Bonjour ! Et, nous voici de retour pour vous jouer un mauvais tour... Non, on rigole !

Nous voici surtout avec un nouveau chapitre signé Celeborn.

Vous n'avez rien comprit ?

Dans ce cas, bonne lecture !

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– Alors nous attendîmes –

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Nous vécûmes plusieurs jours en dehors des murs de la cité détruite, dans le campement qu'avaient installés les hommes d'armes venus avec Gil-Galad. Celui-ci nous proposa, au nom de Cirdan, la sécurité de l'île de Balar, et nous acceptâmes avec reconnaissance, bien que l'idée de « sécurité » me donna plutôt envie de rire. Depuis des années entières, je ne faisais que me traîner d'abri en abri, chaque fois plus faible, chaque fois plus seul, uniquement capable de regarder mon foyer brûler et mes amis périr un à un. Peut-être étais-je réellement maudit… peut-être traînais-je derrière moi un poison qui tuait tous ceux qui m'approchaient…

L'angoisse me prit un soir, alors que j'étais seul dans ma tente obscure ; et s'il valait mieux que je reste en arrière ?

Je me redressais sur mon lit de camp dans lequel je me tournais et me retournais depuis des heures, cherchant en vain le sommeil. Mes mains glacées se crispaient sur les draps. L'obscurité de la tente me donnait le vertige. Dans un état second, j'allais me lever, quand les pans de l'entrée de la tente se soulevèrent. Un éclat d'or brilla sous un furtif rayon de lune.

-Vous ne dormez pas encore, meleth ? Murmura la voix de Galadriel.

Je la sentais s'approcher plus que je ne la voyais. Les draps se froissèrent légèrement quand elle s'assit au bord du lit.

-Celeborn ?

Entendre sa voix sans la voir me procura un curieux sentiment de vide au creux de ma poitrine.

Sa main toucha mon bras, et la fraîcheur de ses doigts à travers le tissu de ma tunique me fit frissonner.

-Pourquoi ne répondez-vous pas ?

Sa voix était basse et inquiète. Je baissais les yeux dans l'obscurité, soulagé qu'elle dissimule mon expression.

-Je n'arrive pas à trouver le sommeil, répondis-je du bout des lèvres.

-Comme beaucoup d'entre nous, soupira Galadriel tandis que sa main glissait jusqu'à mon épaule en une caresse fantôme qui m'arracha un nouveau frisson. Mais vous devriez tenter de vous reposer. Demain, nous levons le camp. Gil-Galad a paré les bateaux ; à l'aube, nous partirons tous pour Balar.

Tous.

Je songeais qu'il fallait que je lui fasse part de mes réflexions. Elle devait savoir que tout était de ma faute.

Mais, avant que j'aie pu rassembler le courage d'ouvrir la bouche, elle posa ses mains sur mes épaules pour me repousser doucement en arrière. Je me laissais faire, m'allongeant de nouveau docilement sur le lit, tandis qu'elle se couchait près de moi. La chaleur de son corps contre le mien me fit oublier mes pensées absurdes. L'étrange résolution qui m'étreignait le cœur relâchait son emprise. Une mollesse coupable m'envahit.

Glissant mes bras autour de sa taille pour l'attirer plus près encore, je nichais mon visage au creux de son cou, respirant avidement son parfum, et m'endormit ainsi ; quand l'aube nous chuchota à l'oreille que le temps du départ était arrivé, elle nous surprit farouchement enlacés, comme si nous craignons que le sommeil nous eût séparé.


-Courage, Celeborn… tenez bon !

Ce jour-là m'apprit quelque chose de très important. Il fut celui où je rencontrais mes pires ennemis, en dehors des Nains et même des fils de Fëanor. A côté d'eux, ces ennemis n'étaient que des épines qui se fichaient dans mes pieds depuis plusieurs années. Mais, ce jour-ci, je découvrit bien plus dangereux, bien plus terrifiants que ces ennemis de mon peuple : les bateaux.

Le nôtre fendait les flots dans un bruissement continu d'écume qui m'éclaboussait le visage. Gil-Galad me tapotait le dos avec compassion tandis que je m'appliquais à nourrir les poissons.

Heureusement, il avait eu la présence d'esprit d'éloigner mon épouse de cette scène humiliante. Sinon, il aurait aussi bien valu que je me jette directement par-dessus bord. Et le tumulte incessant des eaux sous notre bateau aurait été un très bel endroit pour finir ma vie.

