45 | Le prix de la victoire

o Mardi 26 mars, Londres,
Département d'Application des Lois Magiques

Le mardi nous semble calme. On pourchasse les derniers trous dans nos dossiers. Je fais beaucoup écrire Mark qui prend ça comme une reconnaissance. Je ne l'invente pas. Je l'entends en dire autant le midi à Olivia qui lui demande à quelle heure, il va terminer.

"Liv, c'est la première fois qu'elle me laisse écrire des bouts entiers tout seul, sans prendre une heure à chaque fois pour préparer le terrain. Je sais qu'elle va relire, que c'est un travail d'équipe, mais j'ai pas envie qu'en lisant, elle se dise qu'elle avait tort de me faire confiance !"

Je m'esquive avant qu'ils réalisent que j'ai pu entendre.

Sans surprise, tous les autres ont fini leur boulot quand Mark m'apporte sa dernière contribution. Je viens de dire à Shannen de partir parce qu'elle doit aller chercher son petit garçon en plaisantant que former un Aspirant était la meilleure façon de faire des heures supplémentaires sans être payé. Comme je ne suis plus à un quart d'heure près, je prends le temps de regarder ce qu'il a écrit et on corrige ensemble certaines formulations. Mais je peux lui dire avec sincérité que ça me paraît très correct, qu'on fera un dernier check demain avant de le déposer pour validation auprès des deux services juridiques, qu'il peut partir. Je m'attends qu'il s'enfuie tout content raconter ça à son amoureuse mais Mark reste planté là comme quelqu'un qui a un truc à demander.

"Je... j'ai juste une question qui n'a rien à voir avec le dossier", il souffle après avoir vérifié que personne n'arrivait par la porte dans son dos. Sincèrement curieuse de ce qu'il a à dire, je me contente de le regarder et il continue. "Je me demandais... Tu as dit, ceux qui veulent peuvent venir s'entraîner avec Mark... et... Olivia..."

"Elle aimerait ?", je complète quand il semble chercher bien longtemps une formulation qui lui plaise - ou qu'il imagine me plaire.

"Je ne sais pas... c'est plus moi... qui me dis que j'aimerais être certain que... - ça va te sembler présomptueux", il décide brusquement, presque il s'enfuit.

"Tu voudrais être sûr qu'elle sait se défendre ?", je vérifie. "Mais tu l'as vue en intervention à Dublin ou quand on a arrêté Graves..."

"Dublin, c'est typiquement le genre d'opération où les policiers sont super à l'aise. C'est ce qu'ils font tout le temps. Pas de magies compliquées - pas mal de surveillance, d'intervention physique, des dangers clairement identifiés", il analyse - et c'est intéressant de voir ce qu'il a intégré, je décide en gardant un silence méthodologique. "Mais... tu as parlé de la lutherie... et c'est un bon exemple des limites... pas qu'ils ne soient pas en mesure de se défendre, mais ils ne sont pas aussi endurants que nous - je sais que je ne suis pas aussi endurant que toi", il précise avec une accélération de mots. Il inspire pour terminer plus calmement : "Ils sont plus vite déstabilisés dès que les sorts deviennent... créatifs... et ne parlons pas d'elfes polis par devant et offensifs par derrière !"

"N'importe qui de pas attentif...", je commence à répéter.

"Oui, Chef", il admet - avec les formes, je note, alors que nous sommes seuls tous les deux. Il le veut vraiment cet entraînement avec elle et il a intégré certains codes, note mon esprit toujours prompt à préparer mon prochain rapport. "Mais pas seulement. Je crois sincèrement que l'entraînement réduit les risques... Merlin, tu m'auras fait rentrer ça dans le crâne en moins d'un mois, Iris !" Je souris en guise de ponctuation, et il hésite à peine avant de continuer : "Et puis.. j'ai pas envie de flipper comme je vois l'Auror Wintringham flipper. Tout à l'heure quand le Major Groves a dit qu'il se réservait de faire appel aux policiers de cette équipe commune si besoin maintenant qu'on avait notre dossier ou presque, tu aurais vu sa tête... Même Colleen... elle a dit : "Faudra bien occuper l'Auror Wintringham, Major. Sinon il va me suivre partout - des fois qu'il y ait un elfe embusqué !"..."

