DISCLAIMER : Tous les personnages et l'univers de Harry Potter appartiennent à JK Rowling. Les personnages et l'univers de Downton Abbey appartiennent à Julian Fellowes et Carnival Film.
Rating : M+
Genre : romance / slash / Yaoi
Bonne lecture !
Chapitre 4
18 juillet 1916 – Sur la route de Douvres
Draco regardait le paysage défiler au travers de la vitre de la voiture. Les routes étaient pratiquement désertes à cette heure du matin.
Il soupira et posa son front contre la vitre. Sa respiration formait un petit halo de buée sur le carreau. Il se demanda si Harry était déjà réveillé et s'il avait trouvé la lettre qu'il avait laissée sur l'oreiller. Sans doute que oui.
Au petit matin, alors que l'aube commençait seulement à poindre, il avait embrassé Harry dans les cheveux en prenant garde de ne pas le réveiller, puis il avait quitté la chambre sur la pointe des pieds. Il n'avait pas eu le courage de lui dire au revoir, ni de le regarder dans les yeux en lui promettant qu'ils se reverraient.
Alors que la voiture filait en direction du port de Douvres où l'attendait un bateau pour Calais, il ferma les yeux et se laissa submerger par le souvenir de cette dernière nuit passée avec Harry. Avec une acuité confondante, il revoyait son corps, il ressentait sa chaleur, la douceur de sa peau, la fièvre de ses baisers. Et ce souvenir n'en était que plus cruel.
Il y avait eu quelque chose de douloureux dans la manière dont Harry avait pris possession de son corps cette nuit. Une intensité qui confinait presque au désespoir. Et bien qu'il eût essayé de le cacher, Draco avait senti les larmes qu'il n'était pas parvenu à retenir au moment où il se libérait en lui dans un ultime soubresaut.
Ils avaient passé toute la nuit à s'aimer, se regarder sans un mot, puis à se chuchoter avec frénésie des mots d'amour, avant de se promettre des choses insensées et s'aimer encore.
Quant avant l'aube, Harry avait fini par sombrer dans le sommeil, Draco était resté éveillé, guettant les premières lueurs du soleil pour s'éclipser. Il était passé par la nurserie pour embrasser ses enfants, puis par la chambre d'Ariana. A elle, comme à Harry, il avait laissé une lettre.
Il soupira à nouveau, de manière plus audible, car Dobby se retourna vers lui.
- Vous allez bien, Votre Grâce ?
- Oui, Dobby. Aussi bien qu'on peut aller dans ces circonstances.
Branson, le chauffeur, s'éclaircit la gorge.
- Le moment n'est sans doute pas bien choisi, Votre Grâce, mais… je voulais vous dire que… je vais sans doute devoir présenter ma démission à Monsieur Carson.
- Oh. Vous avez reçu votre ordre de mobilisation ?
- Oui, Votre Grâce.
- Il n'est pas nécessaire que vous démissionniez, voyons… vous retrouverez votre position quand la guerre sera terminée.
- Je crains que non, Votre Grâce. En fait… je… je suis objecteur de conscience. Je ne compte pas me présenter à l'appel. Ce qui veut dire que…
- Vous serez considéré comme un traitre et emprisonné, acheva Draco à sa place.
- Voilà pourquoi je dois démissionner. Je ne veux pas que la réputation de votre maison soit entachée par mes choix politiques. Monsieur Carson ne le permettrait pas.
Draco resta silencieux.
- Je me doute que vous me désapprouvez, Votre Grâce, continua Branson, mais je ne…
- Ne présumez pas de ce que je désapprouve ou pas, Branson, coupa sèchement Draco.
Branson se tut, intrigué par la réponse sibylline de son employeur.
Draco n'en dit cependant pas davantage. En son for intérieur, il enviait Branson. Il l'enviait d'avoir le courage de ses opinions, quitte à risquer la prison, ou peut-être pire. Lui n'avait pas ce courage-là et il ne l'aurait sans doute jamais.
Le cœur lourd, il se replongea dans la contemplation du paysage.
O°O°O°O°O°O°O
Malfoy House, Eaton Square, Londres
Avant même d'ouvrir les yeux, Harry sut qu'il était seul dans le lit.
Peut-être cela valait-il mieux. Ni Draco, ni lui n'étaient doués pour les longues scènes d'adieu.
Il finit par ouvrir les yeux. La première chose qu'il fit fut de chausser ses lunettes et de consulter sa montre. Six heures.
Hier, il avait prévu de rentrer à Godric's Hollow pour quelques jours. Mais il n'en avait plus envie. Il ne voulait pas se retrouver dans cet immense château, déserté de la majorité de son personnel, avec pour seule compagnie un majordome, une cuisinière et une femme de chambre. Le mieux était qu'il prenne un bateau pour retourner en France. Là, au moins, il se sentirait utile.
Fort de cette décision, il se leva et ouvrit en grand les rideaux. Aussitôt, un flot de lumière pénétra dans la chambre, dissipant les dernières brumes de son sommeil. Il regarda longuement par la fenêtre, contemplant les rues encore calmes de ce quartier huppé de la ville. Sa propre demeure londonienne se trouvait à quelques rues à peine et cela faisait presque deux ans qu'il n'y avait plus mit les pieds. Elle était vide depuis que Ginny avait décidé d'acheter un appartement non loin de Fleet Street. L'idée lui vint qu'il ferait sans doute mieux de la revendre plutôt que de la laisser inoccupée.
