Bonjour !

Ça fait à nouveau une éternité que je n'ai pas posté de chapitre MAIS j'ai terminé de relire et corriger TOUTE la fanfic ! Titou Douh fait un super travail, alors ce sont surtout des modifications de dialogues ou de descriptions :)

Bref, le confinement m'a permis de prendre le temps pour écrire et voilà le résultat. J'espère que ce chapitre vous aidera à passer le temps, bien en sécurité depuis votre logement (à part pour ceux qui malheureusement sont tenus d'aller travailler malgré les circonstances... courage ._.) !

A la prochaine :D D'ici là, faites attention à vous.


Chapitre 38 : Le fil d'Ariane

Severus rentra chez lui après le petit-déjeuner improvisé, laissant Percy dans sa maison silencieuse. L'apparente normalité de l'habitation de banlieue lui parut brusquement grotesque. Grotesque, la pelouse bien entretenue. Grotesques, les sous-vêtements en train de sécher. Grotesques, les chaussons posés dans l'entrée. Grotesques, les deux brosses à dents dans un verre sur le rebord du lavabo.

Cette maison était devenue bien trop grande.

Percy serait allé dormir directement si Pac-Man ne lui avait pas réclamé à manger avec l'énergie du ventre vide. Il y puisa la motivation pour quitter sa chaise, couper le courant et déployer sa magie, car il n'avait pas envie de remonter ses manches pour récurer la maison à la manière moldue. Ainsi, les bibelots retrouvèrent leur place sur l'étagère, intacts, tandis qu'une éponge s'appliquait à réduire la pile de vaisselle sale qui s'était amoncelée dans l'évier en toute impunité ; le balai laissa libre cours à ses pulsions maniaques et les tapis se rendirent obligeamment dans le jardin pour se secouer comme des chiens mouillés.

Un grand silence remplaça l'agitation qui n'avait pas duré plus de cinq minutes. Percy alla délivrer une cuillère coincée entre les pattes de Pac-Man, et l'ustensile se précipita dans le buffet sous l'œil déçu de la jeune chatte. Il lui gratta l'oreille en guise de dédommagement, avant de partir rétablir le courant.

Et maintenant ? Qu'allait-il devenir, sans Dumbledore et sans Sirius ? Parviendrait-il à préserver sa ligne de conduite alors que son amant s'en allait défier le cours des événements ?

Cela lui arrivait rarement mais Percy se mit à songer au futur, le vrai, celui qu'il n'avait aucun moyen d'appréhender. Après vingt ans passés à reproduire vaguement son ancienne vie, il avait du mal à se figurer une existence qu'il n'avait pas déjà vécue, au-delà du 2 mai 2000. Il se mit à prier un dieu auquel il ne croyait pas pour que Sirius en fasse partie.

Son regard fut attiré par la chevalière qu'il portait à l'annulaire, ne pouvant se résoudre à la retirer même s'il n'était pas certain que l'engagement qu'elle symbolisait tenait toujours. Il avait ensorcelé la bague de sorte à ce qu'elle se soustraie naturellement au regard d'autrui, mais lui avait pour tic de la faire tourner autour de son doigt.

Partout où les yeux de Percy se posaient, quelque chose lui rappelait son compagnon. Il ferait peut-être mieux de se séparer de la maison et de la bague, sauf qu'il en était tout simplement incapable.

« Et j'aimerais que dans les moments où tout fout le camp, tu penses au fait que tu es la personne la plus importante de mon monde bizarre. »

C'était ce que Sirius lui avait dit en lui donnant sa propre bague, un an plus tôt. Elle était marquée des initiales du métamorphe, « S. G. B. ». Pour une raison qu'il ne s'expliquait pas, il n'avait jamais eu la curiosité de demander à quoi correspondait le deuxième prénom de son fiancé. Il espérait que l'occasion se présenterait un jour.

Le bruit strident de la sonnette tira Percy de sa rêverie. Il ne savait pas depuis combien de temps il se tenait debout au milieu du salon rangé, mais ses jambes étaient raides et Pac-Man s'était endormie sur un fauteuil. Le fonctionnaire frotta rapidement ses yeux secs d'avoir trop peu cillé, puis se hâta d'ouvrir la porte d'entrée.

