Chapitre 69 : Harry développe une routine

Cette nuit-là, Harry rêva de longs couloirs et de portes verrouillées. La troisième fois, il dit à voix haute :

- Je fais des rêves lucides, vous savez. C'est agréable d'avoir autre chose que des cauchemars où vous tuez des gens, mais je sais que ce n'est pas un rêve à moi.

Un serpent géant fit soudain apparition dans son rêve. Harry lui siffla dessus avec agacement. Il y avait quelque chose de très apaisant à jurer en langage des serpents. C'était une langue faite pour jurer.

Les enfants, siffla le serpent. Allergique à toute subtilité.

- Les Serpentard pensent que toutes les âneries qu'ils imaginent sont mieux que le reste parce qu'ils sont subtils.

Tu oses m'insulter ainsi ? Penses-tu que ce soit une bonne idée ?

- Je n'ai jamais rencontré une brute à qui ça ne vaille pas le coup de tenir tête. Et puis c'est mon esprit. Je n'ai pas à être poli envers les intrus.

Tu es très brusque quand tu dors.

- Je suis assez brusque quand je suis éveillé, aussi.

Très bien. Je vais renoncer à la subtilité.

Harry se réveilla, regardant les rideaux sombres au-dessus de son lit. Il ne pensait pas que ce rêve s'était bien terminé.


La professeur Rogue était dans une forme exceptionnelle le lendemain matin au petit-déjeuner, lançant des regards assassins à quiconque tournait la tête en sa direction. C'était peut-être dû au fait que toutes les personnes qui l'apercevaient se mettaient ensuite à le dévisager, lui et sa magnifique chevelure noire, qui resplendissait toujours. Ses cheveux étaient presque bouclés, et il avait des reflets bleu foncé.

Ensuite les gens tournaient la tête vers Harry et prenaient un air surpris. Harry ne savait pas s'il devait trouver ça flatteur ou cacher sa tête dans un sac.

- Potter, dit Drago Malefoy, avec Crabbe et Nott derrière lui. Qu'est-ce que tu as fait au professeur Rogue.

Toute la table de Gryffondor et la moitié de la table de Poufsouffle se penchèrent pour écouter. Harry résista à la tentation de se cacher sous la table.

- On a eu un accident de potion hier soir, dit-il avant de s'éclaircir la gorge. Ça n'a pas l'air tellement bizarre, si ?

- Non, Potter, dit Drago avec un sarcasme ravi. Tu es ravissant. Toutes les filles vont se jeter à tes pieds et tu devras les repousser à coups de bâton.

Harry jeta un coup d'œil à Ron, qui ne semblait pas pouvoir aider, et à Hermione, qui demanda :

- Quelle potion était-ce ?

- Une potion pour les cheveux, marmonna Harry.

- Pardon, Potter ? demanda Drago d'un air enjôleur. Je ne t'ai pas entendu.

- J'ai dit que j'ai préparé une potion pour les cheveux, Malefoy ! cria Harry.

Et puis Harry se rappela qu'il était au milieu de la Grande Salle, et se rassit.

Drago retourna vers la table des Serpentard, riant et bavardant avec ses amis.

Très bien, pensa Harry. Récupérer la potion pour les cheveux auprès du professeur Rogue. La lâcher sur Malefoy. Espérer qu'elle le mange.

Le professeur Rogue n'était pas d'accord avec son plan.


L'école toute entière passa plusieurs jours à discuter de ce qui était arrivé aux cheveux du professeur Rogue, mais Harry refusa de donner des détails. Le professeur Rogue lui fit lire des ouvrages sur les choses horribles qui arrivaient aux chercheurs qui se faisaient voler leurs découvertes. Une anthologie de 'et il mourut, seul et déprimé, alors que quelqu'un d'autre récupérait son succès, sa gloire et ses amis' fit assez bien passer le message.

Enfin, la cinquième année de Harry commença à trouver une routine. Il avait ses cours dans la journée, ses entraînements de Quidditch deux fois par semaine, et ses 'retenues' de Potions deux fois par semaine sous un prétexte foireux. Harry avait trop de devoirs, pas assez de temps pour dormir, et tout le monde croyait qu'il avait une petite amie.

- Je vais leur dire de lâcher ça, proposa Ginny alors qu'ils se promenaient pendant une après-midi venteuse de septembre. Si tu veux.

- Non, ça va, dit Harry. Je ne sais pas comment on expliquerait ça sinon. Je ne veux pas que quelqu'un le sache.

Ginny serra sa main, mais ne fit pas de commentaire.