Au bout d'un moment, il se rendit compte qu'il restait là, debout devant cette fenêtre, à penser à toutes sortes de choses inutiles, uniquement parce qu'il ne voulait pas se retourner et voir le lit défait, l'oreiller qui devait encore avoir la forme de la tête de Draco, les draps qui devaient encore sentir son odeur.
Il se retourna pourtant. C'est là qu'il vit l'enveloppe, posée sur l'oreiller.
En quelques pas, il s'approcha du lit et s'assit là où Draco était allongé encore une heure auparavant. Il prit l'enveloppe et la décacheta. La missive était courte.
« Mon tendre Harry,
Je t'en prie, ne m'en veux pas d'être parti comme un voleur sans te dire au revoir, sans te dire combien je t'aime et sans t'embrasser une dernière fois. Si je l'avais fait, je crois que je me serais effondré. Je n'aurai plus pu partir.
J'emporte avec moi le souvenir de tes yeux et de ton sourire, et la chaleur de ton amour. Ils m'aideront à supporter l'attente d'enfin de te revoir. Ils m'aideront aussi à vaincre la peur de ce qui m'attend là-bas.
Je ne me fais aucune illusion, et toi non plus. Nous savons bien que si j'ai été rappelé en urgence, c'est que quelque chose se prépare. Je ne sais pas quoi, je ne sais pas quand. Je sais seulement que toutes mes pensées, à chaque instant, seront tournées vers toi.
Prie pour moi.
Je t'aime.
D. »
Harry replia la lettre en ravalant un sanglot. Oui, il allait retourner en France. Il ne rejoindrait peut-être pas Draco mais au moins, il se rapprocherait de lui.
O°O°O°O°O°O°O
20 juillet 1916 – Environs de Pozières, Département de la Somme, France
Draco entra dans le baraquement qui lui avait été attribué et regarda autour de lui.
- Hm. L'endroit est plus petit que celui que vous aviez sur Diagon Alley, observa Dobby d'un œil critique.
- Comment s'appelle la tranchée ici ?
- Knockturn Alley, je crois.
- Hum. Tout un programme, murmura Draco.
Les occupants des tranchées leur donnaient un nom, sarcastique le plus souvent. Piccadilly Circus, en référence au célèbre carrefour bondé londonien, Eton Lane ou Thorpe Street, deux rues très cossues et très privilégiées de la capitale, ou encore Death Valley ou Tattenham Corner, du nom du virage du champ de course d'Epsom où la suffragette Emily Davison avait trouvé la mort.
Dobby, en valet efficace, se mit immédiatement à déballer les affaires de Draco et à les ranger avec le même soin que s'il occupait une suite dans un hôtel parisien.
De son côté, Draco retira d'une sacoche quelques effets personnels qu'il posa sur la table en bois vermoulu qui lui servirait de bureau. Un stylo, un carnet, la photo de sa femme et de ses enfants, celle de sa mère et de son père. Il sortit également la photo de Harry qu'il plaça à côté de celle d'Ariana.
-Major Malfoy ?
Draco se retourna pour voir un homme haut et large à l'entrée de son baraquement.
- Lieutenant-Colonel Montague, dit-il en faisant le salut militaire.
- Repos, Major.
Le supérieur fit quelques pas dans le baraquement et ôta son képi.
- J'ai appris pour votre père, Major. Toutes mes condoléances.
- Merci, Lieutenant-Colonel.
- Je suis désolé de vous avoir fait revenir si vite mais… l'ennemi ne s'embarrasse pas de notre deuil et la guerre n'attend pas.
- Je comprends parfaitement, Lieutenant-Colonel.
- Bien. Voici l'ordre de mission.
Le lieutenant-colonel lui remit une feuille pliée en deux que Draco s'empressa de lire.
- Je vois, dit Draco. Puis-je en savoir davantage ?
- Vous connaissez les règles, Major. Moins vous en savez sur la stratégie, mieux c'est.
- Pourquoi ? Vous pensez peut-être que je vais m'empresser d'aller tout divulguer aux allemands ?
Montague haussa un sourcil.
- Surveillez votre ton, Major.
Draco grinça des dents. Montague et lui étaient ensemble à Eton. Il venait d'une famille moins fortunée que celle de Draco et surtout moins titrée. Malheureusement, si dans la vie civile, Draco lui était socialement supérieur, ce n'était pas le cas dans la vie militaire.
- Veuillez m'excuser, Lieutenant-Colonel, dit-il du bout des lèvres.
Montague soupira.
- Tu es aussi pénible qu'autrefois, Draco, dit-il en se passant la main dans ses cheveux ras.
- Je cherche seulement à remplir ma mission le mieux possible. De plus, tu sais que j'ai raison ! Cette façon qu'à l'état-major de ne divulguer que des portions d'information est complètement insensée !
- Peut-être mais c'est ainsi ! Moi-même, je ne dispose que d'une partie du plan !
- Alors dis-moi au moins ce que tu sais !
Montague souffla lourdement.
- Le 14 juillet dernier, commença-t-il néanmoins à expliquer, une offensive a été engagée en vue de prendre la crête de Bazentin. Le Général Rawlinson s'est emparé de la partie sud de la ligne et envisageait de faire de même plus au nord. Le problème est que Pozières est occupée par les allemands et nous barre la route. Depuis lors, une offensive méthodique est menée sur Pozières pour la prendre pas à pas. Nos troupes sont parvenues jusqu'à la tranchée à deux reprises mais elles se sont faites repousser à chaque fois. Il n'est plus question que ça arrive ! Vu que Rawlinson est occupé sur la route d'Albert à Bapaume, le Général Haig a confié le commandement de l'attaque sur Pozières au Lieutenant-général Gough.
