60 | Un persistant sentiment d'étrangeté

La maison de Tiziano - sans doute d'abord celle de Fiammetta - est à la limite sud du Bourg, tournée vers la vallée. La vue doit être intéressante de jour, mais c'est la nuit et l'air est humide et froid. La bâtisse, une simple bergerie en pierres avec un toit de lauzes, est en bon état général - les murs jointés et les boiseries vernies. Mais la plupart des maisons de Lo Paradiso sont en bon état parce que les logements manquent plus que la main d'oeuvre.

Quand on pousse la porte sculptée, Harry et moi, ça sent l'eau en train de bouillir, les pâtes qui cuisent et la tomate qui mitonne. C'est chaud et accueillant. Suivant le son de voix plutôt joyeuses, on arrive dans une cuisine organisée autour d'un de ces âtres circulaires typiques de cette région frontalière avec le Tyrol. Tiziano verse du vin aux femmes qui l'entourent et raconte en détails la provenance de cette bouteille - sans surprise, il connaît intimement les producteurs - "Un couple charmant !". Livia surveille la sauce. Shermin écoute, les yeux écarquillés, et ma Defné, appuyée contre elle, semble étonnamment sereine. Ça fait des jours, peut-être des semaines, que je n'ai pas senti de sérénité en elle.

"Harry, Kane !", s'écrit Tiziano percevant le premier notre entrée. "Je commençais à croire que vous arriveriez trop tard pour manger avec nous !"

"En prenant sa fiancée en otage, tu avais pourtant pris soin d'avoir des arguments", répond Harry.

Je sais que c'est une blague, mais Tiziano grimace peut-être parce qu'immédiatement Defné est en alerte, prenant sans doute cela pour une critique implicite de mon grand frère.

"Tu sais que je ne souhaite en rien te forcer la main, Kane ?", s'inquiète diplomatiquement le Briseur de sorts vénitien prenant de vitesse Harry qui va sans doute, lui, vouloir rassurer Defné.

"J'avais fini de faire réfléchir mes stagiaires et je suis curieux d'essayer de comprendre si vous avez avancé ou non sur nos affaires musicales", je tente de rassurer tout le monde. Ce que Shermin pense des stratégies stambouliotes de sa cousine n'est peut-être pas un sujet public.

"Les statuettes", commence Tizzi, sérieux et intense maintenant. "Quand on y pense, depuis le début, la musique est là... comme une donnée que nous avons ignorée !"

"C'est ce que vient de me raconter Harry", je reconnais en prenant le verre de vin qu'il me tend. "Et rien dans vos lectures ne vous avait mis sur cette voie ?"

"C'est une bonne question, Kane", il me répond en servant Harry. "Il est facile maintenant de regarder le matériel et de voir les pistes en ce sens. Ne serait-ce que dans les histoires que nous avons amenées : il y a des grandes chances que les prières que le Consul et ses amis ont adressées à la Lune aient été chantées, par exemple. Et la Colombe suisse chante pour attirer l'Ours - c'est explicitement dit." Il réfléchit avant de rajouter : "L'histoire chypriote est plus complexe de ce point de vue mais hautement symbolique. Comme l'a rappelé Shermin, les civilisations antiques pensaient que la musique touchait les humains parce qu'elle les amenait à percevoir l'ordre cosmique, la musique des sphères... - sa magie, dirions-nous. Et à Chypre, soigner le Tyran demande de rétablir l'équilibre cosmique."

"Et c'est l'exemple qui décrit le plus précisément que la musique est employée durant le soin", j'abonde pour montrer que je les suis.

"Sauf que, quand nous avons collecté ces histoires, ce n'est pas ce genre d'informations que nous cherchions. Nous voulions savoir s'il y avait un ensemble défini et permanent de statuettes. À quoi elles étaient utilisées. Nous savions déjà que les potions étaient importantes dans les dispositifs magiques qu'elles catalysaient - du coup, toute information sur l'usage de potions, leur composition, leurs effets, a retenu notre attention. Nous avons relevé que certains avaient remarqué que réunies, les statuettes chantaient pendant la pleine lune - mais nous le savions déjà", souligne Tiziano.