George était seul. Quelque chose dans son expression présageait qu'il n'était pas venu prendre le thé.

- Comment vas-tu ? demanda pourtant le jumeau avec un sourire engageant.

Percy ne répondit pas, mais lui donna l'accolade avant de le laisser entrer.

- Tu veux boire quelque chose ?

George opina.

- Ça peut aider.

L'air grave de son frère poussa Percy à servir deux verres de whisky Pur Feu. George prit place dans le canapé tandis que Percy soulevait Pac-Man, s'asseyait dans le fauteuil et reposait le félin sur ses genoux. L'intéressée poussa un ronronnement aussi bref que sonore avant de se rendormir.

George but une large gorgée du breuvage ambré et se lança.

- Je suis venu te parler de Dumbledore et l'Indicible.

Difficile de faire plus franc, mais le quarantenaire semblait malgré tout choisir ses mots avec soin.

- Quand Fred et moi sommes arrivés en 1976 à ta suite, je me suis remis à faire des recherches sur l'Indicible, sous la tutelle de Dumbledore. Je comptais sur son influence – et en particulier sur son amitié avec Nicolas Flamel – pour comprendre en quoi la lumière du jour altérait la potion. Mais quelque chose... en fait, nos recherches piétinaient et j'avais l'impression que Dumbledore n'était pas... aussi « investi » qu'il aurait pu l'être.
- À l'époque, il rechignait à en apprendre trop sur le futur, précisa Percy.
- Oui, c'est ce que je me suis dit. Du coup, j'ai dû me résoudre à poursuivre les recherches seul. Ça n'a pas donné grand chose ; je manquais de contacts.

Le plus âgé s'était tu à nouveau, l'air de livrer un débat intérieur qui reléguait la question de la scolarisation des Cracmols à la simple discussion de comptoir. Percy ne savait pas s'il devait relancer la conversation, mais avant qu'il ait pu ouvrir la bouche, George avait vidé le contenu de son verre d'une seule traite.

- Je te ressers ? proposa-t-il en désespoir de cause.

George secoua la tête avec un sourire crispé.

- Je ne vois pas comment aborder le sujet avec tact, alors je vais te dire les choses comme elles viennent.
- Tu me fais peur...
- Je crois que Dumbledore nous manipule depuis le début.

Percy patienta quelques secondes, avant de comprendre que George attendait lui aussi quelque chose. Une réaction de sa part, sans doute, alors Percy tâcha de scruter en lui-même ce qui avait changé depuis la révélation de son frère. Il ne découvrit rien. Comme George attendait toujours, il essaya de hocher la tête d'un air soucieux, mais toujours rien.

Aurait-il dû être effaré ? Déçu, énervé, soulagé ? Avoir la sensation qu'une pièce de puzzle venait de s'emboîter parfaitement dans un ensemble qui commençait à prendre forme ?

- Comme tu le sais, reprit George avec lenteur, il nous a interdit de te contacter ces dernières années. Mais ce n'est pas tout : c'est lui qui nous a poussés à partir au Pays-de-Galles, c'est lui qui m'a conseillé de te laisser la cape d'invisibilité...

Percy avait l'impression de ne l'avoir jamais ignoré.

- Je suis en train de te dire que Dumbledore nous cachait ses véritables intentions.
- J'avais cru comprendre.
- Et c'est tout ce que ça te fait ? s'impatienta le quarantenaire.

L'ancien professeur sourit d'un air désolé.

- Pour être honnête, oui. Je suppose que je devrais ressentir quelque chose, mais je viens de me rappeler qu'il y a des yaourts dans le réfrigérateur.
- Et alors ?
- Je ne mange pas de yaourts, je ne les supporte pas. Tu veux bien les emporter ?
- Pourquoi tu achètes des yaourts si tu ne les manges pas ? craqua George, quelque peu excédé par les priorités de son frère.
- Pour Sirius.
- Eh bien qu'il les mange.
- Il est parti.

George fronça les sourcils, de plus en plus déconcerté, quand soudain la compréhension se lut son visage.

