44 | Une de ces fables sombres qui font peur
o Lundi, Londres, Département d'Application des Lois Magiques, Division des Aurors puis Brigade
Je me retiens tout le week-end d'appeler Mark parce que je sais bien que Sam a raison quand il dit que je ne ferais qu'ajouter au stress compréhensible de mon aspirant. Seamus et lui ont eu une séance de travail avec lui dès le vendredi soir et prévoient de préparer son témoignage avec lui le lundi matin. "Et ça suffira bien, Iris; ça doit suffire" a répété mon époux à chaque fois que j'ai même seulement effleuré le sujet. "Moi, je crois plus en lui que toi, finalement ! Et puis, s'il flippait, il t'appellerait sans doute, non ?"
Je me retiens de lui dire qu'en sachant que Sam partage ma vie, ce n'est pas sûr, ou même de râler que le fait que lui passe une bonne partie du week-end sur les dossiers ; heureusement que ma copine Sirpa était de passage à Londres et que j'ai pu ainsi trouver à m'occuper. Passer chez Cyrus me paraissait juste le meilleur moyen de me retrouver embringuée dans l'affaire Augustine malgré tous mes efforts pour garder mes distances et je n'avais pas besoin de ça.
Je ne vois donc brièvement Mark à la Division que le lundi matin, au moment de mon rapport réglementaire à Ron avant de rejoindre la Brigade. Je suis contente de constater qu'il n'est pas aussi pâle qu'on pourrait le craindre. Je n'arrive pas à trouver comment lui poser la question mais heureusement lui semble assez bien l'imaginer.
"Faut pas faire cette tête, chef. Je... je sais que je n'ai aucune expérience et qu'ils comptent là-dessus en face mais, je vais m'en tenir aux faits. McDermott et Finnigan ont promis qu'ils interviendraient à chaque question tendancieuse..."
Lesdits McDermott et Finnigan font bien semblants de ne pas nous écouter. Je sais de Sam qu'ils ont dû mettre toute leur fermeté et leur autorité à le décourager de préparer une sortie faussement naïve en ma faveur ou affirmant sa conviction de la culpabilité de Layton Graves. "J'espère que son père lui répétera combien c'est une connerie", a souligné Samuel. Je décide que je n'en rajouterai pas - je ne serai pas là pour le soutenir et il vaut mieux que je me retire clairement du tableau.
"Je suis désolée de ne pas être là", je souffle donc.
"Moi, je regrette un peu de sans doute pas être là quand Menna Terfel va craquer", il me renvoie avec une bravado peut-être de façade mais chouette à entendre. Je ne minore pas ce qu'il doit surmonter mais demander s'il a parlé à son père serait détestable, j'en suis sûre.
Comme c'est un bon rappel à ce qui devraient être mes priorités et je les laisse donc, tous les trois, partir au Magenmagot en faisant de mon mieux pour sembler positive. Je vais ensuite faire mon rapport journalier à Ron.
"On va reprendre les interrogatoires. Je vais me centrer sur Menna Terfel", je lui explique. "Wintringham sur Alfie Cowan et Sherburne sur Rhosyn Cowan, la petite amie de Kenneth. On pense qu'Alfie n'est pas le plus malin - sa femme Eira se défend mieux que lui. Elle est allée à Poudlard ,et ça explique sans doute ses compétences en Défense mais aussi sa capacité à argumenter. La soeur, Rhosyn, aussi a l'air un peu dépassée par les événements. Ça nous fait deux éléments faibles qui pourraient craquer un peu si on insiste. Et Menna Terfel..."
"... a été déclarée totalement en bonne santé", intervient Ron en me tendant un rouleau de parchemin. "Ça vient d'arriver, les deux médicomages indépendants ont confirmé le diagnostic de Lovegood."
"Je n'en doutais pas. On l'a juste assommée, chef", je commente. "Et Lovegood n'est pas du genre qui ne nous tire pas les oreilles si on blesse quelqu'un."
"Tu as de quoi la faire craquer ?", il vérifie.
