C'est vendredi, dans ce chapitre comme dans la vraie vie ; quelle meilleure raison pour publier un deuxième chapitre en une semaine ?
Personnellement, j'adore ce chapitre : c'est du beau, du grand, du terrible Malfoy dans toute sa splendeur.
Bonne lecture !
44— Vendredi 7 Janvier.
Narcissa n'hésite cependant pas une seconde. Elle remplit la bouilloire, la pose sur le piano qu'elle allume avec une allumette, et verse les feuilles de thé dans la théière. Ses gestes sont mesurés, ni lents ni vraiment rapides. Ils portent l'habitude d'une femme qui en fait bien plus qu'on ne le soupçonne, et Draco sait que c'est exactement la vérité concernant sa mère. Habituée aux réceptions mondaines où elle apparaît dans toute sa splendeur, elle est comparable à ces danseuses étoiles dont on pourrait croire, à les voir faire, que leurs gestes sont faciles, qu'elles ne souffrent pas… Alors même qu'elles ont les pieds en sang et le dos détruit par les exercices quotidiens. Faire de son quotidien un art, c'est donner l'impression au public qu'il est indolore. Facile.
Combien d'heures faut-il pour organiser un gala ? Un repas gastronomique ? Une soirée en costumes d'époque ? Une partie de poker ? Un événement pour une association ? Combien d'efforts, combien d'heures de travail, de coups de fil, de ficelles tirées, d'influences utilisées pour arriver au final attendu ? Combien d'heures passées sur les plans de table, à détricoter les relations, les inimitiés et les alliances de cette haute société où tout n'est qu'apparences ? Combien de compliments délivrés avec un seul objectif : obtenir une faveur, un service, un lieu ou un invité prestigieux et réussir un événement autrement promis aux oubliettes ?
Narcissa aurait tout à apprendre à ces wedding-planneuses à la mode sur les réseaux sociaux, pense Draco avec une tendresse inattendue. Cette femme est un dragon, comme tous les Black avant elle. Sous son calme apparent se cache une tempête de sable qui vous pique les yeux, vous force à vous recroqueviller en espérant qu'elle ne vous emporte pas avec elle.
Avec délicatesse, une fois le thé infusé, à peine plus de deux ou trois minutes, elle le verse dans les tasses. Le liquide est légèrement coloré. Sur le plan de travail, on est loin des plateaux en argent auxquels Draco est habitué. Elle sort un carton de crème du frigidaire, un citron qu'elle coupe en deux et un carton de sucre tout droit venu du supermarché. C'est le même que celui qu'achète Draco, ordinaire et sans intérêt. Naïvement, il n'a jamais fait le lien entre ce sucre très banal et celui servi dans un sucrier en argent par ses parents.
— Nous sommes dans une situation difficile, dit Narcissa après un instant de silence.
Elle tient sa tasse entre ses mains, devant sa poitrine. Elle n'est pas une mondaine, juste une mère faisant face à son fils.
— Mère…
— Laisse-moi parler, Draco. Nous avons eu de sérieux différents depuis le décès d'Astoria. Mais j'ai compris. Je crois. Je suis prête à accepter ce que cela implique… Je veux dire, la vérité sur ton mariage avec elle.
— Tu parles de mon homosexualité ?
— Oui, répond-elle calmement.
— Merci de l'accepter, c'est trop aimable à toi.
— Je t'en prie, Draco, laisse-moi poursuivre, et ne sois pas si cynique.
Pour la première fois depuis longtemps, et peut-être de sa vie entière, Draco voit l'âge de sa mère. Elle parait seulement épuisée, fatiguée par les années, par les obstacles, par cette vie d'apparences qui lui a aussi apporté son lot d'épreuves, de couleuvres à avaler en gardant le sourire et de coups bas venus de partout autour d'elle. Y compris de son propre fils.
— Ton père et moi venons de familles dans lesquelles notre nom détermine notre destin. La notion de choix se limite essentiellement à la robe ou au costume que nous portons aux soirées et aux alliances que nous construisons. Nous avons de la chance, nous sommes influents, mais cela est une prison de laquelle je n'ai jamais eu le courage de sortir.
Draco observe attentivement Narcissa, inexpressif malgré les battements désordonnés de son cœur.
— Tu es fait du même bois que nous. Du moins est-ce ce que j'imaginais. Je crois que ton père a compris bien avant moi que nous nous trompions en attendant de toi que tu fasses ce que ton nom exigeait. Tu as toujours suivi nos directives, tu t'es toujours montré digne tant des Malfoy que des Black, mais, Draco, il y'a toujours eu chez toi quelque chose de… rebelle ? Ce n'est pas le mot. Tu as toujours pris soin de montrer à quel point tu n'étais pas d'accord, tu as mis toute la mauvaise foi possible dans le respect de traditions que tu n'approuvais pas.
Narcissa pose sa tasse sur le plan de travail en marbre, et lève les yeux vers Draco. Elle tend la main, et pose ses doigts sur l'avant-bras de son fils. Le contact est inhabituel, même à travers le tissu de sa veste de costume.
