A première vue on aurait juré que la ville entière s'était déplacée pour assister aux funérailles de Butters. A l'exception de Cartman. Tweek, Ruby et Craig étaient bien présents. Kyle supposa que Cartman pourrait dire comme excuse qu'il devait rester tenir ses stands, les deux avaient rouverts et s'étaient même agrandis. En temps normal Kyle aurait interprété ce succès commercial comme une très mauvaise nouvelle, mais il semblait avoir dépassé un certain stade dans sa carrière de trafiquant au marché noir. Il vendait à des prix raisonnables un grand éventail de produits rares, par exemple des fruits et des légumes qui n'étaient plus distribués à South Park depuis plusieurs années. Personne ne savait qui était son fournisseur. Wendy enquêtait discrètement.

Stan resta silencieux sur le chemin de la cérémonie, il ne se mélangea pas aux autres ni avant ni après le service. Kyle s'y était attendu et acquiesça quand Stan le regarda, l'air à bout de force. Stan avait eu raison : Clyde portait tout son uniforme, médailles comprises. Craig aussi portait le sien, et semblait mal-à-l'aise. En quittant le cimetière Kyle eu l'impression de voir Kenny roder au loin, entre deux mausolées, qui fumait une cigarette. Ça devait être son imagination qui lui faisait des tours à cause de la lumière et de son envie de le revoir. Il décida de ne pas en parler à Stan.

- Tu as pensé quoi de la cérémonie ? demanda Kyle en conduisant le truck que Jimbo et Ned avait prêté pour l'occasion, en direction de la maison.

- C'était comme je pensais. Un discours religieux de smerde.

Kyle avait peur de demander à Stan s'il croyait toujours en Dieu. Il sentait qu'il connaissait déjà la réponse et le lourd silence qui suivit ne fit que le confirmer.

- Parait qu'il va y avoir une tempête ce soir, dit Kyle même si Stan l'avait entendu comme lui, des gens en avaient parlé à l'église et au cimetière. C'est ce que - ils l'ont dit. Enfin, ils le disaient, je crois.

- Et alors, on a de quoi manger, dit Stan d'une voix calme à peine agacée qui soulagea tellement Kyle qu'il voulut le toucher l'épaule pour le lui montrer. Son ventre se dénouait à chaque fois qu'ils échangeaient quelques phrases banales comme celles-ci, sans tension ni conflit.

- Tweek avait une tête horrible, t'as remarqué ? enchaina Kyle. Ça fait longtemps que je ne l'ai pas vu au marché, il n'est même plus aux stands de Cartman. Je crois que c'est la première fois que je le revois depuis que vous êtes rentré. Il regretta d'avoir dit « vous », parce que Butters n'était plus. Il pensa à la maison de Stan aménagée et eut un pincement au cœur en se disant que Stan n'avait surement pas imaginé son retour chez lui en ne pouvant plus accéder à sa chambre de toujours.

- Il a toujours eu une tête bizarre, fit remarquer Stan. A l'école il était tellement nerveux que ça le rendait bossu. Surtout après que ses parents. Tu sais.

- Oui, dit Kyle. Le père de Tweek était mort au combat, sa mère pendant le bombardement qui avait détruit le cinéma. Le Tweek Brothers Coffee que la famille gérait était juste à côté. Est-ce qu'on connait encore quelqu'un qui a ses deux parents en vie ? demanda Kyle amèrement.

- Wendy, répondit Stan. Et Clyde, ajouta-t-il avant de tousser.

- Tu dois être inquiet pour Bebe.

- Elle allait bien quand on s'est séparé, dit Stan. Moi je ne comprenais rien, j'avais même pas compris que Butters allait si mal avant de le retrouver à l'hôpital. Bebe savait, je crois. Elle lui avait dit au revoir. Prutain de Cartman. Il aurait pu sortir de son palais une heure par respect pour la mère de Butters, non ?

- Je ne fais même plus attention à lui, dit Kyle même si c'était faux. Peut-être que Stan savait qu'il mentait, car il se pencha vers lui pour lui toucher le poignet.

- Parfois je rêve que tu me laisses le tuer.

- Stan, dit Kyle, choqué. Il regretta sa voix de poule mouillée quand Stan lui lâcha la main. Ça m'a pris du temps mais maintenant je sais qu'il ne mérite même que je le déteste.

- C'est pas comme si j'avais choisi de le détester, je le déteste c'est tout, dit Stan fermement.

La maison était froide et silencieuse, Kyle fit un feu dans le petit salon. Il commençait vraiment à se dire que c'était une vraie chambre, qu'ils la partageaient. Stan était dans la cuisine pour se faire un snack. Ils l'arrangaient au maximum pour qu'il puisse y avoir accès, mais il ne pouvait toujours pas utiliser l'évier.

- Et si on partageait nos souvenirs de Butters ? proposa Kyle en se sentant bizarre à regarder Stan manger du beurre de cacahouète du marché noir sur le gros pain rassi que le gouvernement faisait circuler.

Stan mâcha en réfléchissant un instant.

- Je me souviens de la première fois qu'il a tué quelqu'un, si tu veux, dit-il la bouche pleine.

- Je ne sais pas. Kyle s'assit à côté de Stan et avança sa chaise pour se rapprocher.

- Ce n'était pas si affreux. On se faisait tirer dessus avec des Canadiens au Montana, près de la frontière, et on revenait d'une mission de réapprovisionnement. Il y avait Butters, un californien, deux officiers supérieurs et moi. Trois types ont couru vers nous, on les a mis à terre. Un quatrième est sorti de nulle part, et c'est Butters qui l'a eu. On était tous sous le choc, on l'a félicité, parce qu'il était plutôt mauvais au cours de tir. Stan tenait son bout de pain avec les deux mains, en le fixant. Après Butters est devenu tout blanc et n'a pas parlé pendant un moment. On savait tous qu'il n'avait rien à faire là. C'était pour impressionner son père, et – smerde – peut-être Cartman, aussi. Il ne savait pas pour son vieux, c'est quand il est rentré qu'il a appris.

- Vous avez fait quoi des canadiens ? Je veux dire, des corps ? Il hésita à ajouter qu'il n'était pas obligé de lui répondre s'il ne voulait pas.

- A ton avis ? Stan ria sans joie, presque méchamment. On a pris leurs armes et on les a laissé aux loups. Les loups sont hors de contrôle, tu le savais ? Ils vous disent ce genre de chose en ville ? Je ne l'ai jamais entendu. En temps normal ce ne sont pas des charognards, je pense qu'ils doivent être affamés pour en arrivé là, mais ils ont de quoi bien manger depuis dix ans. Quand on campait après avoir marché pendant des heures entre les bases, bon sang, c'était horrible. Leurs hurlements. Il y avait des rumeurs qui disaient que des petits groupes de soldats s'étaient faits manger vivants par une meute.

- Mon Dieu, dit Kyle. Il n'avait plus du tout envie de beurre de cacahouète, il se sentait mal. Stan posa le reste de son pain et enfonça les mains dans ses poches.

- Tu voulais savoir.

- Oui, je veux t'entendre. Tu ne me disais pas ce genre de chose. Dans tes lettres, avant.

- Je n'avais plus le temps d'écrire à partir du moment où on est arrivé dans ce merdier. Stan serra les dents et donna un coup sur la table avec le poing. Il faut que je me renseigne pour faire retirer ce truc.

- Non Stan, je t'en prie. Je sais que c'est frustrant, mais –

- Tu n'as aucune idée de ce que c'est d'être frustré, d'accord ? dit Stan d'un ton sans réplique. Il quitta la table pour s'enfermer dans la chambre. Kyle sentait qu'il ne devait pas le suivre. Il s'occupa avec les tâches ménagères jusqu'au retour de Jimbo et Ned. Il se sentait rassuré par leur présence, ils rendaient la maison vivante, ça lui occupait les oreilles avec autre chose que le silence et les hurlements des loups qu'il imaginait.

- Où est mon grand neveu ? demanda Jimbo en souriant. Il avait au moins deux cents surnoms pour Stan, tous pleins d'amour mais avec aussi de double-sens dérangeants.

- Il fait la sieste, improvisa Kyle. Je pense qu'il a été très éprouvé, aujourd'hui, ajouta-t-il d'une voix beaucoup plus basse.

- Oui, c'est certain. C'est une journée bien triste. Jimbo retira son chapeau en poil de bête. Maintenant qu'il avait le visage bien dégagé, Kyle voyait ses yeux brillants, humides.

- Un peu de whisky ? proposa Ned qui avait déjà sorti la bouteille.

- Oh, oui. Kyle ?

- Non merci, dit Kyle avant de s'éclipser pour rentrer dans le petit salon.

Le feu faisait toujours de belles flammes. Stan était affalé sur le lit. Les rideaux ouverts laissaient entrer une lumière pâle de fin d'après-midi.

- Ça y est, il neige, dit Kyle qui ne savait pas si Stan dormait ou pas. Il s'approcha de la fenêtre pour la regarder tomber, imagina qu'elle évoluera en blizzard, même si les hivers de tempêtes étaient cauchemardesques.

- On dirait qu'ils prennent l'apéro à côté, dit Stan quand ils entendirent le bruit des verres qui trinquaient dans la cour arrière. Porter un toast à la première neige était une tradition innocente pour Jimbo et Ned. Kyle trouvait cela ridicule.

- Je te ramène un verre si tu veux ? proposa Kyle. Stan n'avait eu aucun accident depuis le premier soir. Il avait une routine stricte concernant la salle de bain. Kyle avait le sentiment qu'il faisait plus attention par précaution que par réel danger que ça se reproduise.

- Merci, j'veux bien. Tu peux te servir, toi aussi, ajouta-t-il alors que Kyle partait pour ouvrir la porte. Bon sang, Kyle. Je sais que c'est très dur pour toi aussi. Je vois bien que tu souffres.

- Je souffrais mille fois plus quand tu n'étais pas là, dit Kyle en voulant retirer ça aussitôt, parce qu'il parlait de l'époque où Stan avait encore des jambes qui fonctionnaient. Quand – quand je ne savais plus si tu allais bien ou pas. Qu'il n'y avait plus de lettres.

- Tu n'as toujours pas de nouvelles de ton père et d'Ike ? demanda Stan en soulevant sa tête légèrement, les cheveux en batailles sauf le côté où il s'était appuyé qui était tout plat.

- Non. Kyle essaya de chasser une affreuse image qui voulait s'imposer dans son esprit : son père et son frère dans une forêt, entourés par une meute de loups. Je, heu. Je vais boire un coup, bonne idée. Je reviens.

Il fut heureux à son retour de trouver Stan assis sur le lit occupé à regarder par la fenêtre. Kyle s'assit à ses côtés, colla son épaule contre la sienne, ramena ses genoux contre son torse. Stan ne le regardait pas, mais il tendit le bras pour le poser sur son genou et le serrer un peu.

- A Butters, dit Kyle.

- A Butters. Ils levèrent leurs verres. Kyle lui jeta un coup d'œil discrètement, pour regarder sa gorge déglutir. Je pense que ce sera plus dur en été, dit Stan dans un souffle.

- De quoi ?

- Vivre. Comme ça. Il se tourna vers Kyle, qui serra son bras plus fort autour de ses jambes. Là, c'est l'hiver donc. Je n'aurais pas fait grand-chose, de toute façon, à part rester chez moi près du feu. Ce sera plus dur quand il fera beau.

- Je serai toujours là, dit Kyle. Il savait que ce n'était qu'un petit réconfort, ou même pas un réconfort du tout, mais il ne savait pas quoi dire d'autre. Il but une grande gorgée et posa la joue sur l'épaule de Stan, chercha un peu de chaleur. Il avait toujours un peu peur d'initier un contact, sauf quand ils s'allongeaient dans le lit pour dormir, mais l'alcool le rendait audacieux.

- Tu n'es pas une béquille humaine, dit Stan.

- Non. Je suis ton meilleur ami.

- Tu te rappelles de Craig, tout à l'heure, dit Stan après un moment de silence. Kyle était à la fois soulagé qu'il change de sujet, et inquiet que Stan pense à Craig là maintenant, lui qui était le meilleur ami de Clyde, et si clairement épris de lui. Cet uniforme, bon Dieu.

