Je dois dire que les deux chapitres précédents m'ont permis d'atteindre un objectif que je me suis fixé lorsque j'ai commencé à recevoir des commentaires (nombreux) relatifs à la logique de l'interdiction imposée à un enseignant de fréquenter un parent d'élève. Ce qui était si évident pour moi ne l'était pas pour vous (toute notion de "justice" mise à part, ce n'est pas la question), aussi j'ai été très satisfaite de voir certains retours de lectrices (je crois, y'a-t-il des hommes par ici ?), me disant qu'elles comprenaient où je voulais en venir. Merci pour ça !
Dans ce chapitre, j'ai essayé d'écrire un Dumbledore le plus fidèle possible à la fois au personnage de JKR et à l'image que j'en ai. J'espère avoir réussi.
Courage à vous, restez chez vous.
47— Mercredi 12 Janvier.
Les couloirs de l'école sont si sombres que l'atmosphère pourrait être inquiétante, mais Harry apprécie ce calme, cette sérénité qui a envahi les lieux avec le départ des élèves et des autres enseignants. Avant de partir, Luna est venue le trouver, et ils ont eu une longue discussion. La jeune femme, toute à ses déclarations étonnantes et parfois saugrenues, lui a dit tout son soutien lorsqu'il lui a expliqué la situation. Il s'est senti soulagé qu'elle ne lui rappelle par ses avertissements. Au contraire, sa douceur, sa gentillesse et son rire enfantin l'ont apaisé, pour quelques instants seulement.
Depuis plusieurs jours, son cerveau tourne à plein régime. Il n'a aucun moment de répit. Jour, nuit, lorsqu'il travaille, mange, se lave, durant ses rares heures de sommeil, il revoit Dumbledore lorsqu'il lui a annoncé qu'il avait été balancé. L'homme n'a jamais prononcé ce mot, « balancé », car il est bien trop poli pour cela, mais la vérité est là : quelqu'un a jugé indispensable de faire savoir ce qu'il avait vu, s'est senti si profondément offensé par un baiser entre deux hommes, ou juste par la vision de Harry sortant du SUV de Draco Malfoy, qu'il a écrit aux membres du conseil d'administration pour leur faire connaître l'horrible vérité.
Et quelle horrible vérité que celle de deux hommes qui, sans le voir venir, sans le vouloir et sans même s'en apercevoir, se sont construit une place de choix dans le quotidien de l'autre comme au creux de ses draps et de ses bras.
La fatigue a creusé ses cernes, et les aliments qu'il avale lui paraissent dépourvus de saveur, comme privés de vie par l'inquiétude qui le ronge. Une boule de peur grossi petit à petit au creux de son ventre, nichée contre son estomac, ses intestins et ses poumons, le privant de souffle, d'appétit, de sommeil. Parfois, alors que tout semble aller bien, une odeur, un son, une pensée réveillent la peur, et la boule enfle jusqu'à être sur le point d'exploser, retenue à grand peine par ses côtes, jusqu'à ce que même son souffle peine à se frayer un chemin jusqu'à ses poumons. Il prend un instant, respire difficilement jusqu'à retrouver ses moyens.
Il essaie de cacher son état à ses élèves, mais ils le connaissent déjà par cœur. Plusieurs fois, il en a vu certains froncer les sourcils, Scorpius le premier. Ses cheveux blonds, ses yeux verts, son port altier et ses réflexions parfois pleines de fiel lui rappellent Malfoy si douloureusement qu'il s'oblige à détourner le regard.
Les deux dernières nuits ont été une marche dans le désert, passées à se retourner dans son lit. Observer le plafond en espérant trouver le sommeil, respirer profondément dans une recherche de tranquillité, comme s'il suffisait de cela pour tomber dans les bras de morphée, s'improviser adepte de la méditation dans l'espoir, enfin, de s'abîmer dans les ténèbres de son sommeil. Sans succès. Il est seulement tombé dans les affres de la caféine, condamné à s'en infuser la journée entière pour tenir le coup, et coincé la nuit venue par l'excès. Il a refusé la proposition de Malfoy de passer la nuit ensemble, ce que l'avocat semble avoir compris. Du moins est-ce qu'a supposé Harry le blond n'a rien dit depuis la veille au soir.
