Etendue sur son lit, bottes aux pieds et les mains croisées derrière la tête, Lexa fixait le plafond de sa cabine.
Elle n'avait embarqué sur le navire de Luna que depuis un jour, mais elle se sentait déjà désœuvrée. Elle n'était pas aux commandes ici et elle n'avait pour ainsi dire rien à gérer ni aucun ordre à donner. Après des années passées à être toujours accaparée par un devoir ou un autre, elle s'apercevait à présent qu'elle avait perdu l'habitude d'être inactive, pour ne pas dire passive. Ce bateau était comme un univers parallèle à la réalité où plus aucune responsabilité ne lui incombait.
Être Commandante de la Coalition lui avait fait perdre le goût de ne rien faire. Mais avait-elle seulement aimé cela un jour ?
Elle fut soudain tirée de ses pensées par des coups frappés à la porte. Elle fut assise puis debout en une seconde et après avoir lissé ses vêtements, elle autorisa son visiteur à entrer. Son visage resta impassible, mais elle fut surprise de voir Niylah.
- Hei, Heda.
- Niylah. Que fais-tu ici ?
- Je voulais vous parler, si vous avez du temps bien sûr.
- Je ne pensais pas que je dirais cela un jour, mais je n'ai rien à faire. Je t'écoute.
La blonde eut un discret sourire à cette remarque, mais elle ne fit aucun commentaire. Son expression retrouva rapidement son sérieux et tout à coup, elle sembla mal à l'aise. Lexa fronça les sourcils : une telle attitude ne lui ressemblait pas.
- Quelque chose ne va pas ?
- Disons que c'est un sujet délicat à aborder.
- Parle.
Le ton de la Commandante n'avait pas été sec, mais plutôt bienveillant. Après quelques secondes supplémentaires d'hésitation, Niylah prit finalement la parole :
- Je ne suis pas certaine d'être toujours apte à être votre garde du corps personnel, Heda.
Lexa ne put réprimer un léger haussement de sourcils. Elle ne s'attendait certainement pas à une telle annonce.
- Certains événements arrivés récemment me font penser que ce rôle ne me convient plus, poursuivit Niylah. Je ne suis plus capable d'endosser une telle responsabilité.
- Tous les guerriers et guerrières encourent le risque d'être blessé, tu n'as pas à avoir honte de cela. Tu seras très bientôt rétablie et une fois totalement guérie, cette plaie ne te gênera plus et tu pourras reprendre tes fonctions.
- Ce n'est pas à ma blessure que je pensais. Disons que certaines choses m'ont fait réfléchir.
La Commandante scruta son interlocutrice du regard. Niylah soutint son regard, dans l'attente de ce qu'elle allait dire. Elles se fixèrent ainsi pendant de longues secondes avant que Lexa ne prenne à nouveau la parole.
- S'agit-il de capacités à endosser cette responsabilité, ou de volonté à le faire ?
La blonde ne détourna pas le regard, mais elle resta silencieuse.
- Je vois, souffla la Commandante en liant ses mains dans son dos. Je pourrais t'obliger à reprendre tes fonctions dès que tu seras rétablie, mais je doute que ce soit une solution.
Niylah ne fit aucun commentaire, mais son bref haussement de sourcils fut plus parlant que des mots.
- Pardonne mon indiscrétion, mais qu'est-il arrivé pour que tu en viennes à de telles conclusions ?
Il n'était pas habituel que la Commandante soit si cérémonieuse. En temps normal, lorsqu'elle posait une question, elle exigeait qu'on lui réponde et ne s'encombrait pas de formalités. Cependant, elle était seule avec Niylah, ce qui rendait cet échange plus personnel et bien moins conventionnel qu'en temps normal.
La blonde hésita quelques instants avant de répondre :
- J'ai trouvé une raison de vivre.
Lexa la dévisagea avec un air intrigué.
- J'ai toujours eu envie de vivre bien sûr, ajouta précipitamment Niylah en voyant la réaction de la brune. Disons plutôt que j'ai trouvé une raison de ne pas mourir.
Lexa n'eut pas à réfléchir longtemps pour comprendre à quoi elle faisait allusion, ou plutôt à qui. Elle hocha faiblement la tête avant de reprendre :
- Je suppose que tu ne voudrais pas seulement quitter ton poste de garde du corps, tu souhaites aussi quitter l'armée, n'est-ce pas ?
Niylah approuva d'un hochement de tête.
- Je ne crois pas avoir déjà entendu parler d'un guerrier qui aurait quitté nos rangs. Que comptes-tu faire ? Il faut que tu te rendes utile, tu ne peux pas rester désœuvrée.
- Je ne sais pas encore.
La brune ne put cacher un certain agacement.
Niylah était un très bon élément et avait prouvé sa valeur à de multiples reprises. Elle était non seulement une excellente guerrière, mais aussi une personne loyale et dévouée. Se séparer d'elle, que ce soit en tant que garde personnel ou que combattante lambda, serait une grosse perte, cela ne faisait aucun doute. Mais que pouvait-elle faire ? En tant que Commandante, elle aurait pu lui ordonner de rester au service de l'armée, mais cela aurait été inutile. Avec un caractère comme celui de Niylah, qui était beaucoup moins docile que la plupart des guerriers, cela n'aurait fait que créer des problèmes.
Ce fut avec un soupir que Lexa prit la parole :
- Je ne doute pas que tu as réfléchi avant de venir me voir, mais prends encore quelques jours. Nous en reparlerons quand ta convalescence sera terminée.
- Comme vous le souhaitez, Heda.
Cette réponse fut accompagnée d'un hochement de tête respectueux, mais la Commandante devina que Niylah ne prendrait pas en compte ce qu'elle venait de lui dire.
- Puis-je disposer ?
- Bien sûr.
- Leidon, Heda.
Lexa ne répondit que par un discret digne de tête et resta droite jusqu'à ce que la blonde soit sortie de sa cabine.
Une fois seule, elle se laissa tomber sur son lit et croisa les mains en appuyant ses coudes sur ses genoux. La tête basculée vers l'avant, elle poussa un long soupir en fermant les yeux.
Alors qu'elle essayait de ne pas se laisser aller au désespoir face à la période désastreuse que traversait son couple – à supposer qu'il ait été encore possible de parler de couple – Niylah était prête à laisser derrière elle la seule chose qui ait jamais occupé sa vie pour se consacrer uniquement à Raven.
Cette situation lui semblait tellement injuste.
