Episode 39 – La forêt meurtrière
Par Kermadec
La bataille était engagée à la sortie du Tombeau des Neuf. Les Aventuriers n'avaient rien vu venir, mais la forêt elle-même semblait s'être ralliée à leur cause. Le son du cor avait réveillé la faune, qui se battait à présent contre les assaillants restés imprudemment à l'arrière. Les soldats de Lorimar, en surnombre, étaient loin d'avoir dit leur dernier mot. Le danger venait de toutes parts pour les voyageurs acculés. Shin et Bob étaient les cibles de deux assassins qui avaient sauté quelques secondes plus tôt depuis le haut de la paroi rocheuse. Grunlek et Mani étaient chacun aux prises avec deux adversaires. Quant à Luc, il était en retrait, préparant une nouvelle incantation temporelle.
Le nain faisait preuve de son habileté habituelle au combat. Son bouclier lui permettait de dévier les coups les plus violents qui lui étaient assénés, et son armure le protégeaient de la plupart des armes. Il n'en était pas moins inquiet, autant pour sa propre survie que pour celle de ses compagnons. Il ne pouvait pas prendre le temps d'observer ce qui se passait autour. Il devinait, cependant, d'après les sons environnants, que Mani faisait de son mieux pour parer les assauts avec ses machettes.
Les événements s'enchainaient très vite. Alors que l'assassin enflammé chutait sur Bob, un lancier qui se trouvait plus loin sur le champ de bataille avait trouvé un angle de tir. Il visait l'elfe, mais échoua lamentablement, transperçant deux de ses alliés et empalant l'homme enflammé. Le pyromage était libéré de son fardeau grâce à cet étonnant coup du sort.
Grunlek eut soudain une idée pour y voir plus clair au milieu de cette débandade. Il rassembla ses forces, à la fois mentales et physiques, pour frapper le sol de son point métallique. Il prit de l'élan et abattit son membre devant lui, fissurant la terre sur plusieurs mètres. Les soldats de Lorimar n'y résistèrent pas. Cinq d'entre eux s'effondrèrent. Mani profita de cette agitation pour s'attaquer au plus grand des gardes, qui était de toute évidence le chef de cette troupe. L'elfe saisit une de ses machettes, car il lui semblait plus prudent de faire confiance à ses mains plutôt qu'à sa magie. Malheureusement, sa détermination ne fut pas suffisante. Sa lame fut interrompue dans sa course par le bouclier du soldat, qui ricanait d'un air goguenard. Au même moment, Shin donnait un coup de pied fatal à l'assassin qui l'avait pris pour cible. Il encocha ensuite une flèche, prêt à passer à un nouvel ennemi. Un cri déchirant attira son attention sur sa gauche. Bob venait de mettre le feu à un ades soldats.
Une autre voix résonna alors. Celle de Mani, bien mal en point après un coup dévastateur et inévitable infligé par le chef des gardes. Au même moment, l'homme qui avait jeté sa lance quelques instants plus tôt s'était déplacé, laissant une fenêtre de tir à une femme armée d'un arc. Celle-ci visa également Mani et l'atteignit en plein ventre. Comme à l'accoutumée, le destin ne semblait pas favorable au botaniste, comme si une force extérieure et omnipotente s'acharnait sur lui. Mani sembla sur le point de défaillir. Sa vue se troubla et ses oreilles bourdonnèrent, emplies de chants angéliques qui déjà l'appelaient. Et soudain, tout disparut. L'archère, la blessure infligée… Il n'y avait plus rien. Y avait-il seulement eu quelqu'un ? Mani n'avait jamais reçu de flèche.
« Ne réfléchissez pas à ça ! C'est la magie temporelle de Luc. Surtout, n'y pensez pas ! Restez concentrés ! »
Grunlek ne put s'empêcher, pourtant, de s'interroger sur les répercussions du sort que le mage du Temps venait d'incanter. Effacer l'existence de quelqu'un ne pouvait pas être un geste anodin. Pourtant, il l'avait fait. Il venait d'annuler toute trace de… qui, déjà ?
Bien loin de ce degré de réflexion, Mani réalisa tout à coup qu'il se trouvait dans une situation qu'il se décrivit comme étant « une panade de couleur arc-en-ciel ». Dans sa logique si particulière, cela signifiait qu'il n'avait plus d'autre choix que de recourir aux stratégies les plus improbables pour espérer survivre. Il adressa un grand sourire au garde et annonça :
« Mon plan est parfait. »
Au même moment, l'elfe défragmenta un de ses lames et la fit apparaître dans le dos du garde. Il parvint à planter sa machette dans la chair du soldat, qui serra les dents mais ne montra pour autant aucun signe de faiblesse. A côté d'eux, Grunlek acheva un soldat écroulé au sol d'un violent coup de poing. Un liquide rougeâtre dégoulina de l'oreille du cadavre.
De son côté, Shin avait élaboré un plan audacieux dont lui seul avait le secret. Il rassembla sa force dans ses jambes et se prépara à sauter. Au moment de s'élever, il saisit la robe de Bob, avec l'espoir de parvenir à l'entraîner dans les airs avec lui. Depuis les hauteurs, la puissance de feu du pyromage ne pourrait être que plus efficace ! Hélas, Shin avait surestimé sa force. Il ne parvint qu'à arracher un lambeau de la robe écarlate, laissant son ami seul, à demi-nu, au milieu des ennemis restants. Décontenancé mais toujours alerte, Shin s'empara de son arc et acheva un ennemi d'une flèche tirée des cieux. Bob, de son côté, relança en hâte son cône de flammes, dont la puissance semblait soudain décuplée. Les deux adversaires qui se trouvaient sur la trajectoire de son sort furent littéralement réduits en poussières par la chaleur.
Les animaux de la forêt poursuivaient eux aussi leur ouvrage, même si un des loups avait dû s'enfuir, les dents détruites par l'armure d'une de ses proies. Partout, les coups s'enchainaient. Le combat était rapide et vif, et chacun devait prendre des décisions cruciales en une fraction de seconde. Grunlek, notamment, dut à nouveau parer un coup pour mieux encaisser l'autre, ses assaillants s'étant enfin relevés. Mani, qui, l'espace d'une seconde, s'était perdu dans la contemplation de Bob dans sa robe débraillée, retrouva un semblant de lucidité alors que le chef des ennemis s'apprêtait à nouveau à s'en prendre à lui. Il dirigea sa magie dans la machette plantée dans le flanc du garde et la fit bouger à l'intérieur de ses chairs. Ignorant ses propres blessures, il invectiva le soldat.
« Si tu lâches ton arme, je te donne ma parole que je te laisserai en vie. »
L'homme regarda Mani d'un œil sombre. Il serrait les dents et semblait lutter contre la douleur, mais les mouvements de l'arme dans son corps eurent raison de sa volonté. Il poussa un grognement et se rendit. Il lâcha ses armes, qui s'échouèrent au sol dans un fracas que tous entendirent. Les derniers survivants du groupe d'adversaires furent déstabilisés par la tournure des évènements. Grunlek saisit l'occasion pour leur ordonner de baisser leurs armes. A cet instant, Shin atterrit enfin, au cœur d'un champ de bataille nettement plus calme. Soudain, la voix du chef ennemi brisa le silence.
« Si c'est pas moi qui vous tue, de toute façon, vous n'avez aucune chance. Vous auriez dû vous laisser faire. »
