DISCLAIMER : Tous les personnages et l'univers de Harry Potter appartiennent à JK Rowling. Les personnages et l'univers de Downton Abbey appartiennent à Julian Fellowes et Carnival Film.
Rating : M+
Genre : romance / slash / Yaoi
Bonjour à tous,
Je vous souhaite beaucoup de courage en cette période de confinement. Prenez soin de vous.
Mille mercis pour vos reviews.
Bonne lecture !
Chapitre 5
23 juillet 1916 – Base aérienne de Northolt
George Weasley arbora un grand sourire quand il vit arriver la rutilante Argyll au bout de la route.
La voiture s'arrêta à sa hauteur et il se pencha à la vitre du passager.
- En voilà un bel équipage ! dit-il. Mais pas autant que celle qui le conduit.
- Montez, lui dit Ariana en levant les yeux au ciel.
George ouvrit la portière et grimpa à l'intérieur du véhicule. Aussitôt, Ariana fit un demi-tour dans un nuage de poussière. Tandis qu'elle manipulait le levier de vitesse, George avisa sa tenue. Elle portait un pantalon, des bottes, une veste en cuir souple et une écharpe blanche. Ses cheveux étaient rassemblés en un chignon serré et simple. Sa mise était indiscutablement masculine, pourtant, il semblait à George qu'elle respirait la féminité.
- Ma parole, vous avez tout d'un véritable aviateur ! dit-il.
- Qu'est-ce que vous imaginiez ? Que j'allais grimper dans un avion vêtue d'une tournure et d'une crinoline ?
- Et pourquoi pas ? La coquetterie des femmes est sans limite, non ?
Ariana lui jeta un regard faussement courroucé.
- Au lieu de raconter n'importe quoi, dites-moi plutôt où nous allons !
- Croxley Green, dit George. C'est à une demi-heure d'ici.
- J'espère que vous êtes un bon copilote car je ne connais absolument rien à cette région.
- Ne vous inquiétez pas. Je ne compte pas vous abandonner en rase campagne !
Ariana se mit à rire et accéléra un peu sur la route.
- Vous conduisez bien, observa George après un moment.
- On dirait que ça vous étonne…
- Non. Je crois que rien ne peut m'étonner à propos de vous…
- Pourquoi ?
- Parce que vous êtes différente… dans le bon sens du terme. Vous vous moquez de l'ordre établi, vous êtes… libre. Indépendante.
- Vous ne me connaissez pas.
- Vous croyez ?
- Vous dites cela parce que je m'intéresse à l'aviation ? Ou parce que je suis venue vous retrouver ? Seule.
Il y avait une certaine amertume dans son ton.
- Vous pensez que je vous juge parce que vous cherchez un peu de divertissement alors que votre mari est à la guerre ? dit George d'un ton égal.
- A vous de me le dire.
- Vous vous trompez. Je pense sincèrement que vous êtes une femme qui assume ses opinions et ses choix.
Le silence s'installa dans l'habitacle jusqu'à ce qu'Ariana demande :
- Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à l'aviation ?
- Un peu par hasard. Mon frère et moi avons rencontré Anthony Fokker alors qu'il était de passage à Munich. Il venait de fonder sa société aéronautique. Bon sang, vous saviez que ce type avait construit son premier avion à l'âge de 20 ans ? Cette rencontre a été une révélation pour Fred et moi. Sur notre temps libre, on a commencé à bidouiller la fabrication d'un moteur d'avion. Notre passe-temps a fini par se savoir chez Siemens et contre toute attente, le patron nous a demandé des explications. Notre prototype l'intéressait, si bien que notre passion est devenue partie intégrante de notre travail ! Si ça c'est pas de la chance !
- Cela a dû vous coûter de quitter votre emploi.
George se rembrunit.
- Ouais. C'est rien de le dire ! Mais si c'était à refaire, on le referait. L'air était devenu irrespirable là-bas. Ils parlaient de la guerre depuis bien plus longtemps qu'en Angleterre ou ailleurs en Europe. Puis, les gens commençaient à se méfier de nous. Même si nous parlions parfaitement allemand, nous étions toujours « les deux anglais »… Je crois que les choses auraient été très compliquées pour Fred et moi si nous étions restés là-bas.
- Oui, je peux l'imaginer.
- Et vous ? D'où vous vient cette fascination pour les avions ?
- Le salon du Bourget en 1908. Je l'ai visité avec un oncle qui s'était lié d'amitié avec les frères Wright. Mais ce n'est pas tant les avions que l'idée de voler qui me fascine. Ce doit être extraordinaire, là-haut, non ?
- Oh ça l'est, croyez-moi ! C'est une expérience absolument incomparable !
- J'ai hâte d'y être !
- A peu de chose près, vous auriez pu être à la place de la Baronne Raymonde de Laroche. Imaginez un peu : « la Duchesse d'Hogwarts, première femme aviatrice de l'histoire » !
- Oui, eh bien, je laisse volontiers cet honneur à Madame de Laroche.
- Qui sait ? Peut-être qu'un jour, vous serez connue comme la première femme à avoir traversé l'Atlantique en avion…
Ariana éclata de rire.
- Votre imagination est vraiment débordante !
- Ce n'est pas de l'imagination !
- Je n'ai jamais piloté d'avion et vous me voyez déjà traverser l'Atlantique !
- Je suis certain que vous en seriez capable.