- Clexa -
Monter pour la première fois sur un bateau avait été loin d'être une expérience agréable pour Clarke. Elle s'était déjà rendue sur le navire de Luna lorsqu'elle avait été évacuée du camp lors de l'attaque, mais elle était alors tellement faible qu'elle n'en avait gardé aucun souvenir. En revanche, lorsque ses amis et elle avaient quitté Arkadia deux jours plus tôt, elle était cette fois bien consciente et avait donc pu ressentir pleinement les sensations procurées par le fait de se trouver sur un objet flottant.
Ceux qui avaient rejoint Arkadia par la voie des eaux lui avaient confié que le voyage avait été éprouvant pour eux, ce qui n'avait pas été le cas pour les Natifs, en particulier ceux appartenant au Peuple des Bateaux. Cependant, ils lui avaient assuré qu'après deux jours, ils se sentaient tous mieux, et ils semblaient sereins lors de ce second voyage. Clarke espérait qu'il en serait de même pour elle, même si rien n'indiquait que ce serait le cas. Elle qui croyait qu'il n'y avait que lors des voyages en mer que l'on pouvait être malade, elle avait découvert à ses dépens qu'elle s'était trompée : de toute évidence, les rivières ne faisaient pas exception.
Alors que l'après-midi touchait à sa fin, Clarke était sur le pont et tentait tant bien que mal d'ignorer le roulement incessant du bateau. Respirer l'air frais à pleins poumons ne suffisait pas à soulager totalement ses nausées, mais elle se sentait tout de même un peu mieux lorsqu'elle était à l'extérieur. Admirer les paysages enneigés que le navire traversait l'aidait également à penser à autre chose.
Elle était en train d'observer ce qu'elle supposait être un castor. L'animal s'activait sur la berge, visiblement en train de chercher de la nourriture. Il ne semblait pas perturbé par la présence d'humains, à croire qu'il n'avait même pas vu l'étrange embarcation qui voguait sur l'eau.
Clarke était tellement émerveillée de voir cet animal de ses propres yeux pour la première fois qu'elle faillit ne pas remarquer le bloc de glace qui venait de passer à proximité de la coque du bateau. Quelques-uns avaient déjà croisé leur chemin la veille, mais celui-ci était beaucoup plus gros. Elle tourna la tête en entendant un bruit et vit qu'un autre venait de heurter doucement le navire. Elle comprit qu'elle n'était pas la seule à avoir remarqué ces morceaux de glace en regardant autour d'elle et en voyant quelques membres de l'équipage à l'avant du pont, en train de scruter l'eau.
Quelques secondes plus tard, Luna arriva, accompagnée d'un homme qui l'avait sans doute prévenue. Elle rejoignit ses matelots et échangea brièvement avec eux. La discussion dura quelques instants, puis elle donna ses ordres et chacun rejoignit son poste. Curieuse, Clarke l'interpela lorsqu'elle passa près d'elle.
- Luna, que se passe-t-il ?
- La rivière est gelée.
La jeune fille se pencha par-dessus le bastingage et constata sans surprise que la capitaine du navire disait vrai : on pouvait apercevoir au loin que la surface de l'eau était couverte de glace. En relevant la tête, Clarke vit que Luna était maintenant à côté de la femme qui tenait le gouvernail et la rejoignit.
- Il y a un autre chemin pour rejoindre Polis ?
- Nous n'aurons peut-être pas à faire demi-tour.
Une nouvelle personne arriva à cet instant et Clarke reconnut immédiatement Lexa. Elle lui adressa un signe de tête que la brune lui rendit et l'échange s'arrêta là.
- Nous allons nous approcher encore un peu, puis j'irai en reconnaissance avec un groupe, reprit Luna. Si nous avons de la chance et que la rivière a gelé il y a peu de temps, nous pourrons peut-être traverser.
- Vraiment ? s'étonna Clarke.
- Nos bateaux peuvent briser la glace si elle n'est pas trop épaisse.
- Je viens avec toi, dit Lexa sans hésitation.
Luna approuva d'un hochement de tête, puis elle rejoignit ceux qui étaient en train de préparer une barque, laissant les deux autres jeunes filles seules. Celles-ci se regardèrent sans prononcer un mot. Pendant une seconde, Lexa sembla prête à dire quelque chose, mais elle resta finalement silencieuse. Elle fixa Clarke pendant encore un instant, puis elle suivit Luna.
- Clexa -
Une fois le navire immobilisé et la barque mise à l'eau, il ne fallut pas longtemps pour que le groupe atteigne son objectif. Dès qu'ils posèrent les pieds sur la glace, celle-ci grinça et craqua par endroit.
- Ça ne semble pas très épais, fit remarquer Lexa avec un air où transparaissait son inquiétude.
- La glace est toujours plus fine au bord, répondit Luna. Nous devons aller plus loin.
Sur ce, le groupe se mit en marche.
Les navigateurs du Peuple des Bateaux, qui avaient l'habitude de ces opérations qui étaient fréquentes en hiver lors de leurs déplacements, semblaient tout à fait à l'aise. Cependant, Lexa et Niylah l'étaient beaucoup moins. Curieuse, la blonde avait demandé à les accompagner, mais elle le regrettait à présent. Même avec les crampons dont elles avaient équipé leurs chaussures, les deux guerrières du Peuple de la Forêt avaient un équilibre précaire et marchaient avec prudence de peur de tomber.
- Clexa -
Clarke n'avait pas souhaité se joindre à l'expédition, mais elle observait tout de même ce qu'il se passait depuis le bateau, tout comme certains de ses amis qui venaient d'arriver sur le pont. Après quelques minutes, Lexa et Niylah semblèrent prendre confiance en elles. Leurs déplacements devinrent progressivement plus fluides et naturels.
- Clexa -
Luna s'arrêta lorsqu'elle jugea qu'ils étaient allés assez loin. Ses matelots et elle commencèrent à tester la glace en la frappant avec divers outils. Leur but n'était pas de la casser, mais plutôt d'apprécier sa qualité et son épaisseur. Une femme, qui était la plus âgée du groupe et semblait être la plus expérimentée, se plaça un peu à l'écart. Intriguée, Lexa la suivit.
- Comment parvenez-vous à déterminer si vous pouvez passer ?
- Tout est dans le son, répondit la femme en se mettant à genoux.
Elle tapa délicatement sur la glace avec un objet qui ressemblait à un marteau, puis colla son oreille à la surface. Après quelques secondes, elle se releva et fit signe à Lexa d'approcher. Elle répéta l'opération et Lexa n'hésita qu'une seconde avant de l'imiter en collant son oreille à la glace.