"Mais vous ne saviez pas qu'on pouvait leur chanter des chansons - que ça pouvait avoir une utilité", je m'intéresse.

"Comme je l'ai souligné tout à l'heure, les mentions existaient, mais nous n'y avons certainement pas prêté suffisamment d'attention", il répond avec une certaine morgue. Il reconnaît ses torts mais n'ira pas jusqu'à se flageller.

"Et maintenant ?", je presse. Ils ont, après tout, passé la journée sur la question, Shermin et lui.

"Maintenant..." Tiziano regarde Shermin qui n'a pas l'air de vouloir prendre la parole à ce stade. "Maintenant, nous pensons que ce qui est important, c'est que la musique soit... le produit de la voix humaine - que celui qui chante soit un sorcier, pour faire court. Même si la légende chypriote mentionne un orchestre dans certaines versions, la guérisseuse chante dans tous les cas. La nouvelle traduction de Shermin permet de lever toute ambiguïté sur la question."

"Et, ici, on a le rituel d'Attachement qui est chanté", je rajoute - mon côté éternellement bon élève, je sais. "Donc vous excluez d'autres facteurs musicaux, comme le rythme ?", je tente parce que j'ai encore en tête ce que nous avons évoqué avec Harry.

Je lis une surprise vite réprimée dans les yeux de Tiziano.

"On peut lister d'autres hypothèses techniques", il répond lentement, avec un peu d'hésitation. "Mais je ne suis pas certain qu'il soit utile de passer du temps à te les expliquer et à te pousser à réfléchir à ce qu'elles pourraient induire en termes de traitement magique, Kane... pas tant qu'on n'a pas davantage de données.. et, avant que Defné ne vienne nous rejoindre, nous discutions avec Livia de l'opportunité d'aller chercher ces informations manquantes ailleurs..."

"Girasis, Tizz ? Tu veux aller alerter Girasis ?", s'effare Harry qui est encore une fois allé plus vite que moi dans les déductions.

La réaction de mon frère inquiète Defné qui se tourne vers moi mais j'avoue que je ne sais pas quoi en penser. Tiziano mesure l'effet général et je m'attends à qu'il prenne un ton passionné pour nous convaincre. Mais il nous surprend tous en se tournant ouvertement vers Livia qui n'a cessé de surveiller la sauce près de la cheminée.

"Tout est prêt. Nous devrions manger et discuter de tout ça sereinement le ventre plein", est l'avis de l'herboriste de Lo Paradiso.

On ne peut pas dire que ça me rassure, mais j'ai objectivement faim, et tout le monde s'empresse de se servir de pâtes et de sauce et de s'attabler à la lourde table placée devant la fenêtre. Il y a autant de chaises que de membres de la famille Cimballi, je réalise à mon insu. Lo Paradiso, comme lieu de villégiature ? Il faudrait que j'arrive à discuter un jour avec les enfants de Tizzi et Fiammetta, des Sangs-de-Lune comme moi. Mais pas seulement, je le mesure. Je ne sais pas où vont les pensées des autres, mais on fait tous honneur à notre assiette avant que Livia nous ramène au sujet du jour.

"Kane, Harry, je pense que ni l'un ni l'autre ne pouvez imaginer que je ne me méfie pas de Nikomaka Girasis. Mais si elle a tourné le dos à Lo Paradiso à la mort de Cosmo, Nikomaka n'a pas exploité les travaux de Cosmo ou les choses qu'elle a pu apprendre ici au-delà... pas spécifiquement et ouvertement, dira-t-on", remarque-t-elle posément. Je sens que Harry admet l'argument de contrecoeur. "On peut penser qu'elle n'en mesure peut-être pas la valeur. J'en doute sincèrement. Je tends plutôt croire qu'elle se montre prudente pour deux raisons : une part de respect et de fidélité pour des engagements de jeunesse et une part de sain calcul sur les risques associés à tous ces savoirs. Comme vous deux, Tiziano et Harry, au final." Elle boit un peu du vin qui reste dans son verre avant de continuer. "Il ne s'agit pas de tout lui raconter. Il s'agit aussi de pouvoir tester la validité des informations qu'elle voudra peut-être bien nous livrer. Deux gros obstacles", elle souligne d'un air entendu.

