Suis-je toujours en vie ? Oui.
Cette histoire est-elle toujours en cours ? Oui.
Bonne lecture pour ce nouveau chapitre, on est dans le vif du sujet !
43— Mercredi 5 Janvier.
Draco décapsule la bouteille de bière avec brutalité, et la capsule métallique heurte le plan de travail avant de rebondir au sol. Face à lui, Potter a le visage fermé. Contre toute attente, il semble plus furieux qu'effrayé, animé par un sentiment d'injustice que Draco a déjà vu sur tant de clients qu'il ne les compte plus. La différence, aujourd'hui, est que Draco ne peut pas rester insensible à la flamme qui brûle dans son regard. L'enseignant semble prêt à mettre Londres à feu et à sang pour faire valoir son droit à une vie plus juste.
L'injustice de cette situation touche Draco autant que la conscience qu'il n'y a rien à faire, vraiment, contre ces familles empêtrées dans leurs certitudes, ces mêmes certitudes qui leur ont permis d'atteindre le statut de familles les plus puissantes de Londres. La famille royale elle-même parait bien fade face à l'influence de ces hommes et femmes riches et discrets capables de retourner leur vie comme une crêpe.
— Tu en veux une ? demande Draco.
— Non.
— Que veux-tu, alors ?
— Pardon ?
— Tu es venu ici me dire que mes parents, le conseil de l'école et Dumbledore savent que nous baisons. Qu'est-ce que tu veux ?
Potter fronce les sourcils. Son front est creusé par deux lignes soucieuses, qui partent d'une extrémité à l'autre de son visage. Ses mèches rebelles tombent sur ses yeux, et renforcent l'air mi-soucieux mi-rebelle de son expression. Draco l'a vu serrer les poings, un peu plus tôt. La tension de son corps traduit l'ampleur de sa colère s'il le pouvait, ou s'il s'en donnait le droit, il enfoncerait son poing dans un mur.
Pourtant, c'est autre chose que Draco voit dans son regard, alors que ses traits se détendent. Il avale une gorgée de bière. Son amertume et sa fraîcheur réveillent sa gorge mais ne calment en rien les battements précipités de son cœur, encore moins lorsque Potter lui répond d'une voix si rauque qu'elle en semble douloureuse.
— Je te veux, toi.
Sans que Draco puisse dire comment, il se retrouve soudainement de l'autre côté du plan de travail, le cul de sa bouteille de bière heurtant le marbre de façon répétée, comme un bilboquet empêtré dans un mouvement perpétuel. Ses bras s'enroulent autour de la taille de Potter, assis sur un tabouret, avant de remonter à son visage, où ses mains se posent, sur ses joues, l'embarquant dans un baiser qui les laisse tous les deux pantelants. C'est à la fois la meilleure et la pire des réponses, car Draco le sait, le plus prudent serait de décider que tout ceci doit s'arrêter. Mais ils en sont incapables, et le savent, l'un comme l'autre, sans savoir le dire ou l'expliquer. C'est encore trop tôt, trop brut, un univers tout juste sorti de son big-bang.
Les lèvres de Potter sont douces, contre les siennes, mais ce n'est pas ce qu'il retiendra. L'un comme l'autre ont bien d'autres choses à exprimer avant de laisser sa chance à la tendresse. Leurs corps, pressés l'un contre l'autre, sont insatiables, et lorsque Draco pousse Potter face contre le plan de travail, son ventre contre le dos large de l'enseignant, ce dernier exprime immédiatement toute la compréhension et l'acceptation de ce que l'avocat prévoit pour lui. Il baisse son pantalon juste assez pour dévoiler son cul, et ses doigts, déjà, se glissent entre ses fesses bombées, tandis qu'il se penche et embrasse la chair brûlante du brun. Il y'a une urgence dans leurs gestes, et le souffle court de Potter trahit son incapacité à seulement prendre son mal en patience.
— Dépêche-toi, grogne-t-il d'ailleurs.