"J'ai raté ça", je constate en grimaçant. Je ne suis pas surprise. Heathcote est un nerveux - ou un Gryffondor. Il a beaucoup de mal à surmonter ses pulsions, et c'est sans doute la raison pour laquelle son Rang Trois met tant de temps à arriver. "J'entends, Mark, j'entends mais... je ne me vois pas insister pour qu'elle participe. Il faut que ça vienne d'elle et, si je peux me permettre ce conseil, ce ne serait pas une très bonne idée que tu le lui imposes ou que tu insistes trop. Tu peux lui proposer mais..."

"C'est tout le problème, chef", il abonde immédiatement. "C'est présomptueux envers elle, je le sens bien ! Il faudrait que ça soit... moins... personnel... justement..."

Je vais répéter que je ne vais pas me poser en donneuse de leçons aux policiers - à moins qu'ils ne me le demandent, quand une espèce d'idée assez imprécise se forme dans mon esprit. Il y a Olivia et Mark, mais il y a aussi Heathcote et Colleen - que je connais tous les deux depuis mes onze ans et que je serais triste de voir se disputer ou s'inquiéter l'un pour l'autre. Ce n'est pas comme si je n'étais pas en position de comprendre assez intimement ce que c'est d'avoir eu peur pour la personne qu'on aime et de savoir aussi ce qui reconstruit la confiance, l'acceptation de la prise de risque.

"Mais tu as une idée !", espère Mark avec un entrain qui ne ment pas - et une lecture assez impressionnante de mes silences.

"Peut-être", je reconnais avec un demi-sourire. "Je vais y réfléchir", je promets avant qu'il insiste, et il a la sagesse de partir pour de vrai cette fois.

oo Mercredi, Londres, Département d'application des lois magiques, différents services.

Je rumine mon plan toute la soirée planquée derrière un roman dont je tourne les pages sans retenir l'intrigue. Sam ne remarque rien, tellement il est dans la préparation de l'audition-clé de Quân NGuyet. Si le jeune homme finit par admettre publiquement qu'il a mis le feu à l'élevage des dragons sur ordres et grâce au matériel moldu fourni par Layton Graves, un pas colossal aura été fait pour l'accusation.

"Quoi que l'avocat fasse ensuite pour discréditer son témoignage, le soupçon sera là", répète Sam, et je ne peux que lui donner raison.

Au matin, je passe très rapidement faire mon rapport à Ron en lui promettant que le dossier est quasiment bouclé. Sans surprise, il me dit qu'il veut le voir avant Dawn Paulsen. C'est bien ce à quoi je m'étais attendue - ce n'est pas un dossier secondaire pour plein de raisons différentes : la nouvelle collaboration Brigade-Division, la nature des trafics, le profil des accusés. Je rejoins ensuite la Brigade où, comme annoncé par Mark, il ne reste plus que Shannen Sherburne et George Alderton avec nous comme policiers - les autres ont été redéployés.

Peut-être est-ce encore l'influence de Mark sur mon jugement, mais Heathcote me semble étonnamment nerveux pendant nos premiers échanges. Quand il se concentre sur la relecture finale du dossier néanmoins, ce qu'il me pointe est toujours très pertinent. Pas que ça m'étonne. Juste, ça m'interroge une fois de plus sur le fait qu'il n'arrive pas à faire reconnaître pleinement ses compétences à notre hiérarchie.

Il n'est pas onze heures du matin quand on peut légitimement se dire qu'on a fait notre boulot. C'est la première fois que je dois le dire pour toute une équipe et je sens combien ça m'intimide. Les autres attendent avec patience et fatalisme que j'aie dépassé cette nervosité. Shannen va porter une copie du dossier à Matty Groves. J'annonce que j'irai seule soumettre la seconde copie à Ron - Heathcote met logiquement ça sur mon désir de ne pas me faire engueuler devant témoins, ce qui choque Mark qui commence par défendre tout à trac et le dossier et ma direction.