- Il ressemblait à un personnage de comics, dit Kyle avant de se rendre compte que c'était déplacé et cruel, mais cet tenue militaire et le bandeau noir sur l'œil de Craig lui rappelaient trop les bande-dessinées de son enfance.

- J'ai toujours trouvé ça dingue que Craig ait lâché le lycée pour s'engager. Je sais qu'il le faisait juste pour suivre Clyde, mais quand même.

- Je voulais m'engager juste pour te suivre, dit Kyle. Il n'aurait jamais penser oser le dire à Stan un jour, mais à présent il voulait qu'il connaisse chacune de ses faiblesses, ou au moins celles qui prouvaient sa bonne foi dans sa présence à ses côtés. Tu le savais, non ? demanda Kyle parce que Stan restait silencieux.

- Oui, dit Stan lentement. J'étais égoïste de vouloir que tu viennes.

- N'importe quoi. C'est moi qui était égoïste de te coller. J'aurais été un gros boulet là-bas.

- Ne te sous-estime pas, dit Stan fermement. Mais je suis soulagé, aujourd'hui, que tu ne sois pas venu, que tu n'aies pas entendu les bruits dans la forêt pendant une heure sans savoir si c'était une branche qui craque ou un loup qui tire un cadavre par le bras. Prutain, excuse-moi.

- C'est bizarre. C'est horrible d'entendre ça, mais. Je suis content que tu m'en parles. Je veux que tu me racontes tout, enfin. Si tu veux.

- Kyle. Stan soupira. Kyle ne savait pas si c'était d'agacement ou de tendresse, il décida que c'était probablement le deuxième choix car Stan mit son bras autour de son épaule. Je m'en veux d'avoir perdu tes lettres, murmura Stan dans les cheveux de Kyle. Son verre était vide et il avait l'air un peu ivre. Elles étaient géniales. C'était comme entendre ta voix.

- Je me souviens, tu l'avais écrit. T'aurais dû me voir, devant la boîte aux lettres. Je manquais de faire une crise cardiaque quand je voyais ton écriture sur l'enveloppe. Kyle devait être un peu pompette lui aussi. Il finit son verre et appuya son visage contre le cou de Stan. Rien ne l'apaisait autant que la sensation de sentir son pouls contre sa joue.

- Tu avais peur que je sois mort ? chuchota Stan. Quand je ne pouvais plus écrire ?

- Oui, bien sûr, dit Kyle lentement, mais il réfléchit et reconsidéra sa réponse. Ou peut-être que non ? Je crois que j'avais décidé que je le saurais si tu étais mort. Rappelle-toi, je t'avais promis de ne pas mourir avant toi. Je devais avoir un délire, comme si t'allais apparaitre tout à coup pour me dire que mon heure est arrivée.

- Ça me ressemble bien, je suis un crétin égoïste. Je sais que j'ai été insupportable. Quel con. Il gémit un peu quand son implant-V s'activa, puis resserra son étreinte. Kyle commençait à être excité de façon un peu trop alarmante, il voulait s'éloigner un peu mais ne voulait pas attirer l'attention sur lui. Le matin il se débrouillait pour cacher son érection aussi discrètement que possible. Tu trouves ça bizarre ? demanda Stan. Kyle se déplaça, inquiet que Stan ait remarqué son état.

- Non, dit Kyle. Et toi ?

- Je ne sais pas. Peut-être. Ça dépend des moments. Mais c'est aussi. Enfin. Avec le whisky, c'est la seule chose qui me fasse encore me sentir bien.

- Mhmm, marmonna Kyle. Il était trop fatigué pour attacher beaucoup d'importance à cet échange, il avait si chaud qu'il allait fondre. Tout semblait naturel et platonique, pourtant il était dur, à cause du bruit que Stan avait fait quand il s'était fait électrocuter. La chaleur qui émanait du corps de Stan était agréable, c'était vrai, et son haleine à l'odeur de whisky aussi. Sa poitrine montait et descendait doucement, Kyle commençait à s'assoupir en l'écoutant respirer.

- Les garçons ?

Kyle ouvrit les yeux, surpris, Jimbo toquait la porte. Il ne s'était pas tout à fait endormi mais ça avait suffi à lui embrumer la tête et la rendre lourde comme un ballon d'eau. Stan retira son bras en se redressant.

- Le dîner est prêt ? demanda Stan. Kyle sentait l'ail revenir dans une poêle. Ça sentait plutôt bon, rien à voir avec ceux en boîte que l'État distribuait en ration et qui empestaient une fois cuisinés.

- Ça se prépare, mais vous avez de la visite. Deux de vos amis qui sont venus vous voir, dit Jimbo.

- Quels amis ? demanda Stan qui fronçait les sourcils en regardant Kyle comme pour l'accuser d'avoir organiser une soirée dans son dos. Kyle secoua la tête pour lui faire comprendre qu'il n'était pas au courant.

- Gregory et – heu, je ne me souviens plus du prénom de l'autre, il n'est pas de chez nous.

- Christophe ? suggéra Kyle à voix basse en s'adressant à Stan. A vrai dire il serait content de le revoir, ils n'avaient pas pu se parler à l'enterrement. Il regarda Stan, il n'avait aucune envie de le laisser tout seul, mais n'était pas sûr qu'il ait envie de voir du monde ce soir.

- Ils veulent quoi ? demanda Stan.

- Je ne sais pas, dit Jimbo. Mais ils ont une bouteille de vin pour toi.

- Sans défonner, Gregory est vraiment grave, dit Stan, mais se mit en position pour desendre sur son fauteuil.

Gregory portait la même tenue que pour la cérémonie, un costume élégant qui avait dû couter un bras, les cheveux plaqués en arrière avec une tonne de gel comme d'habitude. Christophe avait une veste ample de camouflage, aux manches assez longues pour couvrir ses mains, la manquante et l'autre en prothèse. Il portait une chemise simple en dessous, avec la cravate défaite. Gregory esquissa un mouvement comme pour s'agenouiller et se mettre au niveau de Stan quand il arriva près de lui pour le remercier d'avoir amener la bouteille, mais il se ravisa.

- C'est un bon cru, dit Gregory. Je la gardais pour une grande occasion, mais bon. Je ne sais pas. J'ai l'impression qu'elle est chez moi depuis beaucoup trop longtemps. Je me suis dit qu'on pourrait peut-être la boire tous les quatre.

- Wendy a décliné l'invitation ? dit Stan. Kyle eu un mouvement de recul. Christophe eut un petit sourire suffisant. Désolé, dit-il en voyant Gregory devenir rose vif. C'est – vraiment gentil, merci. Je vais chercher le tire-bouchon.

- J'y vais, dit Kyle.

- Je peux le trouver, dit Stan en fourrant la bouteille dans les mains de Kyle. C'était du rouge, froide au toucher. Kyle la regarda, perdu dans ses pensées pendant quelques secondes. Il se demandait s'il avait rêvé de leur conversation dans la chambre. Tout avait semblé si paisible à ce moment-là.

- C'est pas mal comme baraque, poil de carotte, lança Christophe en faisant le tour de la pièce. Il avait l'air un voleur en repérage.

- C'est pas chez moi, c'est la maison de Stan.

- Et alors, tu vis ici non ? fit remarquer Christophe en haussant les sourcils, devant une étagère de photos de famille pour le regarder d'un air accusateur.

- Je l'aide, dit Kyle fermement. Je t'ai aidé aussi.

- Il se débrouille très bien avec sa prothèse, intervint Gregory.

- Vas-y, parle de moi comme si j'étais pas là, je t'en prie, grogna Christophe en lui jetant un regard noir. Kyle ne comprenait pas pourquoi ils étaient venus ensemble. Il croit que je suis un singe savant et que c'est mon dresseur, dit-il à Kyle.

- Mais elle marche ? demanda Kyle en montrant sa main d'un coup de menton. Christophe haussa les épaules, excédé.

- C'est toujours mieux qu'un crochet de pirate, grommela-t-il.

Stan revint avec le tire-bouchon et quatre verres à vin, dont un qui n'était pas assorti. Kyle avait peur que la visite surprise soit aussi embarrassante que celle avec Clyde et Craig, et que ça dégoute encore plus Stan de voir du monde. Mais il y avait quelque chose de particulier avec Christophe, qui chassait la gêne.

- Il parait que le gros Cartman a déclaré son amour pour votre ami mort, lâcha Christophe après quelques verres. Il veut l'héritage, vous croyez pas ? Gregory faisait fondre un glaçon dans son vin en le reniflant d'un air perplexe.

- Je pense qu'il était très choqué quand il l'a dit, et que maintenant il se cache parce qu'il a honte qu'on le voit, dit Kyle.

- Qu'est-ce que t'as à le défendre comme ça ? dit Stan avec un regard dur. Cartman n'a honte de rien, il ne ressent aucune compassion.

- Je suis allé dans sa maison pour putes il y a pas longtemps, dit Christophe. Enfin la maison de putes de sa mère. L'ambiance était malsaine, je suis parti sans avoir baiser.

- A vrai dire, intervint Gregory en regardant Christophe bizarrement, nous devrions faire quelque chose pour fermer cet endroit. Il parait que certaines filles sont mineures.

- Dis ça à la maire, parait que c'est une cliente régulière, dit Stan.

- J'ai entendu dire qu'elle couchait avec Liane, dit Kyle.

- C'est qui Liane, une pute célèbre ? demanda Christophe en faisant rire Stan.

- C'est la mère de Cartman, expliqua Gregory. Oui oui, moi aussi j'ai entendu ces rumeurs, on dit qu'elles ont des rendez-vous romantiques dirons-nous, et en échange la maire ferme les yeux sur les activités illégales. Avec Wendy on voulait – Il s'interrompit tout à coup et regarda Stan, qui ria une nouvelle fois, même s'il semblait beaucoup moins amusé.

- Tu peux dire son nom devant moi, je ne vais pas fondre en larme, t'inquiète.

- On voulait savoir comment agir, continua Gregory. Wendy pense qu'on devrait encourager la maire à légaliser la prostitution, vu qu'il y a une grosse demande économique, et ce sera plus facile de protéger les femmes, comme ça elles ne seront pas considérées comme des potentielles criminelles. Qu'est-ce que tu en penses ? demanda-t-il à Stan, qui vidait son verre de vin.

- Heu. Stan eu un tout petit rire sombre, Kyle eu la gorge serrée car il savait exactement à quoi pensait Stan maintenant. Je ne suis pas vraiment la personne la plus concernée pour ce genre de problématique. C'est pas comme si j'allais fréquenter des prostituées un jour.

Christophe grommela quelque chose d'incompréhensible et secoua la tête, Kyle chercha désespérément comment changer de sujet mais il avait la tête vide. Gregory servit à Stan un autre verre.

- Je parlais d'un point de vue social, souligna-t-il. Il rougissait et parlait d'une voix très détendue pour ne pas montrer qu'il était gêné par Stan et son regard si sérieux.

- Honnêtement vieux j'en ai rien à moutre. Stan but et se tourna vers Christophe. Combien t'en as eu pour faire enlever ton implant ?

- Ces batards m'ont fait poireauter pendant des mois. Tu vas devoir être tenace.

- Parce que c'est dangereux, dit Kyle immédiatement. Il regarda Gregory pour avoir du soutien. Hein, Gregory ?

- Oh, oui, approuva Gregory, hésitant. J'aimerais tellement me faire retirer cette machine à censure moi aussi. Ça rend dingue, tous les jours je me dis que j'ai ce truc dans mon crane, mais le taux de réussite de l'opération est vraiment trop bas. Tu ne veux pas vraiment te le faire enlever, n'est-ce pas ?

- Ça a marché pour lui, fit remarquer Stan en montrant Christophe d'un mouvement de tête.

- Je n'avais pas peur de mourir, dit Christophe.

- Tu crois que ça me fait peur ?

- Il n'y a pas que le risque de mourir ! s'exclama Kyle. Tu pourrais finir comme un légume pour le reste de ta vie, tu pourrais être complétement paralysé, mort à l'intérieur –

- Je me sens déjà mort à l'intérieur.

- S'il te plait, dit Kyle d'une voix brisée. Sa main était si serrée autour de son verre qu'il n'aurait pas été surpris de le briser involontairement.

- Pardon, dit Stan. Il tourna le dos à Gregory et Christophe. Mais je veux me le faire retirer. A chaque fois que je dis un mot de travers et que cette loperie me sonne comme une cloche, je pense aux fonnards qui m'ont fait ça. Ils ont gâché ma vie, et ils ne me laissent pas le droit de me mettre en colère.

