Bonjour tout le monde ! En ces temps de confinement où chacun est invité à rester chez lui, je suis de retour !
Le suivant est en cours d'écriture, comme d'hab, je vous préviens quand ça part à la beta-lecture.
J'espère que ça vous plaira !
Chapitre 38 – Les Égarés
— C'est joli, ici, commenta Levrette en désignant la vue offerte par la fenêtre de leur chambre, au premier étage d'une chaumière perdue dans la campagne. Je ne pensais pas sortir un jour de notre archipel.
Drake haussa les épaules, tournant un vague regard à l'endroit indiqué par son élève. Il était lui-même assez blasé par la région, pour y être venu souvent quand il faisait encore partie de Reshiram. Les premiers temps, se souvenait-il, il était aussi émerveillé qu'elle, mais les années avaient gommé cette sensation.
Cette partie du globe avait des relations tendues avec Pokémon Islands, il arrivait donc que des troupes fussent régulièrement envoyées sur ces terres, pour s'assurer qu'aucune guerre ne se préparait.
Il était évident que les voisins n'auraient eu aucune chance face à l'armée de leur pays, cependant le jeu des alliances pourrait mener n'importe quel conflit ouvert beaucoup trop loin.
Drake grinça des dents. Combo ne se rendait pas compte de ce qu'il était en train de faire. En se réfugiant ici très particulièrement, il risquait un effet boule de neige terrible qui pourrait conduire à une catastrophe d'ordre mondial. Le militaire secoua la tête et serra les mâchoires. Il ne visualisait que trop bien les mécanismes qui se mettraient en branle en cas de souci et ça l'inquiétait énormément. Cet homme méritait-il qu'on déclenche une guerre de cette ampleur pour lui ? Pas vraiment. Le récupérer vivant était donc primordial. À eux quatre, ils devraient pouvoir orchestrer un enlèvement qui passerait totalement inaperçu.
Combo n'était présent qu'en tant qu'invité, mais le temps pressait. D'après les informations collectées par Alcaline, Combo avait réussi à s'attirer les bonnes grâces des personnes d'importance qui ne souhaitaient qu'une chose : le voir entrer dans leur famille. Quand ce serait fait, toute tentative rouvrirait un conflit éteint depuis des décennies.
— Déride-toi, Drake, s'il te plaît. Tu me défrises tellement t'es pas drôle, bouda Levrette en s'approchant de lui.
Il secoua la tête, scrutant sur ses doigts tremblants avec inquiétude.
— Y a pas vraiment de quoi rire, maugréa-t-il dans sa barbe.
Il saisit la pokéball de Draky, jouant avec, geste apaisant qu'il n'avait plus conscience de faire. Son élève prit place à côté de lui, caressant doucement son dos pour le réconforter. Il se sentit son cœur frissonner et ses poils se hérisser agréablement à ce contact. Une expiration, courte et résignée, lui échappa.
— Pardon, je m'en fais peut-être trop. Je connais bien cet endroit, j'y étais souvent missionné avec Reshiram, et… Eh bien, ce que je lis des intentions de Combo est très futé et très préoccupant.
Lévy fronça les sourcils, n'enlevant pas sa main de ses reins, cherchant à attirer l'attention de son Formateur qui persistait à contempler ses genoux et manipuler l'objet entre ses doigts.
— Je ne comprends pas, je pensais qu'il y avait un statu quo entre eux et nous et qu'aucune force armée n'avait été envoyée là-bas depuis un siècle. C'était dans la campagne d'élection du tout mou qui nous dirige, il en était très fier.
— Eh bien, c'est un mensonge. Ça t'étonne, venant d'un politicien ?
Un silence passa, pendant lequel Drake consentit finalement à la regarder dans les yeux. Elle secoua la tête.
— Non, pas vraiment.
— On était dépêchés pour vérifier où en était leur gouvernement, s'il préparait sa revanche. Parce que c'est ça, en fait. Une vengeance qui pourrait nous conduire aux portes d'un conflit mondial. Ils n'attendent qu'un prétexte pour nous tomber dessus. À chaque fois que nous y sommes allés en opération, c'était pour ajuster la politique extérieure et maintenir de bonnes relations, casser les trafics provenant de chez nous, ce genre de choses.
— Donc on est les gentils ?
— Tant qu'on gagne, oui, ironisa Drake. C'est compliqué. Si la guerre c'était les gentils qui ne font rien de répréhensible contre les méchants qui usent des pires méthodes, ça rendrait les relations internationales beaucoup plus simples.
— Mais nous, notre génération, on n'a rien fait de mal ?
Le tressautement dans l'épaule de Drake ne la rassura pas. Le regard du spécialiste dragon semblait fouiller au fond de son âme et il eut un sourire.
— Nous sommes irréprochables. Il s'agit seulement d'entretenir des rapports aussi sains que possible.
— Mais que veulent-ils ? Quelles sont leurs demandes ? J'étais pas très bonne en histoire, à l'école, justifia Levrette.
Drake se déroba au contact de la main dans son et il se leva, s'étirant lentement et remplaçant son élève près de la fenêtre.
— Eh bien, ils cherchent à récupérer leurs possessions : Fiore et les îles Orange.
— On leur a volé ?
— Non. L'annexion était consentie par les populations.
Levrette n'aurait su dire si c'était sincère ou ironique. Elle choisit la version qui l'arrangeait. Elle hocha la tête. Elle commençait à comprendre ce qui inquiétait tant Drake.
— Mais ça va aller, affirma-t-elle. Personne ne pourra nous faire le moindre reproche, parce qu'il va disparaître inexplicablement et ensuite… Ensuite… On pourra rentrer à la maison.