- Je l'ai toujours trouvé très charmant, dit-elle. Il était toujours très gentil. Sauf qu'il était assez cruel, d'une façon drôle – il pouvait parler de n'importe quoi de façon amusante et me faire rire, même quand je savais que c'était méchant.

- Je crois que je vois ce que tu veux dire, reconnut Harry.

- La seule façon que j'ai trouvé de ne pas me faire distraire était de ne pas lui parler.

- Je fais de mon mieux. Ce n'est pas comme si ça m'intéresse. Il s'interrompit. Même si je pense que ça pourrait être utile, pour espionner.

- … il n'est pas là en ce moment, hein ?

- J'arrive à le sentir, promit Harry. S'il se pointe, je te demanderai comment tu prends soin de tes cheveux. Une idée de ce crétin de Malefoy.

- Tu as fait quelque chose de différent avec tes cheveux la semaine dernière, dit-elle.

- J'ai été attaqué par une potion pour les cheveux sauvage, dit Harry d'un ton solennel.

- Et le professeur Rogue aussi ?

- C'est très vicieux, les potions pour les cheveux. Comme des petits lapins blancs.

- Des lapins ?

- Une blague moldue. Ça vient d'un film à propos du roi Arthur.

- Est-ce que Merlin est dedans ?

- Non, en fait. Je ne sais pas où il était. Peut-être qu'il trouvait les chansons indignes de lui.

Et c'est ainsi que Harry et les autres nés de Moldus de Gryffondor se retrouvèrent à essayer d'expliquer les Monty Python à des enfants sorciers stupéfaits, mais c'est une autre histoire.

La partie de la routine de Harry avec laquelle il avait le plus de mal était le fait que Voldemort se pointait pendant ses ateliers de potions comme si c'étaient des épisodes bihebdomadaires d'une émission qu'il aimait. La plupart du temps il se contentait de regarder, et Harry essayait de vider son esprit, généralement en vain, parce que les Potions nécessitaient de la réflexion, pas des réflexes et une concentration parfaite. En tout cas quand c'était Harry. Le professeur Rogue semblait vraiment s'attendre à ce que Harry produise une monographie sur la préparation de potions animées et l'utilisation de la symbologie runique, de la myrte et de l'intention pour influencer leur comportement.

- Professeur, essaya de dire Harry, je n'ai vraiment pas le temps de-

- Si nous discutons de ce pour quoi vous avez le temps, nous discuterons de combien de temps vous espérez pouvoir continuer à batifoler sur un balai quand votre possibilité de réussir votre Maîtrise de potions dépend de votre concentration.

Harry lui lança un regard noir.

- Discutons-nous de votre organisation du temps, Potter ?

- Non, monsieur.

- Je me disais aussi.


Fred et George eurent la gentillesse de préparer à Harry un rab de Chocolats Calmants, de Pansements à la Cerise, de Citrons Lumineux (avec un cœur de bonne humeur entouré de bonbon au citron), ainsi que toute la gamme de bonbons de Harry – les plus récents étant des caramels qui luttaient contre les maux de tête. Ceux à la cerise avaient même un goût de cerise – Harry avait encore du mal à s'y faire. Après la troisième incident d'explosion de son charme d'extension indétectable des nombreuses poches de ses robes, Harry supplia Hermione jusqu'à ce qu'elle accepte de relancer les sorts de façon correcte. À quel point il devint beaucoup plus facile d'avoir sur lui en permanence toutes sortes de bonbons.

Une de ses poches contenait une dose unique de Polynectar et une fiole en cristal contenant un cheveu de Drago. (Drago l'avait regardé d'un air très bizarre quand il l'avait pris pendant un cours de Soins aux Créatures Magiques avec un "je regarde comment tu prends soin tes cheveux, Malefoy!). Harry ne pouvait pas voir de raison pour laquelle ça serait utile, mais plus que ça il ne pouvait pas trouver de raison de ne pas transporter avec lui une dose de Polynectar, de potion de guérison et de potion contre les maux de tête. C'était, pensa-t-il en transvasant tout son fatras des poches de ses robes sales à celles du lendemain, probablement un signe d'anxiété. Mais au moins c'était très pratique – après tout, Hagrid avait encore plus de poches.

Hagrid lui manquait.

La santé d'esprit de Harry fut aidée par ses succès momentanés en Occlumancie et le fait que Voldemort était souvent occupé avec d'autres choses que traîner dans son esprit. En dehors des leçons de potions, Voldemort semblait venir jeter un coup d'œil quand Harry ressentait une émotion forte ou à des moments au hasard, auxquels Harry ne voyait aucune explication logique. Harry était généralement en classe, en train de faire ses devoirs, en train de voler, de dormir, ou de lire d'horribles récits de morts prématurées de potionnistes dans des conditions sordides.