- Tu parles du gouvernement je suppose ? demanda Gregory.

- Évidemment qu'il parle de ces chiens lépreux du gouvernement, abruti ! dit Christophe en regardant Gregory comme un déchet. Gregory lui rendit un regard à peine irrité. Il a bien raison ce mec, mais je te mets en garde, mon ami, pense bien à ce que tu pourrais perdre. Moi je n'avais rien quand j'ai fait l'opération. Ou j'en avais l'impression, marmonna-t-il.

- Maintenant tu te rends compte ta vie vaut la peine n'est-ce pas ? interrogea Gregory. Depuis que tu utilises la prothèse ?

- Arrête de dire à des gens comme nous que la vie vaut la peine d'être vécu, c'est juste insupportable, dit sèchement Christophe. Je veux juste qu'il réfléchisse bien. Mêle toi de tes affaires. Il l'avait dit en regardant Kyle. Stan leva la main en l'air.

- Laissez tomber, dit-il, et pendant un instant Kyle fut soulagé, s'imagina que Stan ne voulait plus parler de l'opération parce qu'il y avait renoncé comme par magie. Parlons d'autre chose.

- A vrai dire, je suis venu spécialement pour t'entretenir d'une idée, annonça Gregory. Kyle pria pour que ça n'ait aucun rapport avec Wendy. J'ai inventé un sport.

- Putain, c'est parti, grogna Christophe.

Ils restèrent diner. Gregory eut tout le temps de leur expliquer les détails de son sport : il se jouait avec une équipe constituée de personnes aux handicapes divers, leurs places étaient décidées selon leurs capacités. Les joueurs en fauteuils roulants se lançaient une balle dans des espèces de paniers de basket, ceux comme Christophe qui pouvaient courir devaient marquer les buts avec leurs pieds en visant une marque au sol. Kyle trouvait l'idée épouvantable, mais Jimbo eut un coup de foudre pour le projet et Stan n'avait pas grand-chose à dire, il semblait plus intéressé par la bouteille de vin. Ils se partagèrent une poire en dessert, une tranche chacun, puis Christophe et Gregory prirent congés pour rentrer à la Croix Rouge.

- Quel cron ce mec, t'arrive à le croire ? demanda Kyle à Stan quand il sortit de la salle de bain pour vider son vin. Pourquoi il nous a pris la tête pendant trois heures avec ce sport débile, d'où il sort cette idée ? Il ne t'a jamais demandé si tu avais envie d'y jouer, pourquoi il s'imagine que t'es dedans ?

- Je faisais à peine attention à ce qu'il racontait, avoua Stan. En tout cas le vin était super bon. Et j'aime bien Christophe.

- Je ne veux pas que tu te fasses retirer ton implant, dit Kyle. Il était debout à côté du lit, comme tous les soirs, en attendant de se faire inviter à rentrer dans le lit, comme si Stan allait pousser la couverture pour lui dire de venir, n'importe quoi. Excuse-moi, mais je. Je ne peux pas fermer ma meule et te laisser faire ça.

- Et bien, j'imagine que je suis à ta merci, dit Stan. Il avait l'air d'assez bonne humeur, en tout cas trop fatigué pour se disputer. Tu pourrais me ligoter et me faire ce que tu veux. Je ne pourrai pas me débattre.

- Tu sais ce que je dire, Stan. Rigole pas.

- J'énonce juste des faits indéniables, Kyle. Vieux, qu'est-ce que tu fais ? Viens te coucher.

- Faut que j'aille pisser, dit Kyle, en faisant sourire Stan. Quoi ?

- Rien. On dirait que tu vas pleurer.

- Et ça te fait rire ? Ça t'amuse que j'aie peur parce que tu veux faire une opération qui pourrait te tuer, tout ça pour quelques mots en plus dans ton vocabulaire ?

- Tu ne sais pas ce que ces mots représentent quand tu es vraiment en colère. Quand t'as la rage.

- S'il-te-plait, attends l'été. Promets-moi seulement ça. Tu verras comment tu te sens. Tu l'as dit, les choses seront différentes. Peut-être que tu auras toujours la rage, peut-être plus.

- Va pisser, dit Stan avant de tomber en arrière pour se lover contre son oreiller.

Stan avait l'air profondément endormi quand Kyle retourna dans la chambre après s'être lavé les mains et les dents. Kyle retira ses chaussures, chaussettes, et son jean. La chambre était glaciale, il tremblait en ravivant le feu. Dehors, la neige tombait inlassablement. Il se demanda s'il devait fermer les rideaux. Il le faisait d'habitude, mais ah quoi bon ? Si quelqu'un passait et jetait un coup d'œil, tout ce qu'il verrait ce serait un tas de couvertures, avec en haut quelques mèches de cheveux rousses et noirs, personne ne s'imaginera un genre de scénario qui autrefois paniquait Kyle a l'idée qu'on puisse les voir comme ça. Qui irait imaginer ce genre de choses, maintenant que Stan était ainsi ?

Il laissa les rideaux ouverts en monta dans le lit, se dépêcha pour retrouver la chaleur du dos de Stan. Être une grande cuillère était dangereux : quand ils s'endormaient dans cette position ils dormaient si bien qu'ils ne bougeaient plus jusqu'au matin, et Kyle se retrouvait tout dur contre lui, dressé contre le bas de son dos, là ou Stan ne sentait plus rien. Heureusement pour l'instant il était calme. Il se serra le plus possible contre Stan, posa son bras autour de sa taille. Stan devait être un peu éveillé, car il lui prit la main, sous la couverture.

- Ma mère ne me laissera jamais, dit Stan.

- Hum ? Oh, l'opération ?

- Oui, jamais. Kyle. Et si elle meurt ?

- Non, elle va bien, affirma Kyle même s'il n'avait aucune idée de ce qu'il se passait à New York et que les rumeurs étaient inquiétantes.

- Tu penses à ta mère des fois ? demanda Stan. Kyle se serra les dents et posa le visage au creux de son épaule.

- Tout est de sa faute, dit Kyle. Toi, tout. Mais je ne pense pas à ça. Peut-être que je devrais, pour expier ses fautes, que j'hérite de la souffrance qu'elle a provoquée, j'en sais rien.

- La ferme, dit Stan, mais c'était dit gentiment. Il serra la main un peu plus fort autour de celle de Kyle, glissa ses doigts dans les siens. Non, parle-moi de ce à quoi tu penses. Tu te rappelles des bons moments ?

- J'ai peur de comment elle est morte. Ils ont dû lui faire mal.

- Elle n'était pas coupable de tout. Tout le monde est rentré dans le jeu. Moi aussi. Je pensais que j'allais être un héro, que. Que j'allais faire la guerre sans avoir à tuer personne, juste à protéger. Je l'ai vraiment cru, Kyle. Quel cron. Et maintenant me voilà, comme Clyde, avec mes médailles.

- Tu as dû tuer des gens ?

- Hum, ouais, je te l'ai pas dit ? Il y a quelques jours ? Ouais, trois types. Trois types qui ne marcheront plus jamais, qui ne baiseront plus jamais. Ils sursautèrent tous les deux quand l'implant-V de Stan s'actionna. Kyle lui serra fort la main pour absorber sa souffrance. Ou nager, ou se toucher, continua-t-il douloureusement. Je me sens mort comme eux parfois, et je me dis, ils étaient trois, et je suis que moi. On dirait un problème de maths. Tu sais, ceux auxquels on ne comprenait rien ?

- Ils t'auraient tué, affirma Kyle. Si ça n'avait pas été toi, ça aurait été eux. S'ils avaient pu, c'est sûr.

- Tu es sûr ? J'en sais rien. Mais t'es pas obligé de me dire ça. Je suis trop en colère pour avoir des remords.

Stan n'avait pas l'air en colère du tout quand il s'endormit dans les bras de Kyle, mais Kyle ne savait pas vraiment si c'était le genre de colère que l'on pouvait voir de l'extérieur. Il connaissait celle qui rendait tremblant de haine et qui rougissait le visage, qui faisait mal aux tempes, qui faisait serrer les dents. Il se rendit compte en s'endormant doucement que Stan avait surement pris un somniphère pendant que Kyle était dans la salle de bain. Bientôt il n'en aurait plus. Kyle savait, dû à son expérience à la Croix Rouge, que ces pilules étaient un luxe bien trop cher pour eux. Le seul endroit où ils pourraient s'en procurer à un prix à peu près abordable était le stand de Cartman au marché, s'il avait de la chance.

La tempête amena un tourbillon gris et épais, la neige était arrivée à mi-hauteur de la fenêtre quand Kyle se réveilla au petit matin. Jimbo et Ned étaient en train de travailler dur pour déblayer devant la porte d'entrée. Kyle s'occupa de ranger la nourriture et les produits de première nécessité, au cas où. L'humeur de Stan était instable, parfois il faisait de son mieux pour se rendre utile en rangeant la cuisine par exemple, d'autres jours il refusait de sortir du lit sauf pour aller aux toilettes. Kyle avait rapporté les lettres que Stan lui avait écrites et les avait rangées à l'étage, dans la vieille chambre de Stan. Parfois, quand l'ambiance devenait trop difficile en bas, il montait pour les relire et embrasser les mots tracés sur le papier, comme si l'ancien Stan vivait à en eux, seul, perdu, alors que Kyle protégeait le Stan du présent bien au chaud dans le petit salon.

Quand les routes redevinrent enfin praticables, Kyle se rendit à la Croix Rouge pour voir quel genre de médicaments il pouvait utiliser en substitution aux somnifères que Stan avait reçu en partant de l'hôpital. Il culpabilisait de laisser Stan à la maison avec Jimbo et Ned, comme si Stan était un chien caractériel qu'ils n'arriveraient pas à gérer. C'était absurde, Stan arrivait à se débrouiller tout seul, du moment qu'il avait son fauteuil assez proche. La seule chose qu'il n'arrivait pas du tout à faire seul c'était de sortir du bain. Il n'avait pas retenté de le faire depuis le premier jour, il se lavait avec la grosse éponge au lavabo. Ses cheveux commençaient à sentir vraiment mauvais. Kyle se demandait s'il serait assez culotté un jour pour lui proposer de les lui laver.

- Je suis contente de te voir ici, lui dit Wendy quand Kyle tomba sur elle à la Croix Rouge. C'était bien plus calme que la dernière fois qu'il y était allé, au moment où Stan y résidait. Plus froid aussi. Wendy était emmitouflée dans son manteau et elle portait des mitaines. Comment va Stan ? demanda-t-elle.

- Bien. Mais il n'a plus que deux pilules pour dormir. J'ai un peu peur de comment il passera la nuit s'il n'en prend plus. Elles marchent vraiment bien sur lui, et. Il a besoin de se reposer, tu vois ?

- Tout le monde a besoin de se reposer, dit Wendy sèchement, les yeux rivés sur les documents qu'elle tenait. Être accro à des somnifères n'a rien d'une blague. Surtout s'il boit. N'essaye pas de me faire croire qu'il ne boit plus. Gregory m'a dit qu'il lui avait donné une bouteille de vin !

- Pourquoi t'en fais un drame ? répliqua Kyle, même s'il comprenait le problème et se sentait assez proche de ses inquiétudes. Bon, d'accord. Contre l'anxiété, ça irait ? Quelque chose pour le calmer, j'en sais rien.

- Il a des crises de colères ? interrogea Wendy en levant enfin les yeux.

- Non. Enfin. Je ne crois pas, non. Il s'énerve parfois. Souvent. Mais il n'a jamais, heu. Jeter des objets, ou des trucs comme ça. Il pensa à la fois où il avait jeté une chaussure, mais c'était contre un mur, ça ne comptait pas.

- Je regarderai dans l'inventaire ce qu'on a en stock, mais ne te fais pas de faux espoirs. Les choses ne vont pas en s'arrangeant. Ils font tellement de batailles au nord que les fournitures s'épuisent à une vitesse folle. J'ai entendu dire qu'ils avaient déclaré un cessé le feu, mais je ne sais ce qu'il en est vraiment. Peut-être que c'est juste en projet.

- Pas de nouvelles de la mère de Stan, j'imagine ?

- Non, pas de mon côté en tout cas. Viens, allons voir ce qu'il y a. Enfin, tu n'es pas bête, tu sais bien où tu dois te rendre si tu veux quoi que ce soit de plus fort que de l'aspirine.

