J'ai réalisé que je me suis attaquée par deux fois à l'une des peurs enfantines d'Hijikata, mais que j'avais toujours négligé l'autre... Allez, tourmentons-le encore un peu !

OoOoOoOoOoO

À vouloir être trop gentil, on se casse les dents

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Ça, c'était une journée comme je les aime. Il a fait beau depuis ce matin, les gars étaient motivés à l'entraînement, aucun accident à déplorer, et Sougo a encore admirablement progressé rien que depuis la veille : j'ai eu un blanc de bien dix secondes quand il m'a lancé son « on a fini, Kondo-san, ça fait six-zéro pour moi » après moins d'une demi-minute de combat. Son adversaire n'était pourtant pas n'importe qui : un vieux briscard, pas méchant mais costaud, qui avait l'habitude d'écumer les routes pleines de bandits – davantage des voyous à la petite semaine de que véritables combattants, mais tout de même – qui nous avait rencontrés tout récemment et qui est venu s'entraîner avec nous pour la première fois cet après-midi. Il a eu l'air assez irrité lorsque, une fois l'échauffement et le travail des frappes terminés, nous avons commencé les duels et que, sans vraiment réfléchir, je lui ai assigné Sougo comme adversaire. Je n'ai, dans un premier temps, pas compris pourquoi. J'ai compris après, lorsque ses nouveaux camarades sont venus le réconforter, abattu comme si le monde venait de s'effondrer sur sa tête ; il parlait déjà de quitter le dojo, qu'il n'était pas digne...

Il est vrai qu'à force de le voir tous les jours, j'oublie parfois que pour un œil inconnu, Sougo n'est qu'un petit enfant, et qu'un petit enfant n'est pas censé mettre un « six-zéro » à un combattant éprouvé en trente secondes. Oups... C'était maladroit de ma part, sans aucun doute. Enfin, ça s'est arrangé, je crois, il a eu l'air rassuré de voir, par la suite, que ses pairs adultes n'en menaient pas plus large face à notre petit prodige, qui a semble-t-il mis un soin particulier à lui montrer que le problème ne venait pas de lui. Il l'aime bien, je crois. Enfin, c'est toujours assez difficile à dire quand on parle de Sougo, mais je pense que c'est le cas. En tout cas, ce type, Harada, s'est engagé à revenir. Une bonne séance d'entraînement, un nouveau camarade, c'est une bonne journée pour moi. Et histoire de bien la finir, une fois tous fourbus de bonne fatigue, j'ai été invité par cette chère Mitsuba à partager le repas de ce soir avec elle et son frère. Bon, évidemment, il faut être habitué : pour dire vrai, à la première bouchée de nouilles au sarrasin que j'ai mangée à sa table, j'avais cru que l'intérieur de ma bouche, de ma gorge et de mon estomac allait fondre. J'étais pourtant sûr d'avoir pris des pâtes entre mes baguettes, pas un charbon ardent ! J'aurais peut-être dû demander avant d'où venait cette couleur rouge. Enfin, au final, quelques minutes et litres d'eau plus tard, j'étais davantage gêné par les excuses confuses de Mitsuba et l'expression coupable de Sougo, qui s'en est voulu de ne pas avoir pensé à me prévenir. Il faut dire que lui y est habitué... Je leur ai assuré que ce n'était rien, que j'avais juste été un peu surpris par le piment, mais je crois que je n'ai pas été très crédible avec les larmes qui coulait de mes yeux et mes oreilles qui fumaient. Toujours est-il que, pour son invitation suivante, elle n'avait que légèrement épicé le plat, elle et son frère complétant à leur goût dans leur assiette. Enfin, « légèrement »... Tout est relatif, quoi. Je m'y suis peu à peu habitué moi aussi, bien que j'ai gardé l'habitude de prendre de toutes petites bouchées. Avec le recul, c'est assez drôle : elle ne semble avoir aucune conscience de l'effet que les louches de piment et épices diverses dont elle accompagnait sa nourriture pouvaient avoir sur la plupart des gens. Un peu comme Toushi avec la mayonnaise. En parlant de Toushi...

