59 | De subtiles harmonies

O

Je n'ai jamais été très intéressé par la musique - ne parlons pas d'être musicien - au-delà des chansons à la mode dans les soirées étudiantes. La pratique des danses latino-américaines sous l'influence de ma jumelle doit constituer mon approche la plus intime d'une quelconque tradition musicale. Une approche corporelle et totale, je le réalise maintenant et c'est dire combien mon esprit se pose des questions nouvelles. Quelque chose de pas si différents que les magies primales, comme vient de le souligner Shermin, proches des magies amazoniennes que j'ai vu à l'œuvre et tenu pour acquises, ça aussi je le réalise d'un coup.

Ce n'est évidemment pas la même chose pour Tiziano. Sa sœur Umbretta est pianiste professionnelle - j'ai régulièrement été traîné par Harry et Brunissande à ses concerts qui, très opportunément, ont lieu partout dans le monde. Je le sais mélomane et même capable de jouer très proprement lui-même des morceaux compliqués sur un grand piano à queue face à la lagune. Et, je ne suis pas non plus été étonné quand il s'empare avidement de la partition ramenée par Livia - ça fait des jours qu'il partage ce qu'il a engrangé depuis des décennies, plus ou moins de bonne grâce, et, pour la première fois, il reçoit des éléments nouveaux.

Pour être tout à fait juste, Tizzi fait mieux que d'être le premier à s'emparer et à lire la partition. Devant nos yeux assez ébahis, il arrive à la chanter ; plus précisément, à reproduire tour à tour les différentes mélodies que j'ai entendues pendant le rituel qui a libéré l'aura de Cecilio. Livia le rejoint pour sa partie et, tout ce que je peux dire, c'est que leurs deux voix s'harmonisent étonnamment bien.

L'heure de gloire de Tizzi ne s'arrête pas là. Il se met ensuite à discourir sur la construction de l'harmonisation et sur sa retranscription non seulement en termes musicaux mais aussi en termes ethnomagiques, et il est peu de confesser que je n'y comprends goutte. Avec la contribution enthousiaste de Shermin, il part très vite dans des comparaisons avec des pratiques persanes et étrusques et l'importance des syncopes et des gammes mineures. Tout à leur excitation, aucun des deux n'a l'air prêt à faire de grands efforts de pédagogie.

Harry écoute, opine parfois, mais je ne saurais dire s'il est à l'aise avec le fond. Livia semble prendre son mal en patience, comme elle accepterait une chute de neige tardive qui la bloquerait soudain chez elle. Et, moi, je me sens foncièrement inutile.

Sans trop de surprises, Shermin et Tiziano finissent par décréter qu'ils doivent faire des recherches pour proposer une analyse symbolique du morceau. Ils font une copie de la partition et rendent très cérémonieusement l'original à Livia. Ils se retirent ensuite chez Tizzi avec le sac magique plein de livres de Shermin. Livia, étonnamment sereine, m'annonce alors que, demain, elle apportera les listes des associations de plantes que j'ai demandées hier. Harry se propose pour l'aider à ce travail, et la vieille herboriste accepte avec un fatalisme qui semble sans limite.

Je me retrouve donc sans réelle tâche à accomplir j'avoue que j'en suis très surpris, voire déstabilisé.

"Tu n'as pas un dispensaire à gérer ?", me lance Harry un peu goguenard quand je demande un peu timidement ce que, moi, je peux faire.

C'est comme cela que je me retrouve à rentrer regagner mon poste et mon équipe, comme si c'était un jour normal, un jour parmi tant d'autres, où je n'aurais à m'occuper que de la santé de mes ouailles. J'essaie de m'en convaincre et de m'intimer de m'en réjouir. Est-ce que je ne râle pas depuis des jours sur le fait que je n'ai plus le temps de m'occuper de mon dispensaire ? Sauf que quand j'arrive au dit dispensaire, les filles ont les choses bien en main.

"La dottoressa Karaman a pris une consultation et la jeune dottoressa travaille avec la dottoressa Kelvin", m'apprend Timandra. "Elle dit que la jeune dottoressa à fait des gros progrès en soins ", elle précise plus bas.

J'ai l'impulsion de rejoindre Pina et Freya et de vérifier par moi-même. Sauf que ce serait implicitement mettre en doute la décision de Pina. Sans parler du stress que j'imposerais à Freya. Je me fais donc une note mentale de demander à Pina des précisions sur ces progrès et me réfugie dans mon bureau avec un café.