- Cartman, dit Kyle d'une voix morne.

- Aussi surprenant que ça paraisse, il s'est montré raisonnable ces temps-ci. Les prix ont baissé. Peut-être que Butters est venu le visiter en rêve et qu'il lui a demandé d'être un homme meilleur.

- Où est Christophe ?demanda Kyle quand ils passèrent devant son lit vide.

- Gregory l'a adopté. Sa mère est démunie, il parait – celle de Christophe. Elle vit à Denver, quelque part. L'armée l'avait fait venir ici parce que c'était sa ville natale, mais il ne s'entend plus avec elle, et il ne veut plus la voir – le gros drame. Gregory fait de son mieux pour l'aider, je ne sais pas pourquoi. Tu sais comment il est. On y est. Je t'avais prévenu.

Ils se tenaient devant la pièce qui servait à ranger les médicaments. Elle était désespérément vide.

- J'irai voir au marché, dit Kyle, morose. Il savait d'instinct qu'il y trouverait ce qu'il voulait. J'ai besoin de prendre du shampoing de toute façon. Il s'était dit qu'il prendrait une vraie marque, une qui sent bon, en tout cas plus agréable que l'espèce de palet râpeux fourni avec les rations. Peut-être que ça donnera à Stan l'envie de laisser Kyle l'aider à prendre un vrai bain. Il pourrait mettre son short de bain, pour l'intimité.

- Hé ho ? appela Wendy en agitant la main devant sa tête. Ça va ?

- Pardon, dit Kyle. Il n'avait pas bien dormi la nuit dernière. Il avait des cauchemars, rêvait souvent que Stan avait besoin de lui et qu'il n'arrivait pas à temps pour l'aider. Pouvoir se blottir de façon protective contre Stan en se reveillant le consolait, mais il avait du mal à se rendormir. Je dois y aller.

Le marché n'était pas la porte à côté. Il était venu à pied à la Croix Rouge, au cas ou Jimbo ait besoin du truck pour transporter Stan en cas d'urgence.

- Clyde pourra surement te conduire si tu l'attends une minute. Il finit bientôt. Je lui ai demandé de me prendre du sucre, j'ai envie de faire un gâteau, dit-elle d'une voix si sérieuse que Kyle se demanda si elle ne se foutait pas de lui. C'est pour Stan, explique-t-elle.

- Son anniversaire est en octobre, dit-il immédiatement.

- Je sais, répliqua-t-elle d'un ton cassant, en le regardant comme si elle voulait le tuer. C'est pas un gâteau d'anniversaire, c'est un moelleux au sucre, avec un glaçage au chocolat. Enfin, si j'arrive à en trouver. Clyde pense que sa mère sera d'accord pour m'en donner si elle en retrouve chez elle.

- Le dessert préféré de Stan, dit Kyle, embarrassé, parce qu'il devait avoir l'air d'un psychopathe. Et si ce gâteau était tout ce qu'il fallait pour que Stan retourne avec elle ? Et s'il abandonnait Kyle pour aller se faire nourrir chez elle à la première bouchée de cette magnifique attention ?

- T'as l'air de couver un truc, dit Wendy en lui touchant le front. Tu veux du thé ? Contre la grippe ?

- Ça ne marche pas en vrai, fit remarquer Kyle.

- Je sais, mais ça a un effet placebo, j'imagine. Certains patients se sentent mieux après, donc bon, bref. Clyde arrive. Elle lui fit signe.

Le soleil commençait déjà à se coucher, bien caché derrière les nuages, alors que Kyle et Clyde était en chemin dans son truck. A vrai dire Kyle était content de ne pas avoir à faire le chemin à pied, même s'il était mal-à-l'aise d'être seul avec Clyde. Ils n'avaient aucun point commun.

- Il parait qu'il va y avoir un cessé-le-feu, dit Clyde. Si seulement j'arrivais à capter la radio, on en saurait plus. Tu te rappelles avant, la télé ? Les jeux-vidéos ? Purtain.

Kyle se retint de peu de se vanter que Ike avait réussi à faire fonctionner son jeu sur la vielle télé il n'y a pas si longtemps, dans le grenier. Il avait caché la console et tout le bazar après sa fugue. Il se demanda s'il serait capable de la faire fonctionner pour Stan.

- Où est Craig ? demanda Kyle, parce qu'il avait eu l'impression que ces deux-là étaient devenus inséparables depuis le retour de Clyde.

- Il travaille. Si tu vas aux stands de Cartman tu le verras surement. Je le conduirai chez lui quand il aura terminé. Je peux te ramener aussi, si tu veux.

- C'est sympa, merci. Heu. Craig va bien ?

- Oh, oui très bien. Il m'a montré son œil tu sais, enfin le trou. Tu l'as vu ?

- Non, dit Kyle en trouvant la question déplacée.

- C'est puissant, dit Clyde. Kyle avait envie de lui foutre le nez dans la merde. C'était un abruti, un vrai gamin stupide, même après la guerre, même après le temps qu'il avait passé tout seul en zone occupée, en pleine nature. Les benêts comme Clyde étaient faits pour la guerre sans doute : il avait l'air aussi indemne mentalement que physiquement. Comment va Stan ? demanda Clyde.

- Comme un charme, dit Kyle sur la défensive. Il s'en sort très bien, malgré ce qu'il a traversé.

- Stan est vraiment génial, dit Clyde. Kyle tourna la tête vers la fenêtre. Il leva les yeux au ciel.

Le marché était bondé, grouillait de gens qui devaient travailler la journée et avaient encore de quoi s'offrir quelques produits onéreux, la plupart semblait sortir directement du travail. Kyle n'était pas venu au marché depuis que Stan était rentré à la maison. Ca faisait du bien d'être au milieu de la foule, de voir des gens se bousculer et se montrer leurs achats. Il alla le plus lentement possible vers les stands de Cartman, tout au fond du marché, avec le vague espoir qu'il n'aurait pas à devoir lui demander quoi que ce soit. Peut-être qu'il pourrait traiter avec Craig, ou Ruby. Elle était d'un naturel si mausade qu'à côté d'elle son frère semblait joyeux comme un rayon de soleil. Kyle aimait bien les vendeuses austères comme elle, au moins elles ne l'embêtaient pas.

Ils y avaient beaucoup de monde chez Cartman. C'était toujours la partie la plus animée du marché. Il avait beaucoup de nourriture à présent, on aurait dit qu'il avait racheté la boucherie entière. Ruby s'occupait de la viande, elle emballait un filet de bœuf pour la mère de Wendy. Il y avait aussi des produits en milieu de la boutique : des bougies, des brosses à dents, des lacets de chaussures. Kyle remarqua deux hommes qui faisaient la sécurité. il les reconnu tout de suite : c'était les gamins de cinquième qui l'embêtaient quand il était en primaire. Malgré les années il les voyait toujours comme des collégiens idiots. Il choisit la bouteille de shampoing qui sentait le plus bon. Comme tous les produits de ce genre, elle était à moitié vide, mais la bouteille était vraiment grande et le prix honnête. Kyle la prit avec lui et se rendit au fond de la boutique, là où Cartman rangeait les produits les plus lucratifs, derrière un grand comptoir : cigarettes, alcool, pornographie, et des médicaments.

- Tiens tiens, mais qui nous fait l'honneur de sa présence ? dit Cartman quand Kyle approcha en faisant semblant de jeter un coup d'œil aux articles sous la vitrine du présentoir. Il y avait beaucoup de joailleries en toc et de couteaux. Kyle savait que Cartman le fixait avec son sale air. Où t'étais passé ? demanda Cartman quand Kyle leva le nez. J'ai cru que vous aviez fait un suicide collectif avec Marsh ou je sais pas quoi.

- De quoi – c'est quoi ce délire ? Kyle le regardait avec dégout. Cartman avait une sourire narquois, il était dans son élément. Il faisait froid aujourd'hui, mais Cartman ne portait pas de veste, seulement sa chemise marron, les manches remontées aux coudes. J'aimerais voir ce que tu as comme médicament, ceux sous prescription, précisa Kyle rapidement avant que Cartman ne ressorte une de ses remarques stupides. Des somnifères, si possible.

- Ah, je vois, dit Cartman en se tapant la joue avec une doigt. Tu veux droguer Marsh pour lui sucer sa bite molle ? Intéressant, Kyle, j'aime bien.

Kyle se retourna, mais ne fit que deux pas avant de remettre son cerveau en place : il devait garder en tête que Cartman était le seul en ville susceptible d'avoir ce qu'il voulait. C'était injuste et c'était toujours comme ça, depuis qu'ils étaient gamins. Cartman avait toujours eu la capacité de détenir ce dont il avait besoin.

- C'est ça, vient ramper, ricana Cartman quand Kyle fit lentement demi-tour. Oh Kyle. Tu n'as pas l'air d'aller bien. Tu te nourris ? Tiens, cadeau. Il sortit un paquet de bœuf séché de sa poche. L'odeur était délicieuse. Kyle ne pouvait pas s'empêcher de se dire que ça devait être bien chaud, si ça sortait de la poche de ce gros tas de Cartman.

- Non, dit Kyle fermement. Tu as des somnifères oui ou smerde ? Je ne veux pas de cadeau, et je ne veux pas discuter. Je sais que tu veux me torturer autant que tu peux dès que t'en as l'occasion, alors vas-y. Dépêche-toi, et prends mon fric.

- J'aurais beaucoup de mal à te torturer comme j'aimerais ici, en public, dit Cartman. Gardons ça pour un autre jour. Des somnifères, hum. Je dois avoir ça en stock.

Il ouvrit un grand carton derrière le comptoir. Kyle reconnu sa provenance : l'ancienne pharmacie, elle avait fermé trois ans après le début de la guerre. Il se demanda si Cartman l'avait acheté à l'ancien propriétaire ou s'il avait juste cassé une vitre pour le voler.

- Voyons voir, dit Cartman en fouillant entre les flacons. Antidouleurs, antiallergique, viagra – Il leva les yeux. Marsh n'en a pas besoin j'imagine, hein ? Ou peut-être qu'il pourrait essayer ? Il leva la boite et la secoua. Kyle bouillonnait intérieurement, les poings serrés, les ongles enfoncés dans la paume de sa main. Il faisait son possible pour avoir l'air impassible mais savait qu'il n'y arrivait pas. Non ? insista Cartman, narquois. Comme tu veux. Ah, les voici. Il sortit un autre flacon. Somnifères, les meilleurs du marché. Voyons voir, combien je peux en demander ? Disons autour de, hum. Neuf cents, oui ça me semble honnête.

- Neuf cents dollars ? Très drôle. C'est quoi le vrai prix ?

- Ce sont les seuls somnifères sur lesquels j'ai pu mettre la main en six mois. Neuf cents, Kyle. Alors tu les veux ou pas ?

- Tu sais que je ne pourrai jamais payer ça. Kyle commençait à se demander ce qu'il faisait encore là. Il avait peur que Stan ne se laisse pas border s'il n'était pas assommé par ses pilules comme une bougie qu'on éteint. Quelle idée sale, égoïste, en vérité Cartman avait raison de l'humilier, Kyle le méritait.

- Malheureusement, je ne peux pas baisser les prix, dit Cartman en les rangeant avec un faux soupir de regret. Néanmoins. Il plongea ses yeux dans ceux de Kyle. On pourrait faire – un marché.

- Comment ça ? demanda Kyle, en essayant d'avoir l'air agacé. Son cœur battait la chamade. Cartman avait des yeux horribles, comme une nuée de fourmis rouges qui grimpaient sur sa peau, sous ses vêtements, le mordaient de partout.

- Ma queue dans ta gorge, dit Cartman, évidemment. Kyle fit demi-tour immédiatement, aveuglé par la rage, se cogna contre Craig sans faire exprès.

- Bon Dieu, dit Craig, en ouvrant grand son seul œil. Qu'est-ce qui se passe ?

- Ton collègue de travail est un sale gros porc de merde, dit Kyle. Il entendit Cartman éclater de rire quand son implant-V s'enclencha. Je-je me tire de là. Clyde voulait nous reconduire Craig. Allez, on s'en va.

- Pas si vite, Kyle, dit Cartman, et quand Kyle se retourna en voulant lui crier d'aller se faire voir, il se rappela du shampoing.