- Attaque qui aura lieu la nuit du 22 au 23 juillet, dit Draco en agitant le papier qu'il tenait toujours à la main.
- Précisément.
Draco hocha la tête.
- L'essentiel des troupes de ce côté-ci de la ligne provient des divisions australiennes de l'ANZAC, précisa encore Montague. Elles n'apprécient pas particulièrement d'être aux ordres d'un anglais alors… fais de ton mieux pour ne pas te les mettre à dos.
- Je ne…
- Malfoy !
- J'y veillerai, Lieutenant-Colonel, ronchonna Draco.
Montague n'en était pas convaincu mais il devrait s'en contenter.
- Bien, dit-il en réajustant son képi. Bon courage, Major Malfoy. Et bonne chance.
Il quitta le baraquement sans rien ajouter, laissant Draco avec pour seules consignes quelques mots jetés sur une feuille de papier.
O°O°O°O°O°O°O
21 juillet 1916 – Wimereux, Nord de la France
- Oh ! Bonjour Capitaine Black.
- Bonjour Nurse Travis, répondit Harry.
- Je ne savais pas que vous deviez rentrer aujourd'hui !
- Il était prévu que je rentre après les funérailles de Lord Malfoy.
- C'est en tout cas une bonne chose que vous soyez de retour ! Nous n'avons pas chômé pendant votre absence.
- Beaucoup d'arrivages ?
- Moins qu'avant votre départ, mais tout de même.
- Bien, je vais enfiler ma blouse et je vais faire le tour des salles. Douglas est-il rentré ou bien est-il toujours affecté au Major Atwood ?
Le visage de l'infirmière se ferma.
- Je… je suis désolée, Capitaine. Le caporal Douglas est… il est mort.
- Seigneur, murmura Harry en fermant les yeux. Quand ?
- Le premier jour. Un obus a explosé au-dessus de la tranchée.
- Je vois... Je vais écrire à ses parents. C'est le moins que je puisse faire. Ensuite, j'écrirai à l'état-major pour qu'il me désigne un nouvel officier d'ordonnance.
- Oh, c'est déjà fait, Capitaine.
- Ah. Où est-il ?
- Il aide les nurses Hammond et Clive. Contrairement au caporal Douglas, il supporte la vue du sang, lui, et…
- Je me passerai de vos commentaires désobligeants à propos de feu le caporal Douglas, Nurse Travis, coupa sèchement Harry. Il était un excellent officier d'ordonnance !
- Oh, je ne doute pas que vos bottes étaient bien cirées, répliqua l'infirmière sans se démonter. Mais vous admettrez qu'il ne nous était d'aucun secours quand il s'agissait de nous aider à soigner les blessés !
- Ça suffit. Je ne veux plus rien entendre. Faites venir la nouvelle recrue. Que nous soyons correctement présentés.
L'infirmière quitta le bureau sans ajouter un mot.
Harry s'installa à sa table de travail et prit connaissance du registre des admissions. La nurse Travis n'avait pas exagéré. Le personnel de l'hôpital n'avait pas chômé pendant son absence.
Il allait s'attaquer à la pile de missives et de télégrammes reçus de l'état-major, quand des coups furent frappés à la porte.
- Entrez, dit-il distraitement, tandis qu'il lisait un rapport sur les retards d'approvisionnement de plusieurs médicaments.
- Capitaine Black. Je suis le sergent Barrow. On m'a…
Les deux hommes se reconnurent au moment où Harry leva la tête pour voir le nouvel arrivant.
- Barrow ? répéta Harry avec incrédulité. Thomas Barrow ?
- Je suis aussi surpris que vous, Capitaine. Quand l'état-major m'a affecté au service du Capitaine Harry Black, je ne pensais pas qu'il s'agissait de vous.
- Eh bien ! Pour une surprise, c'est une surprise. Je ne m'attendais pas à vous revoir dans de telles circonstances.
Pour tout dire, il ne s'attendait pas à le revoir tout court.
- Vous… hum… vous vous êtes engagé il y a longtemps ? demanda-t-il.
- Après que le Lusitania ait été torpillé par les allemands, répondit Barrow.
- Oh. Oui, évidemment. Pardonnez-moi. J'avais oublié que vous étiez employé sur le Lusitania.
- J'ai eu de la chance de ne pas être sur cette traversée. J'étais malade et j'ai dû rester en quarantaine à Liverpool. C'est ce qui m'a sauvé… sans quoi, je ferais certainement partie des 1.200 cadavres qui ont coulé avec le paquebot.
- C'est une chance, en effet.
- Toujours est-il que je me suis enrôlé juste après. Je n'avais plus d'emploi et l'armée recrutait. On m'a envoyé à Loos. J'étais brancardier dans les tranchées.
Harry grimaça.
- Une tâche ingrate, observa-t-il. Je comprends pourquoi vous supportez la vue du sang et des corps mutilés. Il paraît que Loos a été un vrai massacre…
- Oui, mais la Somme est encore pire.
Harry remarqua alors que Barrow portait un bandage à la main droite.
- Que vous est-il arrivé ?
- Une balle a traversé ma main.
- Oh. Je suppose que c'est la raison de votre transfert ici.
