Episode 42 : La nuit d'avant

Par Myfanwi

Le plan d'attaque enfin mis au point, la longue attente pour la bataille de Castelblanc débuta. Il fallait attendre les troupes, les armes, et se préparer aussi bien mentalement que physiquement à ce qui allait arriver. Les aventuriers profitèrent de cette longue semaine de pause pour reprendre des forces après les derniers événements qui n'avaient pas franchement étaient tendres envers eux. Attaques, pertes, nouvelles responsabilités leur étaient tombés dessus sans possibilités de pouvoir se reposer ne serait-ce que quelques heures sans danger.

Cela commença par le soin des plaies et blessures plus ou moins profondes. L'état de Mani en particulier avait préoccupé les médecins de Fort Tigre pendant quelques jours. L'elfe avait fini par se remettre difficilement, mais restait toujours faible. Pour Shin, la blessure était bien plus profonde et irréparable, alors qu'il prenait toujours conscience peu à peu de tout ce qui n'allait pas avec lui.

Balthazar profita lui de ce laps de temps pour renouer avec Théo et élaborer les stratégies sur le plan magique, en attendant l'arrivée des mages qui ne tarda pas, à l'aube du troisième jour. Ce jour-là, l'archimage de l'école du feu adressa même un sourire au demi-diable, détail aussi surprenant qu'encourageant pour la suite de sa carrière de mage.

Un bateau en provenance de Fort d'Acier rejoignit bientôt leur armée, plein à craquer de nains. Mama Casseroc, Mark, Fuma, Gaspard et tant d'autres avaient fait le déplacement pour prêter secours à leur roi. Gargrim et Thagor n'en faisaient pas partie, le premier estimant que le silence de la montagne était un coup fourré du second… Ou tout simplement qu'il ne comptait pas mettre sa vie en péril pour des longues-pattes. Il y avait de toute évidence encore beaucoup de travail à fournir sur l'apprentissage de la tolérance, mais Grunlek fut sincèrement touché de l'engagement de ses quelques sujets qui avaient décidé de risquer leur vie pour lui et pour le Cratère. De toute façon, tant que Gargrim ne massacrait pas les villages humains comme son roi lui avait demandé, il ne pouvait pas lui reprocher son absence en ce jour critique.

A l'aube de la bataille, beaucoup ne trouvèrent pas le sommeil. Les soldats de Castelblanc encore debouts noyèrent leur inquiétude dans la boisson, les généraux et capitaines se cloîtrèrent dans leur salle de réunion, et les aventuriers se perdirent dans leurs pensées. Les quelques heures qui les séparaient de la grande bataille menaçaient de faire voler une nouvelle fois en éclat leur fragile groupe. Chacun songeait aux risques, et aux possibilités de non retour. Ce serait une longue journée.


Grunlek était confortablement installé sur les créneaux, tout en haut de Fort Tigre, là où ils avaient fait fuir la cocatrix il y avait quelques mois de cela. Le temps s'était écoulé à une vitesse folle et il n'avait rien vu passer. En seulement quelques semaines, il était devenu roi, avait battu ses vieux démons, et il participait maintenant à une guerre qui, au fond, ne le concernait pas.

Il lança un regard à l'énorme dirigeable qui flottait paisiblement au-dessus de lui. Il avait beaucoup servi ces derniers jours, pour accompagner les mages jusqu'ici. Depuis quand était-il un général de guerre ? Etait-ce seulement sa place ? Il s'en voulait un peu d'être parti si vite de Fort d'Acier après avoir été élu. Ce n'était pas un choix judicieux et il risquait de le payer cher.

Il poussa un soupir et tourna la tête vers Eden, la tête posée sur le créneau à côté de lui, silencieuse. Elle ne le quittait pas de ses yeux verts intenses et sa queue battait l'air, signe qu'elle appréciait cet instant de solitude. Il était rare que l'animal accepte de venir à l'intérieur d'un bâtiment, mais cette journée n'était vraisemblablement pas comme les autres. La louve ne l'avait pas quitté d'une semelle, sensible à l'angoisse de son ami.

Mama Casseroc s'aventura prudemment sur le toit à leur rencontre. Grunlek lui offrit un sourire timide avant de recentrer son attention sur l'obscurité mordante qui les entourait, seulement dérangée par les quelques feux de camp encore allumés en contrebas.