- La flatterie ne vous mènera nulle part, Lieutenant Weasley.
- George. Et je pense que la flatterie fonctionne. Vous rougissez.
Ariana soupira avec agacement, mais pour la forme. C'est vrai qu'elle rougissait. George Weasley était bien plus séduisant qu'elle ne voulait se l'avouer.
O°O°O°O°O°O°O
Hôpital de campagne de Bouzincourt
-On ne peut plus rien faire pour lui, dit le médecin d'une voix bourrue. Zone un.
Une infirmière noua une cordelette avec une étiquette autour d'un des boutons de l'uniforme du blessé. Le médecin se pencha sur le suivant.
-Pas de lésions des organes vitaux. Zone deux.
Autre blessé. Autre étiquette.
-Mort. Zone un.
Les hôpitaux de campagne étaient établis dans des endroits divers : des châteaux, des hôtels, des églises mais aussi des écoles. Celui de Bouzincourt avait été aménagé dans le local paroissial qui jouxtait l'église. La salle était cependant trop petite pour accueillir tous les blessés, si bien que la plupart étaient alignés à même le sol, en attendant qu'un médecin décide de leur sort.
- Blessé grave. Zone cinq. Sans espoir. Zone un.
- Docteur, celui-ci devrait également aller en zone 5.
Le médecin se retourna sur l'infirmière qui venait de parler.
Agenouillée à côté du corps, Hermione regarda son supérieur sans ciller. Le médecin revint sur ses pas.
- Il a un trauma crânien. Inopérable. Zone un.
- On peut peut-être…
- Etes-vous ici pour discuter les ordres, petite effrontée ?
- Je suis ici pour soigner les blessés au mieux de mes possibilités, et ce blessé-là peut être opéré. Il doit être envoyé dans un hôpital pour…
- Il doit ? répéta le médecin avec dédain. Vous pensez peut-être connaître votre métier mieux que moi ?
Hermione se releva. Elle songea à cet instant au conseil que lui avait donné Madame Pomfrey, son instructrice à l'Hôpital St Thomas. Savoir tenir tête aux médecins.
-Non, docteur, dit-elle poliment mais avec assurance. Mais j'étais sur le navire-hôpital Aquitania durant la bataille du Jutland, et j'ai eu l'occasion de voir des blessés dans un état similaire. Ils ont été trépanés.
Le médecin la considéra avec hauteur.
-Zone un, répéta-t-il.
Puis il tourna les talons.
Les mains d'Hermione tremblaient. Elle jeta un regard sur l'homme allongé par terre. Elle l'avait reconnu immédiatement. Draco Malfoy. Et un peu plus loin, se trouvait son valet de chambre, John Dobby.
Elle ne pouvait pas les laisser là. Elle ne pouvait pas laisser Draco Malfoy agoniser ici alors que l'hôpital de Harry se trouvait à quelques kilomètres de là. Harry ne s'en remettrait pas.
Elle se mordit la lèvre. Le médecin se trompait. Suivant les règles du triage d'application dans les services hospitaliers militaires britanniques, Malfoy répondait au moins aux critères de la « zone 4 », celle qui impliquait une intervention chirurgicale urgente. L'idéal aurait été qu'il réponde aux critères de la « zone 5 », celle qui permettait un transfert immédiat vers une structure hospitalière complète. Une structure comme l'Hôpital général n°14 de Wimereux.
Sans hésiter plus longtemps, elle s'agenouilla à nouveau à côté de Malfoy.
Elle savait que c'était injuste pour les autres blessés qui auraient mérité, tout autant que Malfoy, si pas plus, d'être envoyés dans un hôpital, un vrai. Chacun de ces hommes était le mari, le frère, le père, le fils de quelqu'un. Quelqu'un qui tenait à eux aussi fort que Harry tenait à Draco et qui aurait aimé qu'ils soient sauvés.
Elle savait qu'en agissant de la sorte, elle mettait en péril un système qui loin d'être parfait, avait toutefois démontré son efficacité.
Elle savait tout cela. Et pourtant, elle arracha l'étiquette enroulée au bouton de la veste de Draco et la remplaça par une autre. Une où il était indiqué « 5 – GH14W ». Elle fit de même pour Dobby.
-Tu as intérêt à t'en sortir, Malfoy, murmura-t-elle. Je prends des risques pour toi, alors tu as vraiment intérêt à t'en sortir…
Hermione se releva et partit s'occuper d'autres blessés. Elle les réconforta du mieux qu'elle put, tentant d'apaiser leurs souffrances, ou simplement en leur tenant la main pour qu'ils ne soient pas seuls durant leurs derniers instants.
Du coin de l'œil, elle observait les brancardiers charger les corps dans les ambulances qui allaient et venaient dans la cour de l'église. Elle soupira de soulagement quand elle vit Malfoy et Dobby être pris en charge par deux bénévoles de la Croix-Rouge, sans que le médecin-chef ne s'aperçoive de la supercherie.
- Est-ce que ça va ? demanda une autre infirmière à côté d'elle. Tu es toute pâle.
- Tout va bien, affirma Hermione. Juste un vertige. C'est passé.
- Tu devrais peut-être faire une pause. Tu n'as pas arrêté de toute la matinée.
- Non, je t'assure que ça va. Il y a beaucoup trop à faire.
- Tu fais partie du contingent des infirmières impériales qui est arrivé ce matin ?
- Oui, en effet.