"Je pense que les faits sont quand même accablants. Si on la lie avec la grange, on fait un grand pas. C'est elle qui a offert les elfes à sa grand-mère et ce sont bien les elfes qui ont transporté une partie des biens volés dans la grange... ça va devenir difficile de tout nier. On espère que les deux autres nous donneront de quoi coincer Kenneth Terfel... une fois qu'on a ça, le reste devrait venir..."
"Je passerais peut-être avoir l'air de te surveiller", annonce Ron. "Il faut que j'aille assister à une réunion demandée par Darnell... le jeune Sebastian Augustine continue de leur glisser entre les doigts - t'as été bien finaude de refuser cette patate chaude-là", il me raconte d'un air pensif.
"Ils n'ont rien de plus ?", je questionne au-delà de toute prudence.
"Si, bien sûr, mais de là à pouvoir parler de trafic... Tant qu'il n'y a pas d'acheteurs, il n'y a pas de crime." J'opine timidement, désolée contre toute logique de rien avoir à proposer. "Merci d'avoir laissé ton petit Mark affronter les juges", il reprend. "Je pensais qu'il allait falloir que je te convainque moi-même."
"Tu as envoyé Sam ?", je questionne.
"Il a voulu être celui qui t'en parle... J'imagine qu'il sait te parler... mais j'avais quand même un doute. Je n'avais pas envie d'en faire un ordre mais j'aurais insisté."
"C'est vraiment très tôt pour faire intervenir Mark dans un procès et, en plus, je pense qu'il n'y a rien qu'il lui fasse plus peur, en fait."
"Il avait l'air d'assumer quand j'ai pris un café avec eux trois", estime Ron. "Je mesure bien que le Magenmagot est un lieu compliqué pour lui mais, en même temps, il connaît mieux ce type d'endroit que la plupart des aspirants. Je veux croire qu'il ne va pas se laisser trop impressionné au final. Et puis, la juge, c'est Carmine Summers, une amie de ses parents. Elle ne s'est peut-être pas opposée à son audience, mais je ne crois pas qu'elle laissera l'avocat en faire de la charpie."
Je décide d'en accepter l'augure et je me centrée sur mes interrogatoires.
oo Lundi, Londres, Département d'Application des Lois Magiques, Brigade
"Madame Terfel, que faisiez vous sur un tracteur le jeudi 21 mars près de la grange de votre grand-père au lieu-dit Goldborough !?", questionne Colleen Temple avec une raideur qui contraste avec sa joie de vivre naturelle.
Colleen a été très impressionnée que je lui dise de mener le second interrogatoire avec moi. L'idée est qu'elle pose les questions factuelles et que, moi, je lui tombe dessus sur ses contradictions. Rien de très original mais Colleen a quand même ouvert de grands yeux.
"Je me promenais... je veux dire, je me promenais aux alentours de Goldenborough, pour collecter des plantes quand j'ai vu un groupe de personnes... de sorciers... autour de cette grange qui appartient à mon grand-père. J'étais seule et ils étaient nombreux. Je me suis dit que j'avais plus de chance sur un véhicule."
"Vous savez conduire un tracteur ?", vérifie Colleen - ce qui est une bonne approche non frontale. Je me retiens d'approuver, fronçant au contraire les sourcils et déplaçant des parchemins. J'ai annoncé que je serai la désagréable.
"J'ai grandi à la campagne... j'ai eu des petits amis fermiers plus jeune... ce n'est pas très compliqué à manoeuvrer", répond Menna en me regardant du coin de l'oeil, sans doute se demandant pourquoi l'Auror laisse la policière mener l'interrogatoire.
"Vous n'avez pas pensé à appeler la police ?", est la question suivante de Colleen. Une autre question aussi factuelle qu'inattendue et non frontale, j'approuve mentalement.
"Vous voulez dire vous, Agent Temple ?", s'agace Menna Terfel, m'oubliant totalement. "J'avoue que je n'ai aucune raison de vous faire confiance. Où étiez vous le jour où mes parents et mon oncle ont été torturés à mort ? Où étiez vous à chaque fois que quelqu'un de ma famille s'est fait violenter ou intimider ? Vous êtes à Londres, bien loin de nous et de nos problèmes !"
"À qui pensiez-vous avoir affaire ?", questionne Colleen, modèle de l'enquêteur neutre.