C'était une excellente question qu'elle soulevait. Comment cela allait-il se passer après ? Pourrait-il aller voir son général et donner Combo pour que cette guerre cesse ? Pour qu'il puisse récupérer sa place auprès des siens, de tous les siens ? Altaïr lui pardonnerait-il d'avoir soutenu la Ligue ? Il ravala un soupir et accepta de se laisser sourire.
— Oui, on rentrera à la maison. Justement, j'aimerais tester une nouvelle version de l'attaque Tong, où en fait, ce ne serait pas Draky qui lancerait la tong, mais moi.
— Genre une diversion ? « Draky attaque Tong », il baisse la tête, ton adversaire s'apprête à parer et en fait, tu lui balances une tong sur la gueule ?
— Ouais, enflammée, la tong. Bien sûr.
— Ça se teste, oui. J'aurais tout le temps du monde pour t'aider.
« Pas tant que ça », retint Drake. Il avait des projets pour Lévy. Il n'avait pas l'intention de la laisser sortir de sa vie simplement parce qu'elle s'était fait exclure de la Ligue Souterraine.
— Alors, Vieux Moine, tu as un plan ?
Les paupières closes, en pleine méditation, Galerne fit tout son possible pour ignorer la distraction imposée par Alcaline. Le statitik du spécialiste électrique ne cessait de s'agiter en tout sens, de faire du bruit et Alcaline savait très bien que ça contrariait l'Élémental, pourtant, il le laissait faire. Certaines choses ne changeraient donc jamais, pensa Galerne, même si le temps passait à une vitesse incroyable.
— Dans l'immédiat, j'envisage de découper ton pokémon énervant pour qu'il cesse de briser ma concentration. La prochaine étape, je ne sais pas encore.
— Voyons, si ta concentration peut être brisée par un simple statitik, elle n'était pas si profonde que ça.
Galerne ouvrit les yeux et leva le menton vers son ami. À contrejour, il paraissait plus imposant qu'il ne l'était réellement.
— Je ne sais pas. Mon habit de moine me permettra de passer plus inaperçu que Drake ou Levrette–
— Ils sont bien, ces deux petits, ils ont une belle synergie.
— … Mais Combo se méfiera d'un moine venu d'au-delà de la frontière. Je suis donc toujours en pleine réflexion.
Alcaline renifla sans grâce, levant les yeux pour regarder passer un nuage un peu grisaillant.
— Je peux aussi y aller, on peut être sûr que Combo ne me verra pas venir, puisqu'il n'était pas capable de me différencier du mercenaire qui gérait les affaires d'Aura à Fiore.
Galerne grogna, chassant cette réplique de la main, détestant son implication. C'était cependant quelque chose qu'ils pourraient tourner à leur avantage.
— Ce serait une solution, effectivement. Il faudrait qu'on en parle avec Drake et Levrette. Je pense qu'ils tiendront à t'assurer une protection, au cas où.
— Drake s'inquiète trop. Tu devrais voir ce qu'il a. Ce n'est pas le genre de Benzine de laisser ses élèves s'inquiéter autant.
— C'est un petit de Reshiram, lança Galerne. Le général Sévignan nous l'a envoyé comme espion et on l'a retourné, pour résumer.
Alcaline hocha la tête.
— Il était prometteur, ce gosse. J'ai toujours regretté que Nérée ait mis la main dessus avant moi.
Galerne finit par se redresser, s'appuyant sur son ami, certes plus impressionnant en contrejour, mais tout de même suffisamment solide pour aider un vieux moine à se lever. La maison dans laquelle ils avaient trouvé refuge se trouvait un peu plus bas.
— Allons-y. Nous passerons à l'action le plus tôt possible. Drake doit avoir des informations sur le terrain.
Cash tira la chaise, s'installant dessus en conservant son regard perdu dans le vide. La nuit précédente l'avait vu paniquer et quand il s'était éveillé au matin, il s'était senti ridicule.
Peu importait, en fin de compte, que Safrania ne veuille pas de lui, peu importait ces superstitions stupides. Lorsque le soleil était couché, il était plus facile de prêter l'oreille aux murmures de la peur, et mû par un instinct qui ne lui ressemblait pas, il avait laissé des croyances l'envahir.
Il était temps de reprendre pied. Quand le serveur s'approcha de lui pour prendre sa commande, il essayer de ne plus penser à tout ça l'espace d'une seconde. Il demanda une formule petit-déjeuner – « café serré, sans sucre, un croissant chaud, j'insiste sur le chaud, et un jus d'orange » – et laissa le serveur s'éloigner.
Contempler l'agitation de la foule qui se levait l'aiderait probablement à se recentrer.
Ses yeux accrochèrent une dame en robe vert amande, sautèrent sur un homme qui avait un peu de mousse à raser derrière l'oreille. Les odeurs de la ville montaient doucement, se mêlant aux effluves de savon, de parfum et de bitume mouillé. Il avait plu une bonne partie de la nuit, bien après qu'il fut redescendu des hauts de la Tour Aimantée.
Il s'était laissé complètement envahir et ça ne lui ressemblait pas. Il était sûr que Prof et Ln allaient se foutre de lui jusqu'à plus soif quand ils sauraient qu'il avait merdé. Il se corrigea : ils ne l'apprendraient jamais, c'était beaucoup trop risqué pour sa réputation.
Le serveur déposa sa tasse devant lui et il hocha la tête en guise de remerciements, attrapant sans tarder la viennoiserie dans sa corbeille. Il mordit avec vigueur, son regard balayant encore les mouvements des badauds.