- Tu entends ce son ? Cela signifie que la glace est riche en air et donc plus facile à casser.
Elles se redressèrent toutes les deux.
- Il ne faut pas prendre en compte seulement l'épaisseur, expliqua la femme. Parfois, la glace est très tassée, elle sera donc difficile à casser, plus qu'une glace épaisse mais remplie d'air.
Lexa hocha la tête, intéressée par ce que lui expliquait son interlocutrice. Elle poursuivit sa leçon pendant plusieurs minutes, l'emmenant à différents endroits et lui montrant comment s'y prendre pour déterminer différents paramètres.
- Tiens, prends quelques outils et essaie toi-même, proposa-t-elle quand elle eut terminé.
Lexa hésita une seconde, mais elle saisit finalement les objets qu'elle lui tendait. La femme se désintéressa d'elle et reprit son travail, obligeant ainsi la brune à faire ce qu'elle disait. Elle s'éloigna donc de quelques mètres et mit en pratique ce qui venait de lui être enseigné.
Elle était à l'œuvre depuis quelques minutes quand elle entendit un son qu'elle n'avait pas entendu jusque-là. Intriguée, elle frappa à nouveau pour s'assurer qu'elle n'avait pas rêvé, mais ce fut le même son. Elle se redressa pour demander l'avis de la femme qui venait de lui transmettre quelques-uns de ses savoirs, mais elle n'en eut jamais l'occasion.
- Clexa -
Clarke observait le groupe depuis qu'il avait quitté le navire, plus particulièrement Lexa. Elle ne l'avait presque pas quittée des yeux. Ainsi, ce fut la première à assister au drame, impuissante.
Lexa venait juste de se redresser quand elle disparut soudainement. Il ne fallut qu'une fraction de seconde à Clarke pour comprendre ce qu'il venait de se passer : la glace avait cédé sous le poids de la brune et elle était tombée dans l'eau. Un cri de surprise lui échappa, ce qui attira l'attention de ses amis.
- Lexa !
Quand ils regardèrent à nouveau en direction du groupe, ils ne virent aucune trace de la jeune fille en question et comprirent alors que quelque chose était arrivé.
Sans hésiter une seconde, Clarke appela Luna aussi fort qu'elle le pouvait. Malheureusement, la Native était trop loin pour l'entendre et le vent ne jouait pas en sa faveur. La blonde continua à crier, rapidement imitée par ses amis, mais elle voyait les secondes défiler sans que personne ne les entende.
- Clexa -
Le courant était plus fort que Lexa ne l'avait imaginé, elle fut donc rapidement emportée à plusieurs mètres du trou par lequel elle était tombée dans l'eau. Par chance, malgré la surprise du premier instant, ses réflexes de guerrière ressurgirent rapidement. Elle s'empara immédiatement de son poignard et tenta de le planter dans la glace pour se stabiliser. Sa première tentative fut infructueuse, mais elle réussit au deuxième essai.
Une fois immobile, elle frappa du poing contre la glace à plusieurs reprises aussi fort qu'elle le put, mais elle ne parvint qu'à se faire mal. Elle savait qu'elle était en train de s'épuiser inutilement, aussi tenta-t-elle de repérer l'ouverture. Malheureusement, elle eut beau scruter attentivement la glace, elle ne vit rien. Elle aurait dû s'éloigner de la surface pour avoir un meilleur angle de vue, mais elle ne pouvait pas se le permettre sans risquer de lâcher prise et d'être emportée par le courant. La seule solution qu'il lui restait était de chercher à tâtons, mais elle était totalement désorientée et ne savait absolument pas dans quelle direction se trouvait sa seule chance de survie.
Le froid l'avait immédiatement saisie, mais elle n'avait pas réalisé à quelle vitesse il allait la paralyser. Elle était dans l'eau depuis moins d'une minute, mais elle sentait déjà ses muscles s'engourdir et elle pouvait à peine bouger.
Si elle ne trouvait pas rapidement une solution, elle était condamnée.
- Clexa -
En désespoir de cause, Clarke était prête à mettre une autre barque à l'eau et à aller chercher Lexa elle-même. Pourtant, elle savait qu'il serait bien trop tard quand elle arriverait.
Par chance, le groupe entendit finalement les cris qui venaient du bateau. Le vent tomba pendant quelques secondes seulement, mais ce fut suffisant pour qu'un des appels de Raven soit enfin entendu. Niylah reconnut son prénom et se tourna alors dans la direction du navire. Elle vit que les passagers faisaient de grands signes et entendit à nouveau la voix de Raven, mais le vent qui soufflait à nouveau l'empêcha d'entendre ce qu'elle disait. Cependant, il lui suffit de suivre la direction qu'elle et ses amis lui indiquaient pour comprendre.
La vieille femme avec qui Lexa était partie était en train d'agiter les bras en appelant le groupe avec un air affolé sur le visage, mais la brune n'était visible nulle part. Elle comprit immédiatement ce qui était arrivé et courut à sa rencontre.
- Où est Heda ?
- Elle est prise au piège sous la glace ! dit-elle en indiquant l'endroit où la glace avait craqué. Je suis restée ici pour ne pas perdre l'emplacement de vue.
- Vous avez bien fait.
Niylah fut soulagée de voir en se tournant que tout le groupe était en train de la rejoindre et que certains avaient déjà des cordes à la main. Luna fut la première arrivée.
- Depuis combien de temps est-elle dans l'eau ?
- Je ne sais pas, je ne l'ai pas vu tomber, répondit la vieille femme. C'est seulement en me relevant que j'ai vu qu'elle n'était plus là.
Luna était déjà en train de retirer la plus grande partie de ses vêtements pour ne garder qu'une seule couche de tissu. Ses matelots ne tentèrent pas de négocier pour plonger à sa place, ils savaient que ce serait inutile. Ils se contentèrent de se préparer à l'assurer tandis qu'elle nouait la corde autour de sa taille.
- Cherchez où elle se trouve et commencez à piocher la glace dès que vous l'aurez trouvée.
Sans perdre de temps, elle récupéra de l'eau dans ses mains et s'en aspergea le corps. Elle avait déjà froid depuis qu'elle s'était débarrassée de ses habits, mais ce n'était rien comparé à ce qu'elle ressentit quand l'eau entra en contact avec sa peau. Elle frissonna immédiatement, mais ce ne fut pas suffisant pour l'arrêter. Une fois partiellement mouillée, elle s'assit au bord du trou et se laissa glisser sans la moindre hésitation.