-Vous êtes un enfant des forêts, c'est tout à fait normal que vous ne soyez pas à l'aise sur les mers, disait le Haut Roi pour essayer de me consoler, ce qui ne fonctionnait pas vraiment.

-On en a encore pour longtemps ? Gémis-je misérablement retenant un énième haut-le-cœur qui me força une fois de plus à me pencher par-dessus le bastingage afin d'éviter de rendre le contenu de mon estomac sur Gil-Galad et le sol du bateau.

-Non, quelques heures seulement.

Incliné au-dessus de la rambarde, je fermais les yeux en tâchant de respirer profondément. Seulement quelques heures à supporter ce supplice interminable. Dans mon esprit tourbillonnaient une rafale de souvenirs, dont la plupart étaient baignés de sang et de cris de guerre. Je me pris à songer avec nostalgie à mon duel contre Maglor Fëanorion. Tout, à cet instant, me semblant préférable à la pensée de subir encore quelques heures seulement le roulis de cette atroce coquille de noix.


Nous accostâmes sur les quais de Balar alors que le soleil déclinait l'horizon et nimbait le ciel d'une rougeur pourpre. Cirdan en personne nous accueillit lorsque nous descendîmes du bateau, et nous conduisit au sein du palais central. Balar ne possédait ni la majestueuse beauté de Menegroth, ni la grâce aérienne de la Tour Blanche de Sirion, mais elle était belle dans sa simplicité, et surtout dans la sérénité qui y régnait. La vision d'enfants qui se poursuivaient en riant, de femmes rassemblées autour d'une fontaine en bavardant, me fit presque monter les larmes aux yeux. A mes côtés, Galadriel souriait en silence, et si elle savait mieux que moi contrôler son émotion, un éclat particulier dans son regard ne m'échappa pas. Ici, quelque chose en nous semblait se libérer, comme un nœud étroit dans ma poitrine, qui était soudain tranché et me permettait de respirer à nouveau à mon aise.

La main de Galadriel toucha doucement la mienne.

-Ici, il n'y aura plus ni guerre ni ennemi pour nous pourchasser, me promit-elle dans un murmure.

Et je la crus, car il me semblait impossible qu'elle puisse se tromper. Et mon cœur las avait trop besoin d'espoir pour repousser celui si simple et doux qu'elle m'offrait.


Jamais encore je n'avais connu la mer d'aussi près. Les Havres de Sirion s'étaient nichés sur la côte, mais Balar était une île, et l'étendue bleue miroitante sous le soleil l'encerclait comme la forêt de Doriath encerclait jadis Menegroth. Au loin, les rivages du Beleriand étaient à peine visibles, comme effacés par la distance. Et si, les premiers jours, un sentiment d'abandon m'habita alors que je contemplais les terres où j'avais toujours vécu, je finis par me sentir soulagé de voir la protection de l'océan se dresser entre Morgoth et moi. Balar n'était protégée de nulle muraille et nulle forteresse ; elle n'en avait pas besoin. La mer était la forteresse et la muraille la plus infranchissable que le monde puisse jamais créer.

Il m'arrivait souvent de contempler la vue depuis les balcons du palais, les yeux levés vers le ciel, y écrivant en pensées le nom de tous ceux que j'avais connu, et perdu. La lourde culpabilité qui rongeait mon cœur s'était ensuite peu à peu estompée, balayée par le vent paisible de Balar, mais au fond de mon âme subsistait une ombre qui me chuchotait que j'étais indigne de sourire. Oropher m'avait confié son fils, et Thranduil avait disparu. Eärendil m'avait confié ses fils, et Elrond et Elros avaient disparus. Ravennë était morte transpercée par la lance d'un Nain, Elwing s'était suicidée pour échapper aux mains des Fëanorion. Dior, Galathil, Mablung, Egalmoth avaient été sacrifiés dans un tourbillon de violence injuste…

-Seigneur Celeborn ?

Je sursautais à l'entente de cette voix dans mon dos. Parfois, Galadriel me rejoignait quand je me perdais dans mes pensées. Mais ce n'était pas elle cette fois-là. Me retournant, j'eus la surprise de voir Cirdan s'approcher de moi.

-Je… ne m'appelez pas « seigneur », fus la seule chose que je trouvais à dire. Je ne le suis pas.

-Mais vous êtes prince, rétorqua-t-il.