La mission dont il avait écopé n'était pas ce qui se faisait de plus compliqué, même si Roy avait décidé de ne pas lui faciliter les choses – le gosse était plein de ressources, trouvait Cash, si on enlevait cette obsession de vouloir lui prouver qu'il était le meilleur des tricheurs. la priorité restait bien entendu la destruction du Cyanhydre, mais ce n'était pas nécessairement la partie la plus compliquée à mettre en œuvre. Il s'y était préparé depuis suffisamment de temps pour être confiant à ce sujet. C'était la partie pour son élève qui allait se révéler plus difficile. Il faudrait user de quelque peu de voltige pour s'en sortir sans souci.
En tout cas, la soirée d'hier était salvatrice. Il avait pu reprendre possession de tous ses moyens et grâce au dossier fourni par Clarence, il avait toutes les données nécessaires. Le café qu'il avait choisi pour prendre son petit-déjeuner n'était pas le fruit d'un pur hasard. Grâce aux informations, il avait appris quelques-uns des lieux fréquentés par les gardes de la base militaire. Ce café se situait en face du pressing où se rendait l'un d'entre eux une fois par semaine et c'était ce matin-là. Les personnes qui travaillaient dans des lieux de haute-sécurité devraient pourtant le savoir : avoir des habitudes et une routine, c'était s'exposer à une attaque et être le maillon faible d'une telle structure, ce n'était pas une bonne idée.
Un rayon de soleil perça entre les nuages et Cash chaussa ses lunettes, portant sa tasse de café à ses lèvres. Le garde entrait dans la boutique, avec deux sacs, un contenait ses vêtements à nettoyer, le second était un mystère. L'espion sourit. C'était un attaché-case qu'on retrouvait bien plus auprès des porte-serviettes de généraux, merci, Sha, pour ce point maroquinerie fait il y a des années.
Ce garde n'aurait donc pas dû être ici et c'était une vraie chance. Une dizaine de minutes plus tard, le vigile sortit de la boutique et Cash le suivit du regard quelques secondes encore. Il avala son café, dégaina la pokéball de Cornèbre et le pokémon partir sur les traces de l'homme sans avoir besoin de plus d'explications.
Cornèbre suivrait l'homme à sa place et viendrait lui remettre son rapport. S'étirant lentement, il se leva longtemps après avoir fini son café, déposant l'appoint pour sa commande – il aurait pu aussi partir sans payer assez facilement, mais il se sentait d'humeur affable – et il se dirigea vers une cabine téléphonique.
Enfilant des pièces dans la fente, il composa un numéro et deux sonneries retentirent avant que quelqu'un décroche :
— Allô ?
— Salut Octavian. June est dans le coin ?
Quand Octavian reposa le combiné, il demeura pensif, refusant de reprendre le cours de ses activités immédiatement. Dire qu'il s'inquiétait pour ses cadets serait un euphémisme. Il déglutit et secoua la tête, attristé de ne pas avoir l'autorisation d'intervenir plus en profondeur, attristé, aussi, par la nouvelle qu'il avait annoncée à Seth.
Son cadet n'avait prononcé que deux mots – « Je vois » – qui laissaient entendre qu'il se doutait d'une telle chose, mais il était toujours très différent de faire une projection et de voir qu'elle se réalisait. Perdre un partenaire était difficile et Seth commençait à les accumuler.
Il n'avait rien laissé filtrer, bien entendu, mais Octavian n'était pas un idiot. Seth avait considéré sa partenaire comme une amie, au même titre que la petite blonde avec qui on le voyait de temps en temps avant toute cette histoire et perdre les deux devait être brutal pour lui.
Peut-être aurait-il dû attendre pour le lui annoncer, mais Octavian ne pouvait plus garder cette information secrète. Il avait lui-même beaucoup apprécié Sha, c'était une femme efficace et très impliquée dans son travail, il avait appris à redouter sa loyauté envers son jeune frère et il était dommage de la perdre dans de telles circonstances.
Il ferma les paupières douloureusement, une légère prière dansant sur ses lèvres, puis il se détourna finalement du combiné, passant une main sur son visage pour tenter de chasser la fatigue qu'il accumulait depuis quelques jours.
June aussi savait distribuer ses ordres et il était temps pour lui de les exécuter.
Les mâchoires crispées, le pouce battant un rythme désordonné sur la boîte métallique de la cabine téléphonique, Cash prit quelques instants pour digérer la mort de Sha, qu'il apprenait au pire des moments. Il resta immobile, une sensation amère au fond de la gorge.
Ça faisait moins mal que la mort d'Ange, mais rien ne pouvait être comparé à cet événement. Ses yeux piquaient un peu, il papillonna des cils quelques instants, chassant une larme qu'il essuya d'un revers de la main.
Sha n'était pas morte pour qu'il se mette en boule, pleurnichant dans un coin. Elle était morte pour qu'il soit fabuleusement extraordinaire et c'était ce qu'il avait l'intention de faire. Il était temps pour lui de rejoindre Cornèbre.
— Allô ?
Un ahanement de soulagement s'échappa de la bouche d'Ondine quand la voix de sa sœur résonna dans le combiné et elle se déplaça, entraînant avec elle le câble du téléphone.
La Tour de Combats n'était pas réellement à la pointe de la technologie en matière de communication et il était régulier que Lime s'en insurge, pestant de tout son souffle contre les investissements qui auraient dû être faits et avaient été laissés de côté pendant trop d'années pour que ce soit récupérable.
Elle baissa la voix, déglutit et souffla :
— C'est Ondine…
— Ondine ! Arceus, on était tellement inquiètes, est-ce que tu as regardé les informations ces derniers temps, avec la Ligue Souterraine qui sévit ? Ils avaient déjà ravagé l'arène, on se faisait un sang d'encre…
— Je sais, je suis désolée…
Sa sœur ne semblait même pas réellement écouter ce qu'elle disait. Le discours continua un long moment, prononcé d'une seule traite et charriant tellement d'inquiétude qu'Ondine ferma les paupières très fort, comme si le voile noir tombé sur ses yeux l'empêcherait de sombrer dans la culpabilité qu'elle ressentait vis-à-vis de tout ça. Quand elle battit des cils, quelques larmes s'évadèrent et elle humecta ses lèvres avec angoisse.