"Des sorciers, une dizaine de sorciers inconnus !", s'exclame Menna.
"Mais pas le Ministère ?", vérifie Colleen.
"Pourquoi aurais-je pensé que vous étiez le Ministère ? Vous étiez là toutes les deux, j'imagine. Qu'est-ce que vous faisiez là, je me le demande encore !"
"Nous poursuivions notre enquête sur votre petit neveu, Kenneth Terfel. Nous cherchions un lieu où il aurait entreposé son butin. Nous pensons l'avoir trouvé", lui répond tranquillement Colleen.
Elle a dépassé sa nervosité à m'avoir à ses côtés, elle est rentrée confortablement dans son rôle, et je me dis qu'elle en avait sans doute besoin après l'attaque des elfes. Les yeux de Menna se sont rétrécis et elle reste silencieuse.
"Sauf que cette grange ne lui appartient pas en propre. Elle est à votre grand-père Arnall qui l'a léguée à sa femme, Sunniva. Vous êtes la suivante sur la liste, avec sans doute votre petit neveu, mais tout le monde nous dit que vous êtes celle qui s'occupe des affaires de Sunniva, aveugle et presque grabataire. Tout cela vous mettait sur notre liste de suspects avant même que vous ne vous mettiez à nous jeter des sorts", reprend Colleen.
"Cette grange est à l'abandon depuis la mort de mon grand-père", finit par articuler Menna - le temps de trouver quoi nous répondre sans doute. "Je ne sais pas ce que vous y avez trouvé, mais ça ne me concerne pas."
Je sens Colleen hésiter et je me dis que c'est le moment de quitter ma réserve.
"C'est une bonne question, Madame Terfel", j'interviens donc, et elle sursaute presque en entendant ma voix. "Qu'avons nous trouvé dans cette grange ? Un magnifique Feudeymon qui attendait celui qui aurait été trop imprudent dans sa tentative de pénétration", je continue, et elle essaie d'avoir l'air surprise mais après avoir eu l'air surtout curieuse de savoir comment on avait pu l'empêcher d'exploser, je dirais. Et on nous dit présomptueux. "Vous allez sans doute trouver ça étrange, vous qui nous dites que vous ne savez pas ce que devenait cette grange, mais ce sortilège porte votre signature magique..."
"Pardon ?"
"Vous avez demandé une contre-expertise médicale et j'ai, moi, demandé au médecin d'en profiter pour recueillir votre signature magique - on aurait dû le faire avant, mais vous étiez souffrante et nous étions un peu désorganisés avec l'attaque de vos deux elfes sur nos collègues. Je viens de recevoir les analyses du notre laboratoire : les sortilèges sont assez rares et ils ne peuvent pas être totalement certains, mais nous pensons que le Magenmagot trouvera qu'il y a là une corrélation probable", je continue. "Vous êtes sans doute celle qui a posé le Feudeymon. Et finalement, dans votre petite bande, qui était mieux placé qu'une lithomage pour tenter un dispositif aussi compliqué ?"
Colleen opine d'un air grave. Menna a l'air de manquer d'air. Peut-être qu'elle n'imaginait pas qu'on puisse remonter jusqu'à elle.
"Dans cette grange, nous avons également trouvé une variété de biens, moldus et sorciers. Après vérification, tous ou presque ayant été déclarés volés", je développe en montrant les parchemins devant moi afin de lui suggérer que tout cela est documenté. Ses yeux se rétrécissent de nouveau en deux fentes méfiantes. Elle fait bien parce que je termine par mon argument massu : "Et si ça ne suffisait pas, une grande partie de ses biens dérobés ont été amenés dans cette grange par des elfes - or, mêler des elfes à un crime est tenu comme un facteur aggravant de ce crime." Je ne crois pas que je l'impressionne beaucoup avec ce facteur aggravant. Elle s'inquiète néanmoins d'où je vais aller avec ma conclusion. Je ne peux pas lui donner tort. "Mais ça ne s'arrête pas là : les deux elfes ont tellement manipulés ces marchandises et été présents dans ce lieu qu'ils ont laissé leur signature magique. Du coup, nous savons que ce sont Vardo et Oflia qui ont déplacé ces objets. Et à qui appartiennent ces deux elfes, Madame Terfel ?"