- En effet, Capitaine. Je ne suis plus en mesure de manipuler une arme.
- Cela va-t-il poser problème dans les tâches que vous aurez à accomplir ici ?
- Non, Capitaine.
Les deux hommes restèrent silencieux un moment.
- Bien, dit finalement Harry. Je vous souhaite officiellement la bienvenue à l'hôpital général n°14 de Wimereux, Sergent Barrow.
- Merci, Capitaine.
- Vous serez mon ordonnance. Vous savez ce que cette fonction implique ?
- Oui, Capitaine.
- Ce n'est pas très différent de votre ancien poste de valet de chambre, vous devriez donc vous y acclimater assez rapidement.
- Je n'en doute pas, Capitaine.
- Ceci dit, j'attends également de vous que vous m'assistiez, ainsi que les infirmières dans la prise en charge des blessés. Dans la mesure de vos possibilités, évidemment, ajouta Harry en pointant la main blessée du doigt.
- Il n'y aura aucun problème, Capitaine.
- Vous serez sous mon autorité directe, mais je vous demande de respecter les ordres et les consignes de la nurse Travis, l'infirmière en chef de cet hôpital.
- Oui, Capitaine.
- Bien, si vous n'avez pas de questions, vous pouvez retourner en salle de soins aider Nurse Travis. J'ai du courrier à écrire.
Barrow le salua et quitta le bureau.
Harry s'assit en soupirant. Il ne savait que penser de la présence de Barrow dans son hôpital et encore moins du fait qu'il était dorénavant son ordonnance.
Il ôta ses lunettes et se frotta les yeux. A quoi bon y penser ? De toute façon, il n'avait pas le choix.
O°O°O°O°O°O°O
Fleet Street, La City – Londres
- Je crois qu'il faudrait parler davantage de la position d'Emmeline et Christabel Pankhurst à propos de la guerre, dit Ginny. Elles la soutiennent ouvertement !
- Cela n'a rien d'étonnant à mon sens, dit Terry Boot. Elles ont toujours été conservatrices.
- Ce qui est totalement contradictoire avec le combat qu'elles mènent pour le droit de vote des femmes, répliqua Ginny. Les conservateurs y sont fermement opposés depuis toujours.
- Les suffragettes ont tout de même été amnistiées…
- Pourquoi ? Parce que le gouvernement craignait qu'une crise domestique nuise à l'effort de guerre !
- N'oublions pas que la guerre permet aux femmes d'occuper des postes qu'elles n'auraient jamais pu obtenir auparavant, intervint Owen Cauldwell. En cela, c'est logique que les Pankhurst soutiennent la guerre.
- C'est peut-être un angle qu'il faudrait approfondir, dit Terry.
Ginny réfléchit quelques instants.
- Oui, c'est une bonne idée, mais je reste convaincue qu'il faut rédiger un article qui met en parallèle la W.S.P.U et la East London Federation. Davantage de femmes se retrouvent plus dans le discours de Sylvia Pankhurst que dans celui d'Emmeline et Christabel.
- Davantage de femmes dans les classes ouvrières, souligna Teddy. Pas dans les classes plus aisées.
- Teddy, tu pourrais rédiger un article sur la WSPU, et toi, Ginny, un article sur la East London Federation, suggéra Owen. Pour faire un parallèle, il faut bien partir de quelque chose.
Il savait que Terry et Ginny pouvaient parfois s'opposer durant des jours sur la politique éditoriale du journal, raison pour laquelle il avait développé un certain talent pour le compromis.
-C'est entendu, dit Ginny. Maintenant, que décide-t-on à propos de ça ?
Elle sortit d'une enveloppe un paquet de photographies. Il s'agissait essentiellement de photos de soldats grièvement blessés que Harry lui avait fait parvenir pendant son séjour au Manoir Malfoy.
- Si on les publie, dit Terry sombrement, le Premier Ministre va encore nous accuser de saper le moral des citoyens.
- On ne fait que montrer la cruelle réalité.
- Au risque de choquer les lecteurs ? De heurter leur sensibilité ?
- Leur sensibilité ? répéta Ginny. Et eux, là ? dit-elle en pointant les photos. Qui se préoccupe de leur sensibilité ?
- Et si une femme, une sœur, une mère reconnaît un des soldats sur la photo ? Tu imagines un peu ?
Ginny considéra l'argument.
-Oui, admit-elle. Tu as raison, Terry. Je n'y avais pas pensé.
Avant qu'ils ne puissent se lancer dans un autre sujet de débat, la porte de la salle de réunion s'ouvrit sur Gregory.
Le visage de Ginny s'illumina. Terry et Owen se levèrent pour le saluer chaleureusement. Ils avaient pris l'habitude de voir l'avocat dans les murs de la rédaction et avaient pour lui beaucoup d'amitié.
- Alors ? demanda Terry avec un grand sourire. Comment ça s'est passé à l'Etat Civil ? C'est pour quand le mariage ?
- Il y a de la place vendredi prochain.
- Aah ! s'exclama Owen. Ça ne vous laisse pas beaucoup de temps pour les préparatifs…
- Peu importe ! dit Ginny. On a une date, c'est tout ce qui compte !
Gregory fit un sourire crispé qui n'échappa à personne.
-On va vous laisser discuter de tout ça, dit Terry en rassemblant les documents devant lui. Owen et moi devons peaufiner la page économie de toute façon.
Les deux journalistes quittèrent la pièce.
- Que se passe-t-il ? demanda Ginny lorsque la porte fut refermée.