"Hé, elle avait compris que je rigolais", l'arrête Wintringham en soupirant et en me montrant du doigt.

"Prenez un café ou une tisane, les gars, je reviens", je les laisse en riant malgré moi.

Quand je frappe à la porte de Ron, j'ai de fait moins d'inquiétudes pour mon dossier que plusieurs stratagèmes en tête pour renouveler le positionnement de différents Aurors et policières. La solution la plus simple est évidemment que mon lieutenant approuve mon initiative. Ça ne me paraît pas totalement impossible. Ne me dites pas que je suis ambitieuse voire arrogante dans mon ambition. Beaucoup de ceux qui disent ça n'osent pas grand chose. Ça me paraît moins du respect des autres que beaucoup de flemme !

Je prends néanmoins le temps de présenter mon dossier, ses accusations différenciées, ses abondantes preuves matérielles et ses aveux partiels. J'explique également que Shannen fait la même chose avec Groves.

"On défriche, Iris", commente pensivement Ronald. "Faut être patients avec nous." Comme je ne pense pas avoir l'air agacée d'un quelconque délai, j'en déduis qu'il parle pour lui-même. "Je vais le relire une fois et l'apporter à Dawn", il continue.

"On a une autre affaire, Lieutenant ?", je m'enquiers.

"Pas encore. Faut que je passe voir Matty aussi", il soupire plein de pitié pour lui-même. "Profites-en pour entraîner le petit", il rajoute un peu comme je l'espérais dans mes stratégies les plus optimistes.

"Évidemment", je réponds avec un demi-sourire entendu. "Mais qu'est-ce que je fais de Wintringham ?"

"Ah, oui.. Inclus-le dans le programme ?", il propose après s'être massé le cou. Comme je l'avais pensé probable, il répugne à refiler trop vite Heathcote à une autre équipe par peur de se retrouver sans main-d'oeuvre si quoi que ce soit de substantiel arrivait. "C'est temporaire et vous avez bien bossé. T'inquiète, s'il y a une urgence, je penserai à vous, mais ce n'est pas grave si vous vous occupez du petit."

"Nous deux sur le dos de Mark, Lieutenant ? Je trouve ça un peu exagéré."

"T'as qu'à compter les points", il propose avec sa décomplexion naturelle. "C'est un des avantages d'être la plus gradée, tu peux te contenter de regarder et de filer des ordres - faut que t'apprennes aussi à voir les avantages, Iris."

Je lui fais l'amitié de sourire et d'avoir l'air de considérer son argument. Dans le fond, d'ailleurs, c'est un argument qu'il va sans doute falloir que je pèse - je prends sans doute pas assez de recul sur les actions de mon équipe et, quelque part, c'est ce que raconte l'attaque de Colleen et Bellchant. Reste que je poursuis pour l'heure des objectifs intermédiaires.

"Ok, ça peut se faire. Après, je me disais... quitte à inclure Heathcote... est-ce que je ne tenterais pas de lui faire rationaliser son inquiétude pour Colleen ?", je propose le coeur un peu battant. Je suis sortie du bois. Par un long chemin certes, mais c'est maintenant que je suis en pleine lumière.

"Ah", comprend Ron sans besoin de sous-titres. Intéressant. "Heathcote et Colleen... Tu crois que tu peux faire ça ?"

"Si j'ai ton soutien, Lieutenant, je peux essayer d'en faire un truc assez collectif - avec Miller, Alderton, Temple... et nous trois."

"Toi, tu veux que j'en parle à Groves", il propose lentement les yeux plissés, se demandant sans doute si j'avais ce plan avant de frapper à sa porte.

"Si ce n'est pas trop demander", je décide d'assumer.

"Ce n'est pas trop demander. Si ton dossier tient la route et que je peux le refiler à Paulsen sans te le faire réécrire, c'est accordé."

oo Mercredi après-midi, Londres, Brigade puis Académie.

