OoOoOoOoOoO

Il ne faut pas confondre syndrome de Stockholm et syndrome de l'infirmière

OoOoOoOoOoO

Toushirou, les sens aux aguets, alla poser l'oreille contre la porte, restant ainsi une minute entière. Lorsqu'il fut certain qu'aucune vie ne remuait derrière, il en fit lentement glisser le panneau de quelques centimètres, risqua un coup d'œil à l'intérieur, avant de l'ouvrir suffisamment pour s'y glisser entièrement. Avec autant de précautions qu'un chasseur approchant un chevreuil contre le vent, il s'avança à pas de loup dans le vestibule après avoir laissé aussi silencieusement que possible ses chaussures choir à l'entrée. Allez, plus qu'un mètre... Il y était presque, personne ne remarquerait qu'il...

- Toushirou-san ?

Et m... Sa main s'immobilisa à cinq centimètres de la porte de sa chambre. Il songea un instant à l'ignorer, à ouvrir la porte et à se ruer à l'intérieur comme prévu en la claquant derrière lui. Il était un sale type aux manières d'ours, après tout, est-ce que ça serait vraiment choquant ? Non, mauvaise idée sur le long terme... Si elle ne le suivrait pas à l'intérieur, il en connaissait un voire deux autres qui ne se gêneraient pas pour venir lui demander des comptes sur sa grossièreté, et toutes ses précautions n'auraient servi à rien. Résigné, il se tourna lentement de trois quarts, de manière à la regarder sans trop se montrer.

- Mitsuba, salua-t-il d'un ton manquant gravement de naturel la jeune fille qui venait de le rejoindre dans le corridor. Je croyais que vous étiez sortie, vous êtes discrète...

- Pas autant que toi, sourit-elle avec amusement. Si je ne sortais pas juste à ce moment-là pour aller pendre le linge, ajouta-t-elle en désignant le panier qu'elle portait sous le bras, je n'aurais même pas su que tu étais là.

- Ah... Une vieille habitude, répondit-il d'un ton voulu léger.

Non, non, mauvaise idée. Il n'avait jamais un ton léger quand il parlait, c'était plus suspect qu'autre chose... Heureusement, la jeune femme ne le releva pas. Peut-être ne s'en était-elle pas aperçu, ou plus probablement, était-elle trop polie pour lui en faire la remarque.

- Kondo-san et Sou-chan sont allés au village, l'informa-t-elle, ils devraient rentrer d'ici une petite demi-heure. Le dîner est sur le feu. Tu te joindras à nous ?

- ... Merci de l'invitation, mais je vais aller me coucher directement, déclina-t-il le plus poliment possible. Je suis fatigué, et... Je n'ai pas très faim.

- Ah. Très bien...

Elle parut déçue, mais cette expression ne s'attarda qu'une seconde avant qu'elle ne lui sourie à nouveau :

- Repose-toi bien, dans ce cas. il restera sûrement à manger, alors si tu as faim cette nuit, n'hésite surtout pas !

- D'accord, merci. Bonne...

Plic.

- Qu'est-ce que c'est ? s'interrogea Mitsuba en baissant les yeux sur la goutte de liquide qui venait de s'écraser au sol au pied de Toushirou. Que... ! s'exclama-t-elle en constatant la couleur de ladite goutte. Mais c'est...

Elle releva brusquement la tête, et le jeune homme s'aperçut à ce moment-là qu'il avait un peu trop tourné la sienne dans sa direction, laissant la moitié de son visage à découvert.

- Toushirou ! s'écria-t-elle. Tu saignes, tu es blessé !

- Non ! s'exclama-t-il aussitôt en réponse. Enfin... Si, mais ce n'est rien de grave...

- Montre-moi.

C'était clairement une demande, pas un ordre, mais Toushirou se rendait bien compte qu'elle ne souffrirait aucun refus. Vaincu, il se résolut, avec un soupir résigné, à lui laisser voir le côté gauche de son crâne, arrachant un hoquet à la jeune fille.