— Je ne sais pas vivre autrement que comme je le fais. Et j'aime ma vie, j'aime que le nom de Malfoy soit craint, que celui de Black soit respecté, et j'aime bénéficier de ces deux réputations. Quant à ton père, c'est un pur produit Malfoy. Il a été élevé pour faire briller ce nom dans tout le Royaume-Uni, et il n'a pas de plus grande ambition que de te donner un nom qui ait plus de poids qu'il n'en avait quand son propre père est mort.
Narcissa retire sa main du bras de Draco, et la repose à plat sur le plan de travail. Elle a les longs doigts délicats d'une musicienne, et même sans toucher sa main, Draco sait combien sa peau est douce. C'est la main de la femme qui lui a caressé le front lorsqu'il faisait des cauchemars, la main de celle qui l'a aimé malgré chaque connerie qu'il a pu faire depuis le tout premier jour de son existence.
C'est aussi la main de la femme d'un homme puissant…
— Nous t'aimons. Lucius et moi sommes fiers de qui tu es. Nous ne le disons que peu, mais ce que tu as fait de ta vie est une immense réussite pour nous.
— Mais ça ne change rien, dit Draco avec amertume.
— Malheureusement, non.
— Potter n'a rien fait pour mériter cela.
— Il n'a pas respecté la règle. Et il le savait, argumente Narcissa.
— Cette règle n'a pas lieu d'être. Elle est tellement obsolète que c'en est risible, ça ne tiendrait pas dans un tribunal.
— Mais le conseil d'administration n'est pas un tribunal. Et quand bien même, la carrière de Potter s'il était remercié ne s'en remettrait pas.
— Ca n'a pas de sens.
Narcissa soupire. Draco peut voir l'agacement dans son regard, et les efforts qu'elle fait pour ne pas céder à cette émotion qui la submerge lentement. Il fonctionne de la même façon. Ce soir, pourtant, Narcissa prend sur elle pour ne pas juste remettre son fils en place et lui rappeler qui possède le pouvoir.
— Pourquoi cela te touche-t-il autant, Draco ? demande-t-elle.
— Je crois que tu le sais déjà.
— J'aimerais te l'entendre dire.
Draco observe le fond de sa tasse.
Il n'a pas envisagé que les choses se dérouleraient ainsi avec Potter. C'est naïf, car ce dernier l'a prévenu dès le départ des risques qu'ils prenaient, et du caractère prohibé de leur relation, mais il s'est comporté comme un vrai Malfoy : convaincu d'être au-dessus des règles, il a oublié qu'il entraînait avec lui un homme pour qui les règles
Mais Potter lui fait du bien. Sa légèreté, sa générosité avec les enfants, et, il faut bien l'avouer, avec Scorpius, et puis ce petit air de défis lorsqu'il affirme qu'un règlement ne l'empêchera pas de vivre sa vie comme il l'entend. Ses lèvres, ses bras, son corps, son odeur, son visage endormi et ses cheveux qui chatouillent le cou de Draco. La façon dont il trempe ses lèvres dans son verre de vin ou dont il porte le goulot de la bouteille de bière à sa bouche, le regard qu'il jette par-dessus ses élèves quand il leur parle mais que son attention est portée sur Draco et que, dans ses yeux, l'avocat voit tout ce qu'il lui promet, silencieusement, pour le moment où le jour aura complètement cédé sa place à la nuit.
Il y'a quelque chose de facile à être avec lui, quelque chose d'évident. Quelque chose qui lui fait oublier toutes les difficultés qu'il a rencontrées ces dernières années. Le décès d'Astoria, la tristesse de Scorpius, sa propre vie de planqué. Potter est arrivé, avec son cœur sur la main, à le montrer partout autour de lui et à agir, vraiment, sincèrement, pour aider les gens autour de lui, y compris ceux qui n'ont rien demandé. Draco est celui qui a fini piégé par son sourire, par la douceur et la malice de son regard, par ses valeurs si candides qu'elles en sont plus écœurantes que des bonbons en forme d'œufs au plat.
— J'aimerais que Potter n'ai pas à souffrir de tout cela.
— J'ai compris, acquiesce Narcissa.
— Tu sais ce qui est le plus dommage ? demande Draco, alors que la colère enfle si fort et si vite dans sa gorge qu'il en a presque le souffle coupé.
Narcissa ne répond pas. Elle reconnait dans le regard de son fils qu'il faut le laisser libérer son fiel.
— Je suis avocat. Si père et toi aviez voulu faire un effort pour Potter, pour moi, j'aurais pu vous aider. On aurait pu… Le faire ensemble. Maintenant ? Je suppose que c'est Potter et moi contre le conseil d'administration.
