Étrange période que nous vivons actuellement. 2020 n'a pas très bien commencé, pour moi, loin de là, mais je n'aurais pas imaginé que nous nous retrouvions, tous et toutes, enfermés chez nous à essayer de télé-travailler (pour ma part, pour le premier jour aujourd'hui, à mon grand soulagement), de télé-étudier, à attendre que nos entreprises ouvrent de nouveau, dans l'angoisse de savoir ce qu'on va devenir ensuite... C'est tellement anxiogène, inquiétant, inédit et extraordinaire que j'en suis encore pantoise, pas tout à fait certaine de réaliser que c'est réel. Pourtant, j'ai ce site qui permet de suivre l'évolution de la maladie dans le monde, et je vois les chiffres gonfler... Il m'a fallu du temps avant de réaliser, des images fortes, des témoignages complètement atroces de personnes malades, de familles de victimes, de soignants au bord de la crise.

Je suis psychologue du travail, vous savez (peut-être ne le savez-vous pas, peu importe). Alors évidemment, mes pensées vont avec tout le personnel hospitalier, évidemment les médecins, mais tous les autres, les soignants et les non-soignants, y compris les services administratifs qui s'arrachent les cheveux pour que ça fonctionne, toutes les petites mains qui gardent propres ces lieux qui les mettent en danger alors qu'ils veulent juste sauver des vies.

Alors... Lisons. Regardons des films, des séries que nous aimons, ou dont nous nous sommes dit "il faut que je regarde ça un jour", écoutez des podcast (il y'en a des milliers, vous trouverez votre bonheur), cuisinez, rangez chez vous, décorez, profitez de vos animaux, appelez les gens que vous aimez, et respirez, tout va bien se passer, ou en tout cas, si vous vous appliquez à faire tout ceci plutôt que de fréquenter d'autres personnes, tout ira mieux que si certains continuent à se comporter bêtement.

Bref ceci est ma mince contribution : un chapitre complémentaire. Je vais avoir le temps d'écrire, alors je vais tenter de vous proposer de quoi lire et vous occuper dans les prochains jours, et donc avancer Master of none.

Des bisous.

45— Dimanche 9 Janvier.

Harry referme précipitamment la fenêtre de son salon. Déjà, ses bras et le devant de son t-shirt sont trempés par la pluie diluvienne. Il frissonne le froid traverse son corps par vagues sans pitié. Il regrette de n'avoir enfilé qu'un t-shirt en sortant du lit, et la seule idée de la couette encore chaude lui donne une envie à laquelle il est difficile de résister : retourner se coucher.

Ce n'est pourtant pas la chaleur de sa couette qui l'attire dans son lit.

Emmitouflé sous la couette, il ne dépasse du corps de Malfoy que ses cheveux blonds, que Harry peine à distinguer du blanc des draps. Il est arrivé, la veille, en expliquant avoir confié Scorpius à sa baby-sitter en échange d'une fortune et d'une commande de pizzas. La suite a été une série de baisers, soupires, étreintes passionnées, brutales, lentes, paresseuses ou vivifiantes, ponctuées d'invitations, d'ordres et de supplications entrecoupées uniquement par le son de leurs soupirs, gémissements et supplications silencieuses. Leurs premières phrases dignes de ce nom n'ont été prononcées que bien plus tard, après que leurs corps aient été calmés de leurs ardeurs.

Maintenant, au creux de ce matin d'hiver, dans un cocon de chaleur que le froid et la pluie à l'extérieur ne font que rendre plus chaleureux et réconfortant, la présence de Malfoy dans l'appartement de Harry a quelque chose de naturel, de normal. Cette façon de venir, sans prévenir, de lui sauter dessus comme s'il buvait pour la première fois depuis des jours de sécheresse à travers le désert, et le soulagement, inattendu, que Harry a ressenti en refermant la porte d'un coup de pied derrière Malfoy.

Le lit est encore chaud là où Harry était, quelques minutes plus tôt, avant que les volets ne claquent à cause du vent et qu'il n'ait d'autre choix que d'aller les refermer. Malfoy n'a pas bougé d'un pouce. Enveloppé dans la couette, il dort à poings fermés, et son souffle, calme et serein, est aussi puissant pour Harry qu'une berceuse. Le regarder dormir et l'entendre respirer avant tant de sérénité l'amènent à sombrer de nouveau dans le sommeil, contre lequel il lutte, quelques instants, avant de se laisser emporter. Il n'a aucune bonne raison de résister.

Son sommeil, lourd, chaud et étouffant, n'a finalement rien ni de reposant, ni de réparateur. Il a le sentiment de flotter dans un désert d'air vicié, qui l'emmène dans des confins de son imagination dont il se serait bien passé. Son corps s'agite alors que son inconscient le balade dans une pseudo réalité tout à la fois onirique et cauchemardesque. Autour de lui, palpables et curieusement menaçants, les conseils de ses proches font écho au regard mi-inquiet mi-curieux de Dumbledore, aux conseils qui ressemblent à des menaces de Lucius Malfoy et au regard insondable de Malfoy fils.