Quand je dis que j'ai passé une excellente journée, c'est à un détail près.

Quand j'ai réussi à faire intégrer notre dojo à cette épine parmi les voyous, je savais d'avance que ça ne serait pas de tout repos. Il avait un caractère difficile, était constamment sur la défensive et n'avait aucune notion – ou il les avait oubliées – de sociabilité. Je m'étais toutefois dit que ça valait le coup, qu'il s'adoucirait avec temps... Je n'ai pas eu tout à fait tort sur ce point, heureusement, il est à présent possible de s'approcher de lui à moins de deux mètres sans qu'il dégaine. Enfin, s'il s'agit d'une personne qu'il connaît, évidemment. Et qui se rapproche potentiellement plus d'un allié que d'un ennemi. Et s'il ne tirera pas son arme, il le gardera quand même soigneusement à l'œil. Enfin bref, ça reste une amélioration. Il ne se métamorphosera pas pour autant, encore moins si vite. C'est la raison pour laquelle je ne me suis pas inquiété, aujourd'hui, de le voir redevenu taciturne et méfiant à l'entraînement : il l'est toujours lorsqu'un nouveau venu débarque. Et là également, il s'agit d'une situation meilleure qu'elle ne l'était au début. Quand les premiers élèves ont commencé à intégrer le dojo, ça le rendait carrément agressif, ce qui n'encourageait pas les bonnes volontés à affluer, il fallait bien le dire. Il m'est arrivé deux ou trois fois de courir à la suite d'un malheureux qui s'était enfui à l'extérieur pour lui assurer que Toushi n'allait pas le mordre, enfin ! Puis, petit à petit, quand le dojo a commencé à se remplir, il a cessé de montrer les dents. Il se contente maintenant, chaque fois qu'un nouveau débarque, de l'observer en silence de son coin, attendant quelques jours avant de se faire une opinion, qui, au final, n'était jamais mauvaise. Et même alors que celle-ci n'était pas encore arrêtée, il gardait son attitude renfermée pour les moments où il était en sa présence, soit pendant les entraînements.

C'est pourquoi le voir tirer la gueule alors que celui d'aujourd'hui était terminé depuis plusieurs heures, et que nous partagions actuellement un bon repas chez les Okita, donc en terrain connu, est inhabituel.

Même s'il n'est jamais bavard, il s'assoit toujours à table avec nous, fait preuve de politesse élémentaire et s'efforce toujours de finir ce que Mitsuba lui sert, par respect pour son hospitalité, et ce bien que je sois bien placé pour savoir que ce n'est pas toujours facile. Aujourd'hui, il a tout simplement refusé de se joindre à nous, prétextant dans un marmonnement « ne pas avoir faim ». Ça fait près d'une heure qu'il est assis dans son coin, tout seul, sans décrocher un mot, la moitié du visage cachée par la paume de la main sur laquelle il s'appuie. Et le pire, c'est que j'ai beau me creuser la tête, je ne parviens pas à me rappeler de quoi que ce soit qui aurait pu le mettre en rogne aujourd'hui. Vu qu'il s'était tenu plutôt en retrait, même Sougo n'avait guère trouvé d'occasion de venir le taquiner. Et même quand c'est le cas, il l'oublie en général assez vite. Personne n'avait dit ou fait quoi que ce soit qui serait de nature à le vexer... À moins que je ne l'aie pas remarqué ? Non, ce n'est pas une bonne piste... Quand quelque chose le contrarie, il est du genre à s'emporter sur le champ et à grand bruit, pas à ruminer tout seul dans son coin. Non, à priori, il n'a aucune raison de se montrer aussi désagréable.

- Toushirou-san, s'inquiète Mitsuba, tu es sûr que tu ne veux pas au moins un mochi ? Ou un beignet de crevette ? Ce n'est pas bon de rester le ventre vide après un entraînement...