- Que t'est-il arrivé ? demanda-t-elle, choquée, en sortant aussitôt un mouchoir pour éponger le sang qui coulait abondamment de sa tempe en dégouttant sur l'épaule de son kimono.

- Je suis rentré dans un arbre, marmonna-t-il.

Mitsuba interrompit son geste pour croiser son regard.

- ... Y'avait des types dans l'arbre, admit-il.

La jeune fille le dévisagea encore un instant, avant de secouer légèrement la tête d'un air mi-inquiet, mi-désolé et de se préoccuper à nouveau de sa blessure.

- Ce n'est pas moi qui les ai cherchés ! s'empressa-t-il de préciser. Ils étaient en embuscade, je ne sais pas s'ils m'attendaient moi en particulier ou s'ils voulaient juste dépouiller la première personne qui passerait, mais il fallait bien que je me défende !

Pourquoi se sentait-il obligé de se justifier de la sorte ? Cela ne la regardait pas, après tout, pourquoi se soucierait-il de ce qu'elle en pense ?

- Je ne t'ai pas accusé de quoi que ce soit, répondit-elle en repliant le mouchoir désormais inutilisable. Je ne suis pas la mieux placée pour me rendre compte de la liberté d'un garçon à éviter les combats lorsqu'il se déplace dehors... Tu ne vas tout de même pas rester enfermé.

- ... S'il te plaît, ne dis rien à Kondo, la pria-t-il finalement, laissant tomber les masques.

Elle abaissa les mains, le regardant avec attention.

- Je ne suis pas là pour te surveiller au nom de Kondo-san. Et lui ne te surveille pas non plus, d'ailleurs. Il te fait confiance, tu sais. Si tu lui dis la même chose qu'à moi, il n'y a aucune raison pour qu'il doute de ta parole.

Il ne répondit pas. Contrairement à la jeune femme qui le regardait droit dans les yeux, lui fuyait son regard, regardant résolument sur le côté. Elle choisit de ne pas insister.

- Bon, et si nous nous occupions de cette blessure ? suggéra-t-elle. Si tu restes dans cet état, tu ne pourras pas cacher grand-chose.

- Ça va se calmer tout seul...

Comme pour le contredire, une nouvelle goutte de sang devenue trop lourde au coin de la coupure alla strier sa joue pour finir sa course sur le tissu couvrant son épaule.

- Même si ça s'arrête de saigner, j'ai bien peur que Kondo-san ne se pose également des questions en voyant l'état de ton kimono. Tu es sûr que tu ne veux pas que je t'aide ? Ça ne prendra pas longtemps, je pense qu'on a le temps avant qu'ils n'arrivent...

Les yeux hésitants de Toushirou passèrent du mouchoir rougi qu'elle tenait toujours à la main à son propre vêtement, puis il effleura avec prudence sa blessure du bout des doigts, comme pour en juger la profondeur, regarda à nouveau la tache sur son kimono, puis la pièce derrière lui où il n'avait aucun rechange...

- Bon... Si tu insistes... Si ce n'est que pour cinq minutes...

Regrettant presque déjà à moitié sa réponse, il précéda dans la pièce la jeune femme qui abandonna là son panier de linge et alla rapidement chercher pansements et désinfectant qu'elle gardait toujours à portée de main pour soigner Sougo après un entraînement un peu trop musclé. Avec un sourire, elle se fit la réflexion que l'un et l'autre mettaient le même point d'honneur à rechigner aux soins. Elle se garda bien toutefois de taquiner Toushirou à ce sujet, ayant parfaitement conscience de la manière dont il recevrait ce genre de commentaire. Les hommes...

Toushirou s'était assis en tailleur sur le sol sans un mot, patientant le temps qu'elle rassemble le nécessaire. Il retint difficilement un tressaillement lorsqu'elle lui écarta une mèche de cheveux pour examiner la blessure de plus près, laissa échapper une grimace lorsqu'elle tamponna la plaie ouverte avec le désinfectant après l'avoir nettoyée et protesta avec véhémence, ouvrant la bouche pour la première fois depuis plusieurs minutes, lorsqu'elle s'inquiéta de lui avoir fait mal. À ses paroles rassurantes concernant l'état de la plaie, lui expliquant qu'en dépit du fort saignement, la coupure n'était pas très profonde, qu'il suffirait d'un pansement facile à dissimuler derrière une mèche de cheveux, il répondit d'un hochement de tête mécanique, faute de trouver quelque chose d'intéressant à répondre, et qui lui donnait, il en était sûr, l'air particulièrement stupide.