— Draco, ça n'a pas besoin de…
— Bien sûr que si ! Tu me dis que tu sais pourquoi cela me couche autant, tu laisses entendre que tu comprends ma relation avec Potter, puis tu m'annonces que ça ne change rien à votre position ? Comment veux-tu que je réagisse, Mère ? Je dois sourire, te remercier pour ta compréhension, et tourner le dos en regardant la première personne qui ait été là pour moi depuis des mois se faire détruire pour quelque chose dont je suis tout autant responsable que lui ?
— Draco, chéri…
— Ça suffit ! s'exclame Draco avec humeur en tournant le dos à sa mère et en s'éloignant d'elle. Je récupère Scorpius, et nous partons.
— Draco, ne t'avise pas de me priver de mon petit-fils, réplique Narcissa d'une voix blanche.
L'avocat s'arrête à mi-chemin entre sa mère et la porte. Sans se retourner, il tourne légèrement la tête, juste assez pour que sa mère apparaisse dans sa vision périphérique. Une mèche de cheveux blonds tombe sur son front, et son cœur continue à battre la chamade. C'est un tel mélange de colère, d'indignation et de déception qui l'anime que s'il devait dire par le menu comment il se sent, il ne saurait pas par où commencer.
— Scorpius n'a pas besoin de souffrir de cela, Mère. Alicia viendra le garder ici deux fois par semaine.
— Je n'ai pas besoin de cette fille pour…
— Peu importe. Je la paie pour garder Scorpius, ça vaut pour tous les lieux dans lesquels il est. Ne rend pas cela plus compliqué.
Draco sort de la pièce sans attendre l'avis de sa mère. Il traverse les couloirs du manoir, monte un escalier, en descend un second, foule le sol de plusieurs salons et hall impeccablement décorés et entretenus. Chaque recoin du manoir est prêt à recevoir une foule d'invités, bien qu'il ne vienne jamais à personne l'idée de venir à l'improviste visiter les Malfoy. Aux murs, tableaux d'ancêtres et de maîtres de l'art européen classique se côtoient, et quelques touches relativement modernes annulent le côté désuet de l'ambiance : c'est là tout le luxe de l'endroit, un mélange d'objets de grande valeur et d'inspirations contemporaines à faire rougir les plus grands architectes d'intérieur.
C'est aussi un endroit qui n'a jamais et ne sera jamais adapté pour élever un enfant.
Le bruit des pas de Draco est le seul son dans ces couloirs, et même les tapis ne suffisent pas à atténuer la détermination de son allure.
Dans la bibliothèque, Lucius et Scorpius sont exactement comme Draco l'avait imaginé.
Son père est penché sur ses dossiers, un ordinateur portable dernier cri ouvert devant lui. Ce n'est pas un homme moderne, sauf lorsqu'il s'agit de belles voitures et d'informatique. Il en aime l'aspect pratique, la rapidité, l'efficacité. Les Malfoy ne sont pas des hommes lents.
Lucius lève les yeux vers son fils. Quelque chose dans son expression change immédiatement. C'est imperceptible, mais il a compris en une fraction de seconde dans quel état d'esprit est son fils.
— Bonsoir, fils.
— Père. Je récupère Scorpius, nous partons.
Sur un large fauteuil en cuir, Scorpius s'est endormi. Les jambes passées par-dessus l'un des accoudoirs, il a replié ses bras contre son torse. Recouvert d'une couverture verte, il dégage une sérénité que Draco a longtemps cru ne jamais revoir sur son visage. Et cela n'a rien à voir avec le fait de dormir dans la bibliothèque de ses grands-parents.
— Tu ne peux pas nous tourner le dos, Draco, dit calmement Lucius.
— Je ne suis pas celui qui tourne le dos à sa famille, père. Je pense que tu le sais. Tu as fait ton choix, je fais le mien.
— Tu as beaucoup plus à perdre que moi.
— Tente-moi, pour voir, siffle Draco en se redressant vers son père. Tu es venu essayer d'intimider Potter, un homme qui ne t'a rien fait du tout, sinon faire en sorte que ton petit fils aille mieux qu'il ne l'a été depuis que sa mère est tombée malade. Tu t'es arrangé pour que mère soit celle qui me parle de votre décision de ne pas me soutenir, alors que tu es celui qui siège au conseil d'administration.
— Te soutenir ? Draco, tu ne risques rien du tout.
— À part perdre quelqu'un qui compte pour moi, non, en effet, je ne risque rien. Et lui faire du mal, tant qu'à faire. Mais je n'ai pas besoin d'être personnellement menacé pour être horrifié par ce que mère et toi faites. Je défends des personnes tous les jours d'agissements d'individus tels que vous. Et tu sais ce qui fait que Malfoy n'est plus seulement le nom d'une des familles les plus anciennes, pures et fortunées du pays ? Je gagne. Et cette fois ne fera pas exception, tu peux compter sur moi.
Lucius retire ses lunettes, et les pose sur la table. Il semble épuisé, mais ne répond pas. Il se contente d'observer son fils récupérant l'enfant endormi et l'entraîner hors de la pièce. Son regard continue à fixer le vide longtemps après que le bruit de la voiture de Draco s'éloignant sur le chemin ait complètement disparu.