"Est-ce qu'il y a de l'amélioration du côté de Fort d'Acier ? demanda Grunlek d'une voix calme. Quelles sont les nouvelles ?

- Ah, mon enfant… soupira la vieille dame. Tu n'es pas dans la politique depuis fort longtemps, ça traîne, ça rame, ça se bat… Nous sommes sur la bonne voie, c'est indéniable, mais ça prendra du temps. Ne sois pas trop impatient. Tu connais le dicton : il est plus facile de faire bouger une montagne que les idées reçues. Le changement prendra du temps. Mais j'ai confiance en toi, ils s'y feront."

Elle garda le silence quelques instants, avant de poser sa grosse hache au sol dans un bruit métallique. Elle se pencha légèrement au-dessus du vide avant de tourner la tête vers Grunlek, toujours immobile.

"Grun… Messire, mon roi… Es-tu sûr de vouloir participer à tout ça ?

- Il y a quelques semaines, si on m'avait dit que j'allais devenir roi et rentrer à la maison, j'aurais ri à gorge déployée. Mais des choses se passent, des choses qu'on ne désire pas forcément et que l'on doit assumer. Je crois sincèrement que mes compagnons et moi avons le pouvoir de changer les choses, de rendre le monde un peu meilleur. On a commencé cette aventure ensemble, on a survécu ensemble, on a surmonté et gagné, malgré les difficultés. Alors oui, je pense sincèrement que c'est à nous de réagir. Ce sera l'ultime épreuve, et j'espère que nous réussirons à tous nous en sortir, tout simplement."

Elle sourit doucement, et posa ses deux mains ridées de chaque côté de son visage. Une fierté sans nom brillait dans son regard et toucha Grunlek plus qu'il ne l'aurait pensé. Un peu gêné, il se dégagea légèrement.

"Et ensuite ? demanda-t-elle d'une voix douce. Que se passera-t-il si nous nous en sortons ?

- Je rentrerais à la cité naine, bien sûr, affirma-t-il. Nous devons faire en sorte que l'armée et les marchands cohabitent, redorer le blason de la cité… Il y a tellement de travail à faire…

- Ce sera une bien autre aventure.

- En effet, mais j'espère à long terme pouvoir trouver quelqu'un qui partage mes valeurs afin de lui laisser la place. Quelqu'un fait pour ça. Je… Je n'ai pas l'étoffe d'un roi, je ne l'ai jamais eue. Mais les choses arrivent parfois, et il faut faire avec.

- Peu importe votre décision, mon roi, je serai à tes côtés."

Grunlek lui sourit doucement, avant de se figer. Encore fallait-il que tout le monde sorte vivant de ce qui allait arriver.


Shinddha errait loin des hommes et de leurs chansons paillardes. Il avait trouvé refuge sur les abords du lac, déserts. Il se laissa tomber sur un petit monticule de terre et retira ses chaussure pour tremper ses pieds dans l'eau fraîche. Il prit une inspiration et ferma les yeux pour étouffer les bruits des soldats, qui même à bonne distance perçaient la nuit.

Des pas en approche titillèrent ses sens. Il tourna la tête à demi pour vérifier que celui qui l'avait suivi n'était pas hostile, avant de se détendre en reconnaissant la luminosité rassurante de l'armure de Théo. Le paladin avait les yeux rivés vers le sol et suivait ses traces comme un chien de garde. Surpris d'être déjà arrivé au bout de la piste, il se redressa, hésita un instant, et finit par s'approcher, conscient que rester debout sans rien faire le rendait encore plus louche à ses yeux.

Le guerrier ouvrit et ferma la bouche. Il cherchait ses mots. C'était bien une première. Amusé, Shin acheva de le troubler en se tournant vers lui, les jambes croisées en tailleur. Paniqué, le paladin sortit les premiers mots qui lui passèrent par la tête.

"Désolé de t'entraîner dans une guerre où les gens qui combattent sont aussi ceux qui ont massacrés ton peuple."

L'excuse manquait de tact, comme toujours, mais parut sincère à Shin. Il sourit au balourd maladroit et l'invita à le rejoindre. L'information l'avait vraiment travaillé, il pouvait le lire dans ses yeux. Même s'il ne l'avait pas formulé correctement, il avait essayé d'être diplomate et cela le toucha légèrement. L'archer réalisa brutalement que son ami se sentait peut-être coupable, alors même qu'il n'était pas responsable des actions de ses ancêtres, et décida de se montrer plus chaleureux, pour lui prouver que ce n'était pas le cas.

