j'espère ne jamais ré-entendre, une fois que Mère et moi serons partis d'ici. Bien que, Dieu nous vienne en aide, nous toussions aussi.

Ce matin une pensée horrible m'est venue. Que faire de la dépouille de Père ? Je ne savais pas à qui demander, et n'osais pas en parler de peur de bouleverser Mère. Avant même de venir ici, nous avions lu dans les journaux que les pompes funèbres et les fossoyeurs ne parvenaient pas à garder la cadence et qu'il n'y avait même pas assez de boîtes en pin pour le nombre de morts.

J'usai de l'excuse de devoir aller vider nos pots de chambre pour partir en quête du Dr Collin, dans l'espoir qu'il puisse être en mesure d'aider, mais la sœur m'a dit qu'on l'avait appelé à St Luc où un autre docteur était tombé malade. Finalement, juste avant le souper, il est venu vérifier notre état, à Mère et moi, et j'ai pus lui demander quelque peu secrètement tandis que Mère s'était assoupie. Il a promis de contacter les partenaires de Père (si au moins l'un d'entre eux est toujours en bonne santé) et en tout cas de faire en sorte que Père soit enterré comme il convient.

J'aimerais pouvoir dire que c'est un poids qu'on à enlevé de la poitrine mais je ne le puis. Encore Vendredi dernier nous étions tous à la maison en train de manger des œuf mollets et des tartines. Encore samedi après-midi j'ai joué de l'orgue pour Père, et il me dit que c'était une bonne chose, de donner la musique à tant d'âmes en peine sur leurs lit de malade. Il me dit que si je devais préférer la musique au droit, il serait tout aussi fier de moi. Est-il possible qu'il ait su, alors, qu'il s'en allait ? Il avait alors toussé et craché un peu de sang et ses lèvres étaient bleues, mais il pouvait encore parler. Savait-il ? Me donnait-il sa bénédiction ?

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15 octobre 5h15 du matin.

Je viens d'entendre un coq chanter. C'est assurément une chose étrange, ici, au milieu de la ville. Peut-être qu'un coq a échappé à son fermier sur la route du marché ?Peut-être que le fermier est tombé mort sur le bord de la route.

Il n'y a plus de nouveaux linges à disposition pour les lits. Mère et moi sommes étendus dans notre sueur, et prions pour ne pas nous souiller. Nous nous aidons l'un l'autre du mieux que nous pouvons. Les sœurs et les infirmières s'usent à s'occuper de ceux qui ne peuvent plus s'occuper d'eux-mêmes. Certains sont transportés à l'hôpital pour leurs dernières heures. D'autres, simplement, meurent ici.

Père me manque tant.

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15 octobre, 14h43

Soeur Margaret nous a donné, à Mère et moi une lueur d'espoir. Elle dit qu'elle a vu ceux qui passaient les trois jours s'en sortir très probablement. Je ne parviens pas à imaginer se que ce sera de rentrer à la maison sans Père. Sa montre mesure les heures entre mes entrées dans ce journal à présent. Alors qu'elles se mesuraient en jours et même en semaines qui les espaçaient. Si je survis, je promets de ne plus jamais perdre de temps.

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16 octobre, 7h05

Nous sommes à St Luc à présent.

Mère a l'air de respirer sous l'eau. Moi aussi. Nous sommes comme deux chevaux engagés de front dans la course. Qui atteindra la ligne de finish en premier ?

Toutes les promesses que je ne tiendrai pas. M'occuper de l'amie de Tommy. Le retrouver en France. J'arrive à peine à tenir ce satané stylo. À peine à soutenir ma propre tête.

Je veux juste dire une chose. À toute personne qui lira ceci. Mère. Ce n'est pas ta faute. Je n'aurais jamais pu rester seul dans cette maison avec toi et Père partis pour l'infirmerie. Quoi qu'il arrive, nous avons fait ce qu'il fallait.

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17 octobre, 5h.

Elle est partie. Pendant que je dormais. Elle s'en est allée. Au moins ne m'a-t-elle pas vu partir en premier. Je me sens malade. De penser à son corps, froid et raidis et noir, stocké nu à la morgue avec Dieu sait combien d'autres. Pourquoi ne m'ont-ils pas réveillé lorsqu'ils l'ont emmenée?Pourquoi ne m'ont-ils pas laissé lui dire au revoir ? Je ne leur ai jamais dit au revoir, à aucun d'eux, et à présent tous deux s'en sont allés. Ils sont des cadavres. Mère sera manipulée par quelque personne étrangère.

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J'ai peur. Je suis en train de mourir dans un lit, pas une tranchée. Avec les bras et les jambes tous encore attachés. Et pourtant, j'ai peur. Quel lâche je fais. J'espère–

– Non ! Non, non, non ! Reviens !

