Bonjour, j'espère que vous allez bien. Je suis présentement dans mon salon, un plaid sur les genoux, dans une tenue que je ne porte jamais normalement le vendredi, ni même en semaine tout court. J'ai appris que j'étais au chômage partiel, alors forcément, ça change quelques petites choses dans mon quotidien. Ca solutionne pas mal l'incertitude des prochaines semaines. J'espère que ça prendra fin plus tôt que prévu, mais si ça n'était pas le cas, alors... Tant pis. Je vais en profiter pour écrire. J'ai bon espoir de terminer Master of None, avancer sur Easy as Pie et peut-être débuter un autre texte.
Nous voici donc pour le 46ème chapitre, sachant que de mon côté, je débute l'écriture du 49ème. Je publierai le 47 quand le 49 sera terminé, histoire d'avoir toujours un peu d'avance.
Merci mille fois pour vos reviews, vos gentils mots, vos analyses, votre bienveillance, votre enthousiasme. Je réalise à peine que nous sommes à bientôt 600 reviews, ce qui pour moi est assez extraordinaire. Je n'aurai jamais pensé que cette histoire vous plairait tant.
Prenez soin de vous, restez chez vous, regardez les films, les séries que vous aimez, lisez des fanfictions, faites ce qu'il faut mais restez chez vous. C'est important.
46— Lundi 10 Janvier.
Hermione pousse la porte du bar, qui, étonnement, est presque vide. Elle se rend compte, à un moment donné entre le paillasson et la table où l'attend Harry que c'est un soir sans match, qu'il est seulement dix-sept heure et que le vent dehors pourraient sans mal écorner un bœuf. Il faut être aussi désespéré que Harry pour sortir par ce temps… Ou avoir un ami pour lequel on pourrait traverser un ouragan.
Harry est de dos, et à sa posture, Hermione mesure combien il est abattu. Ce n'est pas le moment de lui rappeler qu'elle l'avait prévenu, qu'elle a vu tout cela venir. Être cruelle ne servira à rien, pas lorsqu'on s'adresse à quelqu'un qu'on aime autant, et à quelqu'un d'aussi profondément et désespérément têtu et obstiné que l'est Harry.
La population des bars est ainsi : diverse, hétéroclite, faite d'individus qui entrent ici dans des buts tout à fait différents. Certains viennent pour passer un bon moment, souvent avec leurs amis. La définition du bon moment diffère quand on est seul il s'agit généralement d'oublier, face à un verre, une journée difficile, ou de forcer le destin en s'oubliant dans les bras d'un homme ou d'une femme venu pour la même raison. D'autres viennent voir un match, de football ou de rugby, ou débriefer une journée de travail qui les a épuisés.
Ils partent au bout d'un verre ou deux, et restent parfois jusqu'à la fermeture. Dans la majorité des cas, tout se passe bien, mais d'autres fois, l'alcool a un effet sur leur humeur, leur caractère ou leurs actions qu'ils essaieront d'oublier le lendemain, ou qu'il leur faudra assumer face à des officiers de police blasés de tels comportements.
Et puis, il y'a forcément celles et ceux qui se sont noyés depuis longtemps dans la fontaine aux faux-miracles qu'est l'alcool sous toutes ses formes.
Pour Hermione et ses amis, avant même qu'ils soient Hermione et Ron et leurs amis, ce qui constitue une différence certaine, ce bar est le lieu de leurs éclats de rire, de leurs annonces fracassantes, de leurs déboires sentimentaux et de leurs grandes décisions. C'est ici qu'ils ont fêté leurs diplômes, ici qu'ils sont venus demander les conseils des autres face à des élèves trop difficiles, ici qu'ils sont venus oublier les élèves en question ou leurs parents après une journée trop difficile.
C'est ici que Harry est venu se réfugier.
Il n'a jamais été du genre à se cacher. Hermione l'a vu faire face à toutes les épreuves de sa vie, avec un courage qu'elle a toujours admiré, alors qu'elle-même, si elle s'était écoutée, aurait pris la fuite ou se serait enroulée dans sa couette jusqu'à ce que le lendemain se décide à pointer le bout de son nez.
Elle s'approche de lui en défaisant les boutons de son manteau, et passe une main dans le dos de son ami. Harry lève la tête, et la tourne vers lui.
— Hey, dit-il à voix basse.
— Oh, Harry… Murmure-t-elle en se penchant pour déposer un baiser sur sa tempe.
Le sourire qu'il lui adresse lorsqu'elle s'assied face à lui est triste, faible, comme s'il avait à peine la force d'étirer suffisamment ses lèvres, comme si les muscles de son visage étaient entourés de plomb.
— Tu vas tout me raconter, d'accord ? Et nous allons trouver une solution.
— Je ne sais pas si…
Hermione fait signe au barman au même moment, et le coupe en demandant deux bières. Puis elle se tourne vers son ami.
— Tu ne sais pas quoi ? Si nous allons trouver une solution ? Tu ne penses pas qu'il est trop tard pour se poser cette question ? demande-t-elle avec douceur.