"Ils sont à ma grand-mère", elle m'oppose doucement, presque respectueusement.
"Selon le Bureau de régulation des créatures magiques - qui est très fâché contre vous, autant vous le dire -, vous avez peut-être offert ces elfes à votre grand-mère mais vous n'avez pas fait la déclaration correspondante. Légalement, ils sont à vous. Néanmoins, eux considèrent en effet que leur premier devoir va à Sunniva, et c'est donc ce qu'il leur a permis de répondre assez librement à nos questions sans avoir l'impression de vous trahir. Ils ont donc confirmé que c'est vous qui leur aviez demandé d'amener certains objets dans cette grange."
"Vous êtes dans une position délicate, Madame Terfel", commente Colleen avec une commisération assez crédible.
Bellchant qui est seul à prendre des notes en absence de Mark a un bref sourire sardonique qui est heureusement perdu pour Menna Terfel.
"Je croyais que vous enquêtiez sur Kenneth", tente cette dernière dans un effort désespéré sans doute pour sortir de la nasse qu'elle sent se resserrer autour d'elle.
"Le fait est qu'il a laissé bien moins de traces derrière lui", je lui réponds en croisant les bras sur ma poitrine. "Hormis le flagrant-délit qui nous a permis de l'arrêter, s'entend."
"Vous allez paraître aux juges comme la grande cheffe de cette bande", rajoute Colleen avec un bref regard pour moi.
"Moi ?", vérifie encore une fois Menna mais je peux lire dans ses yeux qu'elle est maintenant convaincue. Colleen et moi nous contentons d'acquiescer gravement et, après un dernier silence qui cède devant sa panique, elle se met à parler.
ooo Lundi après-midi Londres, Département d'Application des Lois Magiques, Brigade
"Donc, vous avez de quoi boucler ?", vérifie Ron, mais j'entends dans sa voix qu'il est content. Matty Groves a ses côtés attend clairement qu'il le dise pour se positionner.
"On a les aveux et les accusations de Menna sur son petit neveu", je confirme. "Kenneth a admis qu'il était de mèche avec sa grand-tante pour le recel et les cambriolages. Il essaie de dire qu'elle est le cerveau et qu'il est l'exécutant, mais tous les autres sentent que le vent tourne et qu'ils feraient mieux de penser à leur avenir... Aucun des deux Terfel ne devrait s'en tirer."
"Bon, je compte sur vous tous pour nous finaliser cette accusation. Bon travail", conclut Ron en se tournant ouvertement vers Matty Groves.
"Ça va nous faire deux belles accusations, Lieutenant Weasley. Deux affaires qui vont montrer l'efficacité de nos services à l'opinion publique", estime le Major.
Je note avec une crampe de l'estomac qui ne ment pas que sans doute Caradoc et Aidan ont trouvé de nouvelles preuves contre Sebastian Augustine. Je suis contente pour eux et à la fois mécaniquement inquiète que Cyrus puisse être éclaboussé d'une façon ou d'une autre. Qu'est-ce que j'ai bien fait de ne pas me mêler davantage de cette histoire ! J'ai l'impression que Ron lit en moi comme dans un livre mais je psychote sans doute.
"Effectivement, Major. Et il ne faut pas hésiter à demander une expertise aux Aurors de notre équipe dès qu'une affaire pourrait y gagner", insiste Ron. "Lundi prochain, on aura nos premiers aspirants dans ces murs et il faut leur trouver du boulot !"
Je ne suis pas la seule à le dévisager.
"La décision a été prise ce matin au Conseil du Département", il confirme. "Les aspirants devront passer au moins un mois à la Brigade, au sein des équipes mixtes, avant d'être assigné à un mentor. Ils seront donc sous mon autorité", il rajoute sans doute pour moi puisque je suis l'Auror la plus gradée présente et que je pourrais poser la question. "Je les assignerai en fonction des missions que vous me présenterez. Sinon, ils pourront observer le fonctionnement et se rendre utiles - nous y veillerons avec Matty."