Les rouleaux d'Emil m'offrent un alibi précieux pour échapper à ce poisseux sentiment d'avoir été mis de côté. Ce sont des parchemins couverts d'observations précises systématiques de chacun des élèves de Cesare qu'il à déjà testés. Je connais les prénoms, mais Emil et Siorus - ne pas oublier Siorus - ont ajouté une photo de chaque enfant ainsi qu'une courte description de chacune des familles - sa composition, ses origines. Un document un peu dangereux selon les mains dans lesquelles il peut tomber, je le mesure sombrement. Reste que c'est également une base de données assez exceptionnelle et une approche systématique que même Shermin ne pourrait prendre en faute.

De fait, les données sont très intéressantes. Même s'il ne s'est pas encore hasardé à des interprétations, le travail d'Emil fait clairement apparaître la grande régularité de l'expression magique des jeunes de Lo Paradiso. La question n'est pas la qualité de l'aura des enfants; parmi les élèves testés très peu expriment des pouvoirs sous-développés pour leur âge. Je mets des croix devant deux noms parce que je me dis qu'ils méritent sans doute que je les examine moi-même. La question qui me vient en lisant les données est plutôt la suivante : est-ce que les résultats que je contemple sont différents d'un autre groupe de jeunes sorciers ? Ce ne sont pas des données très renseignées et très étudiées. D'abord, il n'existe pas tant de communautés aussi clairement définie et sujette à une telle étude. Il existe assez peu d'école pour les enfants sorciers dont la magie n'est pas stabilisée ; ni beaucoup d'autres lieux ou formes d'organisation qui permettraient de les tester aussi systématiquement. Pour répondre à ma question, il faudrait étudier les élèves de Pré-au-lard par exemple. À la différence des parents de Lo Paradiso inquiets de l'avenir magique de leurs enfants - voire cherchant une revanche au travers d'eux, les parents de Pré-au-lard verraient sans doute d'un mauvais œil une telle enquête.

J'en suis là dans mes réflexions quand je me rappelle avoir lu en diagonal un article approchant dans une revue de pédiatrie magique. Le fait est que depuis quelques semaines je n'ai pas pris le temps d'ouvrir les numéros que j'ai reçus. Il me faut de longues minutes pour retrouver l'article en question : une étude dans une école au sud de la Suède. L'auteure souligne que cette école primaire est une initiative récente conséquence du regroupement d'une vingtaine de familles magiques autour d'un hameau historique, avec achat de terres et définition d'un périmètre d'exclusion des Moldus. Un processus finalement assez proche de Lo Paradiso sauf pour les raisons ayant présidé à ce regroupement, qui ne sont pas précisées. De fait, les résultats présentés dans l'étude étaient assez comparables à ceux mesurés par Emil, et l'auteure les compare utilement à une enquête menée, à l'entrée de Durmstrand, sur un contingent de jeunes sorciers suédois pour souligner les divergences. Je marque ce passage pour en discuter avec mon stagiaire.

Je suis un peu désolé de ne pas avoir davantage de ressources tant le sujet m'a offert un break rafraîchissant d'avec les statuettes et leurs musicalité. Reste que je ne peux tellement en faire plus. Faute de meilleure idée, je décide d'aller voir comment Cecilio réagit au traitement contre l'anémie que nous avons mis en place.

Comme d'habitude un des gardes en poste m'accompagne. Il reste en arrière, vigilant, comme un rappel de toutes les règles de Lo Paradiso. Cecilio, lui, est presque assis dans son lit et a l'air plus éveillé. Je crois sincèrement qu'il envisage un quart de seconde de jouer les malades - les aussi malade que d'habitude, s'entend - et qu'il y renonce.

"Tu viens voir si ton sirop fait effet, Dottore", il suppose avec résignation. "La Dottoressa était bien contente. Elle a dû te dire."

"On n'a pas eu le temps de discuter, elle et moi, mais je suis content que tu te sentes un peu mieux..."

"Il va mieux ?", s'intéresse le garde dans mon dos.

Je sens ma main se crisper d'agacement et ça n'échappe pas à mon malade.

"Pietro a hâte de me savoir en laisse."

"Je vois ça ", je décide de badiner en attirant à moi le dossier de suivi tenu par Defné. "Il y a un léger mieux. Il faudra voir s'il se confirme..."