C'est un coup de fouet, ces paroles marmonnées entre ses dents, alors Draco n'a pas d'autre choix que de défaire la boucle de sa propre ceinture, de baisser pantalon et caleçon, libérant son sexe déjà si dur que c'en est presque douloureux. Mais lorsqu'il s'enfonce en Potter, d'abord avec douceur, puis de façon plus affirmée, il ne peut retenir le long gémissement qui s'échappe de sa gorge, libération tant attendue de toutes les émotions cumulées depuis l'arrivée de Potter chez lui.
Il n'y a rien de doux dans leurs gestes. Ils soupirent, grognent, marmonnent, se griffent. À un moment donné, Draco enfonce ses dents dans l'épaule de Potter, qui ferme les yeux et referme ses doigts sur la fesse du blond, qu'il attrape en balançant son bras en arrière, encourageant son amant à poursuivre et accentuer ses coups de reins. Ils s'accrochent l'un à l'autre, comme deux noyés au milieu d'une mer furieuse, tempétueuse et indomptable.
Ils jouissent l'un après l'autre, et leur peau humide colle à l'autre. Essoufflés, les deux hommes s'embrassent, avec une douceur qui offre un contraste fou avec la baise éperdue dont ils viennent de s'échapper. C'était un moment à passer, un trop plein d'émotions à exprimer, un test qu'ils ont réussi haut la main : ils sont encore vivants après ce moment de doute. Sur le plan de travail, la bouteille de bière n'a pas bougé, mais son goût a migré sur les lèvres de Potter.
— Je vais parler à mon père, dit Draco.
Potter ne dit rien. Draco sait que sa carrière est en danger, que son futur professionnel n'a jamais été aussi incertain. Poudlard est un établissement connu dans tout le Royaume-Uni, une de ces institutions sur lesquelles on fait des reportages diffusés le dimanche soir pour rappeler au commun des mortels ce à quoi ils n'auront jamais droit. Perdre son poste dans n'importe quelle autre école du pays n'aurait que peu de conséquences. Bien sûr, il lui faudrait chercher un nouveau poste, peut-être recommencer dans des quartiers peu fréquentables où personne ne veut enseigner, mais en moins d'un an, tout serait oublié. Poudlard, en revanche… Être exclu de cette école, c'est l'être du monde entier de l'enseignement.
Draco lit ces craintes dans le regard de Potter.
Pourtant, lorsque Potter lève les yeux vers lui, il ne voit que de la détermination.
— Il ne fera rien de plus. Il l'a dit.
— Je vais lui parler quand même.
— Non, il faut que je me défende sans lui. Ta famille fait partie de ce… groupe, contre lequel je ne fais pas le poids. Ils ne vont pas se griller pour me faire plaisir.
— Il ne s'agit pas seulement de toi, Potter. Il y'a moi, aussi.
— Qu'est-ce que ça change pour toi ?
— Ma mère n'a toujours pas réalisé que je suis gay. Elle pense qu'Astoria était l'amour de ma vie, et personne dans leur cercle n'est au courant. Personne.
— Ils n'ont pas besoin de savoir…
— Non, mais ils sauront. Je suis avocat, Potter. Et si mes clients sont fidèles parce que je suis bon, ils viennent me voir au départ parce que je m'appelle Malfoy. Ce nom m'ouvre toutes les portes dont j'ai envie ou besoin.
— Rendre ton homosexualité publique risque de changer cela… murmure Potter.
Il lève une main, comme pour frôler le bras de Draco, puis laisse tomber sa main. Ils sont encore à moitié nus, mais la fièvre qui les a saisis précédemment n'est plus qu'un souvenir.
— Je ne sais pas, répond Draco en passant une main dans ses cheveux.
Il lève les yeux au ciel, et son regard se fixe sur le plafond. Il aperçoit toujours Potter dans sa vision périphérique. La simplicité, la facilité voudraient qu'il plaque toutes ces conneries, qu'il vire ce type de sa vie, et se concentre sur Scorpius, qui est bien plus important pour lui que n'importe qui d'autre. Mais il n'en a aucune envie. Le cul de Potter est bien trop excitant pour cela, et cet homme apporte quelque chose de nouveau dans sa vie. C'est imperceptible, comme ce point sur le plafond, un défaut de peinture qu'on ne voit pas si on ne sait pas qu'il est présent, mais c'est bien là, tangible, doux et vivifiant.