- La loi a changé.
- Quelle loi ?
- Celle qui limite la conscription aux hommes célibataires. Désormais, il n'y a plus de restriction. Les hommes mariés sont également envoyés au front.
Gregory soupira.
-Mariage ou pas, je vais devoir y aller, Ginny…
Ginny se leva. Elle prit le visage de Gregory entre ses mains.
- Gregory Goyle, tu as intérêt à avoir réservé la date de vendredi prochain à l'Etat Civil, sinon je t'assure que tu vas passer un sale quart d'heure !
- Oui, je l'ai réservée, sourit-il pauvrement, mais…
- Il n'y a pas de « mais ». Je veux t'épouser.
Gregory se pencha et embrassa doucement Ginny.
- Je sais, dit-il. Je me disais simplement que… comme nous ne sommes plus pressés par le temps, tu aimerais attendre un peu. Pour que les personnes qui te sont chères soient présentes.
- Je n'ai pas envie d'attendre.
- Je doute que Harry puisse à nouveau revenir de France dans un si court laps de temps. Pareil pour Ron.
Ginny haussa les épaules.
- C'est vrai que j'aurais aimé que Harry et Ron soient là mais… tant pis. Mes parents pourront sûrement faire le déplacement, ainsi que Fred et George. Ils ne repartent pas pour la France avant le début du mois prochain.
- Tu es sûre de toi ?
- Absolument.
- Ginny… tu mérites tellement mieux qu'un mariage à la va-vite…
- Je sais ce que je mérite, Greg. Et c'est d'être heureuse. Avec l'homme que j'aime. Alors, nous irons nous marier vendredi prochain, c'est clair ?
- Parfaitement, sourit Gregory.
Il la prit dans ses bras et la serra contre lui.
- Tu sais, murmura-t-elle contre sa large épaule, avec toi, j'ai enfin l'impression de faire les choses correctement.
- Tout ce que je veux, c'est ton bonheur.
- Je suis heureuse, Greg. Plus que je n'ai jamais été.
- Même avec Michael ?
La présence du défunt amant de Ginny et père de son enfant, flottait souvent entre eux. Du moins, c'était l'impression que Gregory avait.
-Avec Michael, c'était de la passion, dit-elle. Peut-être cette passion serait-elle restée intacte, peut-être qu'elle se serait transformée en autre chose, ou peut-être qu'elle se serait éteinte tout simplement. Je ne le saurai jamais, et ça n'a plus d'importance.
Gregory hocha la tête. Non, ça n'avait plus d'importance.
O°O°O°O°O°O°O
22 juillet 1916 – Wimereux – Nord de la France
Le lendemain matin, Harry se réveilla, une drôle de sensation dans l'estomac.
La journée de la veille, ainsi que la nuit, avaient été très calmes. Trop peut-être. Au fond de lui, il ne pouvait se départir de l'impression que quelque chose de grave allait arriver.
Le calme avant la tempête, disait-on.
Il ôta sa chemise de nuit qu'il jeta sur le lit et se pencha sur la vasque en porcelaine posée sur la commode. Il se lava rapidement, regrettant déjà les bains d'eau bien chaude qu'il avait pu prendre au Manoir Malfoy et à Eaton Square.
Il terminait de se raser quand la porte de la chambre s'ouvrit sur Barrow.
- Bonjour Capitaine.
Il posa sur une chaise une chemise propre et un pantalon, et une paire de bottes rutilantes juste à côté.
-Bonjour Sergent, répondit Harry en cherchant des yeux quelque chose pour se couvrir.
Il était mal à l'aise à l'idée d'être devant Barrow seulement vêtu d'un caleçon.
- Souhaitez-vous que je revienne après votre toilette ? demanda ce dernier, comme s'il avait lu ses pensées.
- N… non. Je… j'avais terminé, balbutia Harry en prenant la chemise et en commençant à l'enfiler. Il fit de même avec le pantalon.
Barrow prit la cravate. Ses doigts frôlèrent le cou de Harry alors qu'il la faisait passer sous le col de la chemise. Harry se raidit. Si Barrow s'en rendit compte, il ne laissa rien paraître.
Harry ferma les yeux. Ce n'était pas le fait que Barrow le touche qui le dérangeait. C'était de savoir qu'il avait fait de même avec Draco plusieurs années auparavant. C'était irrationnel, il le savait, mais il ne pouvait s'empêcher de penser que ces mains qui l'habillaient avec touché Draco, l'avait caressé, exactement comme lui l'avait fait.
- Tout va bien, Capitaine ? demanda Barrow.
- Oui. Tout va bien. Je me demande seulement ce que cette journée nous réserve.
Barrow ne fit aucun commentaire.
Avec des gestes maîtrisés, Barrow boucla la ceinture et attacha le baudrier.
Quand ce fut fait, Harry s'assit sur la chaise pour enfiler les bottes. Il remarqua qu'elles étaient impeccablement cirées.
- Vous êtes aussi doué que Douglas pour entretenir le cuir, Barrow.
- Je ne suis peut-être pas cordonnier, mais les valets de chambre ont quelques astuces bien à eux, dit-il avec un sourire en coin.
- Je suppose que c'est un secret bien gardé ?
- Encore mieux que le secret des Templiers, Capitaine.
Harry ne put s'empêcher de rire.
- Vous faut-il autre chose, Capitaine ?
- Non, ça ira comme ça, Sergent.