- J'ai terminé, annonça-t-elle en finissant de poser le pansement. Essaie de ne pas trop y toucher au moins jusqu'à demain, d'accord ?

- Je ferai attention, répondit-il dans un marmonnement. Me... Merci.

Malgré l'absence de sévérité dans la voix de Mitsuba, il avait la sensation de se faire sermonner comme un petit garçon.

- Un instant, le rappela-t-elle alors qu'il amorçait un mouvement pour se lever. Tu ne vas tout de même pas rester comme ça ?

- Hein ?

- Je parle de ton kimono, précisa-t-elle. Si tu veux mon avis, même s'il ne voit pas ta blessure, Kondo-san risque de se poser des questions s'il reste dans cet état.

Les yeux de l'adolescent suivirent ceux de la jeune femme et descendirent au niveau de son épaule.

- Ah... Oui, admit-il en contemplant la large tache rouge qui s'y étalait. Je n'y pensais plus...

- Allez, fit-elle en lui tendant les mains, donne-le-moi, je vais m'en occuper.

- Quoi ? s'écria-t-il en ayant instinctivement un mouvement de recul.

- Tu n'as pas à te sentir gêné, lui assura Mitsuba en faisant mine de ne pas avoir remarqué sa réaction disproportionnée. J'ai l'habitude, tu sais, Sou-chan se blesse sans arrêt. Une tache de sang ne me fait pas peur.

- Ce... Ce n'est pas la question de...

Inconsciemment, il avait empoigné d'une main l'avant de son kimono, comme s'il avait peur qu'il ne s'arrache tout seul. Son regard était fuyant et une quantité anormale de sang affluait cette fois à son visage...

- Je... je n'en ai aucun de rechange...

Loin d'être contaminée par sa gêne, Mitsuba semblait plutôt amusée, cachant son sourire derrière sa main.

- Au moins, enlève juste ta manche. Je vais me débrouiller.

Ne voulant pas paraître ridicule à s'obstiner dans son refus, Toushirou se détourna pour ne pas qu'elle voie son visage rouge de gêne et laissa glisser la manche gauche de son kimono, découvrant son bras, son épaule et la moitié de son dos. Il sentit plus qu'il ne vit Mitsuba se saisir du tissu, le mouiller, le frotter avec énergie avant de l'essorer à plusieurs reprises.

- J'ai terminé, lui dit-elle après un temps qui lui parut infini. Heureusement que le tissu est sombre, on ne verra plus rien même quand il sera sec.

- Merci, répondit brièvement Toushirou en se dépêchant de remettre son vêtement en place, frissonnant légèrement au contact de l'eau froide dont il était imbibé.

- Les nuits sont chaudes en ce moment, dit-elle, il devrait être sec demain matin... Mais ce serait tout de même plus pratique d'en avoir un en plus. Si tu veux, tu peux prendre un de ceux qui appartenaient à mon père... Il ne manquera à personne...

- Ce n'est pas la peine, répondit-il abruptement. Je... J'ai un peu d'argent de côté, j'irai en acheter un. Un noir, pour être tranquille.

Il avait brièvement pensé à Sougo, et à la réaction qu'il pourrait avoir en reconnaissant un des vêtements de son défunt père sur son dos. Déjà qu'il vivait assez mal le fait de l'avoir si souvent sous son toit...

- Comme tu veux, répondit-elle sans insister davantage. Et puisque que tu n'as plus de raison de te tracasser de ça, est-ce que tu vas rester manger un morceau avec nous ?

- Ça ira, je... Je n'ai vraiment pas faim.

Il hésita un instant, puis ajouta :

- Merci encore. Je vais juste aller dormir.