La sensation est étrange tout cela n'a rien de réel, Harry en est certain, mais il est prisonnier d'un sommeil dont il ne peut se sortir. Jusqu'au moment où des mains agrippent ses épaules et le secouent, le sortant avec brutalité d'une mélasse dont il était incapable de se défaire.

Lorsqu'il ouvre les yeux, il se noie immédiatement dans le regard gris de Malfoy. Ses cheveux blonds ébouriffés, il fronce les sourcils. Harry perçoit un soupçon de quelque chose qu'il identifie comme de l'inquiétude, mais son expression change imperceptiblement et ne laisse plus place qu'à une forme d'agacement mâtiné d'amusement.

— On n'a pas passé l'âge des cauchemars, Potter ?

Ce faisant, Malfoy pose le dos de sa main contre la joue de Harry, avec une douceur qui dément ce que disent ses yeux. Ce n'est pas quelqu'un de tendre, pas dans le sens classique et basique du terme. Son comportement n'est pas un livre ouvert, il faut le déchiffrer, le comprendre, le découvrir, petit à petit. Harry soupire, et ferme les yeux en se fondant contre le corps chaud du blond. Les bras, doux et rassurants, se referment sur lui.

— À quelle heure dois-tu rentrer retrouver ton fils ? demande Harry, dont la voix est étouffée par le torse de Malfoy contre ses lèvres.

— Avant d'être ruiné par les tarifs du weekend de sa baby-sitter, je suppose… marmonne Malfoy, dont les mains caressent le dos de l'enseignant.

Il se moque des tarifs, car une armée de baby sitter ne suffirait pas à le ruiner. Chaque instant qu'il passe ici avec Potter le prépare à être plus efficace lorsqu'il s'agira de trouver une solution. Les lèvres de Potter, sa peau, son odeur, ses mains sur son corps, son souffle contre son cou, ses cheveux qui chatouille son bas-ventre alors que ses lèvres sont occupées à l'explorer de la plus intime des manières, Draco enregistre le moindre détail et recharge ses batteries plus tard, il lui faudra être prêt à faire front commun face à un ennemi contre lequel il s'est préparé des années durant à se battre.

Sa famille.

Plus tard, lorsque Draco retrouve son appartement, le son des dessins animés l'accueille. Beaucoup trop fort à son goût, à en juger le vacarme que cela fait. Dans le salon, Scorpius et Alicia sont si concentrés dans leur film qu'ils ne remarquent pas sa présence enroulés dans des plaids épais qu'ils ont dénichés quelque part dans l'appartement, ils piochent à tour de rôle dans un énorme saladier rempli de pop-corn. Draco n'avait aucune idée d'en posséder chez lui, réalise-t-il en s'asseyant à moitié sur l'accoudoir du canapé.

Alicia le remarque en premier, et sursaute, surprise d'être ainsi surprise par son employeur. Scorpius, lui, tourne lentement la tête vers son père. Le regard qu'il pose sur lui ressemble tellement à celui d'Astoria que pendant un instant, Draco s'attend à la voir surgir de la cuisine, souriante et bienveillante. Elle lui manque, cruellement, profondément. Son amitié, son rire, l'efficacité de ses conseils, ses points de vue toujours acérés, sans compromis. L'avocat contient du mieux qu'il le peut le frisson qui le secoue de part en part, troublé qu'à une nuit de passion passée en compagnie de Potter succède le manque de sa défunte ex-épouse.

Etrangement, pourtant, il réalise que les deux ne sont pas incompatibles. Ce qu'il vit avec Potter, quoi que ce soit, est précisément ce qu'Astoria aurait voulu qu'il puisse connaître. Dans le secret de leur prétendu couple, certes…

— Bonjour papa, dit Scorpius en lui tendant le saladier de pop-corn. On a mis de la cannelle dedans, c'est très bon.

Draco grimace, mais fait l'effort de goûter un pop-corn. C'est aussi affreux qu'il se l'est imaginé.

— La vie est faite d'aventures, commente-t-il, ce qui ne manque pas d'amuser Alicia. Veux-tu que je te ramène ? demande-t-il à la jeune femme.

— Je peux encore rester un peu, si besoin.

— J'ai quelques dossiers à terminer dans mon bureau, je te ramène avant 20h.

La jeune femme acquiesce, et Draco rejoint son bureau. Les mails sont arrivés par dizaines depuis vendredi soir, et sont traités avec efficacité. Un seul attire vraiment son attention, cependant, et fait l'objet d'un appel immédiat à son expéditeur.

Blaise ne répond pas à la première sonnerie, ni même au premier appel. Draco repose son téléphone sur le bureau, agacé par la légèreté de son ami.

Il inspire profondément, et remarque le tremblement de ses mains. Draco est de ces individus qui, habituellement, gardent leur sang-froid. Habituellement, et en public, car parmi les plus proches de ses intimes, à savoir Blaise et Pansy, il est de notoriété publique que Draco est bien moins solide qu'il n'y parait au premier abord.

Du plat de la main, il écarte les dossiers, stylos et livres de droit qui envahissent l'espace. Certains tombent au sol, et même si cela lui arrache une grimace, il les laisse là, éparpillés et froissés. Au lieu de quoi il prend un feutre noir, un bloc de feuilles blanches, et liste les événements qui l'ont mené là où il est aujourd'hui.