- Alors, tu n'as pas dormi de la nuit non plus. Tu devrais vraiment t'arrêter un moment.
- Ne t'inquiète pas. J'ai pu dormir dans le train.
C'était un mensonge. Elle avait à peine somnolé depuis qu'elle avait quitté Rouen, où elle avait initialement été envoyée trois jours plus tôt. Mais comme souvent, les infirmières militaires étaient déplacées en fonction des zones de combat et des lieux où on avait besoin d'elles.
-Comme tu voudras, dit sa collègue en fermant les yeux d'un soldat qui venait de rendre son dernier soupir.
Pourvu qu'il arrive à temps, se dit Hermione en suivant des yeux l'ambulance qui s'éloignait de plus en plus jusqu'à disparaître complètement.
O°O°O°O°O°O°O
Croxley Green, Hertfordshire
Ariana s'arrêta à côté d'un vaste hangar. Un peu plus loin se trouvait une habitation.
- Vous louez cet endroit ? demanda-t-elle en descendant de la voiture.
- Non. Fred et moi en sommes propriétaires.
- Vous vivez ici ? Tous les deux ?
- Ça vous choque ?
- Quoi ? Non, pas du tout ! répondit Ariana en rougissant.
George secoua la tête, amusé par son embarras.
- Nous vivons sur la base de Northolt. Seul le hangar nous intéressait mais il était vendu d'un seul tenant avec la ferme. Alors, nous avons acheté le tout. On ne sait jamais, ça pourrait toujours servir un jour, ajouta-t-il en haussant les épaules.
Il se dirigea vers la porte et à l'aide d'une clé, il ouvrit le lourd cadenas qui la maintenait fermée. Il fit coulisser un battant, puis l'autre, dévoilant au fur et à mesure un avion biplan d'une improbable couleur bleu ciel.
Ariana s'approcha de l'appareil, un sourire émerveillé sur le visage.
- Il est magnifique, dit-elle. Votre frère et vous l'avez vraiment construit vous-mêmes ?
- C'est le cas. Des heures et des heures de travail, mais… quelle récompense à la clé…
Elle passa la main sur la toile épaisse, puis sur le bois poli et brillant des hélices.
- Vous êtes prête ? demanda George.
- Oui, souffla-t-elle. Oui, je suis prête.
- Vous en êtes sûre ?
Le visage d'ordinaire si rieur de George était grave.
- Que se passe-t-il, George ? Vous ne voulez plus m'emmener ?
- Bien sûr que si, Ariana… mais je comprendrais si vous souhaitiez reculer. Je veux dire… ce n'est pas sans risque…
- Je sais mais…
- Vous êtes une épouse. Et une mère. Je comprendrais parfaitement que vous pensiez à vos enfants. C'est parfaitement normal.
Ariana écarquilla un peu les yeux. La vérité, la cruelle et terrible vérité, c'est qu'elle n'avait pas pensé une seule seconde au risque que cela représentait. Au fait qu'elle pourrait avoir un accident et qu'elle laisserait derrière elle deux orphelins.
Cette révélation lui glaça le sang.
- Ariana, vous allez bien ? Vous êtes toute pâle…
- Je… je… ça va…
- Nous pouvons rentrer si vous voulez…
- Non ! Tout va bien, je vous assure !
Elle inspira longuement et sourit. Elle voulait monter dans cet avion. C'était un défi autant qu'un rêve qui se réalisait. Et tant pis si ça faisait d'elle une mère irresponsable et inconsciente.
-Alors ? demanda-t-elle. Je monte devant ou derrière ?
George lui rendit son sourire.
-Devant, dit-il. Et vous devez enfiler ça !
Il prit sur un établi un casque en cuir et de larges lunettes à sangles qu'il remit à Ariana. Elle s'en coiffa immédiatement.
George l'admira un court instant, se disant que quoi qu'elle porte, elle était incroyablement belle.
Il se ressaisit et lui tendit une paire de gants épais.
-Tenez, dit-il. Il fait beaucoup plus froid en altitude.
Ariana enfila les gants et regarda l'avion.
- Par où dois-je monter ?
- Je vais vous montrer mais avant cela, vous devez m'aider à pousser cette bête hors du hangar.
George retira les grosses cales posées devant les roues de l'avion.
-Ne vous inquiétez pas, dit-il en se plaçant de l'autre côté de l'appareil. Il est moins lourd qu'il n'y paraît.
Ils se placèrent de part et d'autre de l'engin et poussèrent fort sur les ailes. Après un moment de résistance, les roues se mirent en mouvement et l'avion avança sans trop de difficultés.
Ils s'arrêtèrent quand ils furent à quelques mètres du hangar. George fit le tour de l'appareil et présenta sa main à Ariana.
-Grimpez sur l'aile, dit-il. De là vous pourrez facilement enjamber la carlingue.
Ariana fit ce qu'il disait. Elle se retrouva assise sur un siège en osier et en tissu, dans un espace minuscule et assez rudimentaire.
Elle vit George rejoindre la pointe de l'avion et actionner l'hélice. L'avion se mit à gronder et à trembler légèrement. Ariana prit soudain conscience de la fragilité de la structure dans laquelle elle était installée.
-Vous devez attacher votre ceinture, dit George à côté d'elle.
Elle sursauta un peu. Elle ne l'avait pas vu revenir et grimper sur l'aile à son tour. Il prit les sangles qui étaient fixées au siège et les passa autour d'elle. Ce faisant, il frôla son cou, lui occasionnant un frisson.