- Clexa -
Clarke assistait à la scène depuis le bateau, impuissante. La seule chose qu'elle pouvait faire à présent était d'espérer qu'il ne serait pas trop tard lorsque Luna ressortirait avec Lexa.
Mais elle était dans l'eau depuis si longtemps déjà.
- Clexa -
Lexa ne sentait plus ses jambes ni ses bras. Elle parvenait tout juste à rester accrochée à son poignard, pour ainsi dire à la vie. Si elle lâchait, elle était condamnée. Cette pensée était la seule chose qui la gardait encore consciente.
Elle avait l'impression d'être dans l'eau depuis des heures et ne comprenait pas comment elle pouvait être encore vivante. Elle sentait la glace trembler légèrement sous des pas, mais même si le reste du groupe avait apparemment remarqué son absence, elle craignait que ses sauveteurs n'arrivent pas à temps.
Malgré tout, déterminée à tenir aussi longtemps que possible, elle raffermit sa prise sur son poignard.
- Clexa -
Niylah fut la première à trouver Lexa.
- Elle est ici !
Tout le reste du groupe se précipita à ses côtés. Les plus forts commencèrent immédiatement à piocher après avoir ordonné aux autres de s'éloigner. La dernière chose dont ils avaient besoin était que quelqu'un d'autre tombe à l'eau. L'opération demandait une certaine délicatesse pour ne pas risquer de blesser la Commandante, mais aussi de la force et de la rapidité, ce qui la rendait particulièrement difficile.
Pendant ce temps, sous la glace, Luna venait de repérer Lexa. Elle s'aida des piolets qu'elle avait pris avec elle pour l'atteindre sans être emportée par le courant. Elle faillit ne pas arriver à temps. La brune était sur le point de lâcher prise quand elle la saisit par la taille. Elle la serra aussi fort qu'elle put et tira sur la corde pour signaler à ceux qui l'assuraient qu'ils pouvaient la remonter. Mais au moment où ils commencèrent à la tirer, la glace céda au-dessus d'elle. Ceux qui venaient de les libérer les agrippèrent fermement pour les sortir de l'eau et en un instant, elles furent à l'air libre.
L'effort que Luna venait de fournir l'avait épuisée et elle était transie de froid, aussi ne réalisa-t-elle pas que Lexa était inconsciente. Ce fut Niylah qui réagit le plus rapidement. Elle s'agenouilla à côté de la Commandante et appuya immédiatement sur son ventre. Aussi futile que cela puisse paraître dans une telle situation, elle appréhendait de devoir lui insuffler de l'air par la bouche, mais par chance, ce ne fut pas nécessaire.
Lexa n'avait sans doute pas perdu connaissance longtemps, car elle recracha immédiatement le peu d'eau qu'elle avait avalée et respira profondément. Tous furent soulagés de constater qu'elle était en vie, mais Niylah savait qu'elle n'était pas tirée d'affaire. Sa peau était extrêmement pâle, pour ne pas dire cadavérique, ses lèvres étaient violettes et elle tremblait de tous ses membres. Il fallait la réchauffer, il n'y avait pas de temps à perdre.
On débarrassa la Commandante de son manteau imbibé d'eau glacée et on le remplaça par des vêtements secs, puis elle fut transportée sur la barque et ramenée sur le navire aussi vite que possible. Quand elle arriva à bord, Clarke prit immédiatement les choses en mains.
- Emmenez-la dans sa cabine et préparez des couvertures.
- Il faut qu'elle boive quelque chose de chaud, suggéra quelqu'un.
- Surtout pas, ça pourrait la tuer. Sa température doit remonter progressivement, sinon on risque de provoquer d'autres problèmes.
Les amis de la blonde hésitèrent avant de finalement décider de rester sur le pont. Clarke semblait maîtriser la situation, il était inutile qu'ils la suivent au risque de la gêner. Niylah semblait quelque peu déboussolée après ce qui venait de se produire, Raven la rejoignit donc pour tenter de la rassurer.
Clarke marcha à grands pas jusqu'à la cabine de la Commandante, obligeant ceux qui portaient la brune à faire de même.
- Installez-la sur son lit, dit-elle dès qu'ils entrèrent dans la pièce. Mettez-la directement sur sa couverture.
Un homme arriva quelques secondes après avec des couvertures.
- Où dois-je les mettre ?
- Au pied du lit, répondit Clarke sans le regarder.
L'homme obéit sans un mot, puis se plaça vers la porte une fois sa tâche accomplie. Ceux qui avaient porté Lexa restèrent à côté du lit en attendant d'autres instructions.
- Vous pouvez sortir maintenant, dit la jeune fille.
Ils la regardèrent tous avec un air choqué.
- Vous n'avez pas besoin de nous ?
- A moins que vous ayez un thermomètre et une couverture chauffante sous la main, vous ne me serez d'aucune utilité.
Ils écarquillèrent les yeux et restèrent muets.
- Je ferai appeler quelqu'un si besoin. Maintenant sortez, dit-elle d'un ton plus sec qu'elle ne l'aurait voulu.
Ils obtempérèrent sans ajouter un mot et quittèrent la pièce.
Dès que la porte fut refermée, Clarke se pencha au-dessus de Lexa et posa une main sur la sienne. Sa peau était non seulement pâle, mais aussi terriblement froide. La jeune fille commençait à craindre que sa température corporelle ne soit trop basse pour qu'elle soit encore capable de se réchauffer. Si c'était le cas, ses chances de survie seraient infimes. Préférant chasser ces pensées de son esprit, elle retira le manteau que la brune portait et qui était maintenant lui aussi mouillé. Lexa la laissa faire, mais lorsqu'elle vit qu'elle était prête à lui retirer ses autres vêtements, elle l'arrêta d'un geste faible.
- Que fais-tu ?
Ces quelques mots avaient été beaucoup plus difficiles à prononcer qu'elle ne l'avait imaginé et elle n'avait pu que murmurer.
- Tu ne pourras pas te réchauffer si tu gardes tes vêtements mouillés.
Même si Clarke l'avait vue nue des dizaines de fois, Lexa doutait d'être prête à la laisser la voir à nouveau ainsi, en particulier dans une situation où elle était physiquement si vulnérable. Mais contrairement à d'habitude, elle n'eut pas la force de protester davantage. Clarke savait ce qu'elle faisait, elle devait lui faire confiance.