Je sens qu'il est en train de se créer une fissure solide dans l'interprétation dominante du Manuel mais je décide que je ne vais pas le relever ici. Il semble que je vais être à la bonne place pour le mesurer. Ça, c'est la bonne nouvelle. La moins bonne est que je vais voir arriver Théo Paulsen dans mon quotidien. Je rumine ça quand nous sortons de la réunion avec les chefs. Olivia Miller vient me tirer de ces ruminations quand nous rejoignons notre salle de travail.
"Auror Lupin, vous avez eu la nouvelle ?" Elle doit juger d'elle-même qu'elle ferait mieux de préciser : "Mark m'a laissé un message. il dit que ça c'est plutôt bien passé."
"Rien de plus spécifique ?", intervient Shannen avant moi.
"On était en réunion quand il a appelé. Je lui avais demandé de me dire. Il a laissé un message qui dit, texto : 'tu voulais savoir. D'après mes chefs, j'ai rien foutu en l'air. J'imagine que c'est un compliment'."
Il y a des sourires dans le reste de l'équipe et, moi-même, je ne peux m'empêcher de me sentir libérée
"On aura le rapport complet en temps et en heure. Mais on a encore du boulot. Une heure sur les dossiers pendant qu'on a encore tout dans la tête. Mais on a bien avancé."
L'heure passe vite. Je dis à tout le monde de rentrer chez lui et, quand on sort plus ou moins en bande, on voit Mark qui attend près de l'ascenseur. Je sens combien Miller se retient de lui sauter au cou.
"Chef.. McDermott et Finnigan ont dit que ça n'avait rien d'obligatoire ou d'urgent mais... je me suis dit que tu voudrais peut-être... et puis, moi, j'aimerais ton avis", formule mon aspirant.
"Allons boire une bière", je décide. Il est tôt, on sera dans les premiers et on aura sans doute vite fini. "À demain", j'annonce aux autres, et Miller prend un air suppliant auquel j'ai un mal fou à résister. "Olivia, on ne sera pas long, c'est une promesse", je tente. Elle regarde Mark et décide sans doute qu'elle n'a pas le choix.
"Appelle-moi quand tu as fini", elle lance donc avant de suivre les autres hors du Ministère.
Mark et moi allons au plus près, commandons la bière du jour et nous glissons dans un box vide - on a même le choix.
"Qu'est-ce que tu as envie de me raconter alors ?"
Mark prend le temps de réfléchir.
"Qu'à la fois ça s'est passé exactement comme je l'anticipais - l'avocat voulait que je dise qu'il y avait un accord avec le tavernier, ou que tu avais fait pression sur lui pour qu'il témoigne. Je m'en suis tenu aux faits, sans faire de commentaire, comme tout le monde m'avait dit de le faire."
"Ton père aussi ?", je décide de demander.
"Lui aussi", il confirme sans sembler offusqué de la question. "Il m'a demandé si je me sentais prêt, hier soir. Je lui ai dit que j'avais été coaché, qu'on m'avait seriné de m'en tenir aux faits et de ne faire aucun commentaire. Il a confirmé que c'était la seule chose à faire. Il a dit aussi que c'était bien que vous n'ayez pas eu l'air de me protéger ou d'avoir peur que je témoigne. Pas que Summers n'aurait pas compris mais que les avocats en auraient fait des gorges chaudes."
"C'est pour ça que j'ai dit oui."
"Je sais, j'étais là. C'est ce que j'ai dit à mon père et il a dit qu'entre McDermott et toi, il imaginait bien que vous aviez pesé les risques."
Je me demande si je dois lui dire que Ron, lui, avait eu peur du contraire. Peut-être que non. Il n'a pas besoin de se demander si je suis capable de décision rationnelle le concernant. Au contraire.
"Bon et qu'est-ce qui était différent ? Tu as dit : d'un côté, c'était comme j'avais imaginé.."
Il opine et détourne les yeux avant de répondre assez bas: "J'étais convaincu que... je serais tellement nerveux et angoissé que... j'allais bafouiller ou... me couvrir de ridicule..."
"Je pense que tout le monde se dit ça", je souris.