Par moment, il se dit qu'il exagère, qu'il fait d'une étincelle un feu de forêt. Ce n'est qu'un avertissement, il ne risque rien, personne n'a jamais rien eu à lui reprocher. Qui irait priver de son métier un enseignant que ses élèves plébiscitent, que certains parents demandent pour leur cadet ou parce qu'ils en ont entendu parler par le bouche à oreille ? Brique par brique, il reconstruit péniblement son optimisme, jusqu'à ce qu'un vent de doute fasse s'écrouler la construction comme un château de carte. Il joue aux trois petits cochons avec lui-même, mais incarne mieux que personne le grand méchant loup, et l'inquiétude balaie impitoyablement ses efforts pour ne pas perdre pied.
Harry s'arrête au milieu du couloir, et appuie une main contre un mur. La tête baissée, il tente de reprendre son souffle. Il inspire, profondément, puis expire, mais malgré ses efforts, son cœur bat bien trop fort, si fort que la nausée fait remonter l'acidité de son estomac. Il ravale péniblement cette avalanche de signaux d'alerte que lui envoient son cerveau et son corps. Après quelques instants pénibles, il reprend sa marche et s'arrête devant le bureau de Dumbledore. Sous la porte, il devine la lumière, mais hésite à frapper contre le bois.
C'est sans compter sur Dumbledore, qui apparaît à contre-jour dans l'encadrement de la porte, qu'il ouvre lui-même. Le regard qu'il pose sur Harry est doux, amical, et malgré la colère de l'enseignant, il a sur lui le pouvoir d'un baume. Réconfortant, apaisant, tranquillisant. Cet homme a toujours eu ce pouvoir sur Harry, ainsi que celui de déclencher ses plus grandes colères, qu'il a nourries puis éteintes méthodiquement, avec la patience de ces hommes qui connaissent l'injustice, la passion, la fureur, aussi, et les malheurs de la vie.
— Bonsoir, Harry. Il est tard, dit-il avec un sourire affable.
— Oui. Je voulais vous parler.
— Entre, entre. Veux-tu boire quelque chose ? Un verre de whisky peut-être ?
Harry manque d'accepter, puis se souvient des nuits sans sommeil, de la nausée, de son souffle court, de l'état de ses émotions, renversées, secouées, maltraitées par son inquiétude, par la peur, par les choix cornélien qu'il a peur de devoir faire. Ou d'avoir déjà fait.
Il secoue la tête, sans un mot. Il est toujours à la porte, réalise-t-il lorsque Dumbledore pose sur lui un regard interrogateur il entre, s'assied sur une chaise face au bureau du directeur. Il connait cette pièce par cœur il l'a découverte en tant qu'élève, puis retrouvée une fois adulte, formé et prêt à enseigner à son tour.
— Tu as mauvaise mine, mon garçon, dit Dumbledore.
Harry reporte son attention sur lui. Ses yeux son écarquillés, il le sent, ils le brûlent. Le blanc de ses yeux est probablement injecté de sang, comme s'il avait bu sans arrêt depuis des jours, ou comme s'il s'était efforcé de ne pas cligner des paupières le plus longtemps possible. Il passe ses doigts sous le verre de ses lunettes, et frotte, frotte le sable sous ses paupières. Cela ne fait que renforcer la douleur, la gêne, mais lorsqu'il retire ses doigts, ils sont humides des larmes trop longtemps contenues.