- Oh, Perce...
- La mort de Dumbledore l'a pas mal secoué et il a préféré partir. Je vais bien, assura-t-il au bout d'un moment. Enfin, je ne sens pas grand chose pour le moment, c'est bon signe.

Le jumeau afficha un air dubitatif.

- Je n'ai jamais vu nulle-part que c'était bon signe.
- Ne t'en fais pas pour moi, insista Percy. Si ça n'allait pas, j'aurais investi le canapé de Fred.
- Et tu ne sais pas où il peut être ?
- J'aimerais mieux qu'on parle de la crapule manipulatrice qui nous tenait lieu de mentor, si ça ne t'embête pas.


Il regarde Fred et George s'éloigner dans la nuit glacée. Après tout ce temps, il est surpris de sentir son cœur se serrer. Il devrait se réjouir d'être encore capable d'éprouver de la culpabilité, mais il n'arrive qu'à voir disparaître l'occasion de passer du temps avec ses frères.

Pourtant, il n'a pas hésité une seconde. Il sait que les choses doivent se dérouler de cette façon, s'il veut changer son destin. Et même s'il se dégoûte, il est prêt à payer le prix fort pour parvenir à ses fins.


Percy ouvrit subitement les yeux. Dans sa confusion, il tenta malgré tout de se saisir des bribes de son rêve, en vain : la vision s'étiola et seule une impression de déjà-vu perdura le temps d'un battement.

Il regarda autour de lui pour découvrir qu'il s'était endormi dans son fauteuil au salon. Les premières lueurs de l'aube lui apprirent que George était parti depuis plusieurs heures.

Le fonctionnaire quitta son siège avec une grimace de douleur, tout en se promettant pour la énième fois d'arrêter de s'endormir n'importe où. La fatigue l'avait terrassé par surprise – le whisky aidant. À vrai dire, il n'avait pas dormi depuis le départ de Sirius, deux jours plus tôt. Les quelques heures qu'il venait de grappiller l'aideraient à tenir la journée au Ministère.

Après s'être accordé une douche brûlante et une pomme en guise de petit-déjeuner, Percy prit la direction du Ministère. Même au centre du Londres moldu, l'atmosphère était plombante ; le décès de Dumbledore occupait les esprits de ses sympathisants comme ceux de ses opposants, et Percy ne doutait pas que la disparition de l'influent Sorcier demeurerait l'événement le plus marquant du XXième siècle. C'est pour cette raison qu'il ne fut pas surpris de trouver le bureau de Scrimgeour vide. Le ministre était certainement occupé à se casser la tête sur les énigmes que Dumbledore laissait derrière lui. Percy gagna donc le placard à balais qui lui tenait lieu de bureau, petit royaume pitoyable qui avait fait sa fierté dans une autre vie, aujourd'hui symbole de la générosité stratégique de Fudge.

Quand il referma la porte derrière lui, un post-il voleta gracieusement devant son visage. Il s'en saisit.

Weasley,

Mission diplomatique de terrain de 19h à 23h. Compte-rendu attendu demain matin.

R. S.

Quand Rufus Scrimgeour ne se donnait pas la peine de préciser de quel « terrain » il retournait, il faisait allusion au Terrier, et par « mission diplomatique » il entendait « tirer parti d'une forme animagus illégale afin d'espionner une famille dans sa maison ». En définitive, l'homme politique désirait prendre le pouls de l'Ordre du Phénix.

Percy serra les doigts sur le papier désormais inanimé, avec l'espoir fou que sa journée ne saurait empirer.

Il fut évidemment détrompé en fin d'après-midi, peu avant son départ du Ministère, quand Nil toqua à sa porte. Le sourire qui éclaira son propre visage fana dès l'instant où elle posa les yeux sur lui, car il venait de comprendre où se trouvait Sirius depuis leur séparation.

- Est-ce que le ministre reviendra ce soir ? demanda Nil sans laisser paraître qu'elle le connaissait.
- Non.

Ce fut tout ce qu'il fut capable de prononcer, mais alors qu'elle s'apprêtait à repartir, il eut le courage d'ajouter :

- Nil ?