— Lily…
— En plus, tu as vu que Sacha est impliqué dans toute cette histoire ? Toutes ces années où je l'ai laissé te courir après alors que c'est un assassin, franchement…
— Lily, tenta-t-elle une nouvelle fois d'une voix douloureuse.
Il y eut un silence de l'autre côté du combiné, elle guetta le couloir pour s'assurer qu'il n'y avait personne pour surveiller sa conversation. Quand elle eut la certitude qu'elle était seule, elle s'appuya contre le mur, s'y laissant glisser jusqu'à s'asseoir à même le sol, emmêlant ses cheveux.
— Où est-ce que tu te trouves ?
— Je suis désolée, répéta-t-elle. Je suis tellement désolée. Je ne peux pas te le dire.
— Tu es avec lui, n'est-ce pas ?
— Jusqu'à la fin, s'il le faut. Je l'aime.
Lily soupira et Ondine l'imaginait jeter des regards furtifs sur le reste de la famille, hésitant à alerter Violette et Daisy, ou leurs parents. Un bruit de porte qui se referme lui indiqua qu'elle avait choisi de ne rien dire.
— Papa est ici.
Ondine se refusa à répondre à cette phrase.
— Tu ne peux pas être du côté de la Ligue Souterraine, petite sœur, est-ce que tu te rends compte qu'ils tuent des gens ?
— C'est vrai que Papa fait beaucoup mieux de sa vie, répondit-elle avec hargne avant de s'apaiser aussitôt. Je n'appelais pas pour ça. Je voulais seulement vous faire savoir que je suis en vie et en sécurité.
— L'es-tu ? Si tu es du côté de ces fous, un jour, tu seras prise entre des feux croisés.
— Je fais attention à moi. Je te le promets. Je ne m'implique dans rien.
— Et si c'était Papa qui avait décroché ?
Elle haussa les épaules, oubliant que sa sœur ne pouvait pas la voir.
— Il ne l'a pas fait. Prends soin de toi, Lily, j'essaie de vous rassurer plus prochainement, d'accord ?
Elle n'attendit pas la réponse de sa sœur pour raccrocher, alertée par un sifflement agressif provenant de sa droite. Elle ferma les paupières et prit une respiration avant de relever les yeux, croisant un regard plein de suspicion et de rage.
— Ça va te paraître stupide, sourit-elle, mais je n'ai pas peur de toi.
— Peut-être que tu devrais.
La réplique était plus surprise que réellement menaçante et Ondine se releva, l'Arbok la suivant dans son ascension. Elle s'étira lentement, faisant craquer quelques vertèbres et se promettant d'aller chez le coiffeur prochainement.
— Je devrais, oui.
La silhouette potelée de June n'était pourtant pas très effrayante. Ondine laissa un sourire fleurir sur ses lèvres.
— Mais tu n'es menaçante que pour tes cibles et je n'ai rien d'une cible.
— En es-tu certaine ? Ton secret n'en est pas un pour moi.
La championne d'Azuria ne sourcilla pas une seule seconde en entendant ces mots.
— Je me doutais que je m'exposais en me mettant au contact de Cash. Psyko ne fera jamais le lien entre le général des armées Nérée et sa petite amie, Ondine du même nom, mais il est évident qu'un espion de la trempe de Cash le sait. Je ne suis pas ici pour risque la vie de qui que ce soit, June. Je suis en froid avec mon père depuis mes douze ans et je n'ai pas l'intention de lui reparler un jour.
— Est-ce que tu le hais ?
— Non. On peut aimer quelqu'un et ne pas vouloir vivre à son contact. Je ne suis pas une menace, je ne dirai pas à mon père où est la résistance. Si tu crois qu'il hésiterait à m'éliminer s'il me trouvait ici, détrompe-toi. Quoi que dise ma sœur, je suis morte depuis longtemps aux yeux de mon père et par extension aux yeux de ma mère.
— C'est un peu triste, comme histoire.
— Moins que celle de la préadolescente devenant tueuse à gages pour éliminer ses géniteurs, tu ne penses pas ?
June rappela son Arbok dans un éclat de rire et le pokémon cessa de siffler, se terrant de nouveau au fond de sa pokéball.
— Je ne pensais pas que mon existence serait connue du légendaire Nérée.
Elle passa une main dans ses cheveux, les réunissant rapidement en queue de cheval.
— Quoiqu'il en soit, je pars, ma présence est requise ailleurs. Mais garde dans un coin de ta tête que je t'ai à l'œil.
Ondine hocha la tête avec déférence en contemplant la tueuse à gages s'éloigner. Même si elle n'avait pas l'intention de trahir, il valait mieux, effectivement, qu'elle ne provoque pas June.
Les quatre dresseurs souterrains perdus de l'autre côté de la frontière avaient trouvé refuge dans une chaumière vieillissante qui ne semblait plus avoir connu de propriétaire depuis longtemps. Ils avaient forcé la porte et envahi les lieux et Levrette ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était étrange de les voir peupler ce décor champêtre et un peu romantique.
Les pieds de Galerne, nus la plupart du temps, marchaient sur un carrelage rouge et le statitik d'Alcaline avait élu domicile sur une des poutres apparentes du plafond. Levrette était installée dans un canapé en cuir qui faisait face à une cheminée éteinte et elle inspirait doucement les mélanges d'odeur de cendre, de bois humide et de cuir vieilli sans vraiment parvenir à associer ça à Drake, qui assemblait une arme à feu sur la table à manger, ou aux aller-retour de Galerne qui discutait avec Alcaline de l'enlèvement qu'ils allaient commettre prochainement.