C'est au moins la troisième fois qu'elle essaie, en vain, de lui faire manger quelque chose. Cette fois encore, seul un marmonnement qui, dans le meilleur des cas, pourrait se traduire par « non merci » lui répond. Il commence à m'échauffer les oreilles. Qu'il fasse sa mauvaise tête, c'était une chose, mais Mitsuba ne mérite certainement pas ça.

- Toushi, lui dis-je d'un ton ferme, tu ferais mieux de l'écouter. Et lâche ta tête, elle ne va pas tomber.

- Ça, c'est pas encore dit.

- Sougo, n'en rajoute pas s'il te plaît...

- Toushirou-san est sans doute simplement fatigué, intervint Mitsuba avec un regard rassurant. Tu devrais peut-être aller te coucher ? Il y aura des restes si tu as faim pendant la nuit.

Je vois bien qu'elle essaie d'apaiser la situation pour ne pas que je l'engueule ; je n'insiste pas, c'est elle la maîtresse de maison et je ne veux pas l'embarrasser sous son toit, mais il ne perd rien pour attendre. Comme s'il avait capté mes pensées, il se lève avec un « ouais, je vais faire ça » avant de se replier dans la petite pièce gracieusement prêtée par Mitsuba pour l'accueillir. Vu que cela cause visiblement du souci à celle-ci, je fais comme si de rien n'était et je poursuis la conversation et mon plat comme s'il n'y avait pas eu d'interruption. Mais demain, il faudra qu'on ait une sérieuse discussion, lui et moi. C'est une chose qu'il soit un peu sauvage, mais il y a des limites. Je devrais pouvoir l'attraper après l'entraînement ; si je lui parle de ça devant quelqu'un, Sougo en particulier, aucun doute qu'il va se sentir humilié, se braquer, et j'aurais fait pire que mieux. Mais si j'arrive à lui parler seul à seul, je devrais pouvoir lui faire entendre raison. Il va comprendre. C'est un imbécile, mais ce n'est pas un crétin.

Ou l'inverse, je ne sais plus.

OoOoOoOoOoO

- Merci, Kondo-san ! À demain même heure ?

- Toujours à la même heure, on change seulement quand la nuit commence à tomber plus tôt... À demain, Harada !

Finalement, leur nouveau kouhai avait plutôt bien digéré le fait de se faire damer le score par un enfant. Il avait même tenu à affronter Sougo encore une fois aujourd'hui, afin de comprendre ce qui devait être amélioré dans sa technique ; ce qui lui a sans doute été profitable, le « petit prodige », comme il l'avait qualifié, ayant été d'excellente humeur aujourd'hui. Il semblait d'ailleurs toujours aussi enthousiaste, sautillant un peu partout comme s'il n'avait pas plusieurs heures d'entraînement dans les jambes. Harada salua avec chaleur ses deux autres senpaï avant de partir ; si Sougo lui a rendu volontiers son salut, Toushi, lui, qui à nouveau, n'avait pas décroché un mot de la journée, sembla ignorer tout simplement son existence et ne bougea pas de sa position, la même que la veille dans la pièce à vivre des Okita, affalé sur une des marches du dojo et la tête reposant dans une de ses mains. Il n'avait même pas pris la peine de s'attacher convenablement les cheveux ce matin, ceux-ci pendant tristement d'un côté de sa tête ; et, plus alarmant encore, il avait pratiquement bâclé les exercices d'aujourd'hui. Ça ne lui ressemblait pas. Il faut vraiment que je lui parle...

- Tu veux que je vous raccompagne, Sougo ?

- Bien sûr ! Ane-ue a dit que vous pouviez rester manger aussi ce soir, si vous voulez !

- C'est très gentil ! Tu viens, Toushi ?

Je trouverai bien un moyen de le prendre à part un instant... Ça lui laissera la nuit pour cogiter, ce n'est pas plus mal. Mais alors que j'attends qu'il se lève, il me lance un regard en coin, sans bouger de sa place.

- Partez sans moi. Je vais rester seul ce soir.

- Hein ?

Voilà autre chose ! Qu'est-ce que c'est que cette nouveauté ?

- Mais où tu vas dormir ?