Elle s'immobilisa, la main sur la poignée de la porte, sans se donner la peine de tourner la tête vers lui. Percy songea que c'était pour le mieux, préférant encore s'adresser au dos de son amie plutôt qu'à son visage fermé. Les mots se bousculaient dans sa tête et il était incapable de les ordonner.

- Nil, je suis désolé. Le mot est faible, trop faible pour décrire à quel point je me sens misérable de t'avoir caché que Sirius était vivant. Je te demande pardon, pour tout ce que j'ai fait et tout ce que je n'ai pas fait. J'ai été un piètre ami. J'aimerais croire que c'était nécessaire de te mentir, que je n'avais pas le choix, mais je n'en suis plus aussi sûr. Si tu trouves en toi la force de me pardonner, je te promets de toujours te dire la vérité. Tu es la seule femme qui sait réellement qui je suis, et d'une certaine façon, ça fait de toi la femme de ma vie.

Voici ce qu'il aurait aimé lui dire.

- Est-ce qu'il va bien ?

Et voilà l'aberration qui trouva le chemin de sa bouche en lieu et place de sa déclaration amicale.

- Ça dépend des moments, lâcha-t-elle sans doute moins sèchement qu'elle l'aurait voulu. Enfin, il est vivant, quoi.
- Nil, je suis...

La porte avait claqué avant que Percy n'ait le temps de finir sa phrase.

- Désolé.


Il perd parfois son temps à penser aux passés, quand il n'a rien d'autre à faire. Les visages qui s'imposent à son esprit affaibli sont nombreux et tristes, quand il y a des visages à mettre sur les noms qui dansent dans sa mémoire vacillante, mais pas celui-là.

Ce visage appartient à une jeune fille noire qui arbore fièrement les couleurs de Poufsouffle. C'est son sourire quand elle mène son équipe à la victoire, son air féroce quand elle se dresse face à l'injustice, son sérieux quand elle fait un exposé sur le métro londonien, son air penaud quand elle a failli arracher la porte de ses gonds, son hilarité quand elle écoute Evan Rosier imiter très mal le professeur Binns.

Ce n'est jamais sa colère sourde quand il l'a trop souvent déçue.


C'est la voix de George qui tira Percy du sommeil. Il crut qu'il était encore en train de rêver quand il nota que ladite voix provenait d'une chèvre argentée, jusqu'à ce qu'il identifie le patronus de son frère.

- Perce ? Tu m'entends ? Viens m'ouvrir.

Percy se leva en trombe tandis que Pac-Man gonflait son pelage à la vue du sortilège lumineux. Il mit ses chaussures, enfila une veste, attrapa sa baguette et se rua hors de la maison. George l'attendait près de la boîte aux lettres en secouant lentement la tête.

- Excuse-moi, je me suis endormi, dit-il en le rejoignant en grandes enjambées.
- Ça m'étonne que tu trouves le sommeil dans un moment pareil, fit savoir George.
- Ces derniers temps, c'est plutôt ne pas dormir qui relève du miracle.
- Tu paies tes insomnies.

Percy remonta le col de sa veste en frissonnant. La nuit était fraîche pour la saison estivale, mais il n'avait pas spécialement envie de porter son écharpe.

- On y va ? demanda George.

Ils échangèrent un regard et sourirent à moitié en comprenant qu'aucun d'entre eux n'en avait envie. Puis ils transplanèrent.

Les deux frères se rematérialisèrent à des kilomètres de là, au Pays-de-Galles, dans une vallée à proximité d'une forêt. Il n'y avait pas âme qui vive, mais c'était exactement là où ils désiraient se rendre.

George sortit sa baguette et conjura un à un tous les sorts qu'il aidait Fred à lancer chaque soir sur la maison et son jardin. Lorsque la magie dissimulatrice se dissipa, Percy et George se tenaient devant une charmante habitation en pierre aux volets bleus. La maison de Fred et Deryn.

- Si on m'avait dit un jour que je commettrais mes méfaits avec toi plutôt qu'avec Fred... chuchota George en déverrouillant la porte d'entrée.

