Gays of thrones

Chapitre 68

Sombres secrets

La reine Cersei avait un noir secret : elle était maudite. Vers l'âge de quinze ans, elle avait subi un exorcisme. Ce genre de chose était tabou, il valait mieux éviter d'en parler, c'était un coup à attirer les conspirateurs prêts à la détrôner.

Bon, en même temps, le simple fait de siéger sur le trône suffisait à attirer les conspirateurs… ça, c'était ce qu'avait tenté de lui faire comprendre son dévoué frère Jaime. Mais ça n'avait pas marché, Cersei se savait toujours aussi maudite qu'avant.

Une nuit, elle s'était éclipsée hors du château paternel, avec une amie de son âge avec laquelle elle partageait déjà des jeux pervers. Il faut dire que Cersei avait la manie de se prendre pour un garçon. Elle voulait les mêmes jouets que Jaime, elle lui piquait ses fringues, elle venait même parfois, la nuit, dormir avec lui. Le jour où elle avait demandé à ce qu'on lui coupât les cheveux, parce qu'elle trouvait que les brosser prenait trop de temps, Tywin son père en avait eu assez : il l'avait envoyée en consultation médicale. Cersei avait protesté, dit qu'elle se contenterait de cheveux mi-longs, avait pleuré toutes les larmes de son corps en jurant qu'elle accepterait de les peigner, pourvu qu'on les lui raccourcisse de quelques pouces, son père avait été inflexible : une fille qui veut se couper les cheveux, et puis quoi encore ? Les pointes, pour l'entretien, pas plus !

La petite Cersei s'était donc retrouvée assise dans le cabinet de Mestre Pycelle. A l'époque, il était moins sénile, mais il avait déjà une hygiène douteuse, et Cersei avait dû concentrer tout son savoir-faire de demoiselle bien élevée pour éviter de lui balancer qu'il puait du bec.

« Oui… oui… je vois... », répétait-il, pendant qu'elle lui racontait sa vie.

A la fin, le diagnostic était tombé, impitoyable : dysphorie de genre.

« C'est quoi, ce truc-là, encore ? », avait maugréé Tywin Lannister.

« Pour faire simple, messire, votre fille croit qu'elle est un garçon. C'est pour cela qu'elle refuse de porter les cheveux longs, qu'elle veut se battre à l'épée et dormir avec son frère jumeau. »

Cersei, qui se tenait alors debout derrière le mestre, face à son père, avait protesté : « Mais non ! Pas du tout ! Je ne suis pas malade ! »

« Une fille qui ignore son sexe n'est pas saine d'esprit... », avait expliqué Pycelle.

« Mais je n'ai pas de problème avec ma féminité ! », avait crié l'enfant. « C'est la société qui a un problème avec les femmes ! »

« Vouloir dormir avec ton frère à quinze ans, ce n'est pas normal, ma fille ! », avait répondu Tywin.

« Et le fait que Jaime reçoive trois fois plus d'argent de poche que moi, c'est normal, ça ? »

« Les armes, ça coûte beaucoup plus cher que le fil à broder ! »

« Mais je fais du brocard ! », avait glapi Cersei en pleurant.

« Bon, fit Tywin en l'ignorant, au moins il ne se passe rien de tordu entre mes enfants, c'est toujours ça de sauf pour notre réputation ! Mais j'ignorais qu'il s'agissait d'une maladie. Et comment cela se soigne-t-il ? »

« Par un exorcisme. »

« Sérieusement ? »

Là, père et fille semblaient du même avis.

« Comprenez bien, messire, c'est contraire à la religion... »

« Non mais, attendez, c'est religieux ou médical votre truc, là ? »

« Pour certains maux, il faut s'en remettre à la grâce des dieux ! »

« Ainsi soit-il ! », avait conclu Tywin.

Ainsi fut dit, ainsi fut fait. La petite Cersei Lannister, quinze ans, s'était retrouvée enchaînée sur un lit, en chemise, à supporter de vieux mestres qui faisaient la ronde autour d'elle en psalmodiant des incantations, en agitant des encensoirs, en jouant du triangle et du tambourin.

« Père, rétablis cette âme égarée dans Ton Autorité ! », clamait Mestre Pycelle.