"Il y a de grandes chances qu'elle ait entendu parler de la bourse octroyée à Kane", remarque Harry. "Londres n'est pas assez vaste pour que de telles choses ne se sachent pas. Lupin, Lo Paradiso... elle aura été intéressée."

"Mais elle ne m'a pas contacté", remarque Livia. "Moi ou Ada. Nous nous attendions à ce qu'elle le fasse. Pour protester, pour exiger de participer", elle énumère et Harry comme Tiziano prennent ça comme un reproche latent. Ces sorciers qui veulent être des découvertes - et non du quotidien des garous, on les connaît ! "Depuis hier, j'y réfléchis et j'en viens à me dire que soit elle nous pense incapable d'aller aussi loin - péché d'orgueil, soit elle a surtout peur que, si elle se rapproche trop, nous mesurions ce qu'elle sait et ne veut pas nous dire. Elle peut aussi estimer qu'elle n'a pas à s'abaisser à nous aider que nous devons y arriver seuls - sans doute comme Cosmo et elle - soit venir la supplier de nous aider."

"Nous allons la supplier ?", je questionne alors que la migraine menace - la discussion théorique n'est déjà pas ma tasse de thé, mais la diplomatie est finalement toujours pire !

"Je voudrais proposer quelque chose", formule très précisément Livia. "Nous pourrions aller lui présenter le cas spécifique de Cecilio. Elle est après tout celle qui m'a appris le rituel. Lui dire que nous avons dû suspendre le rituel parce qu'il est malade. Lui demander son expertise sur ce qui est possible ou non - lui poser tes questions, Dottore."

"Moi, j'irais lui poser des questions ?", je vérifie en me retenant de gémir que jamais Girasis n'acceptera de me répondre.

"Si tu le souhaites, Dottore", me répond étonnamment gentiment Livia. "Mais Tiziano qui la connaît bien et, moi, qu'elle a formée pourrions faire une première ambassade."

"Tiziano et toi ?", je répète.

Le pire est qu'ils se regardent et haussent les épaules d'un même ensemble avant de confirmer.

oo

"C'est fou", estime Defné alors que nous remontons au Dispensaire dans la neige craquante. "J'ai l'impression que je ne pourrais pas être plus loin des intrigues du Diwan que dans cette réserve, mais... ton frère et Tiziano connaissent Nilufer qui est une des chevilles ouvrières des Soeurs de Noor... Ta mère en aura sans doute la confirmation bientôt... et Tiziano a un cousin dans la diplomatie italienne en poste à Istanbul et qui est plutôt certain que ce sont des mouvements comme les soeurs de Noor qui vont gagner..."

Ce sont les pragmatiques qui vont gagner. Ceux qui ont construit lentement et sûrement des alliances avec l'ensemble des opposants au régime actuel, a expliqué Tiziano en nous offrant des sorbets. Ce ne sont pas les intrigants comme Sinan et ses amis, ce ne sont pas les tourne-casaques comme ton frère, Defné.

"On est toujours à la ramasse, toi et moi", je reconnais facilement.

"T'es vexé qu'ils mènent l'enquête à Londres sans toi ?"

"Je suis vexé d'être de si peu d'utilité à ce stade", je reformule lentement en testant chaque mot dans ma bouche.

"Ils te protègent d'une certaine façon", remarque Defné alors que nous arrivons à destination.

"Livia en sait toujours plus qu'elle ne partage avec nous", je souffle assez bas, je ne voudrais pas que quiconque lui rapporte ces paroles.