Barrow ramassa la chemise de nuit de Harry et prit le broc qui se trouvait sur la commode. Ce faisant, il vit la photo de la famille Malfoy qui y était posée.
- Capitaine ? Est-ce que… est-ce que vous avez des nouvelles de Lord Draco ?
Harry s'était attendu à cette question.
-Ce n'est plus Lord Draco à présent, répondit-il. C'est Lord Malfoy.
Barrow écarquilla les yeux.
- Je… vous… vous voulez dire que… Monsieur le Comte… est…
- Lucius Malfoy est mort, oui. Il a été tué lors de la bataille du Jutland.
- Oh Seigneur, murmura Barrow. Draco doit être dévasté…
Harry haussa un sourcil réprobateur face à une telle familiarité.
- Pardonnez-moi, se reprit Barrow. Je… je ne voulais pas vous paraître irrespectueux.
- C'est bon, Barrow, soupira Harry. Je ne vais pas prétendre ignorer que vous avez été… intime avec Lord Draco.
- Ne vous méprenez pas, Capitaine. Je ne parle pas de lui comme d'un ancien amant, mais plutôt comme d'un ami.
- Vraiment ?
Le ton de Harry était plus ironique qu'il ne l'aurait voulu et il le regretta immédiatement.
- Je suis désolé, Barrow. Je…
- Ce n'est rien, Capitaine.
Barrow s'inclina et se dirigea vers la porte.
- Il est dans la Somme, dit Harry.
La main de Barrow se figea sur la poignée.
- Il… il s'est engagé ? Mais…
- Il l'a fait pour… satisfaire son père.
Et moi, se garda-t-il d'ajouter.
- Evidemment, dit Barrow avec hargne, en se retournant vers Harry. Il aurait fait n'importe quoi pour contenter son père. Je lui ai toujours dit que c'était peine perdue, que quoi qu'il fasse, Lord Malfoy ne serait jamais satisfait… mais il aimait son père, il le vénérait ! Et que recevait-il en retour ? Rien !
- Vous vous trompez, Barrow.
- Ah oui ? Qu'est-ce que le grand Lucius Malfoy a fait pour lui ?
- Il a tué Voldemort. Et Yaxley.
Barrow cligna des yeux.
- Quoi ? souffla-t-il. Voldemort… et Yaxley… sont… morts ?
- Oui.
L'homme semblait complètement sonné.
- La clinique a fermé, continua Harry. Ces monstres ne feront plus souffrir personne.
- Pour le moment, répondit Barrow. Jusqu'à ce qu'une autre clinique de ce genre n'ouvre ses portes…
- Peut-être. Mais au moins, Voldemort et Yaxley ont payé pour leurs crimes.
Barrow hocha la tête.
-Oui. Je suppose que je peux mettre cela au crédit de Lord Malfoy.
Son regard se fit absent et il soupira.
- La Somme, c'est vraiment l'enfer sur terre, Capitaine.
- Je sais, Barrow. Je sais.
Ils se regardèrent. Ils partageaient la même angoisse silencieuse.
O°O°O°O°O°O°O
Bureau de recrutement des forces armées – Londres
Gregory était mal à l'aise. Et pas seulement parce qu'un médecin militaire tenait ses testicules en main en lui demandant de tousser très fort.
Il n'avait jamais été à l'aise avec son corps. Enfant, il avait toujours été plus grand et plus gros que les autres, s'attirant les moqueries et les quolibets. Adolescent, il avait utilisé sa stature pour intimider les autres, donnant de lui l'image d'une brute épaisse et sans cervelle.
Son père avait bien tenté de mettre son physique à profit en l'inscrivant à la boxe, sport noble par excellence, mais Gregory avait détesté cela. Contrairement à Vincent Crabbe qui trouvait absolument enthousiasmant d'apprendre à frapper sur les autres. Evidemment, il avait été renvoyé du cours après à peine deux mois.
Penser à Vincent lui fit mal. La douleur n'était plus la même, elle était moins acide, moins virulente. Mais elle était toujours là.
-Vous pouvez remettre votre caleçon.
La voix monocorde du médecin l'arracha à ses sombres souvenir. Il s'empressa de remonter son sous-vêtement, avant de prendre sa chemise.
-Un instant, dit le médecin. Je vais réécouter votre cœur.
Il posa le stéthoscope sur la large poitrine de Gregory.
-Respirez à fond.
Gregory s'exécuta durant de longues minutes. Finalement, le médecin termina son examen.
- Vous pouvez vous rhabiller.
- Alors ? demanda Gregory d'un air qu'il voulait dégagé. Je suis bon pour le service ?
- Vous recevrez un courrier chez vous prochainement, se contenta de dire le médecin.
Gregory boutonna sa chemise, enfila son pantalon et ses chaussures, puis partit sans demander son reste.
O°O°O°O°O°O°O
Environs de Pozières – Département de la Somme, Nord de la France
Le soir était tombé sur la tranchée. Dans son baraquement, Draco était allongé sur sa couchette, encore tout habillé, les mains croisées derrière la tête.
Il ne trouverait pas le sommeil cette nuit. Pas alors qu'il allait devoir être prêt à lancer l'offensive à quatre heures du matin.
Il soupira en entendant la pluie battre contre le toit en tôles. Alors qu'il faisait plein soleil la veille, la pluie avait commencé à tomber aux petites heures du matin et s'était intensifiée pendant la journée, transformant la tranchée en une longue coulée de boue.