"Ca fait beaucoup d'informations à encaisser en quelques jours, avoua le demi-élémentaire à voix basse, c'est vrai. Mais… Ne t'inquiète pas, ça ne changera pas la relation qu'on a tous les deux. Tu n'es pas responsable. Après tout, ça remonte à quoi ? Sept cents ans ?

- Oui, c'est vrai, c'est pas très grave finalement."

Il se crispa en même temps que Shin en réalisant ce qu'il venait de dire.

"Enfin, si, c'est grave, se reprit-il. Enfin, euh… Hein, tu m'as compris."

Shin éclata de rire devant la mine blafarde de son ami qui se confondit en excuses toutes plus maladroites les unes que les autres. L'archer se releva et vint poser ses mains sur les épaulettes d'acier du guerrier. Il rougit légèrement, mal à l'aise suite à cette proximité trop importante.

"On ne va pas s'attarder sur ces détails, tu as raison. On va avancer tous les deux. Toi pour sauver ton peuple, et moi pour sauver le mien. Enfin, la mémoire de mon peuple. Mais ça ne changera rien pour nous.

- Comment tu sauves la mémoire de quelqu'un ? demanda Théo, sceptique.

- Ecoute, c'est compliqué, je te raconterai tout ça quand tout sera fini et qu'on aura nos culs posés dans une auberge pendant les six prochains mois. Mais pour l'instant, j'ai trouvé un nouveau départ, une nouvelle raison de vivre… Je pense qu'on est arrivés à la croisée des chemins, et que demain, plus rien ne sera pareil."

Théo le fixa des yeux, sourcils froncés. Bon, Shinddha ne s'attendait pas forcément à ce qu'il comprenne tout ce qui se passait dans sa tête, mais il avait essayé. Le paladin posa ses mains sur les mains de l'archer, toujours sur son armure, et se dégagea d'un pas en arrière. Shinddha sourit. Il fuyait, comme toujours dès que la situation exigeait d'utiliser le coeur et pas son sens tactique.

"Je… Je vais aller dormir, s'excusa Théo. Demain c'est de la baston, et il faut être en forme. Tu devrais aller te coucher aussi."

Le paladin le salua d'un signe de main et s'enfuit dans les ténèbres. Shin resta sur les rives jusqu'à ce qu'il soit hors de vue, songeur. Son sourire se perdit. Non, bien sûr que non qu'il ne lui raconterait pas tout ça après la bataille. L'archer avait pris sa décision : après tout ça, il deviendrait l'éclaireur que son peuple avait toujours voulu qu'il devienne, et il regagnerait la forêt pour chercher à en savoir plus et peut-être même les retrouver. Il le devait. Il se le devait.

La scène de la colline tournait en boucle dans sa tête. Et pour la première fois depuis bien longtemps, il voulait s'autoriser l'espoir de croire que quelque part, ils étaient encore en vie et l'attendaient.


Confiné dans sa chambre pour éviter d'exciter son démon, beaucoup trop enthousiaste à la vue de tous ces paladins autour de lui, Balthazar méditait calmement, assis au milieu d'un cercle runique, les yeux fermés. Il essayait de calmer ses élans de psyché et avait même prévu de dormir, chose qu'il n'avait pas fait depuis plusieurs jours maintenant à cause des réunions intempestives et des agressions de son démon.

On toqua à la porte, et quelqu'un entra sans même attendre qu'il n'aille ouvrir. D'abord persuadé qu'il s'agissait de Théo, dont c'était l'habitude, il se figea net en découvrant Tesla.

"A-a-archimage ?"

Il bondit sur ses jambes et éteignit toutes les flammes de la chambre, y compris celui de la cheminée d'un geste de cape dans la panique, avant de se raviser et rallumer quand même la source de luminosité principale de la pièce.

"C'est votre chambre ? demanda la mage sans prendre de pincettes.

- Oui, ce sont mes quartiers, plutôt confortables je dois dire, s'embrouilla Balthazar. C'est sommaire, mais j'ai un lit et…

- Quelle est cette odeur ? C'est immonde. Je ne sais pas comment vous parvenez à vivre au milieu de ces sauvages, soupira-t-elle. Au moins, à la Tour des Mages, ils ont du vrai mobilier !"

Le demi-diable sourit tristement.