"Cette réserve est toute sa vie. Ce n'est pas juste une cause ou un boulot", analyse Defné. "C'est le lieu qui lui a permis de se reconstruire, elle et Lucca, après leur morsure respective. Je serais sans doute pire qu'elle." Je crois que je reste sans voix devant cette affirmation. Elle s'en rend compte. "Kane, crois-moi, pour l'instant la seule chose au monde que je serais prête à défendre avec autant de... conviction, c'est notre couple...", elle souffle en m'enlaçant là, au beau milieu de la salle d'attente plongée dans l'obscurité, à peine éclairée par le poêle. La comparaison me donne un peu le vertige.

Je ne sais pas comment mon esprit arrive à retrouver le fil des contingences matérielles.

"Qu'est-ce que tu vas faire si ces pragmatiques dans le feu de la victoire s'en prennent à ta famille ?", j'arrive à lui demander au risque de la sentir faire un pas en arrière.

"C'est sans doute ma seule condition", elle souffle.

"Tu veux négocier pour eux ?", je vérifie, sidéré de cette nouvelle ambition.

Cette fois, elle se dégage pour me regarder droit dans les yeux.

"Je me fiche totalement du sort d'Aslan. Il a condamné mon père et ma mère sans l'ombre d'un état d'âme. Il m'a séparé de mon frère et il ne s'intéresse aujourd'hui à moi que parce que ta famille l'interpelle. Aslan a fait des tas de choix qui lui valent de nombreux ennemis qui ne sont pas tous mes amis. Je ne pense pas devoir me sentir coupable."

"Non", je reconnais assez facilement.

"Si on me demandait, je plaiderais pour qu'il ait un procès public et juste. Je suis certaine qu'il détesterait cela", elle souffle. "Après, il y a Sinan et son amant. Honnêtement, je ne leur veux pas spécialement de mal, mais je les crois en capacité de négocier eux-mêmes leur place. Ils perdront peut-être un peu d'or et de pouvoir - ça ne peut pas leur faire de mal." Elle place son front sur ma poitrine quelques secondes avant de reprendre. "Après, il y a Altan, sa femme, ses filles... Je ne sais pas si j'aurais dit la même chose, il y a une semaine, mais... aujourd'hui, j'ai peur pour eux. Altan s'est beaucoup compromis auprès de mon oncle, dans son ombre... J'ai peur que la juste colère des opposants ne lui offrent pas l'occasion de faire amende honorable... qu'il soit molesté, tué, sans autre forme de procès... sa famille avec lui... ça, j'aurais vraiment beaucoup de mal à savoir le surmonter..."

"Je comprends", je murmure.

"Vraiment ?", elle questionne avec passion. "Tu te rends compte que je t'entraîne avec moi dans une histoire de trahison et de haine ?"

"Tu ne m'entraînes pas, Defné. Je comprends que tu aies peur - tu as des raisons objectives d'avoir peur pour la famille qu'il te reste. Tu ne les excuses de rien, mais tu les aimes. C'est... normal. Plus que normal. Au-delà de toute volonté."

"Je ne sais pas du tout ce que les soeurs de Noor et les autres pragmatiques vont me proposer... s'ils vont me convaincre de les soutenir ouvertement... mais je me dis qu'il y aura peut-être quelque chose à négocier... Sauf que je n'ai aucune idée de si j'en serais capable."

Là, je ne sais pas quoi faire d'autres que de la serrer très fort dans mes bras.

ooo

Harry, Tiziano, Livia, Defné, Shermin et le jeune Roméo partent dans l'après-midi du lendemain. Aradia doit récupérer son fils chez les Cimballi ; c'est là aussi qu'un ou plusieurs envoyés des soeurs de Noor doivent rendre visite à Defné. Tiziano et Harry se sont occupés des messages, et les réponses n'ont pas tardé. J'aurais voulu l'accompagner même si je sais que Harry sera sans doute un meilleur conseil que moi.