"Sans doute mais moi... j'ai entendu mon père et ses collègues... leur avis du type : "tu crois qu'il s'est rendu compte qu'il s'enferrait ? Mais non!"... que..." Mark a un geste de la main qui me dit d'imaginer la suite.
"Les premières fois, j'avais l'impression que j'allais vomir au milieu du prétoire... et puis je commençais à répondre et, finalement, ça n'allait pas si mal", je lui livre.
"Et c'est une bonne nouvelle, non ?", il tente quand il a digéré ma confidence, essayé puis renoncé de trouver comment me dire que c'est différent.
"Une très bonne nouvelle, Mark."
oooo Londres, chez Iris et Sam
Samuel me confirme au dîner qu'en effet l'avocat a tenté d'amener Mark à diminuer l'importance du témoignage du Tavernier.
"Mais il ne s'est pas laissé dévier des faits. En fait, je l'ai trouvé plutôt à l'aise - précis, concentré, nerveux sans doute, mais sans plus. D'ailleurs, c'est ce qu'on s'est dit avec Seamus, quand il fait un rapport, il est plutôt à l'aise oralement. T'inquiète, il s'en est bien sorti."
"Et à part lui ? Vous en êtes où ?"
"On avance lentement, mais on avance. Le Tavernier a témoigné et sans que l'interrogatoire de Mark ait pu entamer sa crédibilité. Je ne dis pas que ça clôt le sujet - ça reste un Tavernier de l'Allée des Embrûmes et ça reste sa parole sans faits matériels pour l'appuyer, mais il contribue à planter le décor - Layton Graves n'est pas qu'un luthier doué et sans histoire."
Sam est en train de m'expliquer comment ils ont bataillé avec les avocats sur l'ordre d'audition des NGuyet, en particulier pour faire accepter l'audition du benjamin, Quân, réputé quasi-cracmol - quand mon miroir se met à vibrer et que le visage de Zoya s'affiche. Je suis tellement sidérée que je mets une demi-seconde à répondre.
"Iris ? Je ne te dérange pas ?" est son préambule.
"Non, Zoya, non", je promets avec sincérité. "Tu es où ?"
"À Zagreb", elle répond d'un ton étonnamment sobre et atone. "Une sale journée, Iris. Ça fait des jours que je veux te donner des nouvelles mais, j'avoue, ce soir, j'ai besoin de parler."
"Je t'écoute", je réponds faute de meilleure idée.
"Je ne sais pas par où commencer... Disons qu'on s'est séparés en plusieurs équipes. La mienne est venue ici enquêter sur des corps qui avaient été retrouvés il y a plusieurs mois... deux pré-adolescents. Un garçon et une fille."
"Merlin", je souffle. Sam en face de moi a blêmi.
"En croisant nos dossiers, on peut dire que le garçon est cap-verdien et la fille polonaise - je t'épargne les prénoms et les familles."
"Morts comment ?", je trouve la présence d'esprit de questionner.
"Sortilèges complexes - je veux dire, ce qui les a tués, c'est le fait d'avoir jeté le sortilège. "
Cette fois, même Merlin me paraît dérisoire.
"Ça a un lien avec notre affaire ?"
"Je pense malheureusement que oui. Quand je suis partie, on était sur une vingtaine de disparus. On a triplé le nombre - les jeunes migrants sont de bonnes recrues que personne ne cherche trop", elle glisse amèrement. "Et on a une liste de morts."
"Mais... ils jettent ces sortilèges... quoi comme sortilèges ? Et, pourquoi ?"
"Ils jettent des sortilèges complexes, multiples, ambitieux, et pas toujours les mêmes, même si des éléments sont récurrents", elle me répond. "En fait, on pense que ceux qui sont morts étaient en formation... qu'ils n'ont pas réussi des tests, ou une mission qui leur a été assignée."
"Ah oui ?", je commente platement, dépassée par les implications.
"C'est une de nos théories. On a plus de théories que de faits - malheureusement. Enfin, une de nos équipes est sur un lieu... en Slovaquie... différentes pistes nous y mènent... un lieu... Merlin sait ce qu'on y trouverait", conclut Zoya. Je juge avec inquiétude qu'il y a de la crainte dans la voix de mon ancienne cheffe.