-Voilà, dit-t-il. Mettez les lunettes et ne les enlevez surtout pas en vol, d'accord ? Le moteur projette un peu d'huile et vous risqueriez d'en avoir dans les yeux.
Ariana hocha la tête, se sentant subitement très nerveuse.
- Vous avez peur ? demanda George.
- Eh bien… j'avoue que je ne suis plus aussi téméraire qu'il y a cinq minutes mais… je veux le faire.
- Bien. Allons-y, dans ce cas.
Il prit place derrière elle. Elle l'entendit vaguement manipuler des choses puis le moteur gronda davantage et l'appareil se mit en mouvement. Il prit progressivement de la vitesse, cahotant sur le terrain inégal. Soudain, il n'y eut plus de cahot et une étrange sensation s'empara d'elle. Comme si son estomac remontait dans sa gorge. Sa respiration fut coupée, tandis que son cœur battait à tout rompre. Elle ferma les yeux en s'accrochant du mieux qu'elle pouvait aux rebords rembourrés de la carlingue.
Son malaise se dissipa progressivement et elle finit par ouvrir les yeux. Autour d'elle, il n'y avait plus rien d'autre que le ciel.
- Seigneur, souffla-t-elle.
- Ça va ? cria George derrière elle.
- C'est… c'est incroyable ! dit-elle. C'est… oh mon Dieu, c'est incroyable !
Elle se retourna. George la regardait avec un sourire émerveillé.
O°O°O°O°O°O°O
Hôpital général n°14 – Wimereux, Nord de la France
- D'ici peu de temps, nous allons recevoir des blessés en provenance de Pozières, expliqua Harry à l'ensemble du staff réuni dans la grande salle. Il s'agit d'un contingent de l'ANZAC qui était posté là-bas. La plupart des blessés sont australiens.
- Combien sont envoyés ici ? demanda un sergent.
- Je n'en sais rien. Tout ce que je peux vous dire, c'est que presque tout le contingent a été décimé. Ils… ils étaient plus de 6.000.
Un murmure parcourut l'assemblée.
- Ils sont envoyés dans tous les hôpitaux du nord, continua Harry, principalement ceux de l'ANZAC évidemment, mais ils ne peuvent pas tout absorber. Je pense que nous allons en recevoir deux cents, peut-être plus.
- Nous n'avons pas deux cents lits disponibles, Capitaine, observa une infirmière.
- Non. C'est pourquoi toutes les unités de l'hôpital sont en train de recenser les blessés. Vous connaissez la procédure. Tous les blessés qui peuvent être renvoyés au front devront partir aujourd'hui. Tous ceux qui sont définitivement impropres au service seront envoyés à Calais et Douvres. Des bateaux civils viendront les chercher pour les ramener en Grande-Bretagne.
Harry détestait s'entendre parler de la sorte, avec des termes si froids, si impersonnels. Impropres au service. Dieu qu'il exécrait cette expression, si peu respectueuse d'hommes qui avaient défendu la liberté.
Mais c'était la cruelle réalité de la guerre. Quand il fallait faire place à d'autres, il n'y avait malheureusement aucune pitié. Si vous aviez encore vos deux jambes, vos deux bras et vos deux yeux, vous étiez bons pour le service. Si l'un ou l'autre vous manquait, vous étiez renvoyé dans votre foyer, peu importe que vous en aviez un ou non. Peu importe que vous y soyez le bienvenu ou non. Car c'était aussi une des réalités de la guerre : en Angleterre, on commençait à se lasser de ce conflit qui n'en finissait pas. Le degré de compassion et de patriotisme n'était plus ce qu'il était au début des hostilités. Au pays, le retour des blessés de guerre devenait pesant et nombre d'entre eux étaient laissés pour compte.
-Et les autres ? demanda quelqu'un, tirant Harry de ses pensées.
Il soupira.
-Faites en sorte d'en faire partir le plus possible, dit-il.
Le cœur lourd, il se détourna et alla à la réserve faire l'inventaire des maigres ressources médicales qui lui restaient.
O°O°O°O°O°O°O
Le ballet des ambulances dans la cour de l'hôpital était incessant, charriant avec lui des odeurs d'essence, de pisse, de merde et de chair putride.
En fait d'ambulances, il s'agissait de camions bâchés dans lesquels il régnait une chaleur et une odeur insupportables. Les blessés y étaient entassés par six, sur des banquettes superposées. Bien souvent, on y ajoutait un septième, posé à même le plancher du véhicule.
Harry allait et venait entre les civières, vérifiant l'état des blessés, opérant le deuxième tri après celui effectué à Bouzincourt. Beaucoup d'entre eux étaient morts durant le transport. Ceux-là étaient immédiatement écartés et alignés dans un hangar, en attendant d'être recensés par la Croix-Rouge avant d'être enterrés dans une fosse commune. Rares étaient les soldats morts qui allaient être rapatriés en Angleterre. La terre noircie de Picardie, de la Somme et des Flandres allait être leur dernière demeure.
- Où doit-on les amener ? demanda un brancardier en désignant du doigt plusieurs civières.
- Suivez-moi, dit Harry.
Ils entrèrent dans une salle déjà pleine au trois-quarts.
- Installez ceux que vous pouvez, dit Harry. Les autres devront aller à l'étage.