C'était terriblement déplacé. Ça n'allait pas ensemble et ce n'était pas ainsi qu'elle s'imaginait venir dans ce genre de lieu. Pour elle, une chaumière perdue au milieu de rien, c'était romantique, et c'était un endroit d'amour, un écrin d'intimité.
Elle partageait sa chambre avec Drake. Les lits étaient petits, c'était une chambre d'enfant et les pieds de son formateur dépassaient tous les soirs. Elle se sentait à l'étroit dans si peu d'espace, mais c'était un cocon rassurant. Ça lui rappelait une partie de son enfance, quand ils étaient partis en vacances avec Rudy et leur maman. Un sourire prit naissance au coin de ses lèvres et elle cessa de s'isoler à l'écart de la conversation qui se jouait entre les trois hommes.
— Donc, récapitulons ton plan, se moquait Drake. En gros c'est Alcaline l'approche. Alcaline l'entraîne à l'extérieur. On le ramène. C'est un peu léger, tu ne penses pas ? C'est étonnant qu'Alcaline ait accepté une telle ineptie.
— Je n'aime pas du tout le toi militaire, commenta Galerne. Tu es mieux quand tu n'es pas intelligent. Alcaline a rejeté ce plan en disant qu'il était foireux.
— Ça me rassure, soupira Drake. Je n'ai pas beaucoup travaillé sur des opérations d'extradition, lança-t-il à l'attention d'Alcaline, et je n'ai jamais dirigé ce genre de mission, je ne serai probablement pas d'un grand secours.
Alcaline fronça les sourcils.
— T'es le second du meneur de Reshiram ?
— Étais, corrigea Drake d'une voix étouffée, oui.
Levrette pinça les lèvres. Elle détestait que son formateur parle avec autant de sérieux, elle aussi. Pas qu'elle préférait quand il était « pas intelligent » – Drake était tout le temps intelligent, mais il se prenait peu au sérieux et c'était agaçant de voir que certains le pensaient stupide – , seulement que tout ce sérieux montrait combien la situation était grave.
— Impressionnant, salua Alcaline. Le général Sévignan est très jeune, je pensais que son second avait plus de bouteille, compte tenu de vos faits d'armes. Vous formez une belle équipe, complimenta-t-il. Bon, que ferais-tu, toi ?
— J'éviterais de me précipiter, rétorqua Drake du tac au tac. Il n'est pas nécessaire d'aller aussi vite. Nous avons un peu de temps, tout de même, ces gens ne sont pas des primitifs qui se lient en quelques semaines. Même le mariage arrangé le plus rapide prend plusieurs mois à être organisé. Les inquiétudes de Galerne sont justifiées, mais la situation n'est pas grave à ce point.
Et Levrette en voulait pour preuve que son formateur avait fait une blague sur l'attaque Tong. Si Drake plaisante, c'est que ça ne va pas si mal. Pour la seule femme de l'équipe, tout était aussi simple que ça : si son formateur prend le temps de formuler des blagues, les événements ne sont pas si dramatiques.
Cette loi fonctionnait globalement pour à peu près tout.
— Un vrai prédateur observe sa proie avant d'agir, compléta Alcaline. Il faut qu'on l'apprenne mieux qu'on ne se connaît nous-mêmes. Si on veut agir et éviter l'incident diplomatique…
— Et c'est ce qu'on veut, grogna Drake à l'intention de Galerne. Y a des civils qui sont impliqués.
Galerne soupira, mais ne rajouta rien, incitant Alcaline à continuer.
— Il faut étudier notre cible bien plus que ça. Si son objectif c'est bel et bien d'obtenir la protection de ce pays, il ne pourra pas rester celui qu'il est actuellement, donc on ne peut pas construire notre plan sur ce qu'on sait de lui.
— Je n'avais jamais pensé que Combo pourrait être si fin, intervint Levrette.
— Si seulement c'était réellement fin, s'exaspéra Alcaline. T'es pas un peu jeune pour être dans la Ligue ?
Drake accusa le coup. Cette conversation allait réellement mal finir. Alcaline avait toujours pensé que les femmes n'avaient pas vraiment leur place dans une organisation aussi dangereuse que la Ligue Souterraine, Aura mise à part – cette femme-là tenait pour lui plus de la harpie que de l'être humain. Cependant, Levrette détestait qu'on lui fasse des réflexions sur son âge, encore plus si ça puait le sexisme.
La réplique fusa « Et toi, t'es pas un peu con pour sortir ce genre de phrases ? » et Galerne s'interposa, s'immisçant entre les deux.
— Levrette ne fait pas partie de la Ligue Souterraine. Elle a été exclue.
La jeune femme grogna. Alcaline tiqua.
— Pourquoi ?
— J'ai soufflé ma Flamme, répondit-elle en haussant les épaules. De toute façon, j'ai pas de leçon à recevoir de quelqu'un qui a abandonné la Ligue Souterraine.
Alcaline se leva et Levrette fit de même. Il était grand, mais elle refusait de se laisser intimider par sa haute stature.
— Je suis là, petite, pas vraiment le comportement de quelqu'un qui a abandonné la Ligue.
— Je suis là aussi, rétorqua-t-elle, et je n'ai pas l'intention de bouger, va falloir t'y faire.