- Dans le vieux dojo, comme d'habitude...

- Comment ça, comme d'habitude ? T'y as pas mis les pieds depuis des semaines ! intervient Sougo qui, ne nous voyant pas le suivre, était revenu sur ses pas.

- De quoi j'me mêle...

- Toushi, ne lui parle pas comme ça, il ne t'a rien fait ! Et il est normal qu'on se pose la question, non ?

Il hausse les épaules, le regard fuyant, avant de répondre du bout des lèvres, comme si le simple fait de nous parler lui était douloureux.

- 'Juste envie d'être un peu seul.

- Roooh, arrête un peu de faire ta mauvaise tête ! Ane-ue a ramené de la mayonnaise du magasin en plus, tu ne vas pas lui faire avoir acheté ça pour rien ?

Bien qu'un très vague intérêt se soit allumé dans son regard, celui qu'il lance à Sougo est davantage circonspect.

- Je rêve ou tu veux que je vienne ?

- Ben quoi ? Tu me fais de la peine !

Mon petit élève s'interrompt toutefois quand je lui pose une main sur l'épaule.

- Comme tu voudras... Mais on te revoit quand même demain à l'entraînement ?

- Hum.

J'apprécie que Sougo fasse preuve d'une telle bonne volonté – surtout à l'égard de Toushi, ce n'est pas fréquent – mais je sens qu'il est inutile d'insister. Il est fermé comme une huître. Je suis cependant de plus en plus inquiet, en particulier devant le manque de conviction dans sa réponse. Il faudrait peut-être que je passe le voir dans son repaire ce soir, histoire d'essayer de comprendre ce qui ne va pas... Mais ça risque aussi de le braquer encore plus... Enfin, pour le moment, mieux vaut peut-être lui laisser de l'espace ?

- Tu dis bonsoir, Sougo ?

- À demain, Hijikata !

Et bien, il est vraiment dans un jour souriant, aujourd'hui ! Si le fait que, dans un accès de compassion, il se soit montré brièvement gentil avec Toushi était une première et a déjà de quoi faire lever un sourcil, je ne m'étais certainement pas attendu qu'il aille lui faire un câlin en jetant ses bras autour de son cou. Mais avant que je puisse me remettre de ma surprise, Toushi avait poussé un hurlement. Pas de colère ou de surprise, mais visiblement... De douleur.

Il repousse rudement Sougo qui, sans comprendre, a plaqué ses deux mains sur sa bouche.

- Ben quoi ?

- Sale petit... éructe-t-il avec difficulté en se tenant la joue, comme s'il avait du mal à actionner sa mâchoire. Je vais te...

- Mais qu'est-ce qui te prend, Toushi ? Sougo, tu l'a mordu ou quoi ?

- Hein ? Ça va pas, non ?

Évidemment, c'était stupide. Mais Toushi semble vraiment souffrir. Ce fut lorsqu'il éloigna la main de sa joue, la tâtant prudemment du bout des doigts comme pour en évaluer les dégâts, que je me rendis compte qu'elle paraissait légèrement enflée...

- Toushi, qu'est-ce que tu as au visage ?

- Rien, répondit-il rapidement en rabattant ses cheveux sur sa joue pour la cacher.

- Tu t'es blessé à l'entraînement ?

- Mais non...

Il a beau essayer de fuir mon regard, il semble avoir compris que je ne le lâcherai pas, maintenant. Je tends l'oreille lorsqu'il lâche son soupir fataliste : j'allais enfin savoir ce qu'il en était.

- J'ai juste... Une petite rage de dent.

- Une... rage de dents ?

- Rien de bien grave, s'empresse-t-il d'ajouter.

Alors, c'est pour ça qu'il est dans cet état depuis hier ? Il a juste mal aux dents ? Celui-là, alors ! Pour un peu, j'en aurais éclaté de rire, mais je pense qu'il vaut mieux que je me retienne. Sougo semble penser la même chose, à en juger par le « désolé, Hijikata » qu'il lui lâche pour la peine.