"Peut-être, c'est vrai. Mais voyez le bon côté des choses, si je n'étais pas parti, vous seriez toujours coincée dans cette bulle temporelle. C'est bien de sortir un peu de sa zone de confort. Regardez-moi, je me suis enfui parce que je pensais que j'étais un monstre, j'en suis un, mais un monstre bien. Et c'est aussi la raison pourquoi demain, ah, ah, nous allons tous mourir, ajouta-t-il, cynique. Mais enfin bon ! Des détails, des détails… Je peux vous servir quelque chose ? J'ai réussi à voler une chouette bouteille de vin et…

- A vrai dire, oui, je veux bien que vous me servez un certain artefact magique. Pour en revenir à ce que nous disions à la réunion."

Balthazar qui s'était tourné vers son bureau pour attraper la bouteille d'alcool se crispa brutalement. Il poussa un soupir et se servit un verre malgré tout, peu enthousiaste. Il attrapa la tablette de sa main libre et la posa sur la table un peu brusquement. Bien sûr qu'elle venait pour la tablette, à quoi pensait-il ?

L'archimage s'approcha, lut la tablette, lança un regard mauvais vers Balthazar et saisit finalement l'artefact qu'elle cala sous son bras. Elle bomba un peu le torse et fusilla le mage du regard, qui recula d'un pas, inquiet.

"Donnez-moi une seule bonne raison de ne pas vous tuer tout de suite, dit-elle d'une voix grave. De… De tous les mages sur terre, il a fallu que ça soit vous qui découvrirez ça ! C'est pas vrai…

- Parce que je suis le seul à pouvoir le lire, répondit Balthazar d'une voix tout aussi sérieuse, et…

- Je peux aussi le lire, pour qui vous me prenez ! rugit-elle.

- Et aussi, poursuivit-il imperturbable, parce que je suis le seul muni des bonnes intentions qui ne mèneront pas à la destruction du monde si on l'utilise. Il y a une raison pour laquelle le grand Archimagus Protemus n'existe plus malgré sa puissance… Et puis… Au moins, si je dois mourir, ce sera pour une bonne raison."

Tesla grogna quelque chose qui s'apparenta plus ou moins à une excuse pour son emportement, mais Balthazar ne s'en offusqua pas. Il remplit un deuxième verre et lui colla dans les mains, la tête basse. Elle poussa un soupir et le prit.

"Vous savez, dit-elle, il y a eu un vif débat le jour où vous êtes rentré à l'Académie. Ils avaient tout de suite repérés votre nature démoniaque. Certains ont voulu vous enfermer dans une autre dimension, d'autres ont eu peur que vous ne tourniez mal et utilisiez notre savoir à des fins discutables. Tous les mages, tous les archimages, même les enfants connaissent la légende des dieux et des démons. Même à moitié, vous êtes un danger pour vous et pour les autres, alors… Alors savoir qu'on a mis entre vos mains un objet aussi dangereux !

- Ah… rit Balthazar, amer. Et vous croyez que je ne suis pas au courant de ça ? Que j'étais pas terrifié à l'idée de tenir quelque chose qui peut créer ou détruire le monde ? C'est une tablette avec laquelle on peut jouer à Dieu, et c'est Protemus qui l'a créé, vous y pensez à ça ? Mais… La vérité, Tesla, c'est que tous les mages sont complètement fous. Et c'est pour ça qu'on va tous se lancer dans une bataille idiote qui va peut-être tous nous tuer. C'est le but. C'est mon but : faire le bien avec le mal. Il ne s'est toujours agi que de ça."

Tesla renifla le contenu du verre et tira une grimace d'insatisfaction. Elle le goba d'une traite uniquement pour lui faire plaisir.

"Allons, allons, se moqua Bob. Je suis sûr que vous préférez ma compagnie à celle des gardes dehors. Vous pouvez rester ici si vous le voulez, tenir compagnie à un homme qui ne verra probablement pas la semaine prochaine…

- Ne me faites pas regretter de ne pas vous avoir tué il y a trente secondes, Lennon."

Elle releva ses jupons et se dirigea vers la porte, la tête haute. Juste avant de la franchir, elle s'arrêta et lui adressa un dernier regard.

"Oh, et Lennon ? Ne mourrez pas pendant la bataille. Si vous revenez à la Tour des Mages après tout ça, ce sera terminé les petites leçons de magie avec les élèves. Je vais vous botter personnellement les fesses et vous apprendre comment on devient un vrai mage. Vous allez en baver comme jamais et supplier pour que je vous renvoie en classe primaire, je ne suis pas aussi gentille que votre archimage.