Ses paupières lui semblaient incroyablement lourdes et elle peinait à les garder ouvertes. Ce détail n'échappa pas à Clarke, qui la secoua fermement par l'épaule.
- Tu ne dois pas t'endormir.
Lexa hocha la tête et fit de son mieux pour garder les yeux ouverts.
Quand Clarke eut fini de la déshabiller, elle la couvrit rapidement de plusieurs couvertures. Elle recula ensuite d'un pas et resta immobile. Elle ne disait pas un mot, mais elle fixait Lexa et son regard parlait pour elle. La brune sentit un sourire se dessiner sur ses lèvres malgré elle. Même si elle était faible et légèrement déphasée, elle avait toujours conscience de la douloureuse réalité concernant la période difficile que Clarke et elle traversaient. Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de sourire.
- Je sais que… que tu as… quelques chose… en tête, dit-elle d'une voix rauque et entrecoupée par les violents tremblements qui n'avaient toujours pas quitté son corps.
La blonde ne démentit pas, mais elle resta muette.
- Dis-moi.
- Il y a un moyen de te réchauffer plus vite.
- Lequel ?
- Tu ne voudras pas.
Lexa sourit à nouveau. Elle avait l'impression de retrouver un peu de la jeune fille qu'elle avait connue avant que Clarke ne se sacrifie en se livrant à Emerson, et ce constat à lui seul lui donnait l'impression d'avoir déjà un peu moins froid.
- Ne m'oblige pas… à me répéter. Tu vois bien que je… n'arrive pas… à parler.
Clarke hésita encore quelques secondes avant de prendre la parole :
- Il y a une technique qui s'appelle le peau à peau. Normalement, on l'utilise pour les nouveaux nés, mais je suppose que ça pourrait te réchauffer.
- Oh…
Ce fut le seul mot que Lexa prononça.
- Je savais que tu ne voudrais pas.
- Non, ce n'est pas… je n'ai pas… dit non.
Aux tremblements venait s'ajouter le bégaiement provoqué par sa gêne, ce qui n'aidait pas Lexa à s'exprimer clairement. Elle aurait sans doute soupiré si elle en avait eu la force.
- Je ne m'attendais… pas à ça. Si tu penses… que ça… ça peut m'aider… fais-le.
- Tu es sûre ? Je sais que les choses sont compliquées entre nous dernièrement, je ne veux pas-
Trop fatiguée pour parler, Lexa l'interrompit en hochant simplement la tête pour donner son accord.
Elle était trop faible pour se retourner, mais elle eut la décence de détourner le regard. Néanmoins, ce ne fut pas suffisant. Trop mal à l'aise pour rester face à elle, Clarke lui tourna le dos, puis elle commença à se déshabiller, non sans hésitation. Lexa ne lui en tint pas rigueur, car elle aussi était gênée par cette situation. La blonde garda ses sous-vêtements, incapable de se résoudre à les enlever. Le fait de se coller au corps entièrement nu de Lexa était déjà suffisamment difficile.
Elle hésita à nouveau au moment de rejoindre Lexa dans le lit, mais elle prit une profonde inspiration et s'empressa de le faire avant de changer d'avis. Une fois sous les couvertures, elle dut se faire violence pour coller son corps à celui de Lexa. Son attitude n'échappa pas à cette dernière.
- Si… si tu ne… veux pas… ne-
- Ça va, l'interrompit Clarke. Ça va, ne t'en fais pas.
Sa voix était tendue, tout comme ses muscles.
Il n'était pas seulement question de la gêne provoquée par la proximité avec Lexa, ce détail était à vrai dire le cadet de ses soucis. La vérité était que le moindre contact physique avec qui que ce soit était devenu difficile pour elle depuis les tortures qu'Emerson et Pike lui avaient faites subir. Cela n'avait rien à voir avec Lexa, même s'il était évident que leurs rapports dernièrement difficiles ne l'aidaient pas. Mais ce n'était pas le seul problème.
Le réel problème était qu'elle se détestait.
Elle détestait ce qu'elle était auparavant car elle savait qu'elle ne serait plus jamais la même, elle détestait ce qu'elle était maintenant car elle faisait souffrir tous ceux qui l'entouraient, à commencer par Lexa, elle détestait ce qu'elle risquait de devenir si elle ne parvenait pas à se ressaisir. Elle détestait son corps, elle détestait les cauchemars que son subconscient créait chaque nuit, elle détestait les images que son esprit lui imposait chaque jour. Elle détestait être seule, mais elle détestait aussi que les gens essayent de l'aider car personne ne pouvait comprendre ce qu'elle avait vécu et vivait encore. Elle détestait tout et tout le monde.
Mais plus que tout, elle avait peur. Tellement peur. Elle craignait de ne jamais retrouver un semblant d'équilibre, même si ce n'était pas celui qu'elle avait connu par le passé.
Elle fut tirée de ces sombres pensées en constatant que les yeux de Lexa étaient à nouveau fermés.
- Ne dors pas.
Les paupières de la brune se soulevèrent à moitié, dévoilant ainsi ses beaux iris verts.
- Je ne… dors pas.
Clarke avait la sensation que ses tremblements étaient légèrement moins forts, mais elle n'en avait pas la certitude. Tout à coup, elle réalisa qu'elle ne pouvait pas se permettre de s'apitoyer sur son sort comme elle le faisait depuis des jours, surtout pas à cet instant. La Native était toujours en vie et toujours consciente, mais elle pouvait basculer à tout instant et si cela arrivait, elle ne pourrait rien faire pour elle avec les moyens dont elle disposait.
Dans un élan incontrôlé de peur, Clarke serra Lexa contre elle en passant un bras autour de sa taille et plaça une main derrière sa tête pour la tirer vers elle et la blottir dans son propre cou.
- Il faut que tu te réchauffes, murmura-t-elle à son oreille.
Ces mots étaient inutiles, la brune savait déjà qu'elle devait se réchauffer, mais elle les avait prononcés comme une supplication. Il lui sembla que Lexa hochait la tête, mais peut-être était-ce simplement un tremblement plus fort que les autres.
Si elle avait vu le visage de la Native à cet instant, elle aurait lu de la surprise dans son regard. C'était la première fois que Clarke était si tendre et si démonstrative avec elle depuis qu'elles s'étaient retrouvées. De tels gestes de sa part, qui plus est spontanés, étaient totalement inattendus. Si son corps n'avait pas déjà concentré toutes ses forces dans la production de chaleur, elle aurait certainement pleuré. Mais elle n'aurait même pas su quelle émotion aurait provoqué ces larmes. Du soulagement ? De la joie ? De la peur à l'idée que tout ceci ne soit que temporaire ?