- Désolé, mon cul ! lui crache-t-il en réponse. Je suis sûr que tu l'as fait exprès !

- Ne sois pas ridicule, voyons ! Comment voulais-tu qu'il sache ?

Celui-là, quel parano quand il s'y met... Je veux bien qu'il ait mal, mais ce n'est pas une raison pour raconter n'importe quoi. Sougo n'est pas vicieux à ce point !

- On peut savoir depuis combien de temps tu es dans cet état ?

- Juste depuis avant-hier soir, grommelle-t-il en réponse.

C'était donc bien la raison de sa mauvaise humeur. Et dire qu'aucun de nous n'a rien vu... Il a beau l'avoir caché, le renflement sur sa mâchoire saute aux yeux, à présent.

- Ça, c'est à force de bouffer de la mayonnaise, suppose Sougo. C'est pas faute de te l'avoir dit.

- Fous la paix à la mayonnaise, crétin !

Mauvaise approche, mon garçon ! Même s'il n'a sûrement pas tort. Toushi n'aime pas vraiment les sucreries, l'acidité de sa mayonnaise demeure la meilleur suspecte. Mais ça me fait penser...

- Mais attends un peu... Tu arrives à peine à ouvrir la bouche, tu as quand même mangé quelque chose depuis deux jours ?

- Évidemment...

- Tu as mangé quoi ?

- ...

- Enfin, Toushi ! Tu ne peux pas te nourrir exclusivement de mayonnaise ! Que tu en tartines une demi-bouteille sur ton plat, passe encore, même si tu sais ce que j'en penses...

- Ça fait longtemps qu'il est passé à une bouteille entière, Kondo-san, me rappelle Sougo.

En effet, maintenant qu'il le dit...

- Enfin, peu importe, tu ne vas pas tenir longtemps comme ça !

- Et que voulez-vous que je mange d'autre, sans pouvoir mâcher ? me demande-t-il d'un ton aigre.

- Du bouillon, de la soupe, commence à énumérer Sougo en comptant sur ses doigts, de la purée, de...

- Occupe-toi de tes affaires, toi !

- Ça suffit, Toushi ! Montre-moi, plutôt, au lieu de faire ta mauvaise tête !

- Vous ne touchez pas ! se braque-t-il aussitôt en plaquant de nouveau sa main en position défensive contre sa mâchoire.

- Je ne vais pas toucher, espèce d'âne, je veux juste me faire une idée des dégâts !

Il m'a bien fallu dix minutes de plus pour le convaincre de me laisser jeter un œil à sa dent douloureuse, et même alors, il tenait son poing serré et armé, prêt à m'en coller une si j'osais essayer de le toucher.

- Tu m'as tout l'air d'avoir une vilaine carie, finis-je par dire en me redressant. Tu ferais mieux d'aller voir un médecin au plus vite si tu ne veux pas que ça s'aggrave. Vu la tête que tu as, elle m'a l'air déjà bien avancée...

- Sûrement pas !

Il a presque crié sa réponse avant de grimacer à nouveau de douleur. Ben alors, qu'est-ce qu'il a encore ?

- Pourquoi ça, Toushi ?

- Tu as peur du dentiste, Hijikata ?

La remarque de Sougo, lancée avec toute l'innocence typique de son âge, me fait éclater de rire.

- Allons, Sougo, Toushi a passé l'âge ! Et il en a vu d'autres ! Sérieusement, Toushi, pourquoi ?

Son regard se fait à nouveau fuyant, comme à chaque fois qu'il essaye d'esquiver un sujet qu'il ne tient pas à aborder, avant de lâcher un rire nerveux.

- Réfléchissez, Kondo-san... Avec la réputation que je me traîne et l'affection que me portent les gens, vous me voyez aller tranquillement toquer à la porte d'un dentiste ? S'il a autant les mains qui tremblent que le type de la supérette à chaque fois qu'il me voit... Vous lui confieriez vos dents, vous ?

Ah, alors c'était ça ? Et il ne pouvait pas juste le dire, cet idiot ?