Voldemort était généralement là quand il lisait des récits de morts prématurées de potionnistes dans des conditions sordides.

Tu lis très lentement, commenta-t-il.

Je ne suis pas un octogénaire habitué à la calligraphie.

Tourne la page, je veux voir s'il se fait manger par ses chats.

Monstre, pensa Harry, avant d'avoir une bouffée de culpabilité. Il était capable de balancer beaucoup d'insultes, mais il détestait vraiment celle-là.

La cicatrice de Harry le lança, mais Voldemort ne semblait pas avoir d'autre commentaire à faire. Après un moment, Harry tourna la page. Les devoirs scolaires, avait-il appris longtemps auparavant, n'attendaient pas qu'il soit en sécurité pour être effectués.

Toute l'école continua à vivre sa vie alors que Harry essayait très fort d'éviter de péter les plombs. Ron était occupé avec le Quidditch, Neville avec la Botanique. Hermione avait décidé que le combat du moment était d'apprendre à lire aux Elfes de Maison, ce qu'elle présentait aux Elfes comme un moyen d'avoir plus de travail et à ses amis comme la prochaine étape avant la syndicalisation. Greg continuait de suivre Luna partout où il pouvait. Drago continuait de faire une très, très bonne impression d'une petite fouine diabolique.

Harry lâcha Bubulle quand le hall d'entrée de l'école et en perdit le contrôle presque aussitôt, mais découvrit qu'elle était devenue amie avec le directeur et le suivait partout en essayant de toutes ses forces de nettoyer ses robes.

Harry refusa d'être jaloux d'une pile de bulles de savon consciente qu'il avait fabriquée, par Merlin.

Il réfléchit longuement à l'idée d'Hermione de créer un club de Défense.


Harry reçut une lettre de Sirius, avant le premier week-end à Pré-au-Lard, entièrement constituée d'une liste soignée des différentes façons dont il avait essayé d'écraser, brûler, fondre, ou autrement détruire le médaillon. Harry eut la sensation que c'était maintenant comme ça qu'il occupait ses journées.

Kreattur dit que R aussi voulait le détruire, ce qui est une des choses les plus intelligentes que j'aie jamais entendu R dire. On est un peu devenus copains à cause de cet horrible truc, même s'il ne me laisse pas le garder pendant la nuit. Je crois qu'il pense que je le volerais si j'en avais l'occasion. Peux-tu faire des recherches sur d'autres méthodes de destruction dans la bibliothèque de Poudlard ? J'arrive à bout d'idées et de livres.

Harry sentit une bouffée de colère étrangère et murmura :

- Oh, la ferme. Ce n'est pas votre saleté de médaillon, à la fin.

Il s'interrompit, revint sur ce qu'il venait de dire et dit à la place :

- C'est votre saleté de médaillon. Très bien. Je vais vraiment savourer ça quand on trouvera comment le détruire.

Cet objet, dit Voldemort avec une colère froide, est le médaillon de Salazar Serpentard, et un objet de mon héritage familial. Le frère de ton précieux parrain me l'a dérobé et en est mort. Un peu de respect, Harry, si ce n'est pas trop demander.

Harry réfléchit un instant.

- Je ne vous respecte pas du tout, dit-il avant de se concentrer aussi fort que possible sur des stratégies de Quidditch. Claquer mentalement la porte au visage de Voldemort était peut-être mesquin, mais quand même satisfaisant.

- Tu, euh, es en train de parler tout seul, dit Ron mal à l'aise.

- Je lisais la lettre de Sirius, dit Harry en réfléchissant à toute vitesse, et j'étais en colère contre tout et je criais contre Voldemort dans ma tête. J'ai commencé à faire ça parfois.

- Tu as intérêt à le garder dans ta tête, conseilla Ron. Tu n'as pas envie d'avoir encore plus d'articles sur toi.

Harry sourit.

- Oui, tu as raison.

Et Harry changea de sujet.

Il y eut quelques occasions où Harry répéta encore et encore combien il détestait Voldemort, et quelques fois où il pensa les jurons les plus vulgaires qu'il connaissait, mais n'eut aucune réaction, même pas un élancement de douleur. Harry n'avait pas un esprit assez discipliné pour réussir à garder sa concentration plus de quelques minutes – il se mettait à penser à ses parents, au Quidditch, aux potions, ou à ses devoirs. Sa vie était trop remplie, voilà tout. Voldemort venant le regarder dans son propre esprit manger ses pommes de terre au dîner devint rapidement – normal.

Pas drôle. Pas quelque chose dont Harry avait envie. Pas bienvenu. Mais normal.

Harry continua à travailler son Occlumancie.