Mitsuba resta un instant à fixer le fusuma qui venait de se fermer avant de lâcher un soupir, puis elle se souvint qu'elle avait du linge à faire sécher et alla ramasser son panier.

Son petit frère et Kondo revinrent quelques minutes plus tard ; le second insista pour terminer de préparer le repas pendant que le premier vint l'aider à accrocher le linge, ce qu'ils firent alors que l'enfant racontait sa journée d'un ton joyeux. Alors qu'ils s'apprêtaient à rentrer après avoir terminé leur besogne, il aperçut soudain un morceau de tissu rouge traînant dans l'herbe. Supposant que c'était une pièce de vêtement qui avait dû glisser hors du panier, il se baissa pour le ramasser ; il se trouva surpris lorsqu'il s'aperçut que la couleur rouge déteignait sur ses doigts, et plus encore lorsqu'il compris que ce n'était pas du tout de la teinture.

- Ane-ue ! s'écria-t-il. Pourquoi il y a un mouchoir plein de sang ?

la jeune femme se retourna, vit ce que son petit frère tenait dans la main, et se morigéna silencieusement. Elle avait complètement oublié le mouchoir...

- Oh, ce n'est rien, ne t'inquiète pas, lui répondit-elle d'un ton rassurant. C'est moi qui m'en suis servi tout à l'heure...

- Tu saignes ? s'enquit-il aussitôt en examinant sa sœur sous toutes les coutures à la recherche d'une blessure. Tu t'es fait mal, qu'est-ce que tu as ?

- Ce n'est rien, l'apaisa-t-elle, j'ai juste saigné un peu du nez tout à l'heure. Rien de grave.

- Tu es sûre ? insista-t-il, inquiet.

- Bien entendu, c'est certainement à cause de la chaleur. Bon, et si nous allions manger... ?

OoOoOoOoOoO

L'ambiance était pour le moins... Électrique.

Tous les repas ne pouvaient pas être parfaits... Si le dîner de la veille, qu'il avait passé en la seule compagnie de sa sœur et de Kondo, avait été un moment particulièrement agréable – en plus, Mitsuba avait fait du pain aux nouilles – Sougo ne pouvait pas en dire autant de celui de ce midi. Après l'entraînement, Kondo l'avait emmené manger dans un petit restaurant ; celui-ci était plutôt sympa et pas cher, et dans l'absolu, il aurait été content de venir y faire un repas, mais la raison qui avait poussé son mentor à choisir ce lieu plutôt qu'un autre avait suffi à le lui rendre désagréable. Il l'avait en effet choisi spécifiquement pour cet idiot d'Hijikata, qui, bien sûr, était de la partie : c'était un petit snack assez isolé, peu fréquenté et dont les propriétaires n'étaient pas du genre à écouter les ragots des villageois, ainsi « l'Épine » pouvait y déjeuner en étant relativement tranquille. Même si la nourriture n'y était pas mauvaise, il détestait l'idée que ce type ait une quelconque influence sur sa vie.

De base, il était donc de mauvaise humeur.

En plus de ça, un mec était d'un coup venu les voir pour parler à Kondo ; il ne savait pas exactement qui c'était ni ce qu'il lui voulait exactement, juste qu'apparemment, il était à la tête d'un dojo voisin. Bien que le dojo en question, contrairement à beaucoup d'autres, était relativement neutre et n'allait généralement pas chercher des noises aux autres, se contentant de faire leurs trucs dans leur coin, un peu comme eux, ça restait un gars de la région : tout de même assez irascible et prêt à en découdre avec quiconque le provoquerait, et, même s'il ne le considérait pas personnellement comme un ennemi, se méfiant naturellement de Toushi l'Épine. C'était pour éviter un très probable accrochage que Kondo avait préféré mener la discussion dehors, un mot déplacé étant trop vite arrivé. Il avait toutefois longuement pesé les conséquences probables avant de prendre cette décision, car elle impliquait de laisser ses deux protégés en tête à tête. Et s'il ne rentrait pas en conflit avec le dojo de ce gars, il risquait cependant de devenir persona non grata de ce restaurant si ceux-ci se conduisaient... Et bien, comme ils en avaient l'habitude à chaque fois qu'ils étaient ensemble. C'était donc après les avoir lourdement avertis sous le regard médusé de l'autre sensei qu'il avait fini par passer la porte, les abandonnant dans un silence tendu.