Percy se glissa à l'intérieur en se passant de commentaire, tandis que le quarantenaire remplaçait méthodiquement les sorts visant à protéger la maison et ses habitants. Ils se dirigèrent silencieusement vers le salon rustique et, sans hésitation, s'approchèrent de la cheminée qui s'y trouvait. D'un signe de tête, George invita Percy à le précéder.

L'animagus saisit une poignée de poudre de cheminette, entra dans la cheminée en courbant la tête et prononça distinctement :

- Ministère de la Magie.

Une flambée verte l'emporta au loin.

Percy sortit prestement de la cheminée par laquelle il venait d'arriver. Le Ministère était désert à cette heure avancée de la nuit, cependant Percy invoqua la cape d'invisibilité par précaution. George apparut par la même cheminée que lui quelques secondes plus tard. Sans mot dire, il se glissa sous la cape avec Percy et le laissa les diriger dans l'établissement. Leurs pas résonnaient affreusement dans les couloirs, mais personne n'était là pour s'en plaindre. Bientôt, ils atteignirent leur destination : le Département des mystères et la salle aux portes.

L'ancien professeur fit disparaître la cape. Grâce à sa connaissance des lieux, il s'avança sans la moindre hésitation vers la porte du temps, son frère sur les talons. Il se figea brusquement, doigts tendus vers la poignée de la porte, redoutant à présent d'être arrivé si loin. George posa sa main sur son épaule.

- Trop tard pour reculer, Perce.

Percy hocha doucement la tête, bloqua sa respiration et fit tourner la poignée. Quand il poussa la porte sans sentir la moindre résistance, il fut incapable de définir l'exacte nature du sentiment que cela lui procura : soulagement de ne pas rencontrer d'obstacles ou angoisse de toucher au but ?

La salle du temps était exactement la même que dans son souvenir, le jour où il avait sauvé Sirius au Département des mystères. Les Sorciers étaient bien souvent réticents à pénétrer dans ces salles reculées – ce qui expliquait pourquoi on avait laissé un individu aussi impopulaire que lui y circuler librement après la guerre. De plus, avec le retour avéré de Voldemort et ses partisans, Rufus Scrimgeour avait relégué le Département en bas de la liste de ses priorités.

Personne n'avait remédié à la chute infinie de l'armoire contenant les Retourneurs de Temps. Dans la lumière scintillante de la pièce, l'armoire s'effondrait dans un grand fracas cristallin, se reconstituait, s'effondrait encore, et ainsi de suite. Percy aurait pu continuer à observer le phénomène des heures durant.

George attira son attention en agitant sa main devant ses yeux. Percy sursauta en sortant de sa torpeur, mais son vieux petit frère lui tournait déjà le dos afin de se diriger vers l'armoire. Il pointa sa baguette sur elle, puis esquissa un geste bien connu tout en murmurant :

- Immobilus.

Après sa dernière chute, l'armoire resta bien gentiment renversée sur le sol au lieu de se reformer comme les fois précédentes. À la place du mur qui aurait dû se trouver derrière le meuble figé, il y avait une porte. Son apparence anodine ne la différenciait en rien des autres portes rencontrées jusqu'alors, exception faite de sa taille modeste qui lui permettait de demeurer cachée derrière l'armoire. Percy se demanda pourquoi il ne l'avait jamais remarquée.

Comme ils désiraient quitter le Ministère avant le lever du soleil, l'animagus ne se fit pas prier pour chasser la question de son esprit et franchir la petite porte dissimulée.

La nuit où les jumeaux s'étaient retrouvés précipités en 1975 à sa suite, George lui avait narré une partie du périple qui l'avait mené à l'Indicible. Il lui avait décrit la pièce dans laquelle ils venaient de pénétrer en ces termes : « une pièce très étrange qui ressemble un peu à la Salle sur Demande ». En vérité, la comparaison était loin de rendre hommage à l'une ou l'autre de ces deux salles extraordinaires.