- Comment tu faisais lorsque tu étais malade ? lui demande Sougo, qui n'a l'air que de le croire à moitié.

- J'attendais que ça passe, répond-il simplement.

- Et bien tu peux t'estimer heureux de ne jamais avoir rien eu de trop grave ! Et d'avoir une santé solide !

Il se contente de hausser les épaules. Mais quel inconscient.

- Enfin, je poursuis, quoi qu'il en soit, cette carie ne disparaîtra pas toute seule. Tu vas quand même devoir aller voir quelqu'un.

- Laissez tomber. Je préfère risquer de perdre une seule dent que la totalité.

- N'en sois pas si sûr, Hijikata, intervient Sougo. Si tu ne fais rien, tu ne vas pas juste perdre ta dent proprement, elle va pourrir et se désagréger directement dans ta bouche. Ensuite, l'infection va se répandre et former un abcès plein de pus ; pour te faire une idée, visualise les ampoules que tu avais sur les mains au début de ton entraînement, et imagine-les sur tes gencives. Des dents, il ne va plus t'en rester beaucoup après ça. Et ça, c'est si tu as de la chance et que ça ne s'étend pas trop loin, dans le cas contraire, tu vas avoir droit à un abcès dans le cerveau, ce qui va fatalement finir par...

- Merci Sougo, on a compris !

Comment il sait tout ça ? Ses livres d'école sont vraiment si détaillés ? Je ne me sens pas très bien, d'un coup, et Toushi a lui même un peu blanchi, bien qu'il ait toujours son ton bravache :

- Comment t'as appris tout ça, toi ? T'envisage de te lancer dans le métier ? Sadique comme tu es, ça ne m'étonne pas...

- Tu sais qu'à force de me répéter que je suis un sadique, je vais vraiment le devenir, et ce sera de ta faute.

- Quoi qu'il en soit, Toushi, je reprends en m'éventant discrètement pour chasser la nausée qui m'a pris, je comprends ton problème... Tu n'as pas confiance, c'est normal...

- Donc nous sommes bien d'accord !

- Mais sois tranquille, j'ai la solution à ton problème.

- Hein ?

- Je vais juste t'emmener voir le dentiste que je consulte.

- Non, je... C'est inutile, je vous dis...

- Tu n'as pas à t'inquiéter, je lui assure, le docteur Takagi n'est pas le genre d'homme à écouter les ragots des gens...

- Ça ne veut rien dire, il a pu les entendre malgré lui !

- Aucun risque non plus. Pour cause, il est complètement sourd ! Je suis encore allé le consulter récemment, je lui ai parlé de notre dojo, de vous, et je peux te garantir qu'il n'a aucune idée de qui tu es. Ah, et ne t'inquiète pas pour l'argent, il est très arrangeant. Vu qu'il est assez âgé, il échange volontiers ses soins contre des services !

Il ouvre la bouche comme pour protester à nouveau, mais il semble qu'il ne trouve rien à redire cette fois-ci. Ah ah, il a tellement l'habitude de râler qu'il ne parvient même pas à avoir l'air content ! Bon, vu à quel point sa dent a l'air de lui faire mal, je peux le lui pardonner.

- Tu dois être soulagé, Hijikata ! renchérit Sougo avec un grand sourire. On se faisait tous du souci, tu sais, sans compter que ça te déconcentre complètement pour te battre... Rien que pour ton dernier duel, tout à l'heure, tu as failli te prendre un coup qui t'aurait fait sauter toutes tes dents. Ça aurait réglé ton problème, remarque...

- Attends un peu que je te fasse sauter les tiennes !

- Ça suffit, Toushi, Sougo n'y est pour rien ! lui dis-je en saisissant au passage le pied qu'il avait tenté d'envoyer vers son visage.

- Ça va, je suis sûr que c'est juste des dents de lait...

- Qui a des dents de lait ?

- Bon, tu n'as de rien de spécial à faire demain matin, n'est-ce pas, Toushi ? je les interrompt avant que ça ne s'envenime. Je passerai te chercher et je t'y accompagne, d'accord ?