"Je vais aller mieux, Dottore", articule Cecilio d'un ton lugubre. "Vous êtes de bons médecins. Même si ça vous embête peut-être qu'ils remettent leur sortilège... Je vais aller mieux, c'est une question de jours".

Il ne fait pas de doute que Cecilio essaie de s'y préparer. Sans doute parce que je ne sais pas quoi lui promettre, mon esprit s'envole vers la partition que Tiziano et Shermin étudient. Est-ce qu'elle peut répondre à nos questions ?

"Tu sais ce que fait ce sortilège, Cecilio ?", je questionne à brûle-pourpoint.

"Il m'attache à eux... comme un chien", marmonne le berger, après un instant de surprise - sans doute due au fait que je lui demande son avis.

"Je voulais dire comment il marche, sur quelles forces il s'appuie ?" Cecilio se contente de secouer la tête, aussi curieux qu'inquiet, je dirais. "Il s'appuie sur la Lune, il renforce ta sensibilité à la Lune... et dans ton cas - tu ne supportes pas trop la potion, pas vrai ? Je pense que ça a d'autres effets... ça doit rééquilibrer des choses", je réfléchis à haute voix. "Comment s'était passé la transformation précédente ? J'aurais dû m'y intéresser avant. Je m'excuse, Cecilio "

"T'intéresser à moi, Dottore ? Allons..."

"Je m'intéresse à tout le monde", je lui rappelle.

Cecilio soupire, hésite puis lâche : "Je te dois bien une réponse... puisque tu cherches des... traitements pour que tout le monde supporte la potion... je te dois sans doute bien ça... J'ai mieux supporté que d'habitude... Je n'y avais pas pas pensé avant."

"Quels symptômes avaient disparu ?"

"Tu es définitivement un malin, Dottore ! Tu ne sais pas comment je les vivais avant mais tu demandes autrement... un malin, Pietro", estime d'abord Cecilio avec un étrange contentement et en prenant le garde à partie. "Je ne vomis pas comme d'autres, mais j'ai des nausées habituellement... et des migraines aussi... tant que la lune n'est pas au zénith..." Tout ça me semble bien cohérent, mais je le laisse parler parce que, en effet, je ne sais rien de ses transformations habituelles ou de la dernière. "J'étais plus calme du coup", il reconnaît. "Moins anxieux ", il précise même. "Et... tu vas te moquer, Dottore... c'était assez... fascinant... Je savais toujours où était la Lune !"

"D'habitude, tu ne savais pas !?", s'étonne le garde Pietro avec une sidération qui en dit long.

Moi, le fils de garou, je réalise silencieusement que je ne connais pas cette faculté pourtant hautement symbolique.

"Non. Quand vous en parliez, je ne vous croyais pas !", admet Cecilio. "J'avais toujours l'impression que Teo se fichait de ma gueule quand il prétendait savoir !"

Le garde lève les yeux au ciel. Moi, je me demande si mon père ressent également la position de la Lune ou si sa lycanthropie est de ce type qui est allégé par un renforcement des effets de la Lune. C'est une distinction nouvelle pour moi, avec des ramifications multiples. C'est à ce moment-là que Defné vient nous rejoindre.

"Tu es là, Dottore", elle constate sur un ton neutre qui n'augure rien de très bon.

"Je discutais avec Cecilio du sortilège et de ses effets sur la potion", je m'empresse donc de préciser. Defné a un léger écarquillement des yeux qui dit qu'elle ne s'attendait pas à ça. Ça renforce ma gêne, mais ce n'est pas le lieu de l'exprimer. "Tu as besoin de moi ?"

"On vient de recevoir un message", elle formule. "From your mother", elle rajoute après une infime hésitation.

"Je vais te laisser, Cecilio. On dirait que je suis demandé ailleurs", je badine donc en suivant Defné dehors. Elle me conduit à mon bureau, où une plume nous attend. Je note que mon amour à moi pose une Bulle de silence sur la pièce.

"Elle m'était adressée", indique Defné en soufflant le sortilège d'activation quand j'opine en guise de réponse.

"Defné - et Kane s'il est à côté de toi. J'ai passé une partie de la journée à essayer de m'informer. J'ai eu Dario qui m'a raconté votre entrevue et sa position. Albus a finalement délégué une de ses assistantes en Italie pour attirer moins d'attention et je n'ai pas encore eu de retours sur leur position officielle... Bref, je ne me sens pas vraiment bien armée pour avoir une opinion sur une éventuelle stratégie... Si au moins tu voulais bien me dire quels seraient ton ou tes candidats, je pourrais mieux réfléchir avant de vous demander de marcher jusqu'à un lac glacé dans la nuit pour qu'on en discute. Sauf si tu préfères faire autrement, évidemment", elle termine. "Je vous embrasse tous les deux."