"Simplement parce que j'ai plus de distance", a-t-il prétendu quand je lui en ai dit autant. Comme souvent, j'ai pensé qu'il était définitivement modeste.

Shermin a voulu en être, et je n'ai trouvé aucune raison de la retenir alors que nos travaux étaient sans doute arrêtés jusqu'au retour de Livia et Tizzi. Et elle sera sans doute un soutien pour Defné.

Durant la matinée, le Conseil de Lo Paradiso a posé toutes les questions qui s'imposaient, mais a fini par accepter la promesse solennelle de Tizzi et Livia de protéger les secrets de la Réserve de la curiosité supposée de Girasis. Massimo m'a demandé pourquoi je ne les accompagnais pas et j'ai dit que je serais sans doute un mauvais ambassadeur auprès de Girasis sans parler de mes limitations en magie musicale.

"Et puis je suis votre médecin", j'ai conclu.

Personne n'a su me contredire.

Ils partent en camion, conduit par Raffaele. Je regarde le lourd véhicule s'éloigner sur le long chemin unique chemin carrossable du Bourg à la plaine avec une impression d'étrangeté totale.

"Elle va revenir", souffle Rosie arrivée à mes côtés sans que je m'en rende compte.

"Ma raison le sait", j'arrive à répondre.

"Elle part à cause de ce que lui a raconté son frère ? Timandra a dit qu'il parlait de révolution dans leur pays", veut savoir Rosie.

Ça ne m'étonne pas que la Réserve essaie de comprendre et l'envoie me poser des questions.

"Oui, elle veut savoir... ce qui se passe", je résume.

"Elle part là-bas ?"

"Non, rencontrer des gens à Venise."

"Mais elle n'est pas partie avec son frère", remarque Rosie.

"Ils ne sont pas obligatoirement d'accord", je formule en sachant que c'est à la fois plus simple et plus compliqué que ça. "Defné a besoin de se faire une opinion qui ne dépende pas seulement de son frère", je décide de proposer - ça me paraît plus juste et plus optimiste. "Shermin aussi."

"Je ne t'ai jamais vu amoureux comme tu es amoureux d'elle", constate Rosalyn après quelques secondes de silence. "Tu ne la laisses pas partir par indifférence mais pas amour... Tu ferais à peu près n'importe quoi pour elle, on le sait tous ici... et je crois qu'elle aussi, elle est prête à beaucoup pour construire une relation durable avec toi."

L'opinion de Rosie m'intimide salement et elle le voit. Presque, je préférais quand elle enquêtait pour d'autres.

"Je ne sais pas si tu me croiras mais je suis contente pour toi", elle termine en me serrant le bras et en me laissant sur le chemin boueux. Il me faut de longues secondes pour me secouer et regagner très lentement le Dispensaire.

ooo

Les trois journées qui suivent me paraissent totalement irréels. Je m'occupe du dispensaire - Pina a de plus en plus de mal à rester debout et je négocie avec elle qu'elle réduise encore son service. Cecilio fait ses premiers pas debout encadré par deux gardes qui l'encouragent d'autant plus qu'ils espèrent une évolution rapide. J'anime des sessions de travail avec Freya et Emil autour de leurs projets respectifs. Je trouve des trucs à faire à Siorus. Je les réquisitionne tous les trois pour refaire des potions médicales et ils semblent étonnamment contents de cette activité. Je mets en ordre des jours de notes jusqu'à des heures avancées de la nuit en m'interdisant d'ennuyer Defné avec des messages d'amour. Elle a promis qu'elle me tiendrait au courant. Qui suis-je pour douter ?

Alors que je n'ai donc des nouvelles de rien, je trouve, alors que je promène ma chienne dans la neige qui fond comme pour me rappeler l'inconsistance fondamentale du monde, un message de ma soeur Iris me disant qu'elle est en mission en Italie et me demandant de la rappeler. Elle ne le dit pas explicitement mais je comprends à sa mention de "Grand-père aurait dû être là" qu'il doit s'agir de la réunion pour laquelle Altan a été réquisitionné. C'est un peu la goutte d'eau qui manquait pour que mon vase de stupéfaction ne déborde. Je marche d'un pas vif jusqu'au lac, Meninha sur mes talons, un pas prudent derrière moi, je crois qu'elle sent les sentiments violents qui m'animent et qu'elle a décidé d'être ostensiblement obéissante et calme. Iris répond à la deuxième sonnerie ce qui est assez rare pour être mentionné alors qu'elle se dit en mission.