Après le déjeuner, Shannen reçoit une nouvelle mission, et je m'empresse de recruter officiellement Heathcote et George pour "épicer" l'entraînement de Mark avant qu'autre chose vienne compliquer mon plan. Mon aspirant reste assez stoïque devant l'information alors qu'il pourrait gémir que je ne l'écoute pas - c'est déjà ça. George Alderton marmonne avec fatalisme qu'il sait que ça ne lui fera pas de mal. Seul Heathcote soupire. Quand j'ouvre la bouche pour essayer de le convaincre, il lève néanmoins les deux mains avec un empressement qui fait sourire Shannen.

"J'ai rien de mieux à faire et je préfère ça à aller faire bouche-trou ailleurs ; c'est la mission des Aurors assermentés de former les jeunes et t'as pas besoin d'en faire un ordre. Désolé d'avoir soupiré, Iris. Mauvais exemple pour la jeune classe, etc. Ça ne se reproduira pas."

On se rend à l'Académie en discutant du temps, du printemps toujours peu sensible, et de la reprise du championnat de Quidditch. Ça épate Alderton tout autant que, moi, je sois au courant du classement et que Mark, pas du tout. Je garde pour moi mes questions sur la non-réalisation de la promesse de Ron. Si le problème était le dossier, je le saurais sans doute déjà. Peut-être que les filles n'étaient pas disponibles.

En sortant de mon entrevue avec Weasley, j'avais réservé une grande salle et je lis dans les yeux de Wintringham qu'il soupçonne que j'avais le projet d'une session élargie sans doute bien avant que je lui en parle. Reste que j'imaginais effectivement un groupe encore plus important et que je me demande comment m'organiser maintenant que les effectifs sont plus réduits. Si je mets Heathcote et George contre Mark et moi, ça va finir en duel entre Heathcote et moi - ce n'est pas le but de l'affaire. J'en suis à me dire que je vais m'orienter vers des affrontements successifs qui, à la fois, demandent le plus à Mark et le moins à Alderton quand Colleen et Olivia se matérialisent sur le pas de la porte. C'est la réaction des garçons qui me fait me retourner pour leur faire face. Elles hésitent et se regardent et décident finalement que c'est la plus gradée qui va servir de porte-parole.

"Iris, le major Groves souhaite que nous nous associons à ta session d'entrainement de cet après-midi."

Heathcote a l'air sidéré de la nouvelle alors que Mark, lui, me regarde d'un air un peu suspicieux. Faut pas que je leur laisse le temps d'enquêter ni à l'un ni à l'autre.

"Super idée", je commente donc avec entrain. "Ça va commencer à être intéressant. On va pouvoir travailler sur des tactiques un peu complexes... Heathcote, équipe A avec Mark et Olivia. Vous attaquez."

Sans surprise, Wintringham va commencer par vouloir négocier un plan qu'il maîtriserait - et pas seulement parce qu'il voit bien que j'ai mis Colleen en face de lui.

"Ma décision", je rappelle fermement.

Il a une demi-seconde "à la Mark" avant de prendre d'un geste agacé un brassard qui le désigne comme chef d'équipe et entraîner les deux autres - très nerveux pour des raisons différentes, de l'autre côté de la salle.

"Plante le décor de ton choix", je rajoute avant de me tourner vers mon équipe - pas moins nerveuse. "Colleen et George, vous avez l'habitude de vous protéger l'un l'autre mais, aujourd'hui, je voudrais qu'on déstabilise nos petits copains Aurors - vous me faites confiance ?"

Temple et Alderton ont un regard où l'incrédulité le dispute à l'excitation - je dirais qu'ils ont envie de me croire ; qu'ils se disent que je suis bien placée pour tenter quelque chose de ce type mais qu'ils doutent d'être les bonnes personnes pour ça.