- Quoi ? s'exclama-t-il, non, non, c'est inutile, vous n'avez pas besoin de m'y emmener, je ne suis pas un gosse !

- Il vaut mieux qu'il sache que tu viens de ma part. Il pourra te prendre entre deux rendez-vous.

- Il est inutile de vous déranger pour ça, on ne peut pas juste lui téléphoner ?

- Hijikaka, qu'est-ce que t'as pas compris dans le fait qu'il était sourd ?

- Euh...

- Bien, alors c'est réglé, je déclare rapidement avant qu'il ne trouve autre chose. Allez, rentre donc avec nous maintenant que tu n'as plus de mauvaise excuse, Mitsuba était inquiète pour toi, tu sais.

- Oui, viens à la maison, Hijikata, on lui demandera de te faire du bouillon.

- Tu es bien gentil, ce soir, ça fait plaisir !

- Je suis inquiet pour mon meilleur adversaire, me répond-il, l'œil brillant. Je vais m'ennuyer s'il meurt d'un abcès au cerveau, ou d'une nécrose de ses gencives, ou de...

- On t'a dit d'arrêter avec ça !

Toushi a viré au verdâtre, à présent, et heureusement, Sougo n'insiste pas. Ça ne me plaît qu'à moitié quand ils ont cet air là. Comme si l'un des deux – Sougo, dans le cas présent – avait compris quelque chose qui m'échappe. Bon, dans l'absolu, je devrais plutôt me réjouir que ces deux-là finissent par tisser un lien, même si j'en suis un peu exclu, mais... À voir la lueur meurtrière dans l'œil de Toushi, je n'ai pas l'impression que ce lien soit des plus sains. Pas plus, pour être honnête, par l'expression un peu trop innocente de Sougo...

OoOoOoOoOoO

- Je suis rassurée que tu ailles mieux, Toushirou-san ! Mais tu aurais tout de même pu nous le dire. J'ai eu peur que ce soit ma cuisine qui ait été en cause...

- Hmpf. Mais non...

Distrait par les paroles de Mitsuba, Toushi commit l'erreur de prendre une trop grosse gorgée de bouillon, et vira à lécarlate lorsque la brûlure du piment envahit sa bouche. Histoire d'épargner un peu son ego, je fais mine de ne rien voir, mais Sougo ne peut s'empêcher de lui jeter un regard moqueur qu'il fait de son mieux pour ignorer tandis qu'il s'efforçait de reprendre contenance.

- Tu as encore mal ? s'inquiète Mitsuba, interprétant mal les larmes dans ses yeux.

- Euh... Oui, un peu...

- Tu devrais peut-être retourner le voir demain, si ce n'est pas...

- Non ! s'écria-t-il aussitôt d'un ton vif.

Cette histoire lui avait mis les nerfs à fleur de peau encore plus que je ne le croyais, visiblement. On aurait dit qu'elle s'apprêtait à l'envoyer au diable... Le docteur Takagi était loin d'être si terrible, pourtant. Il s'en est rendu compte, je pense, car il se reprend vite :

- Je veux dire... Il m'avais averti que ça risquait de faire un peu mal dans la soirée... Il n'y a pas de quoi s'inquiéter...

- Bien sûr, mais ne prends tout de même pas de risque. Je sais que tu n'es pas douillet, si tu as si mal que ça...

- Je n'ai pas tellement mal... Je... Je suis un peu contrarié d'avoir dû manquer l'entraînement d'aujourd'hui, c'est tout, affirme-t-il en reprenant une gorgée – plus raisonnable – de bouillon. Je ne me suis pas vraiment dépensé aujourd'hui.

- Je vois, fait-elle en hochant la tête, compréhensive. Tu pourras te rattraper demain.

- Harada sera content de te voir dans ton état normal, intervint Sougo, la bouche pleine. Il était inquiet, il pensait que tu avais une dent contre lui.

- Très drôle, répond Toushi d'un air sombre alors que je ne peux pas m'empêcher de lâcher un rire. Il y en a au moins un qui a passé une bonne journée...