"Je ne sais pas quoi te dire", je souffle timidement.
"J'imagine bien. Je ne peux pas tout partager avec toi - et crois-moi, tes nuits en seront meilleures. J'avais juste besoin de parler. Albus m'a dit que tu avais rejoint l'équipe de Weasley avec la Brigade. C'est bien ?"
J'essaie de lui raconter diplomatiquement nos découvertes à propos de Pembroke.
"Weasley doit stupéfixer à vue ! Sam s'en tire comment ?"
"C'est Elisa qui est tenue comme responsable", je lui livre après avoir regardé mon Samuel qui se mordillait les lèvres.
"Je vais l'appeler", est la conclusion courageuse de Zoya. Je cherche mais ne trouve rien à lui opposer.
"Prend soin de toi, Zoya. Ça n'a pas l'air facile", je me risque.
"Non, à plein de niveaux, ce n'est pas facile", elle reconnaît sans détour. "On doit jongler avec différents systèmes, ou l'absence même de système. Beaucoup des communautés impliquées ont été séparées de nous pendant des décennies en raison de l'évolution des communautés moldues. C'était trop dangereux, trop compliqué. Même si depuis trente ans ou presque, on s'emploie à créer des liens et à créer des standards communs, on en est loin. Il existe de vastes zones que personne ne contrôle et où tout est possible", est le sombre conclusion de Zoya. "Tout peut exister."
Je dois lutter contre l'angoisse que ces paroles font germer en moi. Je pense à ce jeune Dylan disparu un soir entre son collège et l'appartement de ses parents à Bristol. Un monde on ne peut plus normé et censé être sous contrôle. Et pourtant. Je n'ose même pas demander si elle pense qu'il est en vie.
"Zoya, vous avez une piste ou... ?"
"On a des pistes - crois moi, on ne chôme pas. Maisonclaire n'est pas du genre qui laisse les gens chômer. On se dit qu'on est face à un collectif - un groupe, mais pas une mafia : on ne trouve pas beaucoup de trafics ou de crimes annexes. S'il y a un but supérieur, quel qu'il soit, ce n'est pas l'enrichissement à court terme. Je ne sais pas si on doit s'en réjouir."
"On dirait une de ces fables sombres qui font peur", je décide d'essayer.
"Certainement. Les enfants qui se laissent attirer par les ourses et les contes finiront sans doute mal."
"Tu as parlé à tes enfants, récemment Zoya ?" La question me vient et sort avant que j'en ai mesuré les effets.
"Non. C'est... je pense tout le temps à eux.. iIs sont à peine plus vieux que les disparus... Ma fille a le même âge que cette gamine polonaise". Sa voix se brise.
"Appelle-les, Zoya. dis leur de faire attention et demande leur de te raconter leur vie", je souffle.
Zoya dans sa chambre d'hôtel à Zagreb pèse longuement ma proposition : "Le pire est que je ne peux qu'être sûre que tu penses à des fois où ta mère t'a appelée..."
"Elle nous a toujours dit qu'elle avait besoin de savoir que nous allions bien et que la vie continuait", je confirme. Sam en face de moi a les sourcils dressés de surprise.
"J'ai besoin de contes qui finissent bien", souffle Zoya comme une confirmation. "Ou, au moins, pas trop mal."
oooooo
Notes - si ça ne suffit pas, il y a toujours la liste des personnages ch19
Affaire Layton Graves, accusé d'avoir tué Myron Wagtail des Bizarr' Sisters en l'empoisonnant dans un taxi moldu avec une mise en scène visant à impliquer Bloedwen Starling.
Avocat Sindri Rowle défend Layton Graves
Quân NGuyet a mis le feu à l'élevage de dragons. Benjamin de son frère NDuong et de sa soeur Dieû.
Dieû est l'épouse d'un ami de Myron, Corwin O'Tiannen qui a entre autre taillé les fameux trois costumes rouges.
Tous ces liens ont été confirmés notamment par un Tavernier du Chemin des Embrûmes.
Titus Martin, contremaître sorcier de la lutherie dirigée par Layton Graves
Je vous offre un peu de lecture pour le jour 1 du confinement...