Quelques mots murmurés par Clarke stoppèrent le fil de sa réflexion :
- Je sais que tout ce que je te fais subir est horrible, je suis désolée. Mais ne m'abandonne pas, s'il-te-plaît.
Lexa fut désemparée par ces paroles. Que tentait-elle de dire ? Avait-elle peur qu'elle perde tout espoir de retrouver la relation qu'elles avaient eue et lui tourne le dos ? Ou craignait-elle qu'elle abandonne définitivement la lutte et se laisse mourir ? Elle n'en avait pas la moindre idée, mais le chagrin qu'elle perçut dans sa voix lui serra le cœur. Malgré la fatigue qui s'était abattue sur elle depuis qu'elle était allongée dans son lit, elle remua légèrement pour passer une main dans le dos de Clarke et le caresser doucement pour tenter de la rassurer.
- Je ne peux pas te perdre.
Cette fois, Lexa en était certaine en entendant sa voix saccadée : sa compagne était en train de pleurer.
- Tu es la seule chose qui me raccroche encore à la vie, continua-t-elle tant bien que mal.
A nouveau, le cœur de Lexa se serra douloureusement. Si Clarke disait vrai, alors pourquoi était-elle incapable de revenir vers elle et de lui dire ou de lui montrer ce qu'elle représentait pour elle ?
Après cela, plus un mot ne fut prononcé. Le silence tomba sur la pièce, seulement perturbé par les sanglots et les reniflements de Clarke.
Lexa faisait de son mieux pour comprendre comment elles en étaient arrivées là et pourquoi la situation était devenue ce qu'elle était. Mais plus elle réfléchissait, plus elle se demandait si Clarke elle-même avait la réponse à ces questions. Elle semblait totalement perdue depuis qu'elle l'avait retrouvée, comme incapable d'expliquer d'où provenait son propre mal-être.
Elle n'avait jamais douté qu'il résidait une profonde injustice en ce monde et elle en avait encore une fois la preuve. N'avaient-elles pas déjà suffisamment souffert, aussi bien individuellement qu'en tant que couple ? Pourquoi devaient-elles encore endurer une nouvelle épreuve, qui ne serait certainement pas la dernière ? Le monde était profondément injuste, cela ne faisait aucun doute.
Lexa s'aperçut soudain que le fil de ses pensées devenait progressivement moins net. Il n'était d'ailleurs plus question de fil, mais plutôt d'idées désordonnées qui se présentaient à elle dans le chaos et sans aucun ordre logique. Une pensée faisait irruption dans son esprit, mais avant même qu'elle ait pu la saisir et la développer, une autre la remplaçait. Ce désordre était tout sauf idéal pour elle qui aimait que tout soit organisé.
Enfin, un stimulus extérieur lui permit de recentrer son esprit.
- Lexa.
La voix était tout juste un soupir, un son à peine audible. La brune réalisa à cet instant qu'elle ne savait pas depuis combien de temps le silence durait. Elle ne savait pas non plus ce qu'il se passait autour d'elle, et pour cause : elle avait les yeux fermés.
Quand elle les ouvrit, elle eut juste le temps d'apercevoir deux yeux bleus encore brillants des larmes qui venaient juste de finir de couler. La seconde d'après, le visage angélique qu'elle voyait s'approcha du sien et elle sentit deux lèvres se poser délicatement sur les siennes. Ses yeux se fermèrent à nouveau mais cette fois, ce fut de son plein gré.
Etait-elle en train de rêver ? Il n'y avait pas d'autre explication possible. Pourquoi Clarke l'aurait-elle soudainement embrassée après avoir passé des jours à la repousser ? Il s'agissait sans aucun doute d'un rêve. Ou peut-être d'une hallucination ? Peut-être venait-elle de perdre connaissance ? La mort était finalement moins cruelle qu'elle en avait l'air puisqu'elle lui accordait de vivre l'un de ses désirs les plus fous avant de l'emporter à tout jamais avec elle.
Après un moment, la douce sensation des lèvres de Clarke sur les siennes disparut. Elle les sentit embrasser sa joue, puis plus rien. Pendant quelques secondes, il ne se passa rien. Pas un bruit, pas un mouvement. Etait-elle morte ? Elle commençait à penser que c'était le cas quand elle sentit Clarke la serrer dans ses bras et déposer un autre baiser, sur son front cette fois. Difficile de savoir ce qu'il se passait réellement et ce qu'elle imaginait.
Ce fut le dernier baiser, il n'y en eut pas d'autre après celui-ci. Cependant, elle sentait toujours les bras de Clarke autour de son corps et elle entendait sa respiration tout près de son oreille. Quelques secondes s'écoulèrent avant qu'elle ne s'aperçoive qu'elle tremblait de moins en moins.
Au bout d'un certain temps, elle entendit la voix de la Fille du Ciel, mais elle ne comprit pas ce qu'elle disait. Les sons lui parvenaient déformés. Elle avait l'impression d'être à nouveau plongée dans l'eau glaciale où tout était si calme et silencieux. Elle aurait dû se sentir bien quand elle s'était trouvée dans cette atmosphère apaisée sous la glace, pourtant, elle avait rarement eu aussi peur de toute sa vie. Mais à cet instant précis, même si la sensation était la même, elle se sentait en sécurité.
Quelques minutes supplémentaires s'écoulèrent, ou peut-être quelques heures. Quoi qu'il en soit, elle sentit ses muscles se détendre, signe qu'elle ne tremblait plus. Quel soulagement de sentir son corps se relâcher. Néanmoins, elle était maintenant épuisée. Elle avait déjà les paupières closes – bizarrement, Clarke ne l'avait pas rappelée à l'ordre – mais elle eut l'impression de fermer à nouveau les yeux.
Elle allait enfin pouvoir se reposer.
- Clexa -
Ce ne fut pas une douleur mais plutôt une gêne qui réveilla Lexa. La cabine n'étant éclairée que par une lumière tamisée, elle ouvrit les yeux sans être éblouie. Son regard se porta immédiatement vers sa jambe d'où provenait la sensation qui l'avait tirée du sommeil.