- Excellente. Tu veux un peu de pain aux nouilles ?

- Et toi, tu veux une tarte ? Je parle bien sûr d'une tarte dans ta...

- Sougo, j'interviens alors, tu sais bien qu'il ne peut rien manger de solide jusqu'à demain...

- Ah, c'est vrai. Désolé. Tiens, lui dit-il d'un ton étonnamment aimable en poussant son propre bol de soupe vers lui, si tu veux, je t'échange le reste de ma soupe contre ta part de pain aux nouilles. Je l'ai à peine touchée.

- Elle ne te plaît pas, Sou-chan ? s'étonne Mitsuba. Tu la finis toujours, d'habitude...

- Bien sûr que si, la rassura-t-il, mais vu qu'il ne peut manger que ça...

- Ça, c'est gentil, sourit-elle. Toushirou-san, si tu veux, je peux te faire autre chose...

- Merci, mais ça suffira, répondit-il d'un ton brusque en saisissant le bol de Sougo pour couper court et en le portant directement à sa bouche. Lorsqu'il le reposa, il resta immobile une seconde, deux secondes, avant virer cette fois au rouge brique et de plaquer ses deux mains sur sa bouche, les yeux exorbités, comme s'il ne pouvait plus respirer.

- Toushirou-san !

- Toushi !

J'accours aussitôt près de lui pour lui porter secours ; et à la tête qu'il fait, il n'est pas bien difficile d'identifier l'origine du problème...

- Sougo, je demande sans savoir quoi faire pour soulager ce pauvre Toushi qui semble au bord de l'agonie, je peux savoir quelle quantité de tabasco tu as mis là-dedans ?

- Bah, pareil que d'habitude, répond-il d'un ton qui semble sincèrement surpris. Désolé, je n'y pensais plus...

- 'En'eur, réussit tant bien que mal à cracher Toushi dont même le blanc de l'œil avait commencé à virer au rouge, 'e 'uis 'ûr 'e 'as 'is 'ou'e 'a 'ou'eille...

- Je vais chercher du lait, déclara Mitsuba en se levant d'un bon, ça devrait te soulager...

- Tu es sûr que tu n'en as pas mis un peu plus que d'habitude, Sougo ? je lui demande, soupçonneux.

- Bah, je pensais que l'anesthésie faisait encore effet, vu qu'il a toujours cet air idiot... Mais maintenant que vous le dites, c'est peut-être bien sa tête naturelle...

- Enfoiré, articula toujours sous la douleur Toushi qui semblait toutefois avoir retrouvé sa capacité à prononcer les consonnes, si elle te fait tant rire, je vais te faire la même !

D'un geste, il a tendu son bras par dessus la table et saisi la tête de Sougo avant de l'écraser la face dans son assiette ; celui-ci s'en relève avec des nouilles jusque dans les cheveux et les yeux étroitement fermés, le brûlant visiblement ; ça ne l'arrête pas pour autant, et il se rue à l'aveugle par-dessus la table dans le but de se venger. Tout ça, avant que je n'ai pu réagir ou faire quoi que ce soit pour les en empêcher.

- Ça suffit, tous les deux !

Tant bien que mal, je tâche de les garder à distance l'un de l'autre, mais je ne parviens qu'à me prendre des coups perdus.

- Mitsuba, à l'aiiiiide !

Du moins, j'espère qu'ils sont perdus !

Et tout ça, à la base, pour une histoire de dentiste, non mais je vous jure !

OoOoOoOoOoO

Je ne suis pas cent pour cent satisfaite de cette fin de chapitre, mais bon... Il faut dire que les idées que j'avais d'avance commencent à s'épuiser, donc ce ne sont pas forcément les plus développées qui restent ! Pour la même raison, il est probable, que, à venir, je ne puisse plus tenir le rythme d'un chapitre toutes les deux semaines... Je n'abandonne pas cette fic pour autant et j'y reviendrai dans tous les cas à chaque fois que l'inspiration se présentera. J'espère vous y revoir !

A bientôt !