Si la pluie ne cessait pas bientôt, il ne donnait pas cher de la vie de ses hommes. Ils seraient incapables de traverser le no man's land sans s'embourber.
Ses hommes.
Cette notion lui était étrange. Il avait fait connaissance avec eux la veille au soir. La rencontre s'était bien passée. Il faut dire qu'il leur avait distribué des biscuits qu'il avait ramené en quantité de Londres, avec du thé au lait condensé sucré. C'était un véritable luxe dans les tranchées et les hommes s'étaient délectés.
Draco avait souri devant leurs mines réjouies. Quelle que soit la culture, la nationalité, les circonstances, la bonne nourriture était un réconfortant universel.
Ils avaient discuté de longues heures, joué aux cartes et beaucoup rit quand un des australiens avait essayé de jouer de la musique avec un didgeridoo de fortune qu'il avait fabriqué avec un morceau de bois. Draco était parvenu à le convaincre d'épargner leurs pauvres oreilles à tous, et à la place, il avait commencé à chanter Mademoiselle from Armantières, une chanson très populaire parmi les soldats du Commonwealth et dont il existait près de trente versions, de la plus sage à la plus crue. Aussitôt, les soldats avaient repris les paroles en chœur.
Mademoiselle from Armentieres, Parley-voo ?
Mademoiselle from Armentieres, Parley-voo ?
Mademoiselle from Armentieres,
She hasn't been kissed in forty years,
Hinky, dinky, parley-voo.
Mademoiselle from Armentieres, Parley-voo ?
Mademoiselle from Armentieres, Parley-voo ?
She had the form like the back of a hack,
When she cried the tears ran down her back,
Hinky, dinky, parley-voo.
Mademoiselle from Armentieres, Parley-voo?
Mademoiselle from Armentieres, Parley-voo?
She had four chins, her knees would knock,
And her face would stop a cuckoo clock,
Hinky, dinky, parley-voo.
Mademoiselle from Armentieres, Parley-voo?
Mademoiselle from Armentieres, Parley-voo?
She could beg a franc, a drink, a meal,
But it wasn't because of sex appeal,
Hinky, dinky, parley-voo.
Très vite, les soldats avaient dévié sur la version qui se moquaient ouvertement des officiers. Bon joueur, Draco avait chanté à tue-tête en même temps qu'eux.
The officers get the pie and cake, Parley-voo.
The officers get the pie and cake, Parley-voo.
The officers get the pie and cake,
And all we get is the bellyache,
Hinky, dinky, parley-voo.
The sergeant ought to take a bath, Parley-voo.
The sergeant ought to take a bath, Parley-voo.
If he changes his underwear
The frogs will give him the Croix-de-Guerre,
Hinky-dinky, parley-voo.
You might forget the gas and shells, Parley-voo.
You might forget the gas and shells, Parley-voo.
You might forget the groans and yells
But you'll never forget the mademoiselles,
Hinky, dinky, parley-voo.
Mademoiselle from Armentieres, Parley-voo?
Mademoiselle from Armentieres, Parley-voo?
Just blow your nose, and dry your tears,
We'll all be back in a few short years,
Hinky, dinky, parley-voo.
Dans ces moments-là, Draco oubliait qu'il était un aristocrate, qu'il n'était pas censé jouer aux cartes assis par terre et encore moins chanter des chansons salaces.
Dans ces moments-là, il oubliait presque qu'ils étaient en guerre.
O°O°O°O°O°O°O
Wimereux – Nord de la France
- De la boue, chuchotait une voix rauque.
- Je vous demande pardon ? questionna Harry.
- Je vois de la boue, répéta la voix. Et du sang… Tout autour de vous. Des morts. Des milliers de morts. Et du bruit. Un bruit infernal qui ne cesse jamais…
Il vit une main décharnée avancer vers lui et un doigt crochu appuyer sur sa poitrine. Il releva la tête pour croiser des yeux énormes, déformés par des lunettes.
-De la boue…
Harry se réveilla en sursaut, le front trempé de sueur.
Il essaya de reprendre sa respiration tant bien que mal. C'était un cauchemar. Seulement un cauchemar.
Il prit le verre d'eau qui était posé sur sa table de nuit et en but une gorgée. Puis, il se recoucha, espérant retrouver le sommeil.
O°O°O°O°O°O°O
23 juillet 1916 – Environs de Pozières
Quatre heures moins dix du matin.
Draco vissa fermement son képi sur sa tête et sortit de son baraquement, Dobby sur ses talons. Aussitôt, ils furent trempés par la pluie torrentielle qui s'abattait sur eux.
Les soldats étaient alignés le long de la parois de la tranchée. Les visages étaient graves, terrorisés même. En les regardant, Draco se dit qu'ils avaient tous l'air de gamins, malgré la tenue militaire et le fusil à baïonnette qu'ils tenaient en main. Bon sang, la plupart devaient avoir 17 ou 18 ans à peine.
Voilà à quoi ils en étaient réduits. Voilà tout ce qu'il restait de l'armée du Commowealth. L'armée professionnelle britannique avait été décimée depuis belle lurette. Il ne restait plus un seul soldat de métier dans les tranchées. Seulement ces hommes : des enfants qu'on avait habillé en soldats.
-Fixez les baïonnettes ! ordonna-t-il.
Draco arpenta le couloir boueux, regardant les hommes s'exécuter. Lui n'avait pas de fusil à baïonnette, mais un revolver Browning attaché à sa ceinture par une lanière.
- Merde… merde… j'y arrive pas…
- Qu'est-ce que t'as ?