La pièce où ils se tenaient était dépourvue de limites précises. En tout cas, si limites il y avait, elles s'étaient soustraites aux sens du commun des mortels : Percy et George auraient tout aussi bien pu atterrir au beau milieu d'un univers dépourvu d'étoiles, tant la noirceur qui les entourait semblait tout droit sortie du néant. De nombreux objets plus ou moins reconnaissables dérivaient en suspension dans les airs, pareils à une multitude de planètes aux trajectoires hasardeuses : des livres, des boîtes, des chaudrons, des parchemins, des étoffes, des fioles... qui pour la plupart se rassemblaient lentement en espèces de blocs vaguement arrondis. Les plus imposants d'entre eux formaient d'invraisemblables îlots où Percy n'avait pas très envie de se risquer.

- C'est par-là, annonça George à mi-voix en désignant évidemment le plus démesuré et le plus boiteux des agglomérats.

Percy prit une profonde inspiration pour se donner du courage, mais sa mince contenance s'évapora quand une odeur bien précise s'imposa à ses sens en alerte. L'odeur impossible. L'odeur qui avait traversé le temps.

L'odeur de l'Indicible.

La fragrance fantomatique se mêlait à d'autres effluves familières, cependant toute son attention était dirigée vers le parfum qui cristallisait à la fois l'Indicible, l'Amortentia et une bête crème hydratante pour les mains. Son obsession lui donna le courage de faire un premier pas en direction de l'îlot dont George avait débuté l'ascension. Malgré sa crainte, son pied ne s'enfonça pas dans le néant, mais resta suspendu au niveau où aurait dû se trouver le sol.

Percy jeta un dernier regard par-dessus son épaule. Derrière lui, la salle du temps était fidèle à son excentricité, sans que la lumière qui l'éclairait ne parvienne à réduire les ténèbres de la salle de l'Indicible. L'ancien professeur délaissa cette vision à la tangibilité toute relative afin de suivre les pas de son frère.

Arrivé à la base de l'îlot, il commença par se hisser sur une grande malle avant de se cramponner à ce qui ressemblait à un cadre vide pour s'élever de quelques centimètres. La pesanteur semblait ménager son effet car, même si Percy était un piètre escaladeur, il se mit à gravir l'assemblage d'objets abandonnés sans trop de difficulté, lentement mais sûrement. Il lui paraissait parfois qu'il n'avait besoin que de frôler la matière pour que son corps continue de s'élever avec une légèreté toute nouvelle, pour lui qui habitait sa propre enveloppe avec maladresse et raideur. Bientôt, il fut plus intéressé par la nature des objets sous ses doigts que par la nécessité d'assurer sa prise.

Premièrement, Percy prit connaissance de la diversité desdits objets qu'il piétinait et agrippait. La manufacture de certains d'entre eux laissait deviner leur grande valeur, à l'instar d'un coffret serti de pierres dont la brillance était sensiblement atténuée par une épaisse couche de poussière. D'autres, au contraire, auraient été à leur place dans une poubelle – grimoires à l'encre passée, bougies brûlées par les deux bouts, serrures sans portes ni clés. Quelques-uns (les plus rares) s'apparentaient davantage à des trésors d'enfants ; Percy ressentit une drôle de sensation dans la poitrine en posant la main sur une fleur séchée qui se réduisit en poussière à son contact.

La poussière fut précisément le seconde chose qui interpella le jeune homme. Sa quantité variait énormément d'un objet à l'autre, de même que les autres signes du passage du temps. Percy s'étonna de tomber nez-à-nez avec un manche à balai gravé « Lancechêne 79 » alors qu'il prenait appui sur un téléviseur cassé. À sa connaissance, un siècle et le Code International du Secret Magique séparaient ces deux rebuts. Comment diable pouvaient-ils se retrouver entreposés dans la même pièce ?

L'ancien professeur d'Étude des Moldus aurait continué à y réfléchir, si son estomac ne s'était pas retourné à la vue d'un dragon en peluche rapiécé. Il avança la main pour s'en saisir avant de se raviser. Les dragons en peluche étaient courant dans les maisons de Sorciers, après tout. C'était bien normal qu'il lui rappelle celui que Charlie possédait, mais il s'agissait certainement d'une simple coïncidence.