Dans un premier temps, seul le bruit de la vaisselle s'était fait entendre, chacun restant le nez plongé dans son bol, décidé à ne surtout pas regarder l'autre. Le seul moment où une voix se fit entendre fut lorsque Sougo lui demanda avec un « s'il te plaît" » qui parut lui écorcher les lèvres de lui passer la sauce piquante, ce que Toushirou fit sans un mot et sans un regard. À ce moment-là, on aurait presque pu croire que le repas se passerait sans accroc, chacun se contentant de lancer à l'autre des regards en coin, mauvais pour l'un, davantage méfiants pour l'autre. Jusqu'à ce qu'un marmonnement ne s'échappe des lèvres de Sougo, faisant aussitôt se redresser les oreilles et la tête de son camarade.

- Qui c'est que tu traites de tache, petit enfoiré ?

Sougo releva les yeux à son tour, le mépris faisant luire son regard.

- Je ne t'ai pas traitée de tache, pauvre tache. J'ai dit, « tu as une tache" ». Juste là, sur ta manche.

Toushirou baissa les yeux pour constater que c'était vrai. Il grommela en saisissant sa serviette : ce petit crétin avait sûrement fait exprès de ne pas articuler...

Il eut cependant beau la frotter, la tache marron restait figée sur le tissu bleu. Il s'aperçut alors que ce qu'il avait d'abord cru être une tache de nourriture était en réalité une trace de sang de la veille, que ni lui ni Mitsuba n'avait vue.

- Qu'est-ce que c'est ?

Et mince, il aurait mieux fait de ne pas y toucher. À la frotter ainsi, il avait fini par attirer dessus l'attention du dernier à qui il voudrait parler de l'origine de cette tache.

- Juste de la sauce soja. Vas-y, dis-le que je mange comme un porc. Ça te fera plaisir.

À choisir, il préférait que ce soit ce qu'il pense.

- De la sauce soja ? répéta Sougo, les sourcils froncés. Salée ou sucrée ?

- Qu'est-ce que ça peut te faire, tu veux la lécher ?

- Je me demandais juste quel genre de sauce soja pouvait réussir à te faire faire des infidélités à la mayonnaise. Tu n'en prends jamais, d'habitude.

- Bien sûr que si ! riposta-t-il. J'en prends juste moins souvent ! Et tu n'as rien d'autre à faire, que de surveiller ce que je bouffe ?

- Malheureusement, ton plat a toujours de quoi attirer l'œil. Et pas dans le bon sens du terme.

Il fronça de nouveau les sourcils en regardant mieux la tache :

- Ça ne serait pas du sang, plutôt ?

Toushirou tenta de ne pas avoir l'air trop crispé, trop coupable ou trop surpris. Même s'il y avait de quoi l'être : c'était quoi, ce gosse capable de reconnaître d'un coup d'œil du sang séché à un mètre ?

- Possible, répondit-il d'un ton détaché, songeant qu'il serait plus suspect encore de continuer à nier. Et alors ?

- Tu t'es fait ça comment ?

- C'est gentil de t'inquiéter pour moi, ironisa-t-il, mais je ne tiens pas les comptes à chaque fois que je me coupe avec une page du Magazine.

Sougo, cependant, ne semblait guère d'humeur à rire.

- Je ne me souviens pas que tu te sois blessé à l'entraînement.

- Ben tiens, vu que quand ça arrive, on sait tous les deux très bien à qui je le dois deux fois sur trois...

- Précisément, confirma Sougo sans chercher à nier. Donc, tu te serais fait ça comment ?

- Je ne passe pas ma vie avec toi, tu sais.

- Tu en passes déjà une beaucoup trop grande partie... Ce qui m'intrigue, c'est que ma sœur a saigné hier, elle aussi.