Clarke était en train de passer un tissu imbibé d'eau sur son mollet, à l'endroit où un débris projeté par l'explosion d'une bombe lui avait profondément entaillé la peau et les chairs. Elle ne lui faisait pas mal, pourtant, Lexa ne put réprimer le réflexe qui l'obligea à retirer sa jambe. La blonde releva aussitôt les yeux vers elle et les planta dans les siens.
Elles se regardèrent longuement sans échanger un mot.
Clarke n'était plus en sous-vêtements, elle avait remis ses habits. Lexa, quant à elle, sentait qu'elle était toujours nue sous les couvertures. La blonde avait eu la décence de ne découvrir que sa jambe pour préserver sa pudeur, ce qui n'étonna pas la Native, mais la soulagea tout de même.
- Je suppose que je ne devrais pas être surprise que tu n'aies pas pris soin de cette plaie correctement, lâcha Clarke sans prévenir, brisant ainsi le silence.
- Ta mère l'a recousue.
- Mais vu l'état de ta cicatrice, tu n'as pas suivi ses recommandations pour ta convalescence.
Lexa ne répondit pas. Il n'y avait rien à dire à cela. Clarke soupira légèrement, puis détourna le regard. Elle reporta son attention sur la blessure et passa à nouveau le linge sur la peau de la brune. La plaie était complètement refermée, mais il restait encore quelques traces de la croûte à retirer.
- Tu as mal quand tu marches ?
- J'ai eu mal pendant quelques jours, mais plus maintenant.
Clarke lui lança un regard désapprobateur, mais elle ne fit aucun commentaire.
Une fois sa tâche terminée, elle posa le linge par terre et se concentra à nouveau sur la jambe de Lexa. Après une inspection minutieuse de la plaie qui sembla la satisfaire, elle s'intéressa à la peau qui bordait la cicatrice. La Native fut prise par surprise quand elle passa doucement ses doigts sur les traces de brûlure encore visibles. Le geste était si délicat qu'elle en eut le souffle coupé.
- Les brûlures et l'entaille sont arrivées en même temps ? demanda la blonde en la regardant.
Lexa se contenta d'approuver d'un hochement de tête.
- Tu as été blessée par une des bombes ? demanda Clarke après quelques secondes de silence.
La brune hésita un instant avant de répondre.
- Ça aurait pu être pire. Je serais morte si Johnson n'avait pas donné sa vie pour sauver la mienne.
Le visage de Clarke s'assombrit subitement et Lexa regretta alors d'avoir été aussi brusque. La Fille du Ciel savait ce qui était arrivé à ce soldat qui avait été dévoué jusqu'au dernier instant, mais elle ne connaissait pas les circonstances exactes de sa mort. A présent, c'était chose faite.
Le silence s'installa et dura pendant de longues secondes. Alors qu'aucun son ne se faisait entendre et que le seul élément qui perturbait le calme ambiant était le mouvement du bateau, Lexa se remémora soudain ce qu'il s'était passé avant qu'elle ne s'endorme. Non sans hésitation, elle prit la parole :
- Est-ce que j'ai rêvé ?
Clarke, qui avait le regard perdu dans le vide, tourna la tête vers elle et la dévisagea avec un air perplexe. La brune comprit alors qu'elle devait évidemment clarifier sa question.
- Tu m'as embrassée ?
Cette fois, Clarke sembla comprendre ce à quoi elle faisait allusion, mais elle parut également embarrassée. Elle détourna le regard et ne répondit pas immédiatement. Quelques secondes s'écoulèrent avant que la blonde ne réponde enfin en hochant simplement la tête en signe d'approbation.
Quelque peu désemparée par cette attitude et par la réponse en elle-même, Lexa faillit bégayer.
- Pourquoi il a fallu si longtemps ?
Clarke déglutit difficilement et continua à éviter le regard de Lexa tandis qu'elle répondait.
- J'ai eu peur de te perdre pour toujours.
La brune la fixa, désemparée par une telle réponse. Elle était tellement surprise qu'il lui fallut un moment pour ordonner ses idées. Après de longues secondes qui lui furent nécessaires pour organiser ses pensées et trouver ses mots, elle parla tant bien que mal.
- Il a fallu que je frôle la mort pour que tu changes de comportement ?
Clarke resta muette, mais Lexa la fixa dans l'attente d'une réponse. Voyant qu'elle n'en aurait pas, elle prit à nouveau la parole.
- Je ne comprends pas.
- Je suis désolée.
- Aie au moins le courage de me regarder en disant ça, répliqua sèchement la Native.
La blonde resta dans un premier temps immobile. Puis, après un instant, elle tourna lentement la tête et planta ses yeux dans ceux de la brune.
- Je suis désolée, répéta-t-elle.
Lexa sentait l'émotion la gagner, mais elle fit de son mieux pour garder son calme.
- Moi aussi. Je suis désolée de devoir te le dire, mais ce n'est pas suffisant.
- Tu es injuste de me dire ça.
Cette fois, la brune se redressa brusquement dans son lit en tenant les draps sur elle. Les mains tremblantes de colère et gagnée par toutes sortes d'émotions, elle s'adossa à son oreiller pour faire face à Clarke.
- Tu me trouves injuste ? Dans ce cas, qu'est-ce que je devrais dire après ces jours passés à espérer le moindre signe de ta part, n'importe quoi qui aurait pu m'indiquer que tu voulais encore de moi ? Et tout à coup, parce que je suis en danger de mort, tu te rappelles que j'existe. Qu'est-ce qui te fait si peur dans le fait de me perdre alors que tu me rejettes depuis des jours ?
La blonde détourna une fois de plus le regard.
- Regarde-moi.
Lexa n'avait pas haussé la voix, mais son ton était sec et impératif. Clarke obéit et la regarda droit dans les yeux.
- Tu n'as rien d'autre à me dire ?
Le ton employé par la blonde fut cette fois acerbe quand elle répondit, presque agressif.
- Ce n'est pas toi qui as été torturée pendant des jours.
- Et ça te donne le droit de me faire subir tout ça ?
- Ce n'est pas ce que j'ai dit ! s'indigna Clarke. Je voudrais seulement que tu comprennes que j'ai souffert et que je souffre encore. Je voudrais me débarrasser de tout ça et le laisser derrière moi, mais je n'y arrive pas. Ça ne se fait pas en un claquement de doigts.
- Tu crois être la seule à souffrir ?
- Je sais que je t'ai fait du mal au cours des derniers jours, mais je-
- Il ne s'agit pas seulement des derniers jours, Clarke !
La blonde fut prise au dépourvu par l'emportement soudain de Lexa et resta donc muette.