Defné me regarde sans dire un mot et je comprends avec un léger vertige qu'elle attend mon opinion. Voire que je décide pour elle, pour nous sans doute, j'arrive à amender dans un ultime sursaut de lucidité.

"Ça ne paraît pas totalement déraisonnable", je me risque. "Mais si tu préfères..."

"Le fait est que, plus j'y pense, plus je me dis que je prétends soutenir des gens sur lesquels je ne sais pas grand-chose", elle soupire. "Je n'ai que l'opinion d'Altan sur eux... "

C'est à ce moment précis qu'on frappe à ma porte. En réponse à un réflexe de disponibilité immédiate sans doute ancré très profond chez elle comme chez moi, Defné enlève immédiatement la Bulle de silence d'un geste alors que je m'empresse d'aller ouvrir, anticipant une demande de Timandra, de Pina, voire d'un de nos stagiaires.

Je tombe sur Harry. Je ne sais pas ce qu'il voit sur mon visage parce qu'il commence par demander s'il nous dérange. J'hésite sans doute trop longtemps et je regarde Defné qui hausse les épaules.

"On réfléchissait... peut-être que tu auras une idée de comment poser la bonne question", je finis par formuler en le laissant entrer et en fermant la porte derrière lui. Je sais que mon grand frère n'aura pas manqué la référence à une des expressions favorites de notre père. Mais je dois l'expliquer à Defné. "Nous avons un Papa qui répète que quand on ne trouve pas de bonne réponse à une question, il faut peut-être modifier la question, la poser autrement... Mais j'avoue, Harry, qu'il y a déjà plus d'une question : il y a les interrogations de Defné sur la position qu'elle doit prendre face aux protestations à Istanbul, sur quel parti soutenir, sur quelle forme donner à ce soutien", j'énumère en regardant Defné qui approuve ma formulation d'un bref signe de la tête. "Defné voulait avoir l'opinion de Mãe, mais Mãe vient de nous envoyer un message disant qu'elle n'a pas assez d'éléments pour donner son avis. Elle voudrait que Defné lui en donne avant qu'on en discute - qu'elle précise qui elle veut soutenir, notamment. Bref, on tourne en rond."

"Je dois sans doute préciser que je voudrais avant tout prendre le parti ni de mon cousin, ni de mon oncle, ni de mon frère... en tout cas, pas directement", rajoute Defné nerveusement. "J'ai.. une intuition favorable, sans doute instillée par Altan, en faveur des Soeurs de Noor.. parce que c'est un mouvement féministe, social et qui ne fait pas que de la politique. Il gère des dispensaires, il mène des distributions, des campagnes en faveur de l'éducation de tous les sorciers... Bref, si ces gens étaient fiables, je pourrais les soutenir... quitte à soutenir quiconque... mais il paraît que si je me tais, je soutiens Sinan..."

"Shermin en pense quoi ?", interroge Harry quand il certain qu'on a terminé tous les deux.

"Je ne sais pas. Je ne lui ai pas demandé !", réalise Defné avec surprise. "Merci Harry !"

Mon frère lève une main pacificatrice dans un geste qui est si clairement hérité de Papa que ça me fait sourire.

"Parler à Shermin est sans doute important mais... j'ai peut-être une autre idée. Je connais assez bien, Tizzi aussi d'ailleurs, une briseuse de sorts turque, j'oublie toujours le nom de son mari mais tu as peut-être entendu parler d'elle : Nilufer Sikidim ?"

"Sikidim ?", s'amuse clairement Defné. "Aussi difficile d'ignorer les Sikidim que les Karaman. Sauf que comme Shermin, je n'ai pas été dans les bonnes écoles pour la connaître... oh, remarque, elle est de ta génération, Harry ? je veux dire..."

"Qu'elle est horriblement vieille, sans doute", admet Harry en s'ébouriffant les cheveux. "Reste qu'elle est mariée à quelqu'un qui fait carrière au Diwan... pourquoi son nom m'échappe-t-il ? ah si... Esen - c'est son prénom... Un grand type, costaud, plus âgée qu'elle d'une dizaine d'années... Chargé du trésor du Diwan"

"Esen Atakan ?", suggère Defné ouvertement sidérée.