« Youkaïdi, youkaïda ! », répondait le chœur des mestres.

« Papa, pitié ! Sors-moi de là ! », pleurait Cersei.

« Mère, recueille cette fille en ton sein miséricordieux ! », poursuivait Pycelle.

« Youkaïdi, youkaïda ! », répondaient immanquablement les mestres.

« Papaaaaaaaa ! », hurlait Cersei.

Et cela continuait :

« Guerrier, chasse les mauvais esprits qui la hantent jour et nuit ! »

« Youkaïdi, youkaïda ! »

« Promis, Papa, je serai sage, je ferai mes devoirs... »

« A… Atchoum ! »

« Youkaïdi, youkaïda ! »

« Snurf ! Pardon, j'ai éternué ! »

« Me touche pas, gros porc ! »

« Aïeule, montre à cette petite le droit chemin ! »

« Youkaïdi, youkaïda ! »

« Et toi, le vieux, tu sais ce qu'elle fait, ta mère, en Enfer ? »

« Forgeron, fortifie son âme de ton puisant marteau ! »

« Youkaïdi, youkaïda ! »

« Jaimeeeee ! Au secours ! »

Cersei craquait, Pycelle persévérait.

« Jouvencelle, donne à cette fille la grâce du corps et des sentiments propres à son sexe ! »

« Jaime, je t'aime ! »

« Youkaïdi, youkaïda ! »

« Étranger, emporte les songes impropres et impurs de cette âme égarée ! »

« Youkaïdi, youkaïda ! »

« Je te jure, Pycelle, un jour tu me paieras ça ! »

« Ainsi soit-il ! »

« Chaussée aux moooooiiiiiiines ! »

On avait remis ensuite la fille à son père, en lui assurant que tout était rentré dans l'ordre. On avait bien fait comprendre à Cersei que, eût égard à son rang, on lui avait épargné la remise en ordre interne.

« C'est quoi, ça ? », avait-elle murmuré, effrayée.

« Les mestres se dévouent pour vous familiariser avec votre corps de femme. »

Cersei en avait vomi.

Les choses étaient si bien rentrées dans l'ordre, qu'après cela elle se mit à faire le mur. Ainsi s'était-elle retrouvée, un soir, avec sa copine, à visiter la cabane d'une sorcière. La gueuse lui avait sucé le sang pour prédire son avenir, en la prévenant qu'elle allait le regretter. Fi ! Cersei en avait vu d'autres : dis-moi mon avenir, pouilleuse, ou je te fais brûler par mon père !

La sorcière s'était exécutée, et son verdict avait été sans appel : « Tu n'épouseras pas le prince. Tu épouseras le roi. »

« Donc, je serai reine ? », avait demandé Cersei, satisfaite.

« Oooh oui ! »

T'imagines même pas !

Cersei Lannister, quinze ans, n'imaginait même pas, en effet : la seule image qui lui vint en tête était celle d'une miss couronnée d'un diadème en train de faire un salut royal à la foule. Oui, oui, c'était ça, l'adolescente qui deviendrait la première femme de l'Histoire de Westeros à monter sur un trône, et pas le moindre - le Trône de Fer !

Voyant cela, la sorcière jugea qu'il valait mieux garder les détails de sa vision pour elle. De toute façon, une femme sur un trône, personne ne la croirait, et elle avait un business à faire tourner, que diable !

« Tu seras reine. Jusqu'à ce qu'il en arrive une autre, plus jeune, plus belle, plus blonde et plus fraîche... »

Cersei grimaça, mais prit sur elle pour poursuivre : « Le roi et moi aurons-nous des enfants ? »

« Non. »

Enfin, c'est un peu plus compliqué que ça, mais disons que l'épisode a une durée limitée, on ne va pas trop détailler…

« Le roi aura vingt enfants, toi trois. »

Ah ? Ben si, finalement, on va détailler…

« Ce que tu dis n'a aucun sens ! », protesta la jeune fille.

Cersei réfléchit : le roi aurait donc dix-sept bâtards ? A moins que ce ne soit la rivale… Hum… ça fait beaucoup de concurrence à éliminer.