- Je donne l'argent à Craig, cria Kyle. Il fourra la bouteille dans les mains de Craig et sorti un billet de dix dollars qu'il enfonça dans la pocha de sa veste.

- Tu veux faire un passage thaïlandais à Stan ce soir c'est ça ? cria Cartman. Kyle serra les dents pour cacher son désespoir. Mais il rendit compte que c'était le moment idéal pour lui lancer une bonne phrase à la gueule.

- Tu sais, dit Kyle, en se tournant vers Cartman. Butters aurait le cœur brisé s'il voyait ce que tu es devenu. S'il savait que t'es descendu si bas que tu te moques de Stan et de son handicap. Butters était prêt à mourir pour lui sur le champ de bataille, dit Kyle, la voix plus forte à mesure qu'il voyait la grosse tête de Cartman s'affaisser. C'était un grand homme. Tu n'es qu'un lâche, caché derrière un stand. Tu fais du fric sur le malheur de gens. L'enfer ne sera pas assez cruel pour toi.

- Sécurité ! hurla Cartman, le visage rouge. Sécurité !

- Hé, barrez-vous, dit Craig en faisant signe aux types de partir. Il a payé le shampoing, laisse-le partir Cartman. Et je te conseille de ravaler tes remarques de pourriture sur Stan quand je suis dans les parages, entrulé. Les vétérans n'oublient pas.

- Retire ce que t'as dit, Craig ! menaça Cartman en pointant un doigt gros comme une saucisse vers Craig. Tu n'es rien sans moi, et tu le sais.

- Ouais bien sûr, ignora Craig en prenant Kyle par le bras pour l'éloigner. Rentre dans ton palais pour catin, grand crétin, le marché va fermer.

- Tu n'as pas peur qu'il te vire ? demanda Kyle alors qu'ils partaient. Craig haussa les épaules d'un air dédaigneux.

- Je ne fais plus de soucis pour grand-chose depuis un moment. Où est Clyde ?

- Dans le coin. Il a foncé dans la tente de la diseuse de bonne aventure dès qu'on est arrivé ici.

- Quel idiot, dit Craig en reniflant, mais il avait un léger sourire.

Ils trouvèrent Clyde avec Wendy à la boulangerie en train de prendre du sucre. Il avait aussi acheté des petites madeleines. Il en offrit une à Craig, qui secouait la tête avec un franc sourire à présent.

- J'ai parlé de Bebe avec la voyante, dit Clyde. Elle dit qu'elle fait de grandes choses, et qu'elle sera bientôt de retour.

- Cette vieille bique est à moitié folle, dit Craig. Ne gâche pas ton fric pour ses escroqueries. Ou dans de la bouffe, ajouta-t-il en lui rendant la madeleine.

- Qu'est-ce qui lui prend ? demanda Clyde alors que Craig partait à grandes enjambées vers la sortie, devenu soudain encore plus boudeur que d'habitude.

- T'es débile ou tu le fais exprès ? répliqua Kyle. Il se demanda tout à coup si Stan savait, lui. Il le devait forcément, même s'il n'en parlait pas pour le bien de leur amitié.

- Quoi ? demanda Clyde, surpris, en suivant Kyle jusqu'à la porte.

- Rien. Craig s'est disputé avec Cartman.

- Oh, mince, c'est vrai ? J'aimerais qu'ils s'entendent bien. C'est Craig qui a convaincu Cartman de baisser les prix, d'aider un peu les gens. Bon en vrai c'était mon idée, tu sais ce que je lui ai dit ? J'ai dit, dis à Cartman que c'est ce que Butters aurait voulu. Je pensais que c'était mort, mais, hé ! Les prix ont baissé.

- Pas partout, dit Kyle avec un sale goût dans la bouche. La « proposition » de Cartman pesait lourd sur ses épaules. Il avait l'horrible pressentiment qu'un jour viendra, où Cartman aura en sa possession quelque chose dont Kyle aura énormément besoin et que le prix sera encore pire.

Kyle s'agitait sur le siège à l'arrière du truck de Clyde. Il avait hâte de rentrer chez Stan et de quitter ces deux-là. Il remercia Clyde de l'avoir conduit et Craig pour l'avoir aidé au marché.

- T'amuses pas à venir le provoquer en retournant le voir, dit Craig. Si t'as besoin d'un truc, donne-moi le fric, je m'en occuperai. Je te le ferai un peu moins cher.

- Oh, ce serait super sympa, dit Kyle debout à côté de l'entrée des Marsh. Le truck s'épuisait à gronder dans l'air froid pendant que Craig parlait, la fenêtre baissée. Tu es sûre que ça ne t'embête pas ? s'étonna Kyle, stupéfait.

- Je le fais pour Stan. J'imagine très bien ce que Cartman a pu dire de lui. Je le connais. Et, je. Je ne peux pas… Il hésita, regarda la fenêtre du salon. Les rideaux étaient fermés aujourd'hui.

- Merci, dit Kyle, un peu agacé par la bonté très ciblée de Craig.

La maison sentait bon les pomme-de-terres cuites et le céleri, la base pour la recette de Jimbo de poulet aux légumes. C'était un des cinq recettes qu'il faisait régulièrement, s'il trouvait un animal assez gros pour eux quatre. Kyle n'aimait pas vraiment ça, parce que sa mère avait un peu la même recette quand il était plus jeune, et la sienne était bien meilleure.

Il fut ravi de trouver Stan dans la cuisine et de bonne humeur, qui riait avec Jimbo en buvant une bière, assis à table sur son fauteuil. Il y avait déjà deux cannettes vides sur la table, et un sac de cacahouète que Jimbo décortiquait en mettant des miettes partout.

- Hé, enfin ! dit Stan joyeusement en voyant Kyle, qui fit un grand sourire avant de se rendre compte que Stan avait probablement trop bu. On se faisait du souci pour toi.

- Il n'y a pas de raison, dit Kyle en voulant lui toucher les épaules pour le remercier. Il ne touchait jamais Stan devant Jimbo et Ned, peut-être parce qu'il suspectait ces deux-là de se l'astiquer tous les soirs à l'étage. Je t'ai ramené quelque chose, dit Kyle en fouillant son sac à dos. Le shampoing était au fond, ainsi que la madeleine que Craig n'avait pas voulue.

- Vraiment ? C'est mon jour de chance. Regarde. Il leva sa canette. De la bière ! Jimbo en a ramené tout à l'heure.

- En troc contre des vieux chapeaux, précisa Jimbo l'air candide. Il avait les joues roses, on voyait qu'il était heureux d'avoir fait plaisir à Stan. Mon neveu mérite une belle surprise de temps en temps, non mais.

- Alors, qu'est-ce que c'est, demanda Stan, curieux. Kyle secoua la tête.

- Mystère. Je te montrerai dans le lit – je veux dire dans la chambre !

- Oh oh ! dit Jimbo. Kyle devient coquin.

Stan éclata de rire. Kyle partit dans le petit salon aménagé, les joues en feu. Il ferma la porte derrière lui, s'occupa en allumant un grand feu. Stan rentra dans la chambre pour le trouver penché devant la cheminée.

- Hé, dit-il. Kyle, toujours occupé. Viens boire une bière.

- Je ne suis pas toujours occupé, contredit Kyle. Il avait l'impression de passer la moitié de son temps à dormir, en tenant compagnie à Stan. Et je ne veux pas de bière. Tu devrais les garder pour toi. Jimbo te les a offertes à toi. Je n'aime pas ça, de toute façon.

- J'ai fermé la porte, dit Stan.

- Je vois ça.

- Alors ? C'est quoi cette chose mystérieuse ?

- Bon, dit Kyle qui se relevait en soupirant. Pour commencer, je ne suis pas sûr que c'est très malin de ma part de te le dire. J'ai essayé de te trouver des somnifères, mais je n'ai pas réussi.

- De – Oh. Stan hocha la tête. Je n'en ai presque plus besoin. C'est vrai, je m'habitue à dormir sans. J'en ai mis deux de côtés au cas où, mais c'est vraiment juste en précaution. Hé, ne. Tu ne dois pas te prendre la tête à m'acheter des choses.

- Ça c'est pour nous-deux, dit Kyle en sortant la madeleine de son sac, précieusement enveloppée dans une serviette en papier pour absorber le surplus de gras. Stan sourit quand Kyle défit le papier.

- Tu ne veux pas que Jimbo sache qu'il n'y en a pas pour lui ? demanda Stan. Ça ne le vexera pas, tu sais.

- Il n'y en avait pour personne à la base, expliqua Kyle en séparant le gâteau en deux. C'est Clyde qui l'a prise pour Craig, et Craig n'en voulait plus. Il engloutit sa moitié en une bouchée.

- Craig est bizarre, dit Stan la bouche pleine. C'est super bon, merci. Non, il y a autre chose ? s'étonna-t-il quand Kyle rouvrit son sac.

- Ouaip. Il sortit la bouteille et la montra à Stan.

- Hmm, soupira Stan. Du vrai shampoing.

- Et il sent bon, regarde.

Il ouvrit le bouchon. Il y avait quelque chose de tellement involontairement érotique dans la façon que Stan avait de pencher son nez au-dessus de la bouteille pour la sentir que Kyle dû lui tourner le dos en refermant le flacon.

- Je suis crade, désolé, dit Stan.

- Non pas du tout. C'est juste que tes cheveux deviennent un peu sales. Je me suis dit, si tu veux, si ça ne te dérange pas. Je pourrai te faire couler un bain, et t'aider à rentrer et à sortir. Il tournait toujours le dos à Stan, faisant semblant de lire l'étiquette, stressé à l'idée que Stan perde sa bonne humeur à cause de lui. Si tu veux.

- Ok, dit Stan. Oui, bonne idée. On n'a qu'à le faire maintenant. Avant le dîner.

Kyle fit de son mieux pour cacher sa surprise. Il hocha la tête et fonça dans la salle de bain, ouvrit grand le robinet de la baignoire, tourna à fond pour que l'eau soit la plus chaude possible. Stan attendait sur le pas de la porte, il retirait déjà son T-shirt. Kyle s'était habitué à l'aider pour retirer son pantalon, il s'agenouilla devant lui sans réfléchir, défit le nœud qui serrait son jogging. Il remarqua que Stan respirait un peu plus vite. Il leva les yeux vers lui, surpris, quand Stan lui toucha les cheveux d'une main.

- Tu peux prendre le bain avec moi, dit Stan.

- Ha. Kyle se dit immédiatement qu'il devait plaisanter. Il se redressa pour soulever un peu Stan afin de lui retirer son pantalon, une jambe après l'autre. Il avala sa salive quand sa main glissa tout en haut des cuisses de Stan. Tu ne portes rien, dit-il, en parlant de ses sous-vêtements.

- Je me disais, à quoi bon ? expliqua Stan quand Kyle le reposa sur le fauteuil et plia le pantalon soigneusement en évitant de regarder devant lui. C'est pas comme si je pouvais sentir une différence. En plus ça fait moins de lessive.

- D'accord. Logique. Tu veux que je te passe ton maillot de bain ? Il lui enleva ses chaussettes, les joues rouges. Il était assez proche pour sentir une espèce de chaleur entre les jambes de Stan, mais c'était peut-être quelque chose de plus subtile, un sortilège.

- Un maillot de bain ? répéta Stan en riant. Non, vieux, tu rigoles. Tu peux regarder tu sais. Ça ne va pas te mordre, c'est pas un serpent. C'est même pas une vrai brite, sérieusement. Tu peux regarder, si tu veux, on n'est plus des gamins.

Kyle sentit les larmes lui monter aux yeux à cause de l'humiliation, heureusement pas assez pour que Stan le remarque. Il se leva et recula avant de regarder entre les jambes de Stan. Pour un rouquin comme lui, voir des poils aussi noirs était ridiculement surprenant. Il avait déjà dû le voir une fois, quand ils étaient plus petits, mais il avait l'impression que c'était une première : elle n'était même pas circoncise, tout lui plaisait, la couleur du bout, le rose entre ses cuisses, tout.

- Ok, c'est pas la peine de fixer non plus, dit Stan en riant, gêné, et il rougissait comme une pivoine quand Kyle releva enfin la tête.

- Pardon, dit Kyle. Il eut à nouveau les yeux humides, mais toujours pas de vraies larmes.