Aussitôt, bien sûr, elle se maudit de sa réponse. Elle s'est pourtant juré de ne pas culpabiliser Harry, mais elle ne peut s'empêcher d'être réaliste, et tout faire pour aider son meilleur ami n'implique pas non plus qu'elle prétende qu'il n'est en rien responsable de ce qui lui arrive.
Aurait-elle pu résister, si Draco avait été Ron, et si elle avait été à la place de Harry ? Probablement pas, et même aujourd'hui, elle sait qu'elle pourrait renoncer à tout ce qui fait de sa vie une réussite, uniquement pour cet homme. Elle aurait essayé, lutté, cherché à s'échapper, au moins pour ne pas regretter, mais la lutte aurait été perdue d'avance ; il en va visiblement de même pour Harry, même si elle a bien l'impression qu'il n'a pas vraiment essayé.
Le serveur pose les bières devant eux, et même sa tentative de faire sourire Harry ne récolte qu'un mince sourire bien loin de son humeur habituelle. Son abattement sera de courte durée, Hermione le sait ; bientôt, il remontera sur le ring, sera prêt à prendre tous les risques. Pour l'instant… Il a besoin d'elle.
— Raconte-moi.
Alors Harry raconte, bien sûr. Son récit est marqué par les cafouillages, et une fois ou deux, Hermione s'efforce de ne pas avoir l'air scandalisée. Qui est-elle pour juger, après tout ? Il lui parle de leurs rencontres clandestines dans Poudlard, la classe de neige, le soir passé ensemble, avec Scorpius, comme une vraie famille, réalise Hermione. Tout n'est pas inédit pour elle, loin s'en faut, si ce n'est l'ampleur de l'engagement de Harry dans cette histoire. Ce qu'elle avait pris pour une histoire condamnée à n'être que du sexe sans conséquence, léger et bienvenu, s'avère être une aventure amoureuse dans laquelle Harry s'est empêtré et dont il ne veut pas sortir. Lorsqu'il lui explique avoir été déposé à l'école, la semaine précédente, par un Draco qui n'a pas hésité à l'embrasser derrière les vitres fumées de son véhicule, elle lève les yeux au ciel.
— Erreur de débutant… le pare-brise, lui, n'est pas fumé, soupire-t-elle.
— Et surtout, n'importe qui a pu me voir descendre de la voiture, et à ma connaissance, aucun autre parent d'élève n'a la même voiture.
— Il y'a donc un témoin, résume la jeune femme, qui a donné l'information au conseil d'administration, dont fait partie le père de Malfoy. Il vous a vus, au mieux utiliser le même véhicule, au pire, vous embrasser, et je n'ai aucune idée de quel type de baiser il s'agissait.
— Pas du genre sur la joue, précise Harry avec une aigreur qui surprend Hermione.
— Harry, chéri, il n'y a pas de question à ce propos. Je souligne seulement l'imprécision de…
— Non, Hermione, la question ce n'est pas le genre de baiser dont il s'agit, c'est surtout du fait que je suis descendu du véhicule d'un homme. S'il avait été la mère célibataire ou au foyer, désespérée et en manque d'une aventure extra-conjugale, on m'aurait seulement demandé de garder ma bite dans mon pantalon.
Hermione fronce les sourcils. Elle n'est pas habituée à la vulgarité de son ami, qui a toujours fait preuve d'une certaine pudeur dès lors qu'il s'agit de sa vie sexuelle — à l'exception peut-être de certaines soirées arrosées au cours desquelles il a décidé de faire sa proie invité réceptif à ses charmes. Cela a été le cas de Bill, le frère de Ron, de longues années auparavant.
— Certes, mais cela ne nous mènera pas loin. Les gens sont moins sympa parce que tu es gay ? Soit. Tu le savais en intégrant cette école Harry, et ce n'est pas le fait de s'arrêter à cela qui résoudra le problème. Sauf erreur de ma part, le règlement est le même pour tous les enseignants et si ça avait été Luna à ta place dans la voiture de Malfoy, le résultat aurait pu être le même.
Harry ronchonne, mais Hermione sait qu'elle a marqué un point. Il n'y a pas besoin d'être devin, ni particulièrement vif d'esprit pour comprendre que Harry a raison : parce qu'il n'est pas hétérosexuel, les oublieux de la règle deviennent tout à coup des parangons d'exemplarité, et n'hésitent pas à dénoncer des comportements qui ne les concernent pas.
— Je continue, reprend-elle. Dumbledore te fait la leçon, alors qu'il t'avait déjà averti.
— Il ne peut rien faire pour moi.
— Ce n'est que le directeur. Il est élu par le conseil d'administration, ce n'est pas lui qui possède le vrai pouvoir. Le jour où les membres du conseil lui opposent un véto, il n'a aucune autre option que d'obéir.
— Dumbledore est bien plus puissant que cela…
— Non, Harry, je t'assure. Il a été puissant, bien plus puissant, auparavant, mais ça n'est plus le cas aujourd'hui. Cela fait longtemps que plus personne ne le prend vraiment au sérieux.
— Comment sais-tu cela ?