Leurs regards se heurtèrent et Galerne et Drake retinrent leur souffle de longues secondes. Lévy avait relevé un menton bravache, elle n'avait pas l'intention de lâcher du lest et Alcaline avait trop l'impression qu'il faisait face à sa fille, sa petite princesse. Elle utilisait le même ton pour s'adresser à lui, quand elle estimait qu'il dépassait les bornes, mais il refusait de démordre de sa position.
La tension dans la pièce était telle que personne n'osait bouger. Drake se tenait prêt à intervenir à tout moment, non pas pour protéger Levrette, mais pour l'empêcher d'esquinter Alcaline Galerne guettait les réactions du statitik qui attendait son heure au-dessus de la tête de son dresseur.
L'horloge sortie d'un autre temps cliqueta, un mécanisme un peu grippé se mit en action et un Roucool de bois sortit pour marquer la nouvelle d'un « Roucool, Roucool » et Alcaline détourna le regard avec un semblant de rictus.
— T'as du mordant, gamine.
Elle esquissa un sourire, se réinstallant dans son canapé, rabattant sur elle le plaid qu'elle n'avait pas osé chausser jusqu'à présent.
— T'as pas idée.
Flora sursauta à cause d'un fracas de faïence, suivi d'un juron à rallonge, franchit le seuil de la salle à manger, où elle s'apprêtait à entrer avec Cédric. Son enfant dormait et elle s'émerveillait encore du rythme doux de sa respiration, commençant à le poser dans son berceau, quand elle avait été saisie au vol par le flot d'insanités.
Elle hésita un instant avant de passer la porte, portant son regard sur Lime. Le dresseur souterrain était en train d'éponger le thé qu'il avait renversé sur le sol, les éclats de tasse brisée posés sur la longue table. C'est à peine s'il daigna lui prêter attention pendant qu'elle couchait le petit et s'approchait de la table, observant les bouts de tasse pour s'assurer si elle était récupérable.
Elle ne l'était évidemment pas, toutefois Flora n'arrêta pas son examen en si bon chemin. Il y avait de nombreux plans sur la table, étalés, annotés, entassés, et les cernes sous les yeux de Lime, ses traits tirés, tout laissait penser qu'il était en désarroi.
Humidifiant ses lèvres, Flora se saisit d'un plan, le comparant à un autre, interloquée :
— Tout va bien ? demanda-t-elle.
— L'Insaisissable nous a lâchés, jeta le résistant en même temps que son éponge.
L'objet rebondit mollement sur la table avec un « pouic » ridicule qui contrastait avec l'agacement de Lime. Flora retint un sourire nerveux comme elle put puis elle réalisa ce qu'il venait d'énoncer.
— Comment ça ?
Lime tira une chaise et s'assit dessus, invitant Flora à faire de même. C'était probablement pour souffler, contrôler le volume de sa voix, éviter de s'exprimer trop fort : il ne voulait pas réveiller Cédric.
— On recrute des alliés et on commence à avoir un joli réseau, principalement grâce à Cash. Cependant certains de ces alliés ne le sont pas par charité, il faut les payer et cher. June devait aller récupérer le paiement d'un de nos partisans. Elle ne pourra pas y aller, une urgence avec Olympe.
Lime ne semblait pas vraiment y croire et Flora pouvait difficilement lui en vouloir.
— Pourquoi aurait-elle décidé de lâcher la Ligue Souterraine aussi soudainement ? murmura-t-elle, incrédule.
— Cash a besoin d'elle et ça ne m'arrange pas, rétorqua Lime. Je dois payer mon fournisseur et je ne peux pas parce qu'elle m'a fait faux-bond. Et je n'ai aucune solution de rechange.
Flora humecta ses lèvres une nouvelle fois.
— Je peux t'aider ?
Elle avait réfléchi plusieurs minutes avant de lancer cette phrase d'une voix faible. Bien entendu, elle s'attendait à la réponse qui lui arriva dans les gencives : un ricanement à peine étouffé et une œillade pleine d'ironie.
— Tu n'es pas et tu ne seras jamais Neko, Flora. Je ne sais pas pourquoi tu t'es mise en tête qu'elle était ta rivale, mais cette nana est hors catégorie. Tu es une gentille fille, mais tu es incroyablement ordinaire. Je ne vois pas comment tu pourrais m'aider.
— Je…
Elle souffla. La tirade lui avait fait mal.
— Je sais que je ne suis pas Neko. Je n'ai rien d'une voleuse, d'une dresseuse souterraine, j'ai vingt kilos en trop et les sutures de mon accouchement tirent encore. Je suis grosse et inutile, il n'était pas nécessaire de me le rappeler. Je ne me prends pas pour Neko, pitié, je préférerais encore m'entailler les veines plutôt qu'être cette voleuse stupide.
— Stupide, peut-être, mais c'est une voleuse, la meilleure du monde. Et c'était d'elle que j'aurais pu avoir besoin.
— Que fait-on ici, alors ?
La question de Flora était sincère. Elle ne s'attendait pas à une réponse aussi cassante de la part du dresseur souterrain, même si elle savait qu'il n'était pas un tendre. Il papillonna des cils, quelque peu étonné. Il était, très personnellement, en train d'éponger les traces de sa maladresse en réfléchissant à comment il allait régler son problème quand elle était entrée et avait eu l'audace de penser qu'elle pouvait lui être d'un quelconque secours, alors il ne savait pas trop ce qu'elle voulait entendre par cette phrase.
Ils s'étaient retrouvés réunis dans cette pièce par le plus grand des hasards, ça n'avait rien d'une prophétie qui se réalisait et rien ne pourrait sortir de cette conversation. Pour Lime, Flora, son fils et son mari n'étaient que des poids morts dans la résistance. S'il avait été peut-être un peu trop dur en mettant Neko sur le tapis – c'était de toute évidence parfaitement gratuit et elle n'avait effectivement pas mérité une telle violence dans la réplique – il n'en restait pas moins qu'il ne comprenait pas vraiment ce qu'elle lui voulait. Elle ne pouvait rien pour lui.