Percy essuya les gouttes de sueur qui perlaient sur son front, puis reprit l'ascension de l'îlot en ignorant la petite voix dans sa tête qui lui susurrait que les coïncidences n'étaient jamais simples.

Le Weasley ignorait si c'était la vision du dragon rembourré de coton ou la hauteur, mais il sentait que la gravité reprenait ses droits : ses doigts crispés devenaient douloureux et il manqua plusieurs fois de perdre l'équilibre. À un moment, son pied glissa sur un morceau de papier et Percy dégringola le temps d'une courte seconde. Elle fut suffisante pour lui flanquer une frousse mémorable. Il planta ses ongles dans ce qui lui passa sous la main et attendit que son cœur retrouve un rythme acceptable, jaugeant d'un air médusé les quelques vinyles en train de s'écarter nonchalamment de l'îlot. Sa foi en la stabilité de la structure frisait l'idiotie.

- Est-ce que ça va ?

La voix de George était plus proche qu'il ne le croyait. En toute honnêteté, il avait complètement oublié la présence de son frère.

- Tu y es presque.

Percy se força à desserrer sa prise et, effectivement, la main tendue de George fut bientôt à sa portée. Il s'en saisit et se laissa hisser au sommet de la montagne de vieilleries. Ses jambes furent incapables de soutenir son poids plus longtemps, aussi il se laissa choir sur son séant sans plus de cérémonie. La tension retombée, il prenait conscience que chacun de ses muscles criait grâce et mesurait à quel point il avait la gorge sèche.

- Est-ce que ça va ? répéta George.

Un coup d'œil à son frère acheva de vexer Percy : le quarantenaire se tenait debout et sa manière de parler trahissait le peu d'efforts que cela lui demandait. Le plus jeune ravala sa fierté et hocha la tête avec un sourire contrit.

- Laisse-moi une minute, articula-t-il.
- J'ai peur qu'on n'ait pas ce luxe.

Suivant le regard de George, Percy finit par poser les yeux sur un petit corps translucide et brillant penché au-dessus d'un objet qui produisait des flashs de lumière. Une force qui le dépassait le poussa à se lever en dépit des vives protestations de ses muscles. À mesure que Percy s'approchait de la manifestation éthérée, des bruits mécaniques parvenaient à ses oreilles. Rien dans le comportement de la silhouette ne laissait penser qu'elle avait conscience de la présence des deux frères. Pourtant, c'est d'un ton posé qu'elle s'exprima sans lever les yeux de son ouvrage.

- Tu es en avance.

Interdit, Percy lança un regard presque implorant à George, mais celui-ci croisa les bras sans rien dire, les sourcils froncés. Le fonctionnaire ne la remarquait qu'à l'instant, cette attitude préoccupée chez le jumeau. Il décida de s'en inquiéter plus tard et reporta son attention sur l'opalescence humanoïde devant lui.

- En avance par rapport à quoi ? demanda-t-il en maîtrisant les tremblements dans sa voix.
- Par rapport à d'habitude, rétorqua la petite fille comme si c'était l'évidence même.

Car il s'agissait bien d'une petite fille, ou tout du moins, d'une idée de petite fille. Ses cheveux longs flottaient autour de son visage aux rondeurs juvéniles comme s'ils étaient en suspension dans l'eau. Elle était vêtue d'une chemise de nuit ancienne qui ne laissait dépasser que ses petits pieds et ses petites mains.

Elle avait terminé sa déclaration en ancrant son regard dans celui de Percy, et un frisson glacé parcourut le jeune homme des pieds à la tête.

Il n'avait pas besoin de regarder George pour savoir que celui-ci en était arrivé à la même conclusion que lui. Comment aurait-il pu en être autrement ? La ressemblance était trop frappante pour être ignorée. Pourtant, Merlin savait que Percy aurait tout donné pour ne pas la voir.
- Tu veux me demander quelque chose, observa la fillette intangible en recommençant à manipuler son appareil polaroid.
- Est-ce que je le peux ?
- Je suis là pour ça.
- C'est-à-dire ?
- Je suis là pour répondre à tes questions.

Percy avala sa salive et se décida à formuler la question qui le terrorisait.