"Oui, c'est ça, Atakan", confirme Harry.

"Eh bien, ce n'est pas n'importe qui... Je crois que c'est une des rares personnes dont mon oncle se méfie au point de ne pas songer l'acheter ou l'attaquer", commente lentement Defné. "Le Diwan ne dépense pas une once d'or sans qu'il ait donné son aval."

"Impressionnant", concède Harry avec un ce détachement, lui aussi hérité de Papa selon moi, devant l'autorité. "J'avoue que je l'ai rencontré plusieurs fois et qu'il m'a toujours fait bon accueil mais sans chercher non plus à... rencontrer toute ma famille derrière... Je ne sais pas s'ils peuvent être de bons conseils ou d'un appui quelconque, mais je les connais."

Defné reste un moment sans geste et sans rien dire puis décide : "Je vais aller en parler avec Shermin. Merci, Harry".

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Quand la porte du dispensaire a claqué derrière Defné et que j'ai refermé une nouvelle fois celle de mon bureau, Harry me raconte de lui-même que Livia et lui ont rapidement terminé la recension des plantes rattachées à chaque statuette "dans la tradition de Lo Paradiso". Une précision importante, j'en conviens aisément.

"Et ça vous donne quoi ?", je m'intéresse sincèrement. Si on pouvait avancer sur au moins un dossier !

"Comme tu le supposais, ça permet de préciser des profils, de vérifier des regroupements de statuettes, mais ça n'apporte rien de très nouveau..."

"Un début de système ?", je questionne parce que je me rappelle que lui-même à opposé cet objectif à mon impatience.

Harry joue assez longtemps avec ses lunettes avant de me répondre : "Je suis de moins en moins certain qu'on puisse tirer un ordre universel... Je crois vraiment que les différentes traditions influencent des grands principes... et que les usages de tout ça sont multiples... Mais peut-être que Tiz et Shermin vont avoir des choses plus précises à nous proposer... Livia est allée leur apporter nos résultats..."

"Et toi, tu es venu là ?", je vérifie, un peu surpris de la répartition des tâches.

"L'idée était de Livia et, franchement, si elle pouvait arriver à parler à Tizzi... ça ferait avancer tout le monde. Sans compter que je ne serais que de très peu d'aide sur toute cette approche musicale - Brunissande aurait été mieux armée que moi. J'ai les résultats si tu les veux", m'assure Harry en tapotant la poche de sa veste. J'opine et il les sort pour me les tendre.

Le document est très simple. Sous le nom de chacune des statuettes, il y a les potions qui lui sont rattachées - parfois plusieurs. Les plantes les plus souvent associées sont soulignées. Comme nous l'avions évoqué la plupart sont des plantes locales. Je mesure pourquoi Harry trouve que ça reste en-deçà d'une vraie interprétation systémique universalisante.

"Et en comparant avec ce qu'on sait des Plombs de Chypre ?", je tente.

"Il y a des choses qui collent, d'autres moins", il soupire. "On est dans des bricolages comme nous, briseurs de sorts, pouvons les imaginer, pas dans une théorie globale. Il y a des éléments... on avance sûrement dans la compréhension de ce qui est à l'œuvre, mais de là à faire système... Mais tu n'as peut-être pas besoin d'un système ? Tu construis des pistes pour ici et maintenant, et c'est déjà très bien", il termine.

"Tu espères quoi de plus de la symbolique musicale ?", je questionne quand j'ai fini de me demander d'où vient exactement sa frustration sans trouver la réponse.

"Tiziano est vingt fois plus pertinent que moi en magie harmonique et autres pratiques utilisant la musique... Brunissande aussi. C'est sans doute un tort de m'être si peu penché sur ces aspects... qui étaient là depuis le début..."

"Comment ça ?"

"Tu sais que la première fois qu'on m'a parlé des statuettes, c'était à Genève. Les Gobelins avaient hérité d'une collection après la mort du dernier héritier direct et ils ne savaient pas quoi en faire, surtout quand elles chantaient. A priori, le chant les dérangeait beaucoup."

"Elles chantaient ?", je répète sidéré d'apprendre cela maintenant.

"De plus en plus fort avec la Lune montante...Brune - c'est à ce moment-là que j'ai rencontré Brunissande. Enfin, je la connaissais déjà mais... on était stagiaires tous les deux... on s'est entraidés."