— Je vais être franc avec toi, Flora, puisque personne ne semble le faire : tu es un poids mort pour nous. Tu ne peux pas nous être utile. Tu as un bébé à charge, des difficultés à te remettre de ta grossesse et tu trembles de peur au moindre claquement de porte. Je ne vois pas en quoi tu pourrais m'aider.
Flora sourit.
— À quel moment ai-je dit que je voulais m'impliquer dans ton cambriolage ? Je te l'ai dit, je ne suis pas Neko et si tu as besoin d'une voleuse, il te suffit d'aller la chercher, elle est à l'étage en dessous. Si tu ne le fais pas, c'est parce que tu sais pertinemment que jamais Attila n'acceptera de laisser Neko aller commettre un larcin.
Surpris, Lime l'examina plus en détail. Elle s'était exprimée d'une voix calme et n'avait pas tremblé une seconde, elle n'avait pas tempêté, seulement fait remarquer une évidence qui lui avait, il était vrai, un peu échappé. Elle se concentrait sur les plans, les décalant pour les comparer.
— De toute façon, sans la meilleure des voleuses, tu ne pourras pas récupérer ce que tu cherches. Les bons du Trésor ne sont pas ce qui se fait de plus simple à détourner.
— Comment le sais-tu ?
— Si ton fournisseur voulait seulement des pokédollars, il aurait suffi de demander à Cash de faire un transfert de fonds et cette banque-là est connue pour être celle qui détient le plus de fonds propres en bons du Trésor. Il n'est donc pas très compliqué de deviner que c'est ça que tu cherches. Et c'est totalement hors des compétences de quiconque n'étant pas Neko.
— Merci de soulever cette évidence qui ne m'avait pas échappé. Que proposes-tu ?
— Ton fournisseur, il est utile à Aura ?
— Comment ça ?
— Est-ce qu'une mauvaise relation pourrait, d'une façon ou d'une autre, mettre en péril le trafic d'Aura quand le monde recommencera à marcher correctement ?
Il parut réfléchir une minute.
— Non, c'est plus un fournisseur de Cash qu'un fournisseur d'Aura.
— Fais des faux alors. Ça te permet de t'assurer la fidélité de ton client qui de toute façon n'ira pas écouler des bons du Trésor immédiatement. Quand il découvrira que ce sont des faux, il tombera sur Cash, pas sur toi.
— C'est un peu sale, comme méthode, grimaça Lime. Ça veut dire que je prends le risque de mettre à mal les bonnes relations entre Aura et Olympe.
— Pas si tu trouves le moyen de remplacer les faux par des vrais quand les affaires seront plus propices. De toute évidence, ce n'est pas le bon moment pour commettre ce genre de vols : tu es démuni, tu n'as ni June, ni Cash et jamais Attila ne prendra le risque d'envoyer Neko dans ce qui ressemble drôlement à un piège, quand même. Donc soit tu fais des faux, soit tu prends le risque d'y aller toi-même, ce sont tes seules options, la Team Rocket n'ayant pas réussi à voler le Pikachu d'un enfant de onze ans, je te laisse imaginer leur niveau de compétences en matière de vol.
Le silence qui lui répondit la fit ricaner.
— Peut-être que je peux me rendre utile, en fin de compte. Je ne suis pas la gamine stupide que tu penses avoir vue en moi, compléta-t-elle. Dans une moindre mesure, la coordination, c'est de la stratégie aussi.
Elle se leva pour atteindre l'étagère où était le babyphone, qu'elle alluma.
— Je te le confie, je vais prendre une douche, je pue affreusement. Si jamais il pleure, tu pourras t'en occuper ?
Elle partit comme elle était venue et Lime avait l'impression d'avoir pris une gifle. Depuis quand Flora avait-elle des connaissances en finance ? Il secoua la tête. Quand il travaillait encore comme braconnier, il avait quelques contacts qui lui permettaient d'obtenir de faux passeports pour passer une frontière où il était attendu. Peut-être qu'il devrait écouter le conseil de Flora. De toute façon, il aurait largement la possibilité de recruter Neko et Nerd pour qu'ils fassent un échange après la guerre.
Toujours un peu halluciné de l'utilité surprenante dont avait fait montre la coordinatrice, Lime se rassit. Franchement qui aurait pu croire qu'elle se révèlerait si soudainement ?
La fenêtre coulissa dans un grincement faible et, se hissant sur le rebord avec plus de facilité qu'il ne l'aurait cru, Cash entra dans le bâtiment. Avant d'atterrir, il prit garde à la hauteur pour ne pas se blesser et pour éviter de faire trop de bruit. Le courant d'air provoqué par l'ouverture de la fenêtre allait refroidir le couloir et à moins d'avoir un pokémon sensible aux variations de température, ce ne serait pas détectable par le vigile qui repasserait dans quelques minutes.
Persian était dans sa pokéball jusqu'à ce qu'il puisse se mettre dans un endroit suffisamment à l'abri pour le libérer. Le pokémon aurait pu être assez gracieux pour entrer sans un bruit, l'espion avait préféré le garder enfermé pour éviter que le passage soit ouvert trop de temps.
La température était bien loin d'être celle d'habitude. Les orages qui avaient éclaté un peu partout dans le pays n'avaient pas épargné Safrania et continuaient à zébrer le ciel d'éclairs magnifiques.
Il referma la fenêtre sans bruit et s'avança dans le couloir, comptant ses pas. Dans six foulées, il devrait prendre sur la droite, s'insérant dans un autre, plus étroit. L'ordinateur dans lequel il devait s'infiltrer se trouvait un peu plus loin dans le bâtiment et il n'avait pas une minute à perdre.