"On est l'équipe qui doit défendre sa position", je rappelle lentement. Merlin, le premier qui dira que je n'ai pas de patience ou de pédagogie, j'en fais des ingrédients de potions. J'espère bien que le résultat final méritera le temps que j'aurais passé à cette histoire. "Ce qu'ils s'attendent, c'est que vous deux soyez l'essentiel de cette défense et que, moi, je tente des contre-offensives. Ils s'attendent au Manuel. On est bien d'accord que dans la vraie vie, les vilains ne lisent pas le Manuel ?"

Ils ont le sourire attendu.

"C'est sans doute heureux", rajoute d'ailleurs très justement George Alderton.

"Vous me voyez venir ?"

"Tu veux qu'on contre-attaque ? Tous les deux ?", se risque Colleen en ravalant très bien sa nervosité.

"On va voir quelle attaque ils adoptent. On commence par défendre de manière classique - pas la peine de tout leur dire tout de suite", je précise. "Je vais vous guider et, quoi qu'il arrive, vous protéger. Juré", je rajoute pour bonne mesure. Je compte éhontément sur leur confiance en moi pour qu'ils aient confiance en eux.

"Toi en couverture", répète Alderton - qui estime sans doute à jamais que parce que je l'ai sorti une fois du pétrin, je saurai toujours lui sauver la mise. "Merlin, comment tu voudrais qu'on doute ?"

"Ils vont finir par voir clair dans notre jeu. Il ne va pas falloir se décourager si les sorts se font un peu plus offensifs ou puissants. Je ferai de mon mieux, je l'ai juré, mais on peut perdre", je les préviens quand même.

"Dans ton équipe ? Jamais, Iris", affirme Colleen après s'être retournée pour observer le décor urbain moldu qui s'est installé autour de nous. "On défend où ?"

Moins de cinq minutes plus tard, l'attaque de Heathcote a commencé. Il n'a pas osé la mener lui-même ou il a tenu comme probable mon principal but soit de placer Mark hors de sa zone de confort. Donc, on a Mark en avant-poste, soutenu par Heathcote, tous deux protégés par Olivia. Rien de surprenant, et c'est plutôt intéressant parce que je sens bien que Mark est déchiré entre sa peur de blesser quiconque en face de lui et son envie de prouver à Heathcote (et à Olivia) qu'il est à la hauteur. Plutôt plus offensif que d'habitude, je dirais.

Pour entretenir Heathcote dans l'idée que je n'ai pas cherché un truc compliqué, je pratique deux ou trois contre-attaques - deux contre Mark, une contre Olivia - en prenant bien soin de me déplacer entre chacune pour accréditer l'idée que je suis l'électron libre. Mark se défend correctement, je dirais même qu'il s'attend et reconnaît mes attaques classiques - on peut passer à plus ambitieux la prochaine fois, je note mentalement. Mais mon attaque contre Olivia les déstabilise davantage parce que Mark vole immédiatement à son secours et cesse d'attaquer. Je suis obligée de rebrousser chemin parce que mon aspirant ne rigole pas. Mais je ne suis pas la seule à devoir choisir la retraite parce que Temple et Alderton derrière moi ne leur font pas de cadeaux.

"Bravo, tous les deux", je les félicite en les rejoignant derrière les fausses poubelles moldues que nous avons poussées pour défendre une sorte de perron virtuel.

"Encore un incapable de croire que sa copine peut s'en sortir seule", commente Colleen avec une furie bienvenue dans les yeux.

"On va leur montrer", je lui promets. Les deux policiers me regardent avec une compréhension nouvelle qui me ferait presque rougir. "C'est à vous et, rappelez-vous, pas de cadeaux, c'est pour la bonne cause."

Colleen et George se consultent du regard, et Colleen pose la main sur sa poitrine mais son collègue secoue la tête : "La surprise jusqu'au bout, c'est que je commence... et que tu me dépasses..."

"Va pas falloir t'endormir, chef", me suggère Colleen plus irrévérencieuse que jamais. Pas que ça me dérange.

"T'inquiète. Concentrés, déterminés, précis", je réponds.