Dumbledore continue à le regarder. Il ne le fixe pas, c'est bien plus léger, bien plus tendre. Il l'observe, avec bienveillance, avec une forme de désolation dans le regard qui touche Harry et l'exaspère tout à la fois. Cet homme a toujours eu le don d'exacerber ses émotions, de les décupler, de les faire remonter à la surface et balayer tous ses efforts pour prendre sur lui. Ce n'est pas ce qu'il est venu chercher, pourtant. Il veut des réponse, des solutions, n'importe quoi plutôt que le silence assourdissant auquel il est confronté dans l'attente d'une convocation, d'une décision, d'un abandon. D'une condamnation.
— Comment puis-je t'aider ? demande le vieil homme.
— Je.. Je ne sais pas, dit Harry avec sincérité. J'aimerais comprendre.
— Que veux-tu comprendre mon garçon ?
— Ce que j'ai fait de si mal qui justifie qu'on menace ma carrière, et avec elle tous les enfants que j'essaie d'aider.
Dumbledore retire ses lunettes, et sans elles, il parait bien plus âgé qu'habituellement. Soudainement, il fait simplement son âge, réalise Harry. Il les lève, regarde à travers, et décide visiblement qu'elles sont suffisamment propres pour les remettre sur son nez. C'est seulement à ce moment là qu'il reprend la parole.
— Est-ce que tu aimes ce garçon, Harry ?
— Je…
Harry hésite, incapable de formuler une réponse à cette question. Il ne peut pas dire oui, car ce serait faux. Mais s'il dit non, alors toute cette histoire n'a plus de sens, et il suffit de renoncer, sans doute, pour que tout se calme un petit peu. La tempête ne s'est pas encore levée, mais il a la possibilité de l'étouffer dans l'œuf. Ce n'est pas juste une question de ne pas se laisser faire, comprend-il. Il y'a aussi Malfoy, auquel il est incapable de renoncer, de toute évidence.
— Tu n'es pas obligé de me répondre, se méprend Dumbledore. Tu n'es même pas obligé de l'aimer, parce que l'amour se crée dans le temps, c'est une image du passé que l'on construit, à laquelle on superpose d'autres images, comme les négatifs d'une photo.
Harry hoche la tête, sans bien comprendre où il veut en venir.
— Cette école est bien plus ancienne que toi, que moi, et même que certaines des familles qui siègent au conseil d'administration. Ce sont les mêmes depuis toujours, des familles nobles qui se sont reproduites au fil des siècles et qui ont fait perdurer leur fortune et leur réputation. Dans cette école, les enfants auxquels tu apprends à lire, à écrire, à compter, et auxquels tu transmets des valeurs qui te sont importantes sont les futurs leaders de demain à Londres, et avec elle tout le reste du Royaume-Uni, tu comprends ?
Dumbledore se lève, et Harry observe sa longue silhouette décoller de son fauteuil. Son dos est un peu plus vouté qu'il ne l'était deux ou trois ans auparavant, et sa démarche, quoi qu'exceptionnellement vive pour quelqu'un de son âge, n'est plus exactement ce qu'elle était. Dans une des hautes bibliothèques qui tapissent les murs de la pièce, il s'empare d'un livre volumineux, entièrement relié de cuir et d'or.
Il l'ouvre sur le bureau, et le tourne vers Harry en prenant de nouveau place sur sa chaise.
Ce n'est pas une page au hasard qu'il a ouvert, mais un arbre généalogique monumental, à peine lisible tant tout est écrit petit, qui illustre les liens entre les familles du conseil d'administration. Si elles se vantent de leur sang pur, ce n'est pas sans raison : les seuls mélanges autorisés sont ceux qui ont lieu à l'intérieur même de ces familles, et entre elles. Les Malfoy ont les branches les plus brillantes et les plus affirmées : ils sont bien plus puissants que Harry ne l'avait d'abord supposé.