- Bien, Capitaine.
Harry commença à faire le tour des lits pour évaluer l'état des blessures. Il tenta de se concentrer uniquement sur celles-ci. Les membres arrachés. Les plaies béantes. S'il regardait trop les visages, l'empathie prendrait le dessus. Il verrait que la plupart étaient des gamins de moins de vingt ans. Il commencerait à imaginer leur vie, à ressentir le chagrin de leurs familles quand elles apprendraient la nouvelle. Il ne pouvait pas se le permettre s'il voulait continuer à faire son travail correctement. L'empathie et la compassion étaient les ennemies du médecin de guerre.
Après avoir donné plusieurs instructions aux infirmières, il se retrouva devant un homme dont le bas du ventre n'était qu'une masse informe de sang, de chair et de boyaux. C'était évident qu'on ne pouvait plus rien faire pour lui.
- Je ne comprends pas ce qu'il fait là, dit une infirmière à voix basse. Il n'aurait jamais dû être envoyé ici.
- Sans doute une erreur à Bouzincourt quand ils ont chargé les ambulances, dit Harry.
- Je ne crois pas. Regardez.
L'infirmière lui montra l'étiquette où il était clairement indiqué « 5 – GH14W ». Ce faisant, Harry eut son attention attirée par le visage du soldat. Une tête ronde. Des yeux globuleux et un nez proéminant.
Ce fut comme si tout l'air présent dans ses poumons avait été vidé d'un coup.
-Dobby ? murmura-t-il.
Il s'approcha de la tête de lit. L'homme ouvrit légèrement les yeux. C'était bien lui. Cela voulait dire que…
Oh mon Dieu, pensa Harry. Draco. Draco était à Pozières. Il était avec le contingent de l'ANZAC.
-Dobby, demanda Harry le plus calmement possible. Est-ce que… est-ce que Draco était avec vous ?
Dobby hocha doucement la tête.
-J'ai… j'ai fait… ce que… j'ai… pu, souffla-t-il d'une voix rauque. Je… je vous… l'avais… promis…
Les mains de Harry se mirent à trembler.
-On va vous soigner, Dobby. Tenez bon.
Il se redressa.
- Soignez-le comme vous pouvez, dit-il à l'infirmière.
- Mais… Capitaine, il…
- Faites ce que je vous demande ! cria-t-il presque.
O°O°O°O°O°O°O
Il courait dans les couloirs. Entrait dans toutes les chambres. Vérifiait tous les lits. Il n'était nulle part.
Il lui restait une chambre à visiter. La plus éloignée. Celle qu'on réservait habituellement aux malades en quarantaine. Précaution devenue dérisoire avec les ravages de la guerre.
Il poussa la porte et avança dans le couloir entre les deux rangées de lits. A mi-chemin, il s'arrêta.
Draco était là, allongé et immobile, pâle comme la mort. A ses côtés se trouvaient la nurse Travis et Barrow. Barrow qui était en train de remonter le drap sur lui.
Harry avisa sur une chaise, une veste et un pantalon d'uniforme, crasseux et déchirés par endroits, et sur la table de nuit, une bassine d'eau légèrement rougeâtre dans laquelle flottait une éponge. Il regarda Barrow et vit le bord humide des manches de sa chemise. Il comprit que c'était lui qui l'avait déshabillé et lavé.
Subitement, cette pensée lui fut intolérable. Savoir que Barrow lui avait ôté ses vêtements, avait frotté son corps nu pour en retirer les souillures, était tout simplement insupportable.
Bien sûr, au fond de lui, Harry savait que le problème n'était pas là. Barrow était infirmier. Il avait sans doute fait ce que la nurse Travis lui avait demandé. Mais Harry préférait se concentrer sur la jalousie qui lui incendiait les tripes plutôt que de laisser son cerveau formuler la seule question qui avait de l'importance : était-il encore en vie ?
Il finit par regarder Draco. Ses yeux clos étaient marbré de cernes violettes. Il avait des coupures et des hématomes sur le visage. Son crâne était entouré d'un bandage sommaire et sanglant.
-Hum…
Il s'éclaircit difficilement la gorge.
- Que… qu'en est-il ? demanda-t-il du ton le plus neutre.
- Traumatisme crânien, expliqua immédiatement la nurse Travis. Je ne comprends pas pourquoi on l'a envoyé ici. Il aurait pu être trépané sur place.
- Il souffre d'autres blessures ?
- Une fracture au bras, des contusions, des coupures et quelques brûlures. Rien qui nécessitait qu'il soit envoyé en zone 5. Et pourtant…
Elle montra à Harry l'étiquette qui était accrochée à sa veste. « 5-GH14W ».
Décidément, se dit Harry. Il y avait quelqu'un à Bouzincourt qui voulait absolument que Draco et Dobby soient envoyés auprès de lui.
- Envoyez-le au Major Philips, dit Harry. Il pratiquera la trépanation.
- Mais, Capitaine, commença Barrow, vous pourriez…
- Non. Je… hum… j'ai autre chose à faire. Envoyez-le au Major Philips.
Barrow écarquilla les yeux d'incompréhension. Harry ne lui laissa pas le temps de protester davantage et sortit de la chambre. Malheureusement, il avait à peine fait un mètre qu'une main le retenait fermement par le bras.
- Vous ne pouvez pas l'abandonner comme ça ! siffla Barrow.