- Es-tu le fantôme de ma nièce Verity ?

Pour toute réponse, sa vis-à-vis ramena l'appareil à la hauteur de ses yeux et, sans prévenir, prit une photographie du visage stupéfait de Percy. Ce dernier battit des cils à plusieurs reprises, ébloui. Un polaroid tomba sur le sol alors qu'elle souriait d'un air mutin.

- Est-ce que les fantômes peuvent interagir avec la matière ?

La question était évidemment rhétorique, cependant Percy se trouva bien incapable de fournir une réponse à l'apparition non-fantomatique. Devant le silence perplexe que partageaient les Weasley, elle ajouta :

- Je ne suis pas un fantôme, mais un sortilège.
- Qui t'a lancé ?
- Toi.
- Quand ça ?
- Le jour où cette salle était encore vide.
- Dans quel but ?
- Pour te rappeler.
- Me rappeler ?

Le sortilège poussa un soupir sans air.

- Tu es décidément très en avance.

Si elle avait achevé sa phrase par le terme « retard », elle l'aurait fait exactement avec la même intonation. C'est pourtant avec indulgence qu'elle reprit la parole.

- Après ton premier recours à l'Indicible, tu as compris que tu avais besoin d'un fil d'Ariane. C'est pour ça que tu as inventé un sortilège atemporel : pour te rappeler l'Indicible. Quant à mon visage, il est là pour te rappeler le pire, à chacune de tes visites.

La détresse qui ébranla Percy dépassait toute mesure. Elle trouvait son origine au-delà du raisonnable, défiait la logique, échappait aux principes de l'existence. Aussi, elle se contenta de frôler la conscience du fonctionnaire, sans le toucher vraiment. Il ne subsista dans son esprit qu'une sensation d'étrangeté, comme au sortir d'un rêve. Si Percy avait été réceptif à l'immensité de ce qu'incarnait la figure diaphane de « Verity », il en serait mort sur le coup.

En l'occurrence, il sentit simplement son ventre se tordre d'anticipation.

- Tu es trop en avance, conclut le sortilège en retournant définitivement à son appareil photographique. Et en plus, tu es venu les mains vides. Reviens plus tard.
- Je... j'ai encore une question.

En réalité, il en avait une multitude. Comme la silhouette de petite fille ne daignait pas relever la tête, il finit par s'adresser à son dos :

- Est-ce que mon saut dans l'Indicible a annulé l'action de George ? Est-ce que c'est à cause du soleil ? Est-ce que Fred va mourir ?
- Est-ce que le cours des choses reste figé ?

Elle ne l'avait même pas regardé. Percy n'était pas sûr d'apprécier cette manie de répondre à une question par une autre, mais la main de George sur son épaule l'encouragea à abandonner la conversation.

- Laisse. Tu n'obtiendras plus rien d'elle.
- Mais on est venus pour...
- Ça ne sert à rien. La dernière fois que je suis venu, impossible d'en tirer quoi que ce soit après qu'elle m'ait congédié.

Percy la fixa longtemps, tentant d'imprimer dans sa rétine les contours vaporeux de ce petit corps devant lui. Il tourna les talons à contrecœur, frustré et bizarrement rassuré de sentir que l'essentiel lui échappait.

- La prochaine fois, n'oublie pas de m'apporter quelque chose.

La recommandation s'évanouit dans le rien sans produire le moindre écho.


Sa nièce est une pure merveille. Il se moque bien des railleries de son frère. Lui, il sait ce qu'il en est : cette petite est parfaite du bout de ses minuscules orteils jusqu'aux quelques cheveux qui parsèment son crâne de nourrisson.

Tant qu'une aussi jolie petite fille peut naître dans ce monde maudit, il y aura des raisons de se battre. Il y aura quelque chose à protéger.

N'est-il pas magnifique, leur joli fil d'Ariane, leur fragment de vérité, dont l'existence à elle seule écarte les ténèbres des mensonges qu'il profère sans cesse ?


Merci d'avoir lu ! Si vous n'avez pas tout compris, ne vous inquiétez pas : beaucoup de réponses en perspective dans les prochains chapitres :)