- Aide-moi à rentrer dans le bain s'il te plaît, dit Stan, avec une espèce d'amertume dans la voix, mais juste un peu, et Kyle était content de l'aider, même si ça imposerait sans doute un nouveau moment de grosse gêne. Il poussa la chaise à l'intérieur de la pièce et passa un bras sous les jambes pendant que Stan se tenait fermement à la barre en fer au bord de la baignoire. Toucher ses jambes semblait presque interdit ou mauvais, comme frôler le voile de la mort. Une fois Stan installé, Kyle vérifia la température et l'ajusta avec un petit coup d'eau froide.

- Trop chaud ? demanda-t-il. Stan fit non de la tête. Son visage était toujours rose vif, mais il ne rougissait plus.

- Je ne voudrais vraiment pas que ce soit ma mère qui m'aide comme toi, dit-il. Ni Wendy. Surtout pas elle, ni Jimbo. Que toi. T'es le seul que je veux – comme ça. Je t'en demande tellement, je sais que tu fais de ton mieux –

- Ça me plaît, dit Kyle, ou plutôt confessa. Il transpirait, la vapeur de l'eau le faisait délirer. Je veux dire, je déteste le fait que tu aies besoin d'aide. Mais si tu – puisque tu en as besoin. Je suis content que ce soit moi.

- Tu peux faire le savon ? demanda Stan en se penchant pour poser sa tête sur le bord de la baignoire. Elle était plutôt petite : Kyle avait plié les jambes de Stan pour qu'il tienne.

- Faire le savon ? répéta Kyle. Il avait oublié le shampoing dans la chambre. Ses mains tremblaient.

- Oui, dit Stan. Je n'aime pas, hum. A partir d'un certain point, je ne sens plus. Je déteste la sensation. Tu peux me le faire ?

- Oui, bien sûr, dit Kyle, sans vraiment savoir ce qu'il acceptait. Il prit le savon, pensa au shampoing, inexplicablement inquiet à l'idée de laisser Stan seul pendant deux secondes, comme si Stan allait se noyer ou être englouti. Il passa le savon sur sa jambe gauche en premier, en se sentant débile. Stan ferma les yeux et respira profondément. Il avait l'air paisible.

- Tu peux aller entre les jambes, dit Stan, les yeux toujours fermés. Je ne regarderai pas. Et je ne le sentirai pas, alors. Ne t'inquiète pas.

- Je ne m'inquiète pas, dit Kyle. Il écarta les chevilles de Stan, pour que ses genoux reposent de chaque côté. Kyle était dur, pas beaucoup mais un peu, trop bouleversé ou paumé pour être vraiment excité. Il lava aussi rapidement que possible entre les jambes de Stan , frotta le savon sur ses poils bruns et pensa à ce que Cartman avait dit quand il lui avait acheté le shampoing.

- Tu as vu Cartman au marché ? demanda Stan, comme s'il lisait dans ses pensées. Kyle lui jeta un coup d'œil. Il avait toujours les yeux fermés, la tête en arrière. Sa pomme d'Adam semblait énorme, humide à cause de l'eau, ou de la buée. Prête à être croquée.

- Hum, ouais, répondit Kyle, en se donnant une gifle mentale. Il passa au ventre, sentit sous le savon que Stan avait bien des sensations ici, ses muscles s'agitaient sous ses doigts, ça devait le chatouiller. Ouais, il était là. Il voulait m'offrir du bœuf séché.

- Quel cron.

- Ouais, je ne l'ai pas mangé. Enfin, évidemment, j'ai dit non. Même si je crevais de faim, je n'accepterais jamais quoi que ce soit de lui. Il pensa au pressentiment qu'il avait eu dans l'après-midi, que Cartman aurait un jour une chose dont il ne pourra se passer, qu'il ne la donnera pas par bonté de cœur. Clyde est allé chez la voyante, dit-il, pour chasser Cartman de son esprit.

- Une voyante ? Stan le regarda, l'air amusé. Quoi ?

- Oh – c'est vrai, elle s'est installée après ton départ ! C'est une vieille dame, personne ne sait d'où elle vient. Mais elle a pas mal de succès, les gens viennent la voir, elle ne fait rien payer, je ne sais pas comment elle fait pour vivre. Mais je la trouve énervante. Elle a dit à Clyde que Bebe reviendra bientôt.

- J'ai rêvé d'elle la nuit dernière, dit Stan, rendant Kyle jaloux. Je ne me souviens plus – elle était dans un film, un truc comme ça. Mais elle croyait à ça, tu sais. Les présages, les rêves. On a vu un renard une fois et ça l'a rendu folle de joie. Les chouettes par contre, c'était une mauvaise nouvelle.

- Et alors, ça marche pour de vrai ? Kyle s'occupait de son torse à présent, en mourant d'envie de passer sur ses tétons.

- Je ne sais pas. Je ne crois pas, non. Si elle revient comme Butters. Ou dans un cercueil. Je ne sais pas ce que je ferai. Smerde, quel mytho. Je ne ferai rien. Comme pour Butters, pareil.

- Tu étais à ses côtés quand il est mort, dit Kyle fermement. Et tu étais un bon ami avec lui, tu n'as pas rien fait.

- Je n'étais pas très sympa comme ami.

- Mais si. Tu m'as écrit dans tes lettres que tu le protégeais dans les douches.

- Oh, oui. Je me souviens, j'essayais d'être drôle, j'avais écrit que j'avais vu sa brite et que c'était horrible.

Kyle lavait les bras de Stan, et sentait que Stan le regardait en attendant, en voulant quelque chose, pendant qu'il faisait glisser le savon sur sa gorge. Il sentit Stan avaler sa salive.

- Tu veux que je te lave les cheveux ? demanda-t-il. Stan hocha la tête, lentement, et Kyle se sentit devenir fou d'excitation. Stan verrait forcément son érection quand il se lèvera, c''était certain. Kyle se retourna avant de bondir en avant, les jambes tremblantes.

Quand il retourna dans la salle de bain, il tenait une serviette et le shampoing bien devant lui pour cacher son entre-jambe. La queue de Stan flottait un peu dans l'eau, et Kyle ne pouvait pas s'empêcher de la regarder timidement, maintenant qu'il avait le droit. Elle ne le dégoutait pas du tout, Kyle se détestait à cause de ça, mais il avait envie de la prendre dans la bouche, même toute calme comme ça, mais pas si Stan ne pouvait pas le sentir.

- Oh, oui, dit Kyle quand Stan se pencha en avant pour lui montrer son dos. J'avais oublié.

- C'est vraiment gentil, dit Stan alors que Kyle faisait des cercles sur son dos, monta sur les épaules. Hum. De faire ça. Merci.

- C'est gentil de me laisser le faire, dit Kyle. Il aura absolument besoin de se branler avant le dîner, même s'il n'aimait pas l'idée de pouvoir le faire et pas Stan.

Il lui lava les cheveux en essayant d'être efficace. Même si c'était un fantasme qu'il avait eu plusieurs fois dans le passé – mettre ses doigts dans ses cheveux, voir ses yeux se fermer pour profiter du massage – il n'arrivait pas à en profiter pleinement, il s'inquiétait déjà en pensant qu'il devrait l'aider à sortir du bain. Stan était lourd, il aurait dû y penser avant et faire du sport dès qu'il avait appris pour son handicap, quel idiot. Pendant des semaines il avait eu un stress énorme en imaginant une tonne de scénarios catastrophes sur Stan qui tombait, qui se cassait la figure, il se voyait en train de l'aider en le portant partout, et à aucun moment il n'avait envisagé qu'il devrait le porter pour le sortir d'une baignoire.

Kyle donna à Stan une serviette pour qu'il puisse se sécher les cheveux et se surélever avant que Kyle ne l'aide à sortir. Il voyait bien que Stan était mal-à-l'aise lui aussi, et il ne pouvait absolument plus cacher son érection. Stan se montra assez compréhensif pour ne pas lui faire un regard dégouté, il ne le releva même pas. Il aurait pu le rejeter, Kyle l'aurait mérité.

- Mets ça sur la chaise, dit Stan en lui passant la serviette. Kyle accrocha le peignoir au dossier du fauteuil roulant. Il sortit Stan du bain maladroitement en fichant de l'eau partout. Il se mit à genoux dans une flaque de flotte pour lui fermer les jambes dès qu'il eut fini de l'installer. Stan enfila le peignoir et toucha les cheveux de Kyle une nouvelle fois.

- Désolé, murmura Kyle pour s'excuser de son érection, et aussi pour tout, absolument tout. Stan lui caressa les cheveux sans rien dire.

Kyle se sentait épuisé pendant diner et resta très calme. Il était reconnaissant que Jimbo fasse la conversation en s'efforçant d'impliquer tout le monde. Stan aussi était bavard, il disait regretter d'avoir perdu un petit appareil photo qu'il avait gagné pendant une expédition militaire.

- J'avais des photos géniales, expliqua-t-il. Il y avait des dindes sauvages, des champignons rouges trop bizarres, ils m'ont dit que ça s'appelait des cerveaux de zombies, et Butters. Bon sang, j'aimerai tellement avoir ces photos de lui.

- On te trouvera un nouvel appareil-photo, dit Jimbo. Kyle se tendit, stressé que Stan lui rétorque qu'il n'avait plus rien à prendre en photo à présent. Stan se contenta de hausser les épaules et d'avaler une grande bouchée de légumes.

- J'en ai peut-être un vieux quelque part, dit Ned. Mais il ne fait pas caméra.

- Je pourrais demander à Craig s'il y a des films au marché, dit Kyle. Il a dit qu'il me ferait un prix sur ses produits. Et qu'il les livrerait.

- C'est super, dit Stan. Il faut juste que Cartman ne l'apprenne jamais. Sinon il l'empêchera de le faire.

- Quoi, pourquoi il ferait ça ? demanda Jimbo, surpris. Il veut vous surtaxer ?

- C'est surtout qu'il veut forcer Kyle à venir le voir. Stan baissa la tête, regarda son assiette. Cartman est obsédé par Kyle.

- Non, dit Kyle. Arrête.

- Il a toujours été comme ça, dit Stan. Il leva la tête, s'adressa à Jimbo et Ned. Si vous le voyez trainer dans le coin, n'importe où près de la maison, dites-le-moi. J'enverrai tous les vétérans que je connais pour lui apprendre.

- Parfois on a besoin de remettre les idées en place à ce genre de type, approuva Jimbo.

- Pas la peine de chercher les problèmes, marmonna Kyle, même si l'idée de voir Cartman recevoir une bonne correction ne le dérangeait pas du tout.

Kyle fit la vaisselle après le dîner. Il se sentait bien plus fatigué qu'il aurait dû après un trajet jusqu'à la Croix Rouge et une virée au marché. Ses mains lui faisaient mal à cause de l'eau glaciale. Ils gardaient l'eau chaude pour la douche.

Il rentra dans la chambre en se demandant si un verre de brandy aiderait Stan à dormir. Il était réveillé, sur le lit, regardait le feu.

- Tu t'inquiètes trop pour Cartman, dit Kyle en se déshabillant. C'est un gros crétin, rien de plus.

- Hum. Ce qu'il t'a fait était un peu plus, je trouve.

- J'ai pas envie qu'on ressasse ce truc une nouvelle fois, dit Kyle en se mordant la joue pour s'empêcher de rappeler à Stan que ce soir-là il avait trop bu, qu'il ne se montrera plus jamais aussi naïf, qu'il faisait attention quand il sortait. Il enfila le haut en polaire qu'il mettait pour dormir et balança son pantalon par terre, se précipita sous la couverture pour se réchauffer.

- C'est parce que j'ai un mauvais pressentiment parfois, expliqua Stan en rapprochant Kyle de lui. Il sentait un peu la pomme de terre à cause du plat de Jimbo, et ses cheveux n'étaient pas encore complétement secs. Quand tu es loin de moi, dit Stan en parlant si doucement que Kyle se demanda s'il allait l'embrasser, abasourdit par ce qu'il lui disait. Stan ne l'embrassa pas, évidemment, mais il le prit dans ses bras et appuya la tête de Kyle contre son torse, sous la couette.

- C'est à cause de quand on était petit, dit Kyle. Il avança sa jambe contre celle de Stan et ravala sa peine en se souvenant d'un coup que Stan ne pouvait pas le sentir. Quand les autres gamins voulaient me faire chler à cause de ma mère. C'est pour ça que t'es. Comme ça. Parano. T'avais peur que je me fasse tabasser.