Le mot dans le carnet de Scorpius.

Les échanges venimeux avec Potter, qu'il a d'abord pris pour un emmerdeur de première, avant de comprendre, au hasard de trop nombreux verres de whisky, qu'il est en réalité quelqu'un de bien. Envahissant, à certains égards, peut-être, trop désireux de toujours bien faire, un chevalier en armure prêt à défendre la veuve et l'innocent, y compris lorsque la veuve est un veuf et que l'innocent est un gosse largué par un deuil qu'il n'était pas prêt à vivre. Peu importe.

L'alcool, donc. A l'école, puis chez lui, chez Potter, dans un bar, dans le plus grand des secrets, et les regards entendus, assumés ou non, l'emballement de son cœur lorsqu'il réalise que le climax de sa journée arrive au moment où Potter pose son regard sur lui, même pendant un quart de seconde, et esquisse, du coin de ses lèvres pleines et jamais avares de sourires, une moue qu'il ne destine qu'à lui.

Puis la classe de neige, après des semaines de conflits ouverts avec ses propres parents, la première décision qu'il a prise en tant que père, ces jours pendant lesquels il a renoncé à suivre ses affaires en cours, et où, malgré le froid, la neige, les enfants trop bruyants et le confort tout relatif des installations, il s'est senti plus vivant qu'il aurait cru capable de l'être. La légèreté de l'être, des sentiments, de son cœur enterré depuis longtemps sous des tonnes de regrets, de colère, d'aigreur, d'efforts à être le parfait Malfoy, aux dépends de sa famille, de son enfant, de sa vie toute entière, juste parce qu'il a trouvé les yeux les plus verts du monde dans lesquels il meurt d'envie de se noyer.

Draco repose le feutre, et l'observe rouler sur le bureau. Ses pensées s'échappent, lui échappent, comme chaque fois qu'il est question de Potter. Il a besoin d'être froid, sérieux, efficace. Tranchant, vif, sans émotion particulière, pour être capable de faire face à ce qui lui arrive.

Sauf que ça n'est pas vraiment à lui que cela arrive. Ce n'est pas lui qui risque de perdre son job, ce n'est pas lui qui risque d'être blacklisté des meilleurs établissements de la ville — car de toute évidence, lorsque le meilleur des établissements ne veut plus de vous, les autres vous tournent le dos. Cela a quelque chose de logique, c'est aussi comme cela que fonctionnent les avocats. C'est probablement le seul point commun entre leurs métiers.

La chance, ou son nom, ou son rôle dans la société font que ce n'est pas à lui directement que cela arrive. Il ne risque pas son métier, peut-être un peu de sa réputation, mais ce ne sera jamais plus qu'une égratignure qu'un peu de temps permettra de soigner.

Potter, lui, risque bien plus que lui.

C'est pour lui qu'il se doit d'avoir les idées les plus claires possible.

Il l'a vu à l'œuvre, avec ses élèves. Sa patience, sa bienveillance, d'abord avec Scorpius, puis avec le reste de sa classe, pendant le séjour français. Il a vu ses efforts quotidiens, pour leur transmettre ses connaissances, les sensibiliser aux valeurs qu'il estime justes, leur donner la possibilité d'être les plus indépendants possible dans leurs actions et leurs raisonnements, leur donner le choix. Et Draco, en contrepartie, a vu la joie de ces gamins chaque fois que Potter manifestait sa satisfaction, chaque fois qu'il les félicitait ou leur accordait un peu de son attention.

Lui, chaque jour, défend les pires individus de cette société. Les menteurs, les voleurs, les manipulateurs, les fausses victimes conscientes de ce qu'un procès à leur avantage peut leur amener et celles que l'on manipule pour véhiculer un message bien plus large et grand qu'elles-mêmes. Les escrocs, les malhonnêtes et tous les autres : les divorces salissants, les héritages qui déchirent les familles, les querelles de voisinage pour les ultra-riches et les tromperies couronnées de détectives payés rubis sur l'ongle pour ramener la moindre preuve de baises extra-conjugales. Draco les défend tous, puis laisse Pansy compter les billets à sa place car il n'en a pas le temps.

Tous attendent un avocat capable de marcher sur un fil, de ne pas perdre l'équilibre entre légal et illégal. Ils se moquent de faire bien, ils veulent juste gagner, et c'est ce que Draco leur permet de gagner. C'est un pirate du droit : il ne négocie pas, il kidnappe la partie adverse et ne la relâche que lorsque ses conditions sont satisfaites. Puis, il se fait payer, et tourne définitivement le dos à ses clients abasourdis d'abord d'avoir gagné puis de constater que leur avocat n'y prend aucun plaisir.

Si ces procès bidons mais souvent ultramédiatisés n'écorchent pas sa réputation, quel est le risque que Potter fasse plus de mal ?

À part, peut-être, le fait qu'il meurt d'envie de le serrer dans ses bras et de lui faire l'amour la nuit durant, que risque-t-il ?