— Je travaille dans un autre établissement, tu te souviens ? Et crois-moi, personne ne parle plus de lui avec l'admiration que nous entendions quand nous étions encore ses élèves.
— Donc il ne pourra pas nous aider.
— Je n'ai pas dit cela, nuance Hermione. Peut-être pourra-t-il, s'il en a envie, nous conseiller et user du peu d'influence qu'il lui reste, mais ce n'est pas certain qu'il le veuille. Et ça ne suffira pas.
Harry porte le verre à ses lèvres. Ses yeux verts se sont assombris, mais Hermione ne saurait déterminer s'il s'agit de colère, de fatigue ou de tristesse.
— Qu'en pense Malfoy ? demande-t-elle.
— Il est furieux après ses parents, mais ça ne le concerne pas directement. Il ne risque rien.
S'agit-il d'amertume, dans le ton de son ami ? La jeune femme fronce les sourcils. Autour d'eux, les clients arrivent petit à petit, remplissent les lieux et noient leur inquiétude dans une forme d'insouciance alcoolisée qui est la bienvenue.
— À part de te perdre… souligne-t-elle finalement après avoir pesé ses mots.
— Nous n'en sommes pas là dans notre relation. Si tant est que l'on puisse parler de relation.
— Que veux-tu dire ?
— Nous couchons ensemble, Hermione, raison pour laquelle je risque de perdre mon travail.
— Harry, s'il s'agissait seulement de coucher ensemble, tu aurais déjà mis fin à cette relation pour mettre le conseil d'administration de ton côté. Tu n'aurais même jamais commencé à…
— Bien sûr que si.
— Non, tu adores ton travail. Tu as toujours été un révolutionnaire, pour sûr. Mais pas suffisamment pour sacrifier ce qui donne du sens à ta vie.
Harry secoue la tête, agacé.
Hermione, quelques années auparavant, aurait eu plutôt raison. Mais, il le réalise maintenant, les choses ont changé, il a évolué, et ses attentes, ses ambitions avec lui, le tout enrobé d'une couche confortable mais dangereuse de colère, d'un sentiment d'injustice renforcé par un règlement qui ne s'applique qu'à ceux qui, comme lui, n'aiment pas les bonnes personnes.
Malfoy n'est pas la bonne personne.
D'abord, il est le parent d'un élève. La règle est rétrograde, oui, comme le sont bon nombre de règlements, de lois et de valeurs de ce pays, mais elle existe, et elle n'a pas besoin d'être comprise pour primer sur le bon sens. Dans d'autres écoles, cela amènerait peut-être seulement à un rappel à la règle, mais Poudlard est une école privée, dirigée et financée par de riches familles au bras long et au sang « pur ». S'il avait choisi de fréquenter une femme — bien que la notion de choix soit particulièrement étriquée dans ce cas — on lui aurait donné une accolade, un peu réprimandé, et tout ce serait bien passé finalement.
Mais il est un homme qui aime les hommes, et qui a eu la bonne idée de baiser avec le fils d'un des membres du conseil d'administration. Cela importe finalement peu : ce n'est pas Malfoy qui est en danger, et sa réputation d'avocat ne craint pas grand-chose. Cette histoire le rendra seulement plus sulfureux, et les clients afflueront comme jamais à son cabinet.
— Harry ? Harry ! répète Hermione en cherchant à attirer son attention.
— Excuse-moi, je… J'étais perdu dans mes pensées.
La jeune femme hoche la tête, sans rien dire de plus, et n'en a de toute façon pas la possibilité. Elle est bousculée brutalement par un homme qui passe derrière elle, et qui s'excuse immédiatement. Autour d'eux, le monde continue à tourner, indifférent à ce que Harry traverse. C'est la triste réalité : son monde est sur le point de s'effondrer, mais pour le reste du monde, le soleil continuera de se lever chaque matin.
Sur la table, l'écran du téléphone de Harry s'illumine. Malgré sa rapidité à s'emparer de l'objet, Hermione voit le nom Malfoy sur l'écran. A la lecture du message, les traits de Harry s'adoucissent. C'est à peine perceptible, mais Hermione ne s'y trompe pas : il y'a quelque chose dans son regard, dans l'adoucissement de ses lèvres, dans l'atténuation des lignes sur son front, une candeur qui apparaît tout à coup et prouve à Hermione que tout ceci est bien plus profondément ancré dans le cœur de son ami qu'il ne veut bien l'avouer. Ou qu'il en a conscience, pour ce que ça vaut.
Ses doigts pianotent sur l'écran, et quand il lève les yeux vers Hermione, son sourire s'atténue, ses joues rosissent. Il secoue la tête, et passe une main dans ses cheveux, comme chaque fois qu'il cherche ses mots.
— J'ai besoin de ton aide, Hermione, dit-il finalement.
— Crois-moi, je ne vais pas t'abandonner, répond-elle. Maintenant, il faut que nous discutions des prochaines étapes, de ce que tu vas faire, et de la façon dont nous allons essayer de solutionner tout cela.
Harry lui sourit, un peu plus largement cette fois. Son téléphone s'illumine de nouveau, mais il le range dans la poche de sa veste.