- Je vous prie d'adopter un autre ton, Sergent ! répliqua Harry, froidement.
- Oh, ne me donnez pas du « sergent » avec cet air-là ! Je me fiche bien de recevoir un blâme ! Vous n'avez pas le droit de…
- JE NE PEUX PAS ! cria Harry, la voix brisée.
Il secoua la tête.
- Je ne peux pas le faire, répéta-t-il plus doucement. C'est… s'il meurt… je…
- Il mourra sûrement si vous ne faites rien !
- Le Major Philips est médecin. Je ne le suis pas.
Barrow lui lâcha le bras en soupirant.
-Je vais rester avec lui. Que ça vous plaise ou non.
Harry ne releva pas l'effronterie. Il se contenta de partir d'un pas lourd.
O°O°O°O°O°O°O
Il retourna dans la salle où se trouvait Dobby. L'infirmière avait suivi ses consignes mais n'avait pas pu faire grand-chose sinon poser un bandage épais et sommaire sur la blessure. Celui-ci était rouge de sang.
Dobby rouvrit péniblement les yeux. Il transpirait et son visage était marqué par la douleur.
Harry sortit discrètement de sa poche une seringue. Il prit le bras frêle du petit homme et lui fit une injection.
-Ça va aller un peu mieux maintenant, dit-il tout bas.
La morphine était une substance précieuse dans les hôpitaux militaires et elle devait être utilisée avec parcimonie. Harry savait qu'il commettait une faute en injectant une dose à un homme en train de mourir. Mais peu lui importait. Il ne voulait pas que Dobby vive une interminable agonie.
-Alors… c'est la fin, murmura ce dernier.
Ce n'était pas une question et Harry savait qu'il ne servait à rien de tenter de le détromper.
-La morphine va vous apporter un peu de confort, dit Harry.
De fait, le corps de Dobby se détendit légèrement.
- Vous l'avez vu ?
- Oui, dit Harry. Je l'ai vu.
- Est-ce que… est-ce qu'il est…
- Il est vivant.
- Vrai… vraiment ?
- Il a des contusions, des hématomes, et surtout une très grosse bosse sur la tête. Mais c'est tout.
Harry n'avait pas le cœur de lui en dire davantage. Pas quand il voyait le sourire qui flottait sur ses lèvres exsangues.
- Je l'ai… bien protégé, Monsieur…
- Oui, Dobby. Vous l'avez protégé. Personne n'aurait pu faire cela mieux que vous et je vous en serai éternellement reconnaissant.
Dobby prit une inspiration difficile.
-Quand… quand nous nous apprêtions à donner l'assaut… il… il a porté la main… sur son cœur… là où il m'avait… demandé… de coudre une poche… à l'intérieur… de sa vareuse… pour… pour y mettre… votre photo. Il… a pensé… à vous. Il pensait… toujours… à vous.
Harry avala durement.
- Merci, Dobby. Merci de me dire cela. Et merci pour tout ce que vous avez fait pour nous. Vous avez été un ami pour Draco. Et pour moi aussi.
-Un ami, répéta doucement Dobby.
Il sourit.
-Il… il fait beau ici, murmura-t-il. Le ciel… est… si… bleu…
Ses yeux devinrent vitreux tandis qu'il contemplait un ciel que lui seul pouvait voir désormais.
Harry se redressa péniblement. Il quitta la salle presque à reculons, sourd aux demandes des infirmières et aux plaintes des blessés.
Dans le couloir, il prit la porte qui menait à l'arrière-cour, là où on entassait les ordures. Il se pencha et vomit une bile acide et amère. Puis il se laissa glisser contre le mur de briques sales et il pleura. De tristesse, de fatigue et de peur.
O°O°O°O°O°O°O
Croxley Green
Au moment où l'avion s'immobilisa sur le sol, Ariana fut prise par une terrible sensation de manque. En dépit du bruit du moteur, des projections d'huile et de l'inconfort de l'avion, elle n'avait jamais ressenti une telle ivresse de liberté qu'en étant dans les airs. C'était magique. Indescriptible. Un peu comme si le temps s'était arrêté.
Elle soupira, à la fois terriblement heureuse de l'expérience inouïe qu'elle venait de vivre, et atrocement déçue que ce soit déjà terminé.
Toutes les bonnes choses ont une fin, se dit-elle en s'extirpant de l'avion.
George était déjà descendu et lui tendait les bras pour l'aider à en faire autant. D'un mouvement souple et léger, elle sauta de l'aile et fut réceptionnée par les bras forts du Lieutenant Weasley.
- Alors, vous avez aimé ?
- Aimé ? répéta-t-elle en riant. C'était incroyable ! Je ne me suis jamais sentie aussi vivante de toute ma vie !
Disant cela, Ariana retira ses lunettes et son casque en cuir. Ce faisant, quelques mèches dorées s'échappèrent ici et là de son chignon.
George la contempla, subjugué. Le soleil de cette magnifique journée de juillet se reflétait dans ses cheveux et le vent frais de l'altitude avait donné à son visage une délicate teinte rosée. Malgré l'odeur d'essence et les traces de poussière que les lunettes avaient laissées sur ses joues, elle était magnifique.
Ce fut irrépressible. Il se pencha vers elle et l'embrassa.