- Peut-être, dit Stan. Il resta silencieux pendant un moment, respira dans les cheveux de Kyle. Je me suis attaché à toi, dit-il. Beaucoup.

- Ah bon ? plaisanta Kyle en tordant ses bras pour se dégager de ceux de Stan et les caler dans son dos, là où il pouvait le sentir.

- C'est le grand mystère de ma vie, dit Stan. Il avait bu deux autres bières pendant le dîner. Kyle sentait son corps entier s'envoler dans l'expiration de Stan, et redescendre sur terre quand il inspira.

- Le grand mystère de ta vie ? répéta Kyle très sagement, mais bien trop tard, il avait toujours été long pour prendre son courage à deux mains. Stan s'était endormi.

Kyle eut un sommeil agité, et ce fut encore pire pour Stan. Il se réveilla quatre fois à cause de cauchemars, à chaque fois Kyle mit longtemps pour le calmer. Il lui conseilla de prendre une pilule mais Stan ne voulait pas. Kyle n'arrêtait pas d'alimenter le feu, au point que la chambre devienne une fournaise et qu'ils se retrouvent en sueur sous les couvertures, pourtant Stan n'arrêtait pas de trembler.

- Wendy veut te faire un gâteau, dit Kyle à l'aube. Ils avaient renoncé à dormir et tentaient juste de se reposer en restant allongés, leurs fronts collés, en soupirant. Un moelleux, tu sais, ceux qui sont jaune. Avec un glaçage au chocolat.

- Elle ne comprend rien, c'est pour elle que je fais ça. Si on fait un truc ensemble, même manger un gâteau, ça sera comme si ça recommençait.

- J'en sais rien, marmonna Kyle. Il ne savait pas lui-même pourquoi il encourageait Stan à voir Wendy alors qu'il ne voulait pas du tout qu'ils recommencent à se fréquenter. Il aimait vraiment bien Wendy, mais il avait toujours douté de sa capacité à rendre Stan heureux, sans doute par jalousie.

- C'est un peu pour moi aussi, dit Stan. Je ne veux pas la voir alors que je suis en fauteuil. Même avec Clyde et Gregory j'ai du mal. Il appuya légèrement le nez contre la joue de Kyle. Avec toi je ne sais pas pourquoi j'y arrive, on dirait que ça ne compte pas. Ou que c'est le contraire, que tu es plus important. Que – Comme si, tu fais partie de moi, comme – Il leva la main pour la glisser sur le T-shirt de Kyle, pausa la paume sur son cœur, les doigts écartés. Comme si c'était à moi. Tu es à moi.

- C'est à toi, dit Kyle. Il en disait trop, il n'avait plus de filtre, mais bordel à quoi jouait Stan? Je veux dire, je suis à toi.

- Tu as la même impression, toi aussi ? dit Stan en faisant des petits cercles avec son pousse, sur son cœur. Que ce qui m'arrive t'arrive à toi aussi, parce qu'on est pareil. Qu'on partage le même corps, ou un truc comme ça ?

- Un peu, dit Kyle en hésitant, pas sûr de la réponse que Stan voulait entendre. Kyle n'avait jamais eu l'impression qu'il était jumelé avec le corps de Stan, en vérité c'est parce qu'ils étaient si différents qu'il le désirait tellement, depuis toujours.

- T'enlève ça ? demanda Stan en tirant un peu l'ourlet du T-shirt que Kyle portait la nuit.

Il s'exécuta dans la seconde, son cerveau se perdait dans un brouillard épais et lui retirait tout sens commun. Il n'avait aucune attente particulière pour les minutes à venir, mais adorait se soumettre aux idées de Stan. Il se laissa faire quand Stan le toucha pour l'allonger sur le dos avant de se mettre à côté de lui, appuyé sur son coude, pour lui toucher le torse, en s'attardant sur son téton pour l'embêter gentiment. Kyle écarta les jambes sous la couverture pour être plus à l'aise.

- Tu as froid ? demanda Stan.

- Mhmm ? Kyle pouvait à peine parler, peut-être parce qu'il avait peur de mettre des mots là-dessus. Non, pas froid.

- Ils sont durs, pourtant, fit remarquer Stan en pinçant le téton gauche de Kyle. Kyle soupira et ferma les yeux, tourna la tête pour l'appuyer contre le bras de Stan.

- Je n'ai pas froid.

- J'aimerai pouvoir monter sur tes épaules pour que tu me portes comme un gamin. Stan abandonna son torse pour caresser les côtes de Kyles en appuyant légèrement ses ongles. Non, en fait, je voudrais que ce soit l'inverse, que moi je te porte.

- Je veux juste rester comme ça pour toujours, murmura Kyle en faisant monter et descendre ses hanches, juste un peu, en se retenant de gémir. Peut-être que tout cela était encore platonique pour Stan.

- Tu veux dire dans le lit ? demanda Stan.

- Hum, oui. Comme ça. Avec toi. Connecté.

Kyle fut soulagé que Stan ne réponde pas. Il voulait le calme, le silence, garder ses yeux fermés pour se fondre dans les mains de Stan qui le touchait de manière possessive, affirmer qu'il était à lui, le sien. Kyle tressaillit quand Stan le chatouilla autour du nombril. Il poussa les couvertures pour dégager les hanches de Kyle. Il n'avait absolument pas froid.

- Ça te plait ? demanda Stan comme si ce n'était pas évident. Kyle était dressé sous la couverture, serré dans son boxer. Il hocha la tête, le cœur battant. La main de Stan était posée délicatement au-dessus de son ventre, juste à côté de l'élastique du boxer.

- Pardon, dit Kyle.

- Ouais, dit Stan. Il baissa la main et glissa un doigt dans son boxer. Kyle eu un frisson incontrôlable dans le corps quand Stan le caressa du bout du doigt. Je peux ? demanda-t-il. Il avait l'air étrange, imperturbable.

Kyle hocha la tête.

- Oui, dit-il dans un souffle. Les yeux bien fermés, il leva les hanches pour retirer son boxer. Il se perdit quelque part dans le lit, peu importe où. Kyle écarta les jambes, il ne voulait pas regarder, il tremblait, attendait.

- Vieux, tu es tellement – dit Stan en prenant la queue de Kyle sans trop la serrer, peut-être nerveusement, mais c'était si chaud. Kyle gémit et écarta plus grands les cuisses. Il avait peur d'ouvrir les yeux. Je n'ai jamais pensé que tu pouvais être comme ça, dit Stan à voix basse, presque un murmure. Il touchait Kyle avec des petits gestes hésitants, sans descendre trop bas.

- Comme – quoi ? demanda Kyle. Si Stan l'embrassait il exploserait comme une planète, et Stan aussi, et le monde disparaitra en beauté.

- Tout fragile et tout tremblant et merde, dit Stan. Il grogna sous la douleur et serra la main un peu fort, par réflexe. Kyle eut un hoquet.

- Ça va ? demanda Stan.

- Oui, dit-il, parce que Stan le touchait toujours. Il faisait inconsciemment quelque vas et vient légers avec ses hanches, voulait baiser la paume de Stan, se sentit coupable d'en avoir envie mais incapable de s'arrêter.

- Encore ? demanda Stan. Il avait l'air surpris. Kyle fit un bruit gênant, il avait l'impression qu'il couinait, hocha la tête. Ok, dit Stan, et il appuya son pouce en haut, étala le liquide qui commençait à sortir. Ouais, d'accord. J'ai envie de voir ça, de toute façon.

- Stan, dit Kyle. Il se sentait tout à coup plein d'énergie, une force qu'il arrivait à peine à contenir et lui donnait le tournis. Il mourrait d'envie de se toucher les couilles pendant que Stan le caressait trop doucement, c'était stupide et brulant, mais il n'osait pas.

- Vieux, c'est dingue comme ça parait normal, dit Stan. J'ai l'impression que je suis train de te masser le dos ou je sais pas quoi. Tu vois ?

Kyle grommela un truc, ça ne lui semblait pas du tout normal, mais il n'avait pas envie de le contredire, il y était presque, ses hanchent le suppliaient.

- Ouais, dit Stan. J'imagine que pour toi c'est différent.

Il le branla plus fort, une fois, deux fois, et Kyle jouit en poussant un cri qui devait surement être assez fort pour se faire entendre jusqu'au deuxième étage. Il avait l'impression qu'il se retenait d'exploser depuis la première nuit passée ici, et ça l'écrasait, des vagues d'une eau réconfortante le berçaient alors que son sperme devenait froid sur son ventre. Il ouvrit grand les yeux, inspira bien fort, redouta de voir Stan. Il le regardait paisiblement, sans sourire.

- Tiens, dit Stan en mettant son pouce sur la lèvre inférieure de Kyle. Il passa le bout de la langue dessus, détesta le gout, voulait qu'il l'embrasse. Le froid de la chambre lui tomba dessus comme un vol d'oiseaux.

- Stan, dit Kyle, hésitant. Stan se redressa, soupira, se pencha pour attraper une serviette qui trainait par terre. Il essuya sa main, puis le ventre de Kyle.

- Je n'arrive pas à croire que tu m'aies laissé faire ça, dit Stan. Sa voix avait changé, elle était plus dure, cachait toute la personnalité que Kyle aimait. Kyle ne dit rien, l'esprit perdu dans les nuages, toute sa conception du monde était chamboulée par ce qu'ils venaient de faire, toutes ces possibilités et ces barrières. Il ne bougea même pas pour se réchauffer, concentré et fier de ne pas pleurer, dégouté par tout le reste.

Stan monta sur son fauteuil et s'enferma dans la salle de bain. On pouvait l'entendre ouvrir en grand le jet d'eau derrière la porte fermée, pour que Kyle ne sache pas s'il était en train de pisser ou s'il était juste assis à attendre pour voir s'il en avait besoin. C'était son habitude. Il ferma le robinet, Kyle rougit. La facture d'eau, qui n'arrivait jamais à une date bien précise, sera astronomique. Kyle fixait le plafond en pensant au chiffre, l'air froid l'engloutissait jusqu'à ce qu'il se mette à claquer des dents.

- Tu ne te laves jamais les mains, dit Kyle quand Stan revint dans la chambre.

- Qu'est-ce que tu fabriques ? Tu trembles, Kyle, merde. Il étouffa un bruit de douleur et donna un coup de poing sur son fauteuil, mais ça devait être à cause de l'implant-V, pas parce que Kyle était aussi bizarre, du moins pas entièrement. Ne réagis pas comme ça, s'il te plait. Je suis désolé. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça. C'était comme être somnambule. Je ne te toucherai plus jamais comme ça.

- Parfait, dit Kyle. Il s'assit, et quand il regarda Stan, il sut immédiatement l'un comme l'autre savaient que c'était une promesse que Stan ne pourrait pas tenir. Kyle en était à la fois heureux et terrifié. Il releva les couvertures et s'enroula jusqu'au menton.

- Tu as l'air d'une autre personne quand t'es déshabillé, dit Stan. Kyle voulu lui demander pourquoi, mais il le savait très bien.

- Toi aussi, dit Kyle. Avec tes poils sur les jambes et tout.

Stan sourit. Kyle n'y arrivait pas.

Ils passèrent la journée dans différentes pièces de la maison. Stan avait demandé à Ned de lui apprendre à faire du pain, ils étaient selon toute logique dans la cuisine. Kyle avait des doutes sur les talents de boulanger de Ned, mais Stan s'était mis bille en tête pour de mystérieuses raisons que Ned savait ce qu'il faisait. Kyle était à l'étage pour ranger tout et n'importe quoi. Une pile pour ce qui ne pourra pas être troqué contre autre chose au marché, une pour ce qui était vendable, et une pour ce dont il n'était pas sûr afin que Stan lui donne son avis. Il faisait froid au premier étage, il se sentait comme dans une bulle sourde malgré les quelques bruits du rez-de-chaussée, le four et la voix de Stan. Il sursauta quand Jimbo sembla se materialiser soudainement devant lui.

- Ça va mon petit gars ? demanda-t-il.