Alderton part le premier, presque à l'aise, je dirais. Disons que je l'ai vu moins confiant et s'en sortir. En face, Heathcote doit être encore occupé à remonter les bretelles de Mark parce qu'ils mettent un temps honteux à réaliser la progression de George et à l'arrêter. Dans l'intervalle, Colleen a pu elle aussi s'avancer et gagner une position haute bien trouvée d'ailleurs. Ils mettent un peu de temps à se coordonner en face, mais je crois qu'ils mettent encore plus de temps à se convaincre que je suis en pivot arrière parce que Alderton essuie plus ou moins bien des tirs pas très retenus d'un Wintringham sans doute agacé. Il me faut monter en puissance moi aussi pour le protéger.

Après, il faut que Mark se décide à attaquer frontalement Colleen parce qu'elle est la plus offensive et qu'elle leur barre efficacement le passage depuis sa nouvelle position. Je dois avancer également pour pouvoir mieux la protéger - non, ce n'est pas que je doute de l'endurance de George Alderton.

Le nouveau statu quo dure un petit moment pendant lequel je me demande qui va commettre la première erreur et si je dois arrêter les frais avant qu'une erreur soit commise. Puis Wintringham prend une décision courageuse et vient renforcer l'attaque de Mark contre Colleen. Elle tient bon en face mais, comme je ne veux pas aller jusqu'à l'accident, je m'interpose pour renforcer son bouclier (et rassurer Heathcote). Mais si je peux la protéger, je ne peux pas pas la sortir de là sans une autre offensive.

"Alderton !", je crie parce qu'il faut soit qu'il recule pour me soutenir moi, soit qu'il aille de l'avant pour diviser leurs forces. Je lui laisse le choix - ce sera toujours mieux que si les autres entendaient clairement un ordre.

Je n'aurais pas pris de paris, mais c'est une journée où mes collègues policiers semblent prêts à sortir de leur zone de confort. George lance une bombe de fumée plutôt bien vue et bondit en avant prenant clairement Olivia par surprise par son offensive. Le temps que ça se réorganise en face, j'ai rejoint Temple et Alderton a atteint le faux angle de rue. Ils sont à droite, il est à gauche protégé par l'angle et, clairement, il ne sait pas comment en finir.

"C'est à nous", je souffle à Colleen qui a des étoiles dans les yeux et pas l'air fatiguée.

"Iris, on n'arrête pas, là ?", s'enquiert Heathcote d'une voix exaspérée.

"Reddition, Wintringham ?", je lui renvoie tout en montrant par gestes à Colleen comment je veux qu'on les prenne en tenailles - elle, devant, moi, par derrière. Elle a un quart de seconde d'hésitation.

"Ils ne vont pas oser, c'est ça ?", elle questionne âprement.

"Faudra pas leur en vouloir s'ils osent", je réponds.

Sa réponse n'est pas verbale. Elle sort de sa cachette en lançant une attaque frontale, puissante, régulière et déterminée dont il serait intéressant que Mark se souvienne. Olivia en lâche sa baguette. Mark et Heathcote répliquent plus coordonnés que précédemment, mais Alderton protège Colleen mieux que je n'aurais osé l'espérer. Les sortilèges et les contre-sortilèges se heurtent dans des explosions puissantes et aveuglantes. Heureusement qu'on s'est interdit le blessant, je dirais. Dans cette atmosphère saturée de magie, j'arrive dans le dos de Mark, qui est en soutien de Heathcote en cette heure difficile. Il ne m'a pas vue venir et je le désarme sans difficulté. Quand il fait face à ma baguette, les yeux écarquillés, je lance : "Wintringham, sauf si tu veux des ennuis parce qu'on aurait blessé un aspirant pendant un entraînement, mon équipe a gagné."

Je ne peux pas imaginer la discussion des garçons. George est tellement fier de lui, Heathcote, vexé pour de multiples raisons, et Mark, sous le choc de l'échec, je ne sais pas trop ce que ça peut donner comme dynamique. Sous les douches des filles, Colleen m'aide sans arrière pensée à consoler Olivia qui se sent totalement coupable de la défaite de son équipe.