C'était encore plus merveilleux qu'il ne l'avait imaginé. Même voler lui parut soudainement moins grisant. Les lèvres d'Ariana étaient comme un fruit doux et sucré dont il ne pourrait jamais se lasser. Mais aussi merveilleux que fut le baiser, il prit fin bien trop vite quand Ariana le repoussa doucement, presque prudemment.
- George, commença-t-elle…
- Non, coupa-t-il. Ne me dites pas que nous ne devrions pas. Ne me dites pas que c'est une erreur. Et ne me demandez pas d'oublier. Jamais je ne pourrais oublier le plus beau moment de ma vie.
- Je ne vous demande pas d'oublier.
- Que me demandez-vous alors ?
Ariana soupira en secouant doucement la tête.
- Ne faites pas ça, Ariana. N'essaye pas de vous convaincre que tout cela n'a aucune importance… vous ressentez quelque chose pour moi, je le sais.
- Vous êtes bien présomptueux…
- Peut-être. Mais vous ne niez pas. Moi, j'ose l'admettre. Je suis tombé amoureux de vous. A la première seconde où je vous ai vue.
- Nous devrions en rester là, George.
- Pourquoi ? Parce que vous êtes mariée ?
Ariana n'eut pas le temps de répondre que George reprit avec colère :
-Je refuse de croire que vous êtes heureuse avec… lui ! Malfoy n'est qu'un dandy prétentieux qui ne se préoccupe de personne d'autre que lui ! Il n'est pas celui qu'il vous faut ! Il…
La gifle claqua avec force.
- Je vous interdis de parler de mon mari de la sorte ! Vous ne le connaissez pas !
- Je le connais mieux que vous ne le pensez !
- Parce que vous l'avez croisé à l'une ou l'autre occasion quand vous étiez enfants ? Si vous le connaissiez comme moi je le connais, vous sauriez que Draco est un mari aimant et attentionné, et un père affectueux. Je ne regrette pas la moindre seconde passée à ses côtés !
Sur ces mots, elle s'éloigna à grandes enjambées.
-Attendez ! cria George derrière elle. Ariana !
Il la rattrapa en quelques pas à peine et l'agrippa par le bras.
-Ariana, je vous en prie !
Elle se retourna pour le fusiller du regard.
- Pardonnez-moi, dit-il, penaud. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Enfin si… je sais. C'est la jalousie qui me fait parler… Rien que l'idée qu'il vous embrasse, qu'il vous touche… c'est…
- George, soupira-t-elle. Vous ne me connaissez pas. Vous ne connaissez rien de ma vie.
- Alors, laissez-moi vous connaître !
Quelque chose vacilla dans le regard bleu azur d'Ariana, donnant à George le courage d'insister.
- Laissez-moi vous connaître, répéta-t-il en prenant son visage entre ses mains. Je sais que c'est aussi ce que vous voulez.
- Georges…
Il l'embrassa à nouveau et cette fois, elle se laissa aller à l'étreinte, répondant à son baiser.
Quand ils s'écartèrent l'un de l'autre, George souriait.
- Est-ce que je pourrai vous revoir avant mon départ pour la France ?
- Je… je retourne dans le Wiltshire demain matin…
- En avion, le Wiltshire n'est pas bien loin…
Ariana écarquilla les yeux, abasourdie par autant de témérité.
- Vous… vous comptez venir dans le Wiltshire… en avion ?
- Et pourquoi pas ? C'est un moyen de transport comme un autre pour moi.
- Vous êtes complètement fou !
- De vous, oui ! répliqua George en riant.
Ariana ne put s'empêcher de sourire à son tour.
- Je vous préviens… ma belle-mère sera furieuse si vous posez votre avion sur la pelouse ou au milieu de ses rosiers…
- Je ferai attention, je vous le promets.
- A bientôt, dans ce cas.
Elle lui sourit une nouvelle fois et s'en alla.
O°O°O°O°O°O°O
Wimereux, Nord de la France
Draco poussa la porte et se retrouva dans un endroit qui lui était familier.
C'était le couloir qui longeait les cuisines au sous-sol du Manoir. Là où, enfant, il passait son temps à jouer avec les domestiques ou à se cacher en attendant que Madame Patmore quitte son repère, pour aller chaparder un shortbread ou une tranche de cake.
Oui, c'était bien ça.
Il tourna la tête sur la gauche pour regarder par la fenêtre qui donnait sur les cuisines. La pièce était vide et étrangement silencieuse. Pourtant, il y avait un bouilloire tenue au chaud pour le thé et un gâteau qui cuisait dans le four. Draco pouvait sentir son odeur appétissante.
Pourquoi était-il ici ? Et pourquoi l'endroit était-il vide ? Etait-ce le cas partout ?
Instinctivement, Draco se dirigea à droite, là où se trouvait l'escalier de service qui menait dans le hall à côté de la salle à manger. Mais au lieu d'y trouver l'escalier, il avait une vue sur le salon, et plus loin, sur la terrasse. Un homme était assis à la table, profitant du soleil, en train de lire un journal. Draco aurait reconnu entre mille cette longue chevelure blond clair, nouée en catogan par un ruban noir.
-Papa, murmura-t-il.
Alors, voilà, se dit-il. Je suis mort.
-Bonjour, Votre Grâce.
Draco sursauta. A côté de lui, se trouvait Dobby, vêtu d'une livrée impeccable.
- Dobby ? Vous…oh… vous aussi, vous êtes… ici.
- Oui, Votre Grâce.
- Où sommes-nous au juste ?