- Qui pourrait refuser une proposition pareille ? Bonne nuit, archimage.

- C'est cela, oui. Et arrêtez vos pitreries sentimentales, j'ai l'âge d'être votre grand-mère !"

Le rouge lui monta aux joues et elle s'enfuit la tête basse sous les rires de Balthazar, loin d'avoir dit son dernier mot.


Mal à l'aise au milieu de la foule, Mani avait trouvé refuge au troisième étage de Fort Tigre, là où se tenait les désormais inutiles outils de siège. Il fouillait les différentes boîtes laissées sans surveillance à la recherche de choses pouvant lui être utile, vieille habitude d'un temps où il s'agissait de son unique moyen de gagner de l'argent. Le coeur n'y était pourtant pas vraiment. Il se sentait un peu tristre. Triste d'avoir fui si longtemps à l'aventure, triste d'avoir laissé ses vieux démons revenir vers lui du jour au lendemain, et coupable de les avoir laissé faire. Combien de temps avait-il devant lui désormais avant qu'ils ne le retrouvent ? Quelques heures ? Quelques jours ? Difficile à dire.

Perdu dans ses pensées, il vit soudain un projectile se diriger droit vers lui. Il écarquilla les yeux et eut juste le temps de se baisser avant qu'une flèche ne se plante dans les boîtes derrière lui. Un tube de métal se décrocha de la tige et roula à ses pieds, signe que le tir n'était pas accidentel. Quelqu'un savait qu'il était là et qu'il était doué en esquive. Dans un soupir, il se baissa pour saisir le tube et l'ouvrit : un bout de papier était soigneusement enroulé à l'intérieur, entouré par une petite chevalière. Ses yeux parcoururent les quelques mots rédigés à la va-vite :

La nuit va être longue pour rester seul, Mani. Pourquoi ne pas avoir un peu de compagnie ?

J'ai entendu que les soldats près de la forge étaient très sympathiques.

F.

Il centra ensuite son attention sur la bague, qu'il reconnut immédiatement : elle appartenait aux Soeurs du Renouveau, des prêtresses qui s'occupaient principalement de soigner des blessés de guerre. Mais cette bague en particulier appartenait à quelqu'un qu'il connaissait bien, Menki Dal. Son visage se ferma instantanément et il se glissa dans les ombres pour rejoindre le point de rendez-vous.

En bas de la tour, le brouhaha des soldats ivres et les effluves d'alcool lui montèrent directement à la tête. Le contraste était saisissant entre les paladins de la Lumière en armure, sobres et à l'air grave, et les soldats de Kirov qui fêtaient le début de la guerre en beuglant. Il fut bousculé plusieurs fois, mais essaya de garder son calme pour se concentrer sur son objectif : la forge. Il longea les murs et commença à détailler les visages des soldats aux alentours avec suspicion et une pointe d'inquiétude. Arrivé à destination, il déchanta en voyant que l'espace était bondé de gens.

Un homme esseulé était assis en face des braises mourantes de la forge, les jambes en tailleur. A bien regarder les autres, il était le seul à l'écart. A pas de loups, Mani se rapprocha discrètement de lui, puis décida finalement de s'asseoir à côté de lui. Il le reconnut immédiatement, camouflé sous une armure de soldat qui ne lui appartenait pas. L'homme sourit, un sourire sadique et pervers, sans la moindre expression.

"Mani, mon petit Mani, chantonna-t-il. Tu me reconnais ? Ca fait si longtemps qu'on ne s'est pas vu."

Mani resta froid, terriblement glacial. Ses traits si souriants avaient brutalement disparus pour un masque implacable et presque haineux. Devant lui se tenait Finéas, son mentor, en quelques sortes, celui qui l'avait formé à une époque dont il ne voulait plus se rappeler. Enfin… Formé n'était qu'un autre mot pour torturé, persécuté jusqu'à ce qu'il soit tellement brisé qu'il ne ressente plus rien, plus rien si ce n'était cette haine violente qui renaissait dans ses yeux.

"Je vais te tuer, le prévint Mani d'une voix anormalement calme. Je. Vais. Te. Tuer.

- Tu vas bien ? continua Finéas d'une voix presque enfantine. Je suis content de te revoir.

- Je vais te tuer, répéta l'elfe.