"Miller, faut que t'arrête. Deux policiers et une Auror contre deux Aurors et une policière - les côtes nous prédisaient perdants ! Si ce n'est pas le cas, ce n'est certainement pas la faute de la jeune policière !"

"Mark n'est pas un Auror encore, hein, Iris ?", quémande Olivia en se séchant les cheveux avant de s'inquiéter : "Tu... enfin..."

"Mark n'est pas un Auror encore", j'admets facilement. "Quel que soit le résultat final, j'ai vu de bonnes et de moins bonnes choses dans sa prestation - mais tout lâcher pour te sauver d'un danger très relatif, ce n'est pas ce que j'ai vu de mieux. Je pense qu'il est capable de le reconnaître." Olivia opine timidement et, moi, je rajoute in petto que j'aurais aussi des trucs à dire à Wintringham - parce que le chef d'une équipe reste le premier responsable des résultats. Mais le dire à haute voix serait rabaisser Heathcote et avoir l'air de tirer la couverture à moi. Je préfère une autre stratégie : "Et puis, Colleen et George étaient carrément motivés. Ils m'ont impressionnée tous les deux. Allons voir si on arrive à aller tous au pub ensemble. J'offre la tournée."

Les garçons sont déjà sortis des vestiaires sans que je puisse dire si c'est de bon ou de mauvais présage. Heathcote est appuyé contre le mur et écoute George lui répéter - sans doute - comment il a osé attaquer pour offrir une diversion à Colleen. Mark, lui, vient vers nous dès qu'il nous voit. Le connaissant, il a gambergé sous la douche.

"Je vais bien", promet Olivia avant qu'il ouvre la bouche. "C'était le jeu, on a perdu, et ce n'est pas grave si on apprend et qu'on fait mieux la prochaine fois."

"Oui", admet Mark bien plus facilement que je l'aurais parié. Il se tourne vers moi pour vérifier : "Il y aura d'autres fois, hein, Iris ?"

"Ce qui est bien, c'est de varier les partenaires", je réponds lentement parce que je ne voudrais pas non plus que tout le monde soit certain que j'ai trop précisément organisé cette petite réunion. "Mais je n'ai rien contre. J'imagine que Heathcote t'a suffisamment pourri et que je peux te parler directement de bière ?", je tente.

"T'as tout fait pour qu'on soit face à nos contradictions", intervient lentement Heathcote en me regardant dans les yeux quand je me tourne vers lui. "Je ne sais pas comment t'as mis l'idée dans la tête de Groves, Iris, mais je ne crois pas aux coïncidences. Et après, tu nous as mis ensemble, Mark et moi, face à toi qui n'as pas joué totalement fair play... Je veux dire ça n'avait rien d'un entraînement de base !"

"Tu minores l'initiative et la motivation au sein de mon équipe, très cher", je formule parce que je ne pense pas qu'il faille souligner combien avoir une Colleen offensive en face de lui l'a déstabilisé. Pas ici, pas maintenant.

"Admettons. Je te fais confiance pour avoir... conforté cette motivation", il amende toujours l'air plutôt calme, presque amusé. Il regarde même Colleen pour rajouter : "Je crois que Sherburne ou Groves auraient eu des sueurs froides à vous voir attaquer comme ça, comme des fous, mais... bravo, vous nous avez bien eus", il conclut en leur tendant la main - George en premier parce qu'il est le plus près, Collen ensuite. Il rajoute un bref baiser sur sa main et finit par un sympathique : "On la boit cette bière ?"

"Iris a dit qu'elle offrait", raconte Olivia.

"Elle a intérêt", conclut Heathcote. "Elle a gagné, elle peut payer le prix de la victoire !"

**Notes

Quân NGuyet, beau-frère de Corwin O'Tannian, a mis le feu à l'élevage de dragons à la demande de Layton Graves. Son témoignage est donc capital.

J'avoue que j'ai du mal à écrire et que la période me parait vraiment surréaliste... j'espère que vous allez bien, vous et tous vos proches. Beaucoup de santé.