-Je l'étais.

Il me dévisagea avec franchise, et d'un air amusé qui me mit mal à l'aise. Détournant le regard, je préférais m'abîmer dans la contemplation de la mer.

-Vous ressemblez à Thingol lorsque vous êtes pensif, déclara alors Cirdan.

Surpris, je relevais la tête vers lui :

-Vous le connaissiez ?

Il me sourit avec bonté :

-Nous avons marché ensemble sur les pas d'Oromë quand celui-ci nous guida à Valinor, au tout début du monde. Thingol, qui était notre roi et mon ami, disparut un jour dans la forêt, et je refusais de partir avant de l'avoir retrouvé ; son frère Olwë poursuivit la route jusqu'en Aman en me laissant en arrière avec quelques autres.

-Vous n'avez jamais vu les Terres Immortelles ?

-Jamais, soupira-t-il, et probablement ne les verrai-je jamais avant la fin des temps. Mais qui sais si celle-ci n'est pas toute proche…

Il leva le regard vers l'horizon de la mer, avec dans les yeux un regret qui me serra le cœur.

-Pensez que là-bas, prononça-t-il alors en désignant l'ouest de la main, que là-bas, nous avons envoyé tous nos espoirs. Eärendil le Navigateur vogue vers Aman, et il porte le Silmaril à son front.

-Le Silmaril ? M'exclamai-je. Mais il fut perdu quand Elwing…

-Elwing est en vie.

Il posa sur moi un regard brillant :

-Ulmo l'a sauvée quand elle a sauté dans les flots. Sous la forme d'un grand oiseau blanc, elle a rejoint son époux, et tous les deux s'en vont côte à côte quérir l'aide des Valar.

-Comment le savez-vous ? Murmurai-je.

-Je l'ai vu en rêve.

Je me retins d'émettre mon scepticisme concernant la véracité des songes ; car après tout, Galadriel possédait le don de voyance et savait lire dans les esprits comme dans des livres.

-Mais si les Valar tardent trop, le Beleriand sera perdu, reprit Cirdan d'un air soudain sinistre. Car l'ombre de Morgoth progresse de jour en jour, et les dernières alliances elfiques s'affaiblissent. Nargothrond et Gondolin sont tombées. Les deux derniers fils de Fëanor se terrent à l'est. Les survivants des Sindar sont éparpillés aux quatre vents.

-Gil-Galad n'est-il pas Haut Roi des Noldor ? fis-je remarquer sans conviction.

-Un titre vide de sens, soupira Cirdan en secouant la tête. Les Noldor sont divisés, déchirés, à bout de souffle. Gil-Galad brûle de remonter au Nord avec tous ceux qui voudront bien le suivre, mais s'il mène cette bataille, il y laissera la vie.

-Alors, que faisons-nous ?

Mes mains étaient crispées sur la balustrade du balcon. Cirdan, lui, semblait paisible.

-Nous attendons, mon ami. Nous attendons.

Alors nous attendîmes.


Mais le temps qui passait avait une saveur douce-amère, faite de tranquillité et de tension mêlées.

Nous attendions.

Que Morgoth ne nous brise entre ses mâchoires.

Que la lumière survienne de l'ouest.

Qu'un miracle survienne, n'importe lequel…

Nous ne savions pas.

Gil-Galad s'emporta contre la ferme interdiction de Cirdan de lever des troupes. Je m'étonnais de voir que la plupart des hommes de Balar semblaient eux aussi prêts à combattre ; survivants de Nargothrond, de Doriath ou de Gondolin, ils brûlaient de venger les leurs, et la flamme dans leurs yeux me fit baisser les miens. Car le sang que j'avais vu verser me donnait davantage envie de me replier dans l'ombre que de m'élancer dans une dernière charge sans espoir. Et Galadriel comprit mon choix. Gil-Galad, dans un élan de colère, me traita de pleutre, et je serrais les mâchoires à cette insulte.

J'attendais.

Je devais être le seul désormais à guetter l'hypothétique retour d'Eärendil.


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Et voilà...

Ça faisait longtemps que nous n'avions pas donné signe de vie sur cette fic et nous nous en excusons, les vacances vous savez...

Enfin bref, Celeborn ne se battra pas. Pas après toutes les horreurs qu'il a vu. En plus, il a le mal de mer... le pauvre.

On espère que ce chapitre vous aura plu et à la prochaine.