Quatre, cinq, six, il pivota, sa chaussure droite couina sur le sol lustré et il grimaça, s'immobilisant une seconde, guettant la moindre indication qu'il aurait été repéré.
S'il était seul dans cette aile, du moins dans la théorie, les avertissements de Clarence résonnaient encore dans son esprit et trop de prudence n'avait jamais tué personne.
Quand il fut sûr que personne n'avait détecté sa présence, il reprit sa marche, comptant huit pas supplémentaires. Sa main glissa sur le mur, jusqu'à rencontrer le chambranle de la porte. Le dénivelé lui indiqua le battant et il buta bientôt sur la poignée, sous laquelle se trouvait un boîtier. Avec un sourire amusé, il tapota le code, les lèvres pincées. La serrure cliqueta, et il abattit la clenche, entrant dans la pièce. Il avait trois minutes pour laisser Persian sortir, et souffler quelques instants. Sa main saisit la pokéball, l'éclair de l'ouverture libérant son pokémon scintilla dans la pièce, mettant en relief les armoires métalliques dans lesquelles s'entassaient tous ces dossiers qu'il était dommage d'ignorer. Il secoua la tête.
— Persian, murmura-t-il, on s'en tient au plan. Tu es prêt ?
Le pokémon passa sa queue sous le nez de son maître, tant pour confirmer que pour l'agacer. Il était temps d'y aller.
Des pas dans le couloir signalèrent la présence du garde qui faisait sa ronde. Cash resta parfaitement immobile, contrôlant sa respiration et les battements de son coeur. Il compta, encore, le nombre de pas, les secondes, puis les mouvements parurent s'éloigner.
N'importe qui aurait jailli hors de la pièce, se pensant à l'abri, mais Cash était bien plus subtil que ça. Il attendit encore un peu, posant sa main sur la tête du pokémon qui s'impatientait. Au bout de cent-vingt secondes, les pas reprirent, s'éloignant définitivement et l'espion sortit de la pièce.
Il avança encore le long du couloir, son mollet collé au flanc de Persian qui le guidait, se pressant un peu plus pour le faire se décaler. L'avantage d'avoir un coéquipier nyctalope était celui-ci : si la confiance était réelle, il pouvait totalement s'en remettre à Persian et lui déléguer son sens le plus important lorsqu'il faisait nuit.
Il entra finalement dans la large pièce contenant les serveurs, plissant les paupières face à tous les signaux lumineux qui jaillissaient. Les loupiotes clignotaient à des rythmes différents, dressant un maillage hypnotique et il se secoua, se forçant à quitter cette danse envoûtante du regard. Il devait atteindre l'arrière de la salle rapidement.
Les instructions de Nerd étaient claires et précises et Cash aimait bosser ainsi. Il se glissa jusqu'au poste de travail, et, sans prendre le temps de déverrouiller l'ordinateur, il inséra la clé USB dans le port. Un bip significatif lui signala qu'elle était détectée. Le programme de Nerd ferait le reste tout seul dans un délai de trois-cents secondes.
Et c'était long, trois-cents secondes, il pouvait se passer beaucoup de choses pendant ce temps.
Il n'avait pas d'autre choix qu'attendre, cependant, et il se concentra encore plus, s'empêchant de divaguer. Il n'était vraiment pas question de relâcher sa vigilance à l'instant le plus critique.
Quarante, quarante-et-un, Persian vagabondait entre les armoires électroniques, la chaleur dégagée par les serveurs était démentielles. Une perle de sueur glissa le long de sa tempe, et il souffla doucement. La queue de son pokémon heurta un morceau de métal, le son résonna et Cash écarquilla les yeux, espérant fusiller Persian du regard.
Deux cent cinquante-deux, deux cent cinquante-trois.
Toujours concentré sur sa respiration, il fit dans sa tête le chemin du retour, pour être sûr de n'oublier aucun détail. Il ne sortirait pas par l'endroit où il était arrivé, c'était trop difficile dans le sens contraire. Il avait repéré un autre passage qui lui permettrait d'être dans les temps. Il ne se laisserait pas avoir.
Quand il compta trois cents, il pivota la tête vers la clé USB. La LED qui l'ornait cessa de clignoter frénétiquement et il la retira, l'empochant, puis il tourna les talons.
Toujours armé de sa méfiance légendaire, il sortit de la pièce, puis de l'aile du bâtiment, Persian le suivant de près. La porte qu'il franchit pour se retrouver à l'extérieur était une porte de service dérobée qui n'était pas assez sécurisée. C'était une des rares défaillances du système de sécurité de cette antenne et il avait pris le parti de l'exploiter uniquement pour sa fuite.
L'air frais lui fouetta le visage, Persian émit un feulement doux et ils avancèrent de concert.
Son instinct lui signala quelque chose qui clochait. Avec le recul, il comprendrait que le garde était méfiant et que lui aussi possédait une intuition qui le rendait inestimable pour cet endroit.
Cash n'eut que le temps de se débarrasser de la clé USB, la fourrant dans la gueule de Persian et lui faisant signe de déguerpir, ce que son coéquipier fit sans l'ombre d'une hésitation. Il soupira, leva les mains et devança la lampe torche qui arriva dans ses yeux :
— On ne bouge plus !
— J'étais si près du but, lança-t-il pour la forme. J'étais presque dedans.
Ce n'était qu'un chuchotis parfaitement contrôlé. Et intérieurement, il maudit Clarence Lowery et ses prédictions inéluctables de tout son souffle. Il la maudit, elle, et les murmures de Safrania.
À bientôt pour le prochain chapitre !