- Je n'en suis pas sûr.
- Est-ce que… je suis mort ?
- Peut-être, Votre Grâce. Peut-être pas.
Draco observa la scène devant lui. Une autre personne venait d'arriver. William, l'un des valets de pied. Il versa du thé dans la tasse qui se trouvait sur la table avant de se retirer. Lucius en but une gorgée. Il sembla ensuite avoir son attention attirée par quelque chose. Ou plutôt quelqu'un. Draco le vit se lever pour saluer chaleureusement le nouveau venu.
- Oh mon Dieu, murmura Draco. Non… non, pas lui… Dobby, dites-moi que ceci est un rêve… que… qu'il n'est pas mort lui aussi…
- Je suis désolé, Votre Grâce. Ce n'est pas un rêve. Enfin… pas tout à fait.
Avec une peine immense, Draco vit Blaise s'asseoir aux côtés de son père et plaisanter avec lui, avec une aisance qu'il n'aurait jamais cru possible entre les deux hommes. Ils avaient l'air heureux et détendus.
- Est-ce que… est-ce qu'ils m'attendent moi aussi ?
- Bien sûr qu'ils vous attendent. La question est plutôt : voulez-vous les rejoindre maintenant ?
Draco soupira. La terrasse était baignée de lumière. Elle paraissait si accueillante, si tranquille. Il fit un pas en avant, puis un autre. A mesure qu'il avançait, il se sentait devenir léger. La douleur le quittait comme des couches de vêtements trop lourds qu'on enlève une par une.
C'était si facile de continuer à avancer. Si tentant.
Pourtant, il s'arrêta.
- Ai-je le choix de mourir, Dobby ? Ces choses-là ne sont-elles pas écrites ?
- Pas toujours, Votre Grâce.
- Que se passera-t-il si je continuer à avancer ?
- Eh bien, je suppose que nous prendrons tous les quatre le thé sur la terrasse. Et nous attendrons.
- Nous attendrons quoi ?
- Que d'autres nous rejoignent.
Harry, pensa-t-il immédiatement.
- Où est Harry ? demanda-t-il.
- Voyez-vous même.
Dobby fit un geste et Draco se retourna. Aussitôt, il se trouva comme en suspension dans une pièce qu'il ne connaissait pas. Harry était assis à un bureau et écrivait quelque chose dans un carnet.
O°O°O°O°O°O°O
…deux cent trente-quatre blessés, vingt-trois étaient morts à l'arrivée et quarante-cinq n'ont pas survécu à leurs blessures. Les vingt-quatre prochaines heures seront déterminantes pour la plupart des autres, compte tenu de la gravité de leur état. Il a été décidé…
Des coups frappés furent frappés à la porte.
- Entrez, dit Harry en continuant à écrire.
- Capitaine, dit Barrow en pénétrant dans la pièce.
- Oui, Sergent ?
- Je… hum… je tenais à vous présenter mes excuses pour mon attitude de cet après-midi. J'étais… effrayé à l'idée que… que Dra… que le Major Malfoy ne… Bref. Quelle que soit la raison, je n'aurais pas dû vous parler comme je l'ai fait.
Harry releva la tête et posa son stylo.
- Vous n'auriez pas dû, en effet, répondit-il calmement. Mais je vous comprends. Votre frayeur s'est traduite par de la colère. La mienne s'est traduite par de la lâcheté.
- Non, Capitaine… vous…
- Je me suis toujours figuré être un homme courageux…
- Parfois, la peur est tellement grande, qu'aucun courage ne peut la surmonter.
Comme Harry ne répondait pas, Barrow poursuivit :
-Ceci se trouvait dans les effets personnels du Major Malfoy. Je l'ai subtilisée avant la nurse Travis ne la trouve et se pose des… questions.
Il tendit à Harry une petite pochette en cuir souple. Celle-ci renfermait deux photographies. D'un côté, la sienne. Et de l'autre, une photo d'eux deux, qu'Ariana avait prise avec l'appareil de Harry. Ils se souriaient et se regardaient avec tellement d'amour qu'il était impossible pour un œil extérieur de ne pas comprendre ce qu'il y avait entre eux.
Harry se leva et contourna son bureau sans cesser de contempler la photographie.
-Merci, Barrow, souffla-t-il. C'était préférable que personne ne la trouve, en effet.
Barrow hocha la tête. Il s'apprêta à partir mais se ravisa.
-Elle était glissée dans une poche cousue à l'intérieur de sa vareuse, dit-il. Juste à l'emplacement du cœur.
Harry eut un pincement au cœur. Il repensa à ce que lui avait dit Dobby avant de mourir. Il a pensé à vous. Il pensait toujours à vous.
Il serra la photo contre lui, luttant contre les larmes. L'instant d'après, une main se posa sur son bras dans un geste apaisant. Et parce qu'il avait désespérément besoin de réconfort à cet instant et que Barrow était la seule personne susceptible de lui en donner, il se pencha et posa la tête contre son épaule. Quand les bras du sergent se refermèrent sur lui, il pleura pour de bon.
O°O°O°O°O°O°O
Draco serra les poings. Qu'est-ce que cet opportuniste de Barrow essayait de faire ? Et Harry ? Bon sang, il était en train de mourir et Harry se consolait dans les bras de son ancien valet ! C'était tout bonnement…
- Votre Grâce, dit Dobby d'un ton réprobateