Bonsoir,

Merci pour les reviews. Voici le nouveau chapitre, j'espère qu'il vous plaira :)

Je vous souhaite à tous une très bonne lecture !


Chapitre 45

Le sol était de pierre, une clairière de roche où rien ne poussait, enchâssée entre de hautes parois d'un gris terne. C'était à peine si la lumière de l'aube naissante pouvait atteindre le groupe commandé par Harold. Un aspect de clair-obscur leur permettant tout juste de voir l'entrée du défilé se trouvant quelques mètres devant eux. Un lieu fait désolation. On pourrait les croire aux portes d'un autre monde pourtant il n'en était rien. Si vous vous retourniez, la pierre laisserait place après une bonne centaine de mètres à une forêt, d'abord clairsemée, puis de plus en plus touffu et dense avant de vous amener encore plus loin à une plage dont on pouvait entendre par moment, lorsque le vent le portait jusqu'à vous, le ressac des vagues.

L'île de Dagur avait cette particularité d'assembler à la manière d'un puzzle les pièces d'un environnement divers au sein d'une même terre. D'un côté de vastes plaines verdoyantes où leur armée prendrait pied après s'être emparée du port et de l'autre une frêle montagne à la base de laquelle ils se trouvaient.

Il ne leur restait plus beaucoup de temps, comme prévu ils s'étaient séparés de la Garde Noire et il leur revenait désormais d'accomplir leur mission.

En espérant que tout se passera bien…

Eldrid cessa d'observer les alentours et se retourna vers Australe qu'elle n'avait pas arrêté de caresser depuis leur arrivée.

— Tu te souviens de ce que je t'ai dit ? Cette fois vous n'allez pas pouvoir nous accompagner, mais ça ne veut pas dire que tu n'auras rien à faire. J'aimerais que tu veilles sur les autres en attendant notre retour.

Australe la poussa d'un petit coup de tête en réponse, lui faisant comprendre d'un regard qu'elle n'avait pas à s'en faire. Réconfortée par son dragon, Eldrid se rapprocha encore un peu plus de lui et posa son front contre son museau tout en murmurant :

— Merci…

Le Stormcutter la laissa faire, puis gentiment il la repoussa. Elle pouvait s'élancer sans crainte vers sa mission, il attendrait ici avec les autres.

— Promis, on va se dépêcher, puis on ira retrouver Thorkell, déclara une dernière fois Eldrid en regardant son dragon dans les yeux.

Elle se détourna ensuite et regarda où en étaient ses amis.

Eskil et Svike ; Élia et Kara ; Alrik et Sidney ; Astrid et Tempête ; Harold et Krokmou.

Tous parlaient à leur dragon, tous leur prodiguaient une dernière caresse ou une tape amicale comme s'ils doutaient de revenir. C'était une chose à laquelle aucun ne voulait penser, surtout pas au moment de se jeter dans la gueule de l'ennemi, mais au fond de leur cœur ils avaient tous cette peur. Au cours des derniers mois, ils avaient vu nombre de braves guerriers perdre la vie sans avoir l'occasion de faire leur adieu. Penser ainsi était assez morbide, pourtant cela permit à leur cœur d'éprouver une certaine sérénité et à entendre les mots prononcés par chacun d'entre eux on comprenait qu'aucun n'était défaitiste. Dans leurs paroles on pouvait sentir l'espoir de la victoire et les promesses de réussite. Ils avaient tous l'intention de revenir.

En voyant les sourires sur les visages de ses amis et leur croyance dans leur réussite, Eldrid songea à Thorkell, à quel point elle aurait voulu l'avoir à ses côtés. Sans lui, elle sentait comme un vide. Même lorsqu'ils cachaient encore leur relation, dans ce genre de situation il avait toujours eu un mot, un geste, un sourire pour venir chasser ses craintes et la réconforter. Aujourd'hui elle devrait s'en passer et c'était plus douloureux que ce qu'elle aurait cru.

— Ne t'inquiète pas, tout se passera bien.

Astrid s'était rapprochée d'elle, elle lui souriait et même si ses mots étaient des plus simples, elle sentit ses épaules se dégager d'un poids. Toutes les deux s'avancèrent et rejoignirent le reste de leur groupe qui s'était rassemblé devant Harold. Vêtu de leur armure de nuit, leur casque en main, seule Astrid déteignait avec son haut bordeaux et sa toute nouvelle hache en main. Ils s'attendaient à un discours de leur chef et ami, mais rapidement Harold rejeta cela de côté.

— Je ne ferais pas de discours, ce genre de chose n'est pas nécessaire. Nous nous connaissons tous, nous nous sommes toujours soutenu peu importe la situation et aujourd'hui rien n'y dérogera. Ensemble rien ne nous résistera, alors allons-y, le temps nous est compté !

Sur ces quelques mots, Harold prit la tête de leur groupe et ils se dirigèrent à travers la pénombre vers l'entrée du défilé. L'entrée était très étroite, à peine assez grande pour laisser passer un homme. Ils regardèrent une dernière fois leur dragon, puis avec une fébrilité due à l'excitation ils s'empressèrent d'en passer le seuil. Eldrid passa dans les derniers, et à peine avait-elle commencé à avancer sur l'étroit chemin cerné par des parois rocheuses se touchant presque que la pénombre se fit encore plus oppressante. La lumière n'atteignait quasiment plus le sol, mais heureusement après un temps d'adaptation elle fut capable de discerner le chemin à emprunter. Elle commença à avancer, calquant son allure sur les pas rapides de ses compagnons. S'ils voulaient rattraper leur retard, il allait leur falloir se dépêcher.

Happé par le rythme rapide de leur avancée, leur esprit ne se laissa pas emporter par leur imagination et les premières centaines de mètres se firent sans même qu'ils songent à quel point le chemin qu'ils empruntaient était morbide. Un sol terne et inégal où il fallait faire attention à chaque pas au risque de se prendre le pied dans un trou ou sur un bout de roche glissant, des parois de basalte sans vies et étouffantes.

— Au moins on est sûr que l'ennemi ne s'attendra pas à nous voir arriver, fit Alrik dans le dos d'Eldrid. Maintenant je comprends pourquoi il fallait venir avec un petit groupe.

Au moment où il prononçait ces mots d'une voix mesurée pour éviter de créer un écho qui pourrait venir leur porter préjudice, le chemin s'élargit légèrement. Il se rapprocha d'Eldrid, Astrid sembla vouloir prendre place aux côtés d'Harold, mais Élia la devança et elle se laissa rattraper par Alrik et Eldrid qui fermaient la marche. Eskil se retrouva entre leurs deux groupes, seul, mais il ne sembla pas s'en soucier le moins du monde et tout le monde continua d'avancer rapidement.

En voyant Harold et Élia discuter ensemble, Eldrid espéra de tout cœur qu'Harold ne commettrait pas d'imprudence. S'il choisissait de mettre les choses au clair avec elle maintenant, ce serait certainement la pire des choses. Élia s'était toujours montrée très professionnelle, mais un coup comme celui-ci avec sa peur viscérale d'être abandonné serait bien trop dur à encaisser pour elle. Astrid pour sa part n'avait pas prononcé un seul mot, mais elle semblait à la fois excitée et anxieuse. Elle était assez intelligente pour comprendre les dangers de la situation sans toutefois pouvoir faire taire son cœur si longtemps privé de ce qu'elle voulait tant.

Ils continuèrent d'avancer dans ce paysage toujours aussi désolé tout en leur jetant de fréquents coups d'œil. L'atmosphère devenant de plus en plus pesante, Eldrid décida de lancer la conversation sans trop savoir vers quoi se diriger. Ils parlèrent de tout et de rien pendant un moment avant d'en venir à la récente escapade des deux compagnons d'armes.

— On n'a pas reçu beaucoup de rapport, en fait, quasiment aucun, de vos actions. Les choses se sont bien passées ? Vous avez réussi à libérer beaucoup d'îles ?

En entendant le mot « libérer » sortir de la bouche d'Eldrid, Astrid ne put s'empêcher de faire une grimace tandis qu'Alrik haussait simplement les épaules. Si Eldrid avait su la brutalité dont ils avaient fait preuve dans leurs attaques, elle aurait certainement révisé le choix de ses mots.

— On a réussi à reprendre plusieurs positions, mais aucune de grande importance. On a combattu et on a gagné, il n'y a pas grand-chose d'autre à dire. Ça ne nous a pas apporté un grand avantage, répondit simplement Alrik.

— Ah… fit Eldrid en soupirant. Ce n'est pas très étonnant.

— Que veux-tu dire ? demanda Astrid.

— Toutes les unités qui se sont battues pour des avant-postes on fait le même style de rapport.

Un moment passa dans le silence et saisi d'une soudaine inspiration, Eldrid se reprit. Ils avaient obtenu une information des plus intéressantes lors de l'analyse des documents récupérés sur Ospig et pour laquelle Eldrid était toujours à la recherche d'informations.

— On a récemment récupéré des informations sur un groupe qui terroriserait les hommes de Drago, est-ce que vous en avez entendu parler ? Les avoir de notre côté pourrait être une bonne chose…

— Comment s'appelle ce groupe ? demanda Astrid.

— Les Dragons de Sang.

Astrid et Alrik se regardèrent avec un sourire des plus énigmatique, le cœur empli pour moitié de fierté et d'effroi. Fierté d'avoir réussi à se doter d'une réputation capable de se répandre dans le monde, effroi d'avoir été capable de créer chez un être humain une telle terreur. Étaient-ils héros ou monstres ? Chaque camp aurait son point de vue.

— Alors vous les connaissez, vous pensez qu'ils accepteront de nous aider ? demanda Eldrid, se méprenant sur leurs regards.

Alrik rigola légèrement et répondit avec un sourire :

— Ne t'en fais pas, tu les verras bien assez tôt sur le champ de bataille.

— Vous vous êtes déjà arrangé avec eux ? Mais il faudrait peut-être mieux qu'ils rencontrent quand même Harold avant, leurs méthodes brutales risquent de ne pas trop lui plaire. D'après les rapports ils ne laissent jamais de survivants, vous savez si c'est vrai ?

Astrid et Alrik firent une grimace avec une étonnante synchronicité. Ils ne savaient pas trop comment répondre à une telle question et ils n'en eurent pas le temps. De l'avant s'éleva une exclamation un peu trop forte et tout le monde se stoppa. C'était Élia. Elle avait porté sa main à sa bouche pour la couvrir et comme tout le monde elle regardait anxieusement autour d'elle. Ils restèrent ainsi pendant presque une minute craignant que son éclat ne se soit entendu jusque chez leur ennemi. À leur grand soulagement rien ne se produisit, ils étaient proches de leur destination, mais pas encore assez pour être entendu.

Ce qu'il s'était passé entre Harold et Élia personne n'en savait rien et aucune explication ne fut donnée. Ils reprirent leur marche, ces deux-là continuant leur conversation sur un ton bien plus mesuré. Eldrid les observa pendant un moment sans pouvoir n'en rien déduire. Si elle avait d'abord pensé qu'Harold venait de mettre les choses au point avec Élia, elle en doutait désormais. Élia aurait certainement réagi bien plus violemment et Harold était assez intelligent pour ne pas prendre un tel risque, en tout cas Eldrid l'espérait.

Ils continuèrent d'avancer et progressivement tous se firent plus silencieux en sentant la fin de leur parcours approcher. Un silence d'autant plus pesant qu'à chaque pas supplémentaire une brume de plus en plus opaque prenait forme. Rien d'étonnant en cette saison et cette heure matinale, mais cela risquait tout à la fois d'arranger leur mission et de la compliquer.

À moins que ce soit localisé et seulement dû à la configuration des lieux. J'espère que ça ne va pas poser de problèmes à Thorkell…

Eldrid vit peu à peu ses amis se fondre dans le brouillard, d'êtres de chair et de sang ils devinrent une forme parmi d'autres, aux contours vaporeux. Un voile blanchâtre donnant à tous ceux qui s'y enfonçaient l'allure d'un spectre. Si vous ne restiez pas les uns à côté des autres il devenait difficile de dire qui était qui. Instinctivement ils se regroupèrent en une colonne compacte tout en continuant d'avancer dans le défilé.

Le bruit de leur pas laissa bientôt place aux sons du métal frappé par quelque forgeron et aux rires gras des hommes. Une fissure tout juste capable de laisser passer un seul homme de front se présenta devant eux. Ils pouvaient deviner à travers la brume la forme de soldats solitaires ou de petits groupes se mouvant, apparaissant et disparaissant, certainement pour se rendre à leurs postes ou se diriger vers leur premier repas de la journée. Ils étaient peu nombreux, mais déjà bien trop aux yeux du petit groupe. Ils allaient devoir accélérer un peu le rythme s'ils ne voulaient pas voir toute la forteresse réveillée avant la fin de leur mission.

Harold regarda Eldrid dans les yeux et sans même parler ils se comprirent. Elle savait ce qu'il attendait d'elle, il y avait dans son regard de la détermination et de l'inquiétude, mais aussi une confiance sans bornes dans les capacités de la jeune femme. Elle était réputée être la plus douée d'entre eux pour se fondre dans la masse et s'infiltrer dans les endroits les plus inexpugnables, aujourd'hui elle ouvrirait la marche. Elle lui fit un signe de tête et elle s'avança sans une once d'hésitation vers la fissure.

Arrivée à l'entrée du passage, elle s'arrêta, elle enfila son casque qu'elle avait jusque là tenu en main, se saisit de sa dague et se mit à avancer sans un bruit. Le passage était étroit et long d'environ cinq ou six mètres, rien d'exceptionnel en soi, mais si un homme venait à vous voir de l'autre côté il faudrait avoir des réflexes dignes des Dieux. Eldrid espérait que cela n'arriverait pas, mais au cas où elle était prête à jeter sa dague. Tenant fermement le manche de son arme, elle avança pas à pas et dès qu'elle sortit du passage elle ne fit plus un geste pour éviter d'être repérée, telle une statue. Seuls ses yeux bougeaient à la recherche des premières informations dont elle aurait besoin.

Le brouillard rendait les choses difficiles, faisant des rues des couloirs laiteux et des bâtisses des illusions lointaines qu'un rien pourrait faire disparaître tel un songe de fumée. Seule se distinguait au-dessus de ces ombres une masse bien plus sombre. La citadelle veillait. On ne pouvait en discerner les détails, seulement un corps massif et oppressant dont détourner les yeux semblait contre-nature, de peur qu'un monstre informe n'en sorte sans que vous puissiez vous y préparer. Eldrid ne faisait pas exception, elle avait commencé à la fixer avec une telle concentration qu'elle en avait presque oublié tout le reste, à un moment elle crut même voir voleter autour une ombre, mais d'une brièveté à vous faire douter de l'avoir réellement vu.

— Par Hel, t'es qui toi ? Tu ressembles pas à l'un de ces hommes d'Utgard…

À ses propres mots, le soldat qui venait de parler, spectre sorti de la brume sans même qu'Eldrid ne le remarque, se tut brusquement avant de prendre une brusque inspiration. Il venait de comprendre.

La dague d'Eldrid vola, la main du soldat plongea vers son épée et sa bouche s'étira. Restait à savoir qui serait le plus rapide, de la dague ou de la voix d'un condamné, car cela aussi il venait de le comprendre. Qu'il réussisse ou échoue, il était perdu.