Bella appelle mon nom dans un murmure sans voix. Pas le mien, mais le nom du garçon dont le soudain paroxysme de toux avait laissé une vilaine éclaboussure de rouge en travers de la page. Tout marron, à présent, passé, comme l'encre de son stylo depuis longtemps perdu.

Elle fouille les page du journal restantes, l'une après l'autre, lentement, précautionneusement, afin de ne pas en manquer une seule.

– S'il te plaît, oh, s'il te plaît. Edward. Reviens.

Elle ne trouve rien que du vide.

Les gémissements de ses sanglots me tordent le cœur. Je la vois se recroqueviller sur le côté, comme elle l'a si souvent fait dans son sommeil, le volume en cuir serré, si fermement maintenant, contre sa poitrine. Son corps tout entier est secoué par les sanglots, qu'elle étouffe avec la couette fourrée dans sa bouche.

Il n'y avait eu personne pour me pleurer quand je suis mort. Seulement maintenant, si longtemps après, si loin de cet endroit, on donne pour moi un requiem dans les pleurs de Bella.

Je veux me glisser par la fenêtre, pour la tenir dans mes bras, mais comment le puis-je ? Le garçon pour lequel elle pleure a déjà rendu l'âme. Sinon sur ce lit aux ressorts raides dans le sous-sol de Carlisle, alors assurément après, dans les deux cent quatre-vint-dix meurtres horribles que j'ai commis entre le 1er décembre 1917 et le 23 août 1931.

Je ne suis pas ce garçon pour lequel elle pleure. Et pourtant, quelque chose en moi, une chose dont je ne savais même pas qu'elle reposait là dans une agonie de glace, quelque chose est en train d'être soigné ce soir, par les larmes inconsolables de cette jeune fille.

Et il y a plus.

Car bien qu'elle ne m'aime pas, je l'aime.

Jasper avait raison. Alice a raison.

Je l'aime.

Mais je ne peux pas l'avoir.

Même si je la garde depuis les sombres arbres toute sa vie, même si elle vit assez longtemps pour être aimée par une petite-fille, le jour doit venir où elle mourra. Aussi sûrement qu'elle a perdu le garçon dans le journal, ainsi, moi aussi, je dois la perdre.

À cette pensée, je suis consumé du désir de boire d'elle. Son sang et ses larmes et son âme douce et tendre qui pleure encore sous l'oreiller, s'étouffant et haletant tandis qu'elle s'efforce de rester immobile tout à la fois mélangé dans mes sens embrouillés, jaillissant en fontaine sacrée, rouge, rouge, rouge. Misérable bête, mes lèvres se séparent en une grimasse de tigre, aspirant la fragrance d'elle sur ma langue.

Si seulement.

Si seulement elle était né en mon temps. Je l'aurais courtisée jusqu'à ma mort.

Si seulement le garçon que j'avais été avait vécu.

J'imagine une silhouette voûtée et une tête blanche, une main tordue sur des cheveux sombres et fins. Il aurait été fou de la petite fille, même si on ne lui avait donné qu'une année.

Ou si j'étais né en cette ère... pour la rencontrer ici.

Et la regarder impuissant tandis qu'elle périssait entre deux coques de métal sans pitié.

Tout autre chemin aurait été pire.

Seulement en mourant suis-je parvenu à préserver sa vie. Je refuse de défaire cela à présent.

Alice insiste et me répète qu'elle ne me voit plus prendre le sang chantant de Bella. Je ne me fierai à cela que le jour où ses os reposeront sous la terre. Lorsque je l'aurai perdue pour toujours.

L'autre vision d'Alice, la nouvelle, s'élève comme un spectre pâle dans mon esprit. Comment peut-elle encore voir cela lorsque je force toutes mes pensées à le refuser ?

Tout autre chemin aurait été pire. [2]

Isabella.

Derrière moi, dans la forêt, la chouette appelle son nom.


NA :

Edward jouant de l'orgue dans l'église-infirmerie s'inspire de la très belle nouvelle de Minisinoo :''This Is My Beloved Son In Whom I Am Well Pleased.'' (NdT Voici mon fils chéri duquel je suis bien heureux.)

Remerciements sincères à Geo3, SaritaDreaming, malianani, Woodlily, et toujours, aveburysubtlegift. Je ne pourrais faire ceci sans vous, les filles. Chers lecteurs, merci de faire à cette histoire la grâce de vos pensées.

NB

[1] À Vol de corbeau

En Anglais on dit ''comme vole le corbeau'' (as the crow flies) pour traduire l'expression ''à vol d'oiseau''. J'ai gardé le Corbeau dans ma traduction puisque Bella compare les Cullen à un groupe de corbeaux et qu'au chapitre 8, c'est le point de vue d'un corbeau qui prend le relai de la narration, le temps d'un chapitre.

[2]en Français dans le texte.