- Je ne crois pas, non. Sinon qui va nourir ta pauvre amie ? Elle risque de mourir de soif… Ce serait si cruel… Tu ne ferais pas ça, pas vrai ? Non ? Je crois que si tu l'étais, nous n'aurions pas cette petite discussion et tu ne m'aurais pas filé entre les doigts, petite peste.

- Je vais te tuer, toi, et tous les tiens.

- C'est cela, oui. Allons, il est temps de rentrer à la maison. Tu as assez vagabondé dehors, tu ne crois pas ? C'est comme ça que fonctionnent les chiens : on les sort cinq minutes et ils croient qu'ils sont des loups. Nous avons d'autres choses à faire. Tu veux boire quelque chose ?"

Mani se releva, le contourna, et vint serrer ses mains sur ses épaules. Il ne broncha pas. A vrai dire, il ne se sentit pas le moins du monde menacé par sa présence.

"Un petit massage, donc ? C'est gentil ! Menki Dal va très bien, reprit-il d'une voix chantante. Elle est bavarde. Peut-être même un peu trop, étant donné que c'est elle qui m'a livré ta position. Je suis très déçu, je pensais t'avoir appris à mieux cacher tes traces que ça, mon petit Mani. Ne t'inquiète pas pour elle, c'était juste un moyen de m'assurer que tu ne fuirai pas encore entre mes doigts.

- Qu'est-ce que tu veux ?

- Ce ton dramatique… J'ai comme l'impression que tu n'es pas content de me voir.

- Au contraire, je suis en train d'apprécier tout ce que tu m'as enseigné là, répondit Mani sur le même ton."

Finéas rit doucement et releva la tête vers lui.

"Je te propose de rentrer à la maison. Qu'est-ce que tu en dis ? Tu nous manques, tu sais. Il est difficile de remplacer quelqu'un d'aussi unique que toi.

- La seule chose qui va rentrer, ce sont les pointes de mes lames entre tes côtes.

- Ce n'est pas très poli, tout ça. Je savais que j'aurais dû t'envoyer un doigt avec la bague. Tu aurais peut-être été plus motivé. Bien, écoute, je te propose de jouer à un jeu, étant donné que c'est la seule langue que tu comprends."

L'homme se releva sans aucune gêne et vint se planter devant Mani. Son visage si joyeux vira brusquement à un ton sérieux et froid.

"On va jouer à un jeu, on va jouer à Jacques-a-dit, poursuivit Finéas d'une voix dénuée de toute émotion.

- Si quelque chose lui arrive, je fais le serment de vouer le reste de mon existence et chaque particule de ma psyché pour traquer chacun des membres de la Mêta-Lignée et le réduire en cendres, répondit Mani d'un ton froid, en l'ignorant copieusement.

- Bien ! Jacques a dit Mani va venir à la porte de la Justice à Castelblanc, et le jeu continuera là bas. Ne viens pas et tu recevras sa tête en cadeau pour ton réveil."

Il se retourna et s'avança faire la foule. Il se retourna une dernière fois, souriant.

"Oh, et ne t'en fais pas, je ne dirais rien à Manaril à propos de votre petite attaque "surprise" sur Castelblanc. Après tout, la Mêta-Lignée a déjà accompli tous ses objectifs ici. Et puis la paperasse, tout ça, c'est fatigant ! Je suis juste venu jouer avec toi, comme au bon vieux temps."

Mani tendit la main et une de ses mâchettes se mit à léviter. Finéas éclata de rire et disparut dans la foule. L'elfe resta la main tendue encore quelques secondes.

"Je serai là. Et je te tuerai."


L'aube se leva enfin sur Fort Tigre, tirant ceux qui avaient pu dormir un peu de leurs lits. Les tambours de guerre commencèrent à résonner partout dans la tour, tandis que les troupes qui l'entouraient se mettaient en rangs devant leurs généraux et rangeaient le camp. Les chevaux furent scellés à la va-vite et les officiers plièrent les cartes après un dernier résumé de l'attaque optimal.

Les premiers à partir furent les éclaireurs. Ils devaient s'infiltrer dans la ville et tenir le reste de l'armée au courant de la situation. Ils devaient aussi déclencher des incendies partout en ville pour désorganiser l'armée de Manaril.

Les aventuriers, eux, embarquèrent dans le premier navire en partance vers la ville natale de Théo. Partout, la même clameur montait.

La bataille pour Castelblanc venait de commencer.