- Oui, dit Kyle. Il était dans la chambre d'enfant de Stan, tenait dans la main un lézard en plastique qu'il contemplait depuis une demi-heure. Est-ce que Stan aimait assez ce jouet quand ils étaient petits, du moins assez pour vouloir le garder ? Kyle avait l'impression qu'il aurait dû s'en rappeler, il aurait dû le savoir. On est à sec, expliqua Kyle. On va devoir vendre quelque truc, ou les troquer contre de l'utile.

- Bonne idée, dit Jimbo. Il s'assit sur le vieux lit à la place de Stan. Tu es bien sûr que ça va ? Kyle était persuadé qu'il avait dû l'entendre crier le matin, mais en avait-il compris l'origine ?

- Je ne sais pas. Je pensais que oui. Peut-être pas.

- Quand Ned a perdu son bras. Jimbo secoua la tête comme s'il se souvenait d'un cataclysme mondial. Ca a été très dur.

- Oui, bon. Je n'en doute pas. Mais il lui restait l'autre.

- C'est ce qu'on lui disait. Mais lui, il ne se sentait plus le même. J'ai entendu une phrase un jour. Merde, je crois que j'ai – attends, il me semble que c'était : C'est plus facile de dire aux gens quoi faire que de se mettre à place. Ils ont un fardeau sur les épaules…et ils le ramènent à la maison. C'est ça qui est dur.

- Ouais, dit vaguement Kyle, agacé, en commençant à se demander si Stan ne l'avait pas envoyé pour vérifier qu'il était toujours en vie.

- On l'a ramené au bercail toi et moi, dit Jimbo. On ne peut pas lui enlever des épaules, mais on se partage le poids, parfois.

- La guerre entière est mon fardeau, dit Kyle, et il voulut vomir en entendant sa voix pathétique et égoïste. Ma mère l'a voulu. Et elle n'est plus là. Papa et Ike non plus. Il n'y a plus que moi, avec cet héritage de chagrin et d'horreur. Un dernier Broflovski.

- Personne ne pense que tu es responsable d'une quelconque manière, Kyle, dit Jimbo.

- C'est comme si je n'avais même pas le droit d'être en colère, dit Kyle. Il fit tomber le lézard et grogna en réalisant qu'il citait Stan. Non, laisse tomber. Je suis fatigué. Il n'a plus de somnifère. On dort à peine.

- C'est une longue bataille après la guerre, dit Jimbo. Réapprendre à dormir. Tu es un bon gars, de ne pas le laisser seul avec ses démons. Tu es un homme bien, Kyle.

Les mots semblaient ridicules, lui, un homme ? Mais il avait plus de dix-huit ans. Plus que quelques mois avant son anniversaire. Le Printemps. C'était dur à croire.

Wendy se présenta avec le fameux gâteau juste avant le dîner. Stan refusa de sortir de la chambre pour la voir, alors Kyle la reçu seul. Elle avait l'air malheureux et plutôt pitoyable avec son gâteau qu'elle tenait à deux mains. Il était dans une jolie assiette bleue et blanche, avec des dessins chinois, un papier transparent délicatement enroulé autour pour protéger le glaçage au chocolat.

- Wow, dit Kyle. Ça sent très bon.

- Il ne veut pas sortir ?

- Il ne se sent pas très bien, inventa Kyle.

Wendy tourna la tête, fixa un point sur le mur comme pour se retenir de lui balancer son gâteau à la figure. Elle lui fourra dans les mains si violemment qu'il eut un mouvement de recul.

- Prends-le, dit-elle. Allez.

- Ça va lui faire très plaisir, dit Kyle en tirant le plat vers lui.

- Je n'étais pas amoureuse de sa brite, chuchota Wendy sèchement, comme une gifle. Il faut vraiment être un homme pour être aussi cron et croire qu'il n'y a que ça qui compte. Il ne comprend rien. Si seulement il voulait juste me parler au moins.

- C'est peut-être encore un peu tôt, hésita Kyle.

- Je sais. Je n'arrive pas à attendre. A cuisiner non plus. Ma mère a presque tout fait. J'espère qu'il est mangeable. Sa voix était devenue un peu plus aigüe, elle partit sans dire au revoir. Kyle voulu lui courir après pour lui dire que Jimbo pouvait la ramener chez elle, mais il aperçut la voiture de Gregory au bout de la rue, garée, pour l'attendre. Elle s'était attendu à ce que Stan ne veuille pas la voir, mais elle lui avait quand même fait un présent.

- Je ne peux pas le manger, dit Stan quand Kyle rentra dans la chambre pour lui montrer la chose. Stan était allongé, un bras sur les yeux qui lui cachait le visage. Je l'ai vu par la fenêtre. Elle est venue avec Gregory. C'est bien.

- Elle t'aime toujours, dit Kyle. Il se sentait déconnecté et très loin de Stan, de ce Stan en tout cas, après les heures qu'il avait passé en haut à ranger les affaires du Stan qu'il avait perdu et avec qui il avait passé son enfance, celui qui avait pleuré quand Randy avait chassé l'écureuil qu'il avait adopté et caché dans son placard. Kyle l'avait appelé Foucinglé, parce qu'il lui faisait peur à courir partout dans toute la chambre, mais Stan voulait qu'on l'appelle Frite, car ils l'avaient trouvé dans une poubelle en train de manger des frites puantes. Ils avaient six ans, c'était deux ans seulement avant la guerre.

- Laisse-moi, dit Stan quand Kyle voulu s'asseoir à côté de lui avec le gâteau. Il s'immobilisa, se sentit stupide. C'était comme s'il l'avait cuisiné lui-même, dans l'espoir de retrouver son Stan, l'ancien.

Il sortit et posa le gâteau sur la table. La maison était calme : Jimbo était parti au marché avec le tas de babiolles que Kyle avait trié pour les vendre. Ned était en haut quelque part, il devait faire les trucs mystérieux qui l'occupaient habituellement. Kyle retira le film transparent délicatement et le posa sur la table pour le réutiliser plus tard. A moins qu'il ne mange tout à lui seul, ce qui était possible. Il chercha une fourchette.

Le gâteau était bon, fait avec amour. Kyle eu du mal à le manger à cause de cet ingrédient amer. Il était en train de réduire son morceau en bouillie sans même un plaisir sadique quand Ned apparu soudainement à la porte de la cuisine.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.

- Aucune idée, dit Kyle en ne sachant pas très ce qu'il pouvait répondre. Il s'essuya la bouche. Je gâche de la nourriture, je. Bon Dieu, quelle journée.

- T'en veux ? proposa Ned en prenant le bourbon rangé sur le frigo. Stan ne pouvait pas y avoir accès. Kyle l'avait remarqué. Il accepta un verre. Il l'amena dans le petit salon et le posa sur la table de nuit à côté de Stan, mit une buche dans la cheminée, alla chercher un livre dans l'ancien bureau de Randy, à l'étage : Les volcans à travers l'humanité, Etude détaillée des effets des éruptions volcaniques sur notre monde.

Stan se réveilla quand Jimbo rentra, le truck garé de travers dans la cour. Kyle était dans le lit sur le côté et lisait à la bougie. L'électricité marchait, mais il ne voyait pas l'intérêt d'user les ampoules quand une bougie lui suffisait. Il fit semblant de ne pas remarquer que Stan ne dormait plus. Il soupirait profondément.

- Tu l'as mangé, demanda-t-il.

- Hein ? Kyle leva le nez de son livre, il avait lu à peine trois pages, en vérité il s'interessait à peine aux mots devant ses yeux, il pensait en boucle à la main de Stan sur son corps et à ce que cela voulait dire, ou interdire, pour son avenir. Oh, le gâteau. Ouais, je l'ai gouté.

- Il est bon ? demanda Stan sur le dos,les yeux cachés par son bras.

- Ouais, dit Kyle, pas convaincu. Et toi, ton activité boulangerie ? Je n'ai pas vu de pain.

- La première tentative fut un échec, mais on a des idées pour s'améliorer. J'ai donné les morceaux vaguement comestibles aux oiseaux.

- Je suis sûr qu'ils sont ravis. Kyle retourna à son livre. Son cœur battait la chamade. Il voulait demander à Stan ce qu'ils étaient l'un pour l'autre à présent, même s'il savait que Stan non plus n'avait pas de réponse à apporter. Stan avança jusqu'à lui et posa la tête sur la hanche de Kyle qui lui caressa les cheveux en faisant semblant de lire.

- Des volcans ? demanda Stan.

- Je m'intéresse aux livres de ton père. Celui-ci me tentait plus que ceux sur la tectonique des plaques.

- Je te comprends. Stan se redressa en étouffant un grognement, jusqu'à ce qu'il puisse mettre sa tête sur l'épaule de Kyle. Tu sens le chocolat, dit-il.

- Tu en veux ? demanda Kyle.

Il n'avait pas l'intention que Stan interprète sa question comme une invitation à se faire embrasser, mais il laissa Stan lui tourner doucement le visage et poser ses lèvres sur les siennes. Kyle ouvrit sa bouche et répondit à sa langue, lui offrit le gout du glaçage. Il brulait, ne savait pas bien s'il avait le droit d'aimer ça. Il était un remplaçant, une pièce de rechange, pour combler vaguement ce que Stan voulait de tout son cœur avec Wendy, son goût plus sucré, plus délicat. Pourtant, quand Stan se pencha pour l'embrasser sur les joues, Kyle sentit son cœur manquer de se décrocher à l'idée que, peut-être, il y avait en lui quelque chose que Stan désirait.

- Ouvre tes jambes, chuchota Stan. Je veux le sentir.

Kyle s'exécuta en se retenant de pleurer. Ils regardèrent ensemble la main de Stan sur lui avec une étrange solennité. Kyle était heureux de savoir que Stan respirait plus vite, comme si ça lui importait vraiment. Kyle voulait donner des ordres lui-aussi, il voulait lui dire : embrasse-moi, je veux avoir l'impression que tu m'aimes. Il savait que Stan l'aimait, évidemment. Mais ce n'était pas aussi simple que ça.

- Les garçons ? appela Jimbo de l'autre côté de la porte. Stan s'immobilisa, Kyle monta la couverture pour les cacher au cas où.

- Ouais ? dit Stan.

- Il reste deux bières si ça vous dit.

- Dans une minute. Il se pencha pour mordre gentiment le cou de Kyle, puis le lobe de son oreille, moins tendrement. Kyle fit un bruit de gorge, haussa les hanches, avant de jouir. Oh, smerde, chuchota Stan en regardant. J'adore comment ça tressaille avant de sortir.

Kyle savait très bien qu'il parlait des bites en générales. Il tomba sur le torse de Stan, pas question de le laisser partir cette fois. Stan posa la joue sur la tête de Kyle.

- Si tu me dis que tu n'es pas heureux, j'arrête de le faire, dit Stan.

- Je ne dirai jamais ça, murmura Kyle en se blottissant contre le sweat de Stan pour sentir son odeur. Même maintenant, il n'était pas assez proche de lui.

- Ce n'est pas de ta faute, dit Stan. Si tu ne peux pas être heureux ailleurs, avec quelqu'un d'autre – c'est la faute du monde. Et la mienne aussi. Mais je sais. Kyle. Je sais.

Kyle s'endormit et rêva que Stan le portait dans la cuisine et l'installait avec tendresse sur une chaise à table pour enfant. Ce n'était qu'une fois assis qu'il se rendait compte que Stan lui avait pris la force qu'il avait dans ses jambes. Il y avait des gâteaux plein la table, et Wendy était devant le four avec Butters, ils en faisaient d'autre.

- Kyle et moi on s'est mis d'accord, expliquait Stan à Butters pendant que Wendy décorait un grand gâteau de mariage avec des fleurs jaunes. Il n'a plus trop besoin de ses jambes, alors on s'est dit que je pouvais les prendre.

C'était un mensonge, et Kyle le savait dans son rêve, mais il ne disait rien. Il se foutait la tête dans un gâteau, en arrachait des morceaux, ruinait le glaçage pourtant si joli.

Il se réveilla quand Stan sortit du lit pour monter dans son fauteuil. Kyle était groggy, toujours à moitié dans son rêve, en colère à table avec tous ces sales gâteaux, ça l'avait blessé, il s'était senti abandonné, mais maintenant qu'il était réveillé et qu'il regardait Stan mettre son pied en place sur le fauteuil, il regrettait que le rêve n'ait pas été la réalité.

- Tu viens ? demanda Stan en voyant Kyle battre des paupières sur l'oreiller. On va boire une bière.

Cette fois, Kyle accepta la proposition.