- Je… je peux pas… mes doigts… mes doigts sont paralysés…
- Fais pas le con, Whittle, jura son voisin.
- Je te dis que… merde…
Draco s'approcha du soldat. Il avait de grands yeux bleus apeurés.
Draco posa la main sur la sienne, celle qui tenait le fusil. Il la tint serrée, doucement, quelques instants. De l'autre main, il fixa lui-même la baïonnette.
- Voilà, murmura-t-il. C'est fait.
- Mer… merci, Major… merci…
Le gamin était au bord des larmes. Au bord de la crise de nerfs aussi. Il crevait de trouille.
Draco baissa les yeux. Nul doute que si la pluie n'avait pas déjà trempé les pantalons, il verrait des tâches humides sur plusieurs entrejambes.
Il serra dans sa paume le sifflet qui devait donner le signal de l'offensive. Le signal qui les enverrait à la mort.
Il inspira. Il ne pouvait pas craquer. Pas maintenant. Ces garçons attendaient qu'il dise quelque chose. N'importe quoi qui les galvaniserait suffisamment pour qu'ils acceptent de grimper les échelles en bois et avancer aussi loin qu'ils le pouvaient dans les lignes ennemies.
-Messieurs, commença-t-il. Vous vous dites sans doute que je ne suis qu'un officier anglais, envoyé dans cette tranchée pour aboyer les ordres de l'état-major. Vous vous dites qu'un des vôtres aurait sûrement mieux rempli cette tâche que moi, car je ne vous connais pas. C'est sans doute vrai. Mais il se trouve que je suis là. Et même si nous ne nous connaissons pas suffisamment, il y a quelque chose que nous partageons certainement, que nous soyons anglais, australiens, néozélandais, ou canadiens : la guerre nous a pris un être cher. Ces salopards d'allemands nous ont pris un être cher. Moi, il s'agissait de mon père. Il a été tué durant la bataille du Jutland, par un obus allemand qui a pulvérisé son navire. Et aujourd'hui sera le jour où je le vengerai ! Où nous vengerons tous les pères, les frères, les cousins, les fils, les maris, que les allemands nous ont pris à nous, et à nos familles ! Aujourd'hui, nous reprenons la tranchée de Pozières ! Coûte que coûte !
Une clameur s'éleva parmi les soldats, suivie du bruit des baïonnettes qui s'entrechoquent.
Draco sortit sa montre. Celle que Harry lui avait offerte pour son anniversaire en 1913. L'intérieur du couvercle portait toujours l'inscription gravée « ton amour est la lumière de mes heures ».
Il regarda l'aiguille des secondes avancer. Il porta le sifflet à sa bouche et attendit.
Cinq. Quatre. Trois. Deux.
Il posa sa main sur sa veste, à hauteur de son cœur, là où la photo de Harry était dissimulée dans une poche intérieure.
Un.
Le coup de sifflet.
Les cris de rage. Le bruit des bottes sur les planches de l'échelle. Les coups de feu. Les explosions.
Et toujours plus de cris.
O°O°O°O°O°O°O
C'était un déluge de feu et de pluie.
Les balles sifflaient aux oreilles de Draco tandis qu'il avançait péniblement sur cette terre dévastée. La boue collait à ses bottes, la pluie fouettait son visage, les fumées âcres lui brûlaient les yeux. Il regardait droit devant lui, il ne pouvait pas faire autrement. Il se forçait à ignorer la sensation de son pied écrasant un membre déchiqueté ou trébuchant sur le corps d'un de ses compatriotes.
Il avançait.
Une pensée incongrue lui vint. Montague avait raison. Ça ne servait à rien que les soldats sachent quoi que ce soit de la stratégie d'ensemble d'une bataille. Tout ce qu'on leur demandait, c'était de courir droit sur l'ennemi, baïonnette en tête, en hurlant et en priant pour qu'ils meurent sur le coup si jamais l'ennemi les touchait.
Alors, il continua à avancer, arme au poing.
Une explosion retentit à quelques mètres de lui.
Il y eut un bruit immense, insensé, terrifiant. Puis il y eut une gerbe de boue, de feu, de sang et de chair humaine. Avec effroi, Draco vit une tête se détacher d'un corps pulvérisé et atterrir à ses pieds. Il reconnut les yeux bleus, grands ouverts, du soldat qu'il avait aidé à fixer sa baïonnette.
Il fut pris d'une violente nausée, puis d'une terreur vertigineuse. Autour de lui, tout semblait bouger au ralenti. Sa vue était teintée de rouge et il n'entendait plus rien, sinon un bourdonnement persistant.
Désorienté, il tourna la tête à gauche et à droite. Il ne comprenait plus rien à ce qui se passait, ni où il était, ni ce qu'il faisait là. Tout ce qu'il vit, c'était Dobby qui courrait vers lui en hurlant quelque chose qu'il n'entendait pas.
Dobby se jeta sur lui en le poussant en arrière mais il ne toucha pas le sol. A la place, il se sentit soulevé dans les airs, Dobby toujours accroché à lui. C'était étrange et presque comique. On aurait dit qu'ils dansaient tous les deux. Autour de lui, le monde était sans dessus dessous. Les hommes marchaient la tête en bas et la pluie montait.
Il ferma les yeux. Sa dernière pensée fut pour Harry, avant qu'il ne retombe lourdement au sol et que tout disparaisse. Le bruit, la fumée, l'odeur, la douleur.
La vie.
A suivre...