Il guetta une réaction chez Toushirou qui resta plongé dans son verre.

- Elle dit avoir saigné du nez, alors que ça ne lui arrive jamais. Et aujourd'hui, je vois du sang sur ton kimono.

Le verre de son aîné heurta la table avec brutalité.

- Attends un peu, tu m'accuses de quoi, au juste ?

- Tu es très rapide à te sentir accusé, dis-moi.

Le bras de Toushirou passa soudain par-dessus la table pour aller saisir l'avant du kimono de Sougo.

- Tu vas beaucoup trop loin.

Sous le regard inquiet des restaurateurs et des quelques clients présents, il le lâcha avant de se laisser lentement retomber sur son siège, le fusillant du regard. Puis il s'attela à terminer son repas, avec des mouvements plus brusques qu'à l'accoutumée. Après avoir l'espace d'un instant donné l'impression de vouloir répliquer, Sougo finit par reprendre lui aussi ses baguettes, sans un mot de plus.

Les deux paires d'yeux restèrent rivées sur leurs plats respectifs, au grand soulagement de tous. Mais il était clair que le cerveau de Toushirou continuer à fulminer, au point même qu'on croirait voir de la fumée sortir de ses oreilles, tandis que les rouages de celui de son cadet tournaient à toute vitesse sous ses cheveux châtains.

Il examina de plus près la théorie qui y avait germé sous le coup de l'émotion ; avait-il dépassé les bornes en sous-entendant clairement que son kouhai aurait pu frapper sa chère grande sœur ?

Honnêtement, oui. Définitivement oui.

Hijikata était un connard, c'était un fait, mais il n'était pas ce genre de connard.

S'il avait voulu être optimiste, il aurait dit que c'était déjà ça.

Néanmoins, il ne s'en sentait pas d'humeur. Car cette théorie somme toute absurde avait laissé place à une autre, plus insidieuse, plus tordue, mais aussi plus crédible.

Beaucoup de ses proches ne le voyaient encore que comme un petit garçon. De fait, il sortait à peine de l'enfance, et avait de surcroît une petite taille et un visage toujours poupin. Mais il venait tout de même de fêter ses douze ans, et il comprenait certaines choses qui lui auraient échappées peu d'années auparavant.

Il voyait bien comment les garçons agissaient avec les filles qu'ils cherchaient à ramener chez eux. Ça ment, ça piège, ça agit comme les braconniers qui posent des collets dans la forêt. Ils en discutaient régulièrement entre eux, dehors, sans aucune gêne. Une fois, il avait sans même le vouloir surpris une conversation entre plusieurs types, et avait compris à sa grande stupeur, à travers ce que l'un d'eux disait, que c'était après Mitsuba qu'il en avait. Alors qu'il était généralement très sanguin, surtout concernant tout ce qui touchait à sa grande sœur, il s'était surpris lui-même à éprouver, certes de la colère, mais froide et lucide. Il avait identifié le type, avait attendu qu'il s'éloigne de tout témoin, puis... bref, dans l'état actuel des choses, il ne serait plus une menace pour Mitsuba, ni pour aucune autre fille.

Hijikata ne se montrait bien sûr pas aussi explicite. S'il devait être parfaitement honnête, il ne donnait même aucun signe d'une quelconque intention de ce genre. Et à ses yeux, ça le rendait encore plus suspect. Sa sœur était si gentille... Si ce type détestable quatre-vingts-dix-neuf pour cent de son temps décidait, pendant les un pour cent restants, de l'aider à soigner et éponger le sang d'une de ses blessures, aucun doute que celle-ci se sentirait redevable. Alors que le type bien, au premier écart de conduite, passera pour un enfoiré, l'enfoiré notoire, lui, passera pour un saint s'il n'a ne serait-ce que la décence de faire un écart en voiture pour ne pas écraser un chat. Ça le rendait malade rien que d'y penser. À nouveau et sans que le concerné ne le remarque, il jeta un regard haineux au responsable de ses tourments.

À ce compte-là, autant être un enfoiré !

OoOoOoOoOoO