Comme ça m'a tout l'air d'une version bien édulcorée de la vérité, comme mes patients peuvent si souvent m'en raconter, je me contente d'opiner pour réattaquer d'une autre façon. Je sais après tout que Brunissande aussi joue du piano.

"Je me souviens de Brunissande au Brésil ... quand Papa était... dans le coma." Je dois m'obliger à donner cette précision, à ne pas employer l'euphémisme familial qui veut qu'au Brésil, Papa ait été "malade", et ça m'agace.

"Je la connaissais depuis quelques mois et... une série d'événements nous avaient rapprochés."

Je me permets de ricaner à sa formulation et, après une série de soupirs, il finit par me re-raconter - encore que je doute avoir déjà eu droit à autant de détails, comment lui, en Europe, et Cyrus au Brésil, s'étaient retrouvés face au XIC. Combien aussi, le XIC s'était intéressé lui-même aux statuettes.

"Et pendant tout ce temps tu sortais avec Aradia ?", je vérifie.

"Plus ou moins... de moins en moins", il admet. "Plus du tout quand on est arrivés au Brésil."

Je rumine ça avant de suivre un fil qui est là, dormant, depuis le début de la conversation.

"Au Brésil, les rythmes, les tambours, ces arbres tambours, je me rappelle qu'ils ont joué un rôle central dans le traitement de Papa", je souligne regrettant de ne jamais m'être repenché sur ce dossier médical.

"Oui, et Brunissande a travaillé sur des choses approchantes en Asie. Pas mal de sortilèges et de charmes ne sont pas verbaux, ils sont écrit en idéogrammes et déclenchés par des musiques, des rythmes voire des chants hypnotiques", il raconte. "Mais l'harmonisation peut aussi jouer un rôle - je suis vraiment pas à l'aise sur ces sujets..."

"Il faut lui écrire et lui raconter !", je m'exclame.

"J'ai envoyé une plume tout à l'heure... avec ce que je savais déjà", il admet presque gêné. Je mesure avec une surprise sincère qu'il craint que je le lui reproche.

"Harry, arrête", je m'agace. "Tu as bien fait. Tu as plus d'expérience que moi et tu es plus légitime que moi pour mener cette recherche !"

"Je suis curieux depuis plus longtemps", il amende. "Non, cette formulation implique que tu serais aussi curieux. Or ce n'est pas le cas : tu es consciencieux et persistant, comme quand tu étais petit..."

"Je devais être très chiant", je décide parce que la description me semble alors convenir comme un gant à Siorus.

Il explose de rire à devoir retirer ses lunettes pour s'essuyer les yeux.

Ooo

Timandra vient demander si je compte dîner une fois de plus ici, dans lequel cas elle conduira les jeunes au réfectoire. Comme Defné n'est pas revenue, que Harry doit redescendre et que je n'ai pas mangé avec les jeunes depuis des jours, je lui réponds que je vais descendre au bourg. Elle m'indique que les stagiaires vont m'attendre, et je prends ça pour une approbation.

Quand on les rejoint dans la salle commune, Harry et moi, ils sont en train de rire d'une histoire que nous n'avons pas entendue. Je me sens à la fois curieux de cette histoire et absolument pas le droit de leur poser des questions. Ils nous attendent avec leurs capes sur leurs genoux comme des enfants à qui on a dit de se préparer. Comme mes neveux quand je propose une excursion, c'est peut-être être la présence de Siorus qui impose cette comparaison.

On descend dans l'obscurité qui tombe et ça nous empêche d'avoir de vraies conversations vu que quand le sol n'est pas gelé, il est boueux. Finalement, je crois que je préférais la neige. Il faut donc qu'on ait pénétré dans le Bourg, que j'aie vu l'école pour que je me souvienne de ce que je voulais dire à Emil.

"J'ai lu tes notes, Emil. Il faut qu'on en parle", je commence sans trop de précaution, et mon stagiaire manque de s'étaler par terre de surprise. Harry à un sourire en coin qui ne trompe pas sur son interprétation. "C'est super", je m'empresse donc de commenter. "Une super base. Il faut qu'on en parle en détails, j'ai des questions sur deux cas, mais c'est une super base", je développe un peu confusément. Emil opine mais ne se risque pas à un commentaire. Je m'oblige à prendre le temps de faire une vraie analyse construite : "Je trouverais intéressant de pouvoir aller un peu plus loin dans la qualification de tes observations en comparant avec un autre échantillon. Je sais, ça ne court pas les rues, mais j'ai un article suédois qui peut donner une piste."