— Pour survivre, ces familles ont écrit des règles qui dictent leur vie de leur naissance à leur dernier jour sur terre. On n'existe pas et on ne prospère pas ainsi pendant des siècles sans quelques sacrifices, Harry, sans quelques règles à respecter, sans traditions qui dirigent le quotidien. La clé pour leur survie reste la reproduction : avec qui se marier, avoir des enfants. Le milieu social, la position dans la famille, la religion, la fortune… Tous les sujets y passent, et crois-moi, ce n'est pas négociable.
— Quel rapport avec moi ?
— Tu es un maillon de l'éducation donnée à leurs enfants.
— C'est vous qui m'avez recruté, je…
— Oui, parce que j'ai encore ce pouvoir, et c'est l'un des derniers qu'il me reste. Je choisis à qui je confie le destin des enfants de ces familles et de toutes celles qui peuvent se permettre de scolariser leurs enfants dans cette école. J'y ai été élève, j'y ai enseigné, j'y ai tout appris, c'est mon terrain de jeu. Mais je ne suis pas celui qui possède le pouvoir, plus maintenant.
— Qu'est-ce que ça aurait changé ? demande Harry.
— Personne ne t'aurait ennuyé pour ta relation avec Monsieur Malfoy, si j'avais été aussi puissant que tu sembles croire que je le suis, souffle Dumbledore.
— Mais ça n'est pas le cas. Et ça ne répond pas à ma question du départ.
Dumbledore hoche la tête.
— Mes excuses, mon garçon, j'ai digressé. C'est un des effets de l'âge, vois-tu. L'interdiction de fréquenter des parents d'élèves pour les enfants répond à la nécessité dont je te parlais plus tôt : contrôler la reproduction des familles du conseil d'administration.
— Mais Malfoy a déjà un enfant…
— C'est exact, mais quand ce règlement a été écrit, la société était différente. La mortalité infantile était élevée, et surtout, on craignait que des enfants illégitimes naissent et puissent un jour prétendre à la fortune familiale.
— Dans ce cas précis, ça n'a pas de sens.
— Ca n'en aurait pas eu si tu avais été une femme, ou si Draco en avait été une, souligne Dumbledore d'un air grave.
— Qu'est-ce que cela change ? Ils devraient être rassurés, je ne mets pas en danger leur tradition familiale.
— Tu te trompes. Le conseil a évolué avec son temps : des incartades hétérosexuelles peuvent être tolérées, avec des nuances, selon le degré de pouvoir de la famille concernée, la place dans l'héritage du membre frauduleux… Le tout dans le cas de relations hétérosexuelles. Une relation homosexuelle, elle, fait s'écrouler tout ceci comme un château de cartes.
— Quel rapport avec moi ? Je ne vais pas demander d'héritage, je ne vais pas faire de bâtard, et Scorpius est un garçon ! s'emporte Harry.
— Tu as raison sur tout cela. Mais Draco Malfoy n'a jamais dit à personne qu'il aimait les hommes. C'est un secret de polichinelle aussi connu que son talent dans un palais de justice. Il est intouchable, dans cette ville.
— Moi, en revanche, ils n'auront aucun mal à m'écarter pour maintenir leur plan de possession du monde dans les rails, marmonne Harry.
— J'ai bien peur qu'il s'agisse de quelque chose de la sorte. Quand une meute se sent menacée, c'est à ceux de l'extérieur qu'elle s'attaque.
— C'est injuste…
— Oui, Harry, c'est injuste. Pour toi, pour le jeune Malfoy, pour le petit Scorpius dont le comportement a changé depuis qu'il est dans ta classe.
— Que fait-on, maintenant ? demande Harry en pensant aux avertissements de Malfoy Senior.
— Nous nous battons, Harry.
Harry fronce les sourcils, surpris par cette réponse.
— Pourquoi me dire ça maintenant alors que vous avez tenté de me décourager ?
— Parce que j'aurais préféré t'épargner cela. Mais je ne vais pas t'abandonner, promet-il.
Et Harry le croit.