« Si j'ai des enfants, alors le roi et moi en aurons ensemble ! »

« Non. », maintint la sorcière, sans détailler.

Ce qu'elle avait vu l'avait horrifiée.

« ça n'a ni queue ni tête ! »

« Oh si, crois-moi ! Le père de tes enfants aura une queue et une tête, et de fort belles de surcroît ! »

Cersei ne comprit pas très bien ce propos. Ben oui, elle était comme ça à quinze ans !

« Est-ce qu'au moins mes enfants régneront ? », demanda-t-elle encore.

Bonne question, songea la sorcière, qui ne savait qu'en penser. Parce que, bon, Jack l'Éventreur et Bisounours, pas sûr qu'on puisse dire qu'ils aient « régné »…

« Trois enfants. », répéta la sorcière. « D'or seront leurs couronnes, et d'or seront leurs linceuls. »

Et elle éclata de rire.

Cersei tirait la tronche. Sa copine la supplia de partir.

« Et toi, lui demanda la sorcière, tu ne veux pas connaître ton avenir ? »

« Euh... »

« Moi, je veux savoir ! », dit Cersei.

L'amie était une servante : elle obtempéra.

« Est-ce que Cersei et moi serons toujours liées ? »

« Oui. »

« Jusqu'à la fin ? »

« Oui. »

« Ah... »

« Jusqu'à ce que tu finisses violée lors d'une tournante dans une cave de Port-Réal, au cours d'émeutes provoquées par le fils de ton amie. Après quoi, tu seras découpée encore vivante et tes chairs seront dévorées par ceux qui t'auront forcée, poussés à bout par la famine et le désespoir. »

La fille avait hurlé. Cersei avait dû la tirer de force pour la ramener au château. Depuis, elle était devenue folle, on l'avait internée, envoyée chez Pycelle, et même à la Citadelle. Finalement, Cersei la fit revenir auprès d'elle à Port-Réal, et, alors qu'elle commençait à aller un peu mieux, des émeutes survinrent, suite auxquelles Cersei ne récupéra que ses os. Elle les fit inhumer sous le Septuaire de Baelor, où ils brûlèrent avec le reste.

Pour ce qu'elle avait connu des exorcismes, Cersei préféra taire cette affaire à son père, et laissa lâchement son amie subir seule les incantations des vieux mestres séniles. Pour sa part, elle préféra vivre avec cette prédiction maudite sur la conscience plutôt que revivre un exorcisme.

Bien sûr, Cersei se confia à Jaime, un soir sur l'oreiller, entre une galipette et deux sodomies. Et, soir après soir, drame après drame, en amant dévoué, il l'avait raisonnée : « Sœurette, la gueuse a dit n'importe quoi ! Tu n'as pas eu trois enfants, mais quatre : un premier fils avec Robert, emporté au berceau, puis Joffrey, Myrcella et Tommen… »

« Mais… peut-être qu'elle parlait de mes fils ? »

« Non, non, non : j'ai revérifié le passage en VO, elle dit bien « enfants », pas « fils » ni « garçons ». »

« Quoi ? », avait demandé Cersei en redressant la tête, pas certaine d'avoir bien compris.

Jaime avait détourné le regard. A l'époque il ne tenait pas à ce que sa sœur sût ce qu'il faisait avec Bronn dans son dos.

« Il y a une incohérence dans le scénario... », marmonna-t-il.

« Ou alors, elle parlait de mes enfants régnant... », insista Cersei, en contemplant le ciel de lit.

« Mais Myrcella n'a pas régné ! », protesta Jaime.

« Ou majeurs... », murmura Cersei, l'esprit ailleurs.

« Il est majeur, Tommen ? »

« Il est marié, ça revient au même ! »

« En tout cas, nous le verrons certainement vieillir, ne t'en fais pas ! Et au rythme où ça va avec sa pépée, il fera des petits-enfants ! »

Alors qu'il s'endormait, satisfait, Cersei soupira : Jaime essayait de la convaincre, mais elle n'y croyait pas. Elle sentait, inexplicablement, la malédiction peser sur son âme, et à chaque fois qu'un malheur survenait, elle entendait, comme si elle était perchée sur son épaule, le rire malsain de l'affreuse sorcière raisonner à ses oreilles.