"Tu as eu le temps de faire tout ça, Docteur Lupin !", s'exclame Emil. "Je suis... merci, beaucoup. Je suis à ta disposition pour en parler. Quand tu veux !"

"Pas sûr que ça soit ce soir, mais on va trouver un moment", je promets. "Je trouve les résultats tellement homogènes, je pense que c'est difficile de ne pas chercher à l'expliquer, ou au moins à confirmer si c'est rare ou non !"

"Comparer avec d'autres groupes serait vraiment utile", opine Emil. "Je suis curieux de voir cette étude suédoise..."

"Un village", je précise. "Une communauté, avec une école et une vingtaine de familles. Un profil assez similaire à ici, la lycanthropie mise à part."

"Pas tous les enfants entrants à Poudlard", comprend Emil.

"Mais c'est ça : il faut tester tous les enfants entrants à Poudlard !", propose Siorus avec animation. Depuis le début de la conversation, il attend de pouvoir intervenir - consciencieux et persistant, a dit Harry ?

"Pas facile à faire accepter", je le modère.

"Avec ton père et le mien ?", il s'étonne avec un aplomb incroyable.

Je bats Harry de vitesse parce que je n'ai pas de lunettes à remonter.

"Tu serais sans doute surpris, Sio, mais je ne suis pas certain qu'ils seraient l'un et l'autre favorable à quelque chose qui pourrait très vite être utilisée par ceux qui voudraient normer davantage l'accès à l'enseignement magique", je réponds très vite et très bas. Harry approuve d'un ample geste de la tête que nul ne peut manquer.

"Je comprends", intervient Emil, ce qui semble des plus utiles pour empêcher Sio d'insister.

"Et, à ce propos, il faudra réfléchir ensemble de ce qu'on fait de votre liste. Je pense souhaitable de la rendre plus anonyme dans ton mémoire. Il ne faut pas laisser traîner des liste avec des noms et des indications de degré de lycanthropie ou de sang moldu... à mon avis."

"On est parti de la liste de Cesare lui-même", m'apprend Emil. "Sio a fait toutes les copies... et on a complété pendant les entretiens. Mais j'entends. Si tu ne veux pas qu'elle sorte en l'état de Lo Paradiso, je comprendrais, Docteur Lupin."

"Je pense qu'il faut en parler avec Cesare, avec Andrea, avec le Conseil", je tempère.

C'est juste à ce moment-là que nous arrive le patronus de Tiziano - un lévrier dalmate, évidemment. Je veux dire qu'en le voyant, j'imagine immédiatement qu'il est le patronus de Tiziano avant même que sa voix ne résonne.

"Kane et Harry, je ne sais pas quels sont vos plans mais si vous voulez vous joindre à Defné, Shermin, Livia et moi pour dîner, nous en serions tous heureux."

"On n'est pas invités", remarque Sio.

"Et tu devrais profiter de ce temps avec tes amis", lui oppose Harry.

"Je suis désolé. J'ai cru que j'allais manger avec vous", je m'excuse auprès de Freya et Emil, pendant que mon frère et mon quasi cousin se défient du regard..

"On a des amis ici nous aussi, Docteur Lupin", sourit Freya. "On est curieux mais on comprend qu'on ne saura que quand vous serez sûrs de vous."

C'est une tellement jolie formulation que je me prends à espérer qu'elle soit juste un jour ou l'autre.

"Vous restez tous les trois", je rappelle avec l'impression fugace que Harry va exploser de rire. "Et Sio..."

"J'écoute, j'obéis, je me couche tôt...", il me coupe.

"Oui, parce que Emil a besoin de toi, que votre étude est importante et bien menée parce qu'il fait de son mieux mais aussi parce que tu l'aides", je trouve l'inspiration de lui répondre.

Il en reste sans voix et Emil à la gentillesse de l'entraîner avec lui et Freya vers le réfectoire avec un clin d'œil pour moi.

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J'ai le suivant qui tient la route mais rien derrière et vous connaissez ma liste. On risque donc d'avoir plusieurs semaines des nouvelles d'Iris, je pense, avant qu'on sache où vont Kane et Defné... Merci de votre patience et n'hésitez pas à partager avec moi vos questions et vos théories ; ça me nourrit !