- Tu me trouves injuste, mais c'est toi qui l'as été quand tu m'as abandonnée ! En quoi était-ce juste ?
Clarke la dévisagea avec un air désemparé.
- De quoi est-ce que tu parles enfin ?
- Tu es partie, Clarke !
L'intéressée fut à nouveau désarçonnée par la colère et la rancœur qui transparaissaient dans la voix de Lexa.
- Tu t'es sacrifiée sans réfléchir aux conséquences ! Tu as quitté Polis sans rien me dire !
- J'ai fait ce qu'il y avait de mieux à faire, protesta faiblement Clarke. J'avais espoir que la ville soit épargnée.
- Ne me fais pas croire que tu es naïve à ce point. Tu savais que ce serait inutile. Même si tu pensais pouvoir au moins répandre le virus à Arkadia, pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
- Tu ne m'aurais pas laissé faire !
- Nous aurions au moins pu en parler !
- Quelle hypocrisie !
- Je sais que ça fait des mois maintenant, mais tu n'as certainement pas la mémoire aussi courte. Tu m'as fait faire une promesse, je pensais qu'elle s'appliquait à toi aussi.
Clarke la dévisagea en fronçant les sourcils et Lexa reprit.
- Tu m'as fait promettre d'être honnête et de tout te dire, même quand je savais que tu ne serais pas d'accord avec moi.
La blonde resta silencieuse, mais elle pinça les lèvres et sembla tout à coup moins sûre d'elle. La Native la regarda droit dans les yeux.
- Je t'ai menti quand j'ai envoyé Octavia à Arkadia. Je ne t'ai pas dit que je l'avais laissé partir et que je lui avais même confié cette mission, et tu me l'as reproché. Mais finalement, tu as fait exactement la même chose. Je pensais que si tu me faisais promettre de ne pas recommencer, tu ne le ferais pas non plus.
- Tu n'aurais jamais accepté que je parte, ne le nie pas.
- J'ai mes raisons.
La blonde laissa échapper un rire sarcastique qui atteignit Lexa en plein cœur, même si elle ne laissa rien paraître.
- C'était notre seul espoir, alors donne-moi une seule bonne raison pour laquelle je n'aurais pas dû faire ça.
Lexa la dévisagea et répondit sans attendre.
- J'ai perdu la plupart des personnes auxquelles je tenais et on a apporté la tête de l'une d'elles jusque chez moi.
Un silence de plomb s'abattit sur la pièce après cette annonce. Clarke n'osa pas prononcer le moindre mot et ce fut donc Lexa qui parla à nouveau.
- Tu estimes que c'est une bonne raison de te reprocher ton choix ? Tu penses que ne pas supporter la simple idée de te perdre suffit à justifier que ta décision m'ait faite souffrir ? Ou est-ce que je dois lister les autres raisons pour lesquelles ce que tu as fait était stupide ?
La Fille du Ciel resta muette et baissa les yeux.
- Tu as fait ce choix en connaissance de causes. Tu es sans doute la personne qui sait le plus de choses à mon sujet, tu savais quel était mon passé. Pourtant, tu as quand même décidé de partir sans rien me dire. Alors oui, j'estime que ta décision et ton comportement étaient injustes et j'estime que j'ai le droit d'être moi aussi en colère et de souffrir.
Lexa n'obtint aucune réponse, ce qui ne fit que l'énerver davantage.
- Ce n'est pas la peine de rester si tu n'as plus rien à dire.
Toujours silencieuse, Clarke releva doucement la tête et la regarda droit dans les yeux. La brune lui rendit son regard et à la colère vint s'ajouter la douleur quand elle vit une tristesse sincère dans les yeux de Clarke. Pourtant, elle n'avait pour une fois ni l'envie ni la force de la réconforter.
- Sors, s'il-te-plaît.
- Je suis désolée, dit la blonde d'une petite voix en désespoir de cause.
- Je t'ai entendue les deux premières fois que tu l'as dit. Maintenant, sors.
Clarke sembla hésiter. Elle resta immobile pendant quelques secondes, puis elle s'approcha de la petite table de chevet qui était l'un des seuls meubles constituant le maigre mobilier de la cabine. Elle hésita à nouveau avant de passer les mains derrière son cou pour détacher le pendentif qu'elle portait.
Intriguée, Lexa observa le bijou plus attentivement et elle sentit alors son cœur faire un bond. Il s'agissait d'une chaîne tout à fait banale, mais la pierre qui y était accrochée ne l'était pas : c'était une pierre que Clarke et elle avaient trouvée pendant une balade au bord de la rivière de Polis. Sa couleur bleue et son aspect brillant et parfaitement lisse avaient charmé la blonde. Elle avait été particulièrement intéressée lorsque Lexa lui avait expliqué que dans la culture des Natifs, le bleu était associé à l'eau et symbolisait donc la vie, mais qu'il représentait aussi le bleu du ciel et le mystère qui entourait celui-ci. Lorsqu'elle avait ajouté que cette couleur était la même que ses yeux, Clarke n'avait pas pu masquer son rougissement.
Ce souvenir lui revint si brutalement en mémoire qu'elle en eut le souffle coupé. Tout ceci s'était produit alors que Clarke venait d'arriver à Polis pour la première fois. Les choses étaient encore simples à ce moment-là. Les conflits avec Arkadia n'avaient pas encore commencé, apportant avec eux mort et désolation. Lexa n'aurait jamais imaginé que Clarke garderait cette pierre qui lui avait semblé insignifiante sur l'instant.
Clarke déposa délicatement le collier sur la table de chevet avant de se tourner vers la brune et de prendre la parole :
- J'ai voulu l'emmener avec moi quand j'ai décidé de me livrer à Emerson. Je n'avais pas beaucoup de temps, alors j'ai fait aussi vite que j'ai pu pour en faire un pendentif et pouvoir toujours l'avoir sur moi.
La brune constata qu'en effet, l'attache qui reliait la pierre à la chaîne semblait avoir été réalisée rapidement et manquait de soin.
- Tu devrais la garder pour l'instant. Tu me la rendras quand tu seras prête.
La jeune fille sembla tout à coup perturbée par ses propres paroles et déglutit difficilement avant d'ajouter :
- Si tu te sens prête un jour.
Elle fixa la brune du regard pendant encore quelques secondes avant de tourner les talons et de sortir de la pièce sans ajouter quoi que ce soit.
Dès que la porte fut refermée, Lexa prit une profonde inspiration et soupira en fermant les yeux.