Le paysage derrière elle est clairement toscan, mais je lui demande si elle est à Sienne, et elle me répond qu'elle est dans la campagne de Sienne avec une légèreté complice qui finit de nourrir ma colère - trop de personnes chères qui prennent des risques inconsidérés sans que je puisse y faire quelque chose. Je crache donc mon venin : "Je ne sais pas ce que Mãe à en tête. T'envoyer là ? Je ne comprends pas."

Comme un nombre incommensurable de fois par le passé, Iris prend la peine de m'expliquer - lentement - que rien n'est aussi simple, ni aussi compliqué que je voudrais le croire. Mãe aurait préféré qu'elle ne soit pas impliquée mais elle était dans l'équipe qui devait répondre à la mission. Je pense évidemment à toutes ces fois - récentes - où ma mère a plié des règles pour me venir en aide. Je sais qu'elle en a payé le prix - même si elle a dit l'accepter. Insidieusement, je me calme. Pas parce que j'accepte mais parce que tout ceci me dépasse. C'est du renoncement qu'eux tous voudront prendre pour de la raison, je le sais déjà. Je trouve juste la force stratégique de demander si Altan lui a parlé.

"On n'a jamais été à moins de cinq mètres l'un de l'autre. Mais, que me dirait-il ?", me répond Iris avec son détachement étudié.

Je ne suis pas dupe, c'est moi qu'elle veut faire parler avant de, elle, répondre éventuellement à ma question.

"Aucune idée... En fait, Iris, tout ce que je peux te dire, c'est qu'il négocie sa survie... politique voire physique, parce que la révolution de palais serait proche au Diwan. Différentes sources prédisent que des opposants de longue date, bien implantés, bien connectés à l'extérieur, qu'on appelle les Pragmatiques vont l'emporter. Altan n'a pas spécialement leur confiance d'après Defné... mais il a peut-être des choses à négocier et, là, il semble se poser un intermédiaire avec les Ministères européens - c'est la théorie de Harry et Tiziano... C'est assez malin de sa part... Defné espère que ça va marcher", je lui livre néanmoins.

J'ai l'amère satisfaction de la voir prendre l'information avec toute la gravité de rigueur. Ses questions suivantes sur les relations entre Altan et Defné et la position de ma fiancée disent mieux que toutes les promesses qu'elle n'a pas été totalement briefée de l'état des choses. Je ne trouve qu'une seule explication qui est que Mãe n'ait pas voulu l'encourager à se mêler du dossier. Peut-être pour la protéger. J'ai peur maintenant d'en avoir trop dit pourtant je n'arrive pas à ne pas expliquer mieux.

"Elle a pris contact avec un groupe des soi-disant Pragmatiques... un groupe qui se réclame de sa mère, Nour...", je précise et je me rends compte que je ne sais pas si elle sait toute l'histoire des parents de Defné. "A l'heure où je te parle, elle est partie les rencontrer à Venise, avec Harry et sa cousine Shermin. Je ne sais pas si elle les soutiendra officiellement mais je sais qu'elle ne s'engagera pas pour Altan. Mais elle espère qu'il... survive..."

"Merlin" est le seul commentaire atterré émis par ma jumelle dont j'ai toujours envié l'extraversion et l'assurance. Sa sobriété me tombe dessus comme une confirmation glacée de mes propres angoisses.

"On croit qu'on a une famille compliquée et puis on rencontre les Karaman", je commente en essayant une blague comme Cyrus en ferait. Mon propre rire contraint sonne comme une étrange plainte lugubre.