Draco déglutit.
Il ne sait pas quelle est la suite, pas plus que Potter, qui semble décider qu'il s'agirait simplement de se rhabiller. Draco le regarde faire avec une pointe de regret, qui s'estompe lorsque le brun l'embrasse avec une douceur inattendue.
— Je ne vais pas me laisser faire, répète-t-il. Dumbledore, le conseil d'administration, les parents… Ils peuvent dire ce qu'ils veulent, ils peuvent me descendre, foutre ma réputation en l'air, je ne vais pas les laisser me dire qui je dois être. J'aimerais autant que tu joues dans mon équipe, mais…
— Et dans quelle autre équipe pourrais-je jouer, de toute façon ? l'interrompt Draco en le coupant d'un baiser.
Contre ses lèvres, Harry sourit.
Oui, dans quelle autre équipe ?
Vendredi 7 Janvier.
Narcissa appuie sur le bouton de l'interphone. Dehors, à l'autre bout de l'allée qui mène au manoir, le SUV de Draco s'engage sur le chemin de gravillons dans le bruit caractéristique, auquel s'ajoute le craquement du givre tombé depuis que le soleil s'est couché. Elle la regarde s'approcher, à peine visible dans la nuit sinon grâce au phares qui l'éblouissent. Ses doigts se referment sur la poignée de la porte. Narcissa a bien compris que les prochaines semaines vont êtes difficiles pour son fils, et pour leur famille toute entière, et pour la première fois depuis longtemps, elle n'est pas sûre de vouloir privilégier le nom de Malfoy, et la réputation de leur clan.
Un courant d'air glacial s'engouffre par la porte lorsque Draco entre, et ses joues sont tout aussi froides contre celles de sa mère lorsqu'il l'embrasse.
— Bonsoir mon chéri, dit-elle en le serrant contre elle.
Le geste est inhabituel, tous deux en sont conscients, mais bienvenu, ce qui est plus étonnant que le geste lui-même. Pour autant, Draco ne prolonge pas l'étreinte.
— Bonsoir, mère. Où est Scorpius ?
— Dans la bibliothèque avec ton père.
— Je vais les rejoindre.
— J'aimerais que nous allions chercher un thé dans la cuisine, avant, dit Narcissa.
Prêt à rejoindre son père et son fils, Draco s'interrompt et se tourne vers Narcissa. Son visage n'exprime rien d'autre que le rictus tranquille et poli qu'elle arbore habituellement, une moue automatique qui ne dit rien.
Draco la suit dans les couloirs, jusqu'à la cuisine. Sur le chemin, il retire son manteau, son écharpe. C'est une pièce dans laquelle il a rarement mis les pieds, dans son enfance, et un peu plus à l'adolescence, lorsqu'il venait y voler une bouteille de vin ou de digestif pour la boire avec Blaise et Pansy, dans la forêt, ou en ville, au cours de soirées que personne n'avait autorisées. Elle n'est pas équipée de première jeunesse, mais possède toutefois les marbres que Draco a jamais vus, et une batterie d'ustensiles accrochés au-dessus du plan de travail comme on ne voit que dans les cuisines professionnelles et les grandes familles habituées à recevoir le gratin de la petite société appelée « élite ».
Ce n'est pas une pièce dans laquelle Narcissa est aussi puissante que les autres de la maison. Ici, elle donne les ordres, mais ce n'est pas elle qui crée la magie. Elle paie des gens pour cela.
Ce soir, pourtant, la pièce est vide. Impeccable, briquée comme si la Reine avait prévu de venir y faire une inspection surprise, mais vide. Il y reste une odeur que Draco reconnaîtrait entre mille. La tourte au poulet a toujours été un de ses plats favoris. Mais l'heure n'est pas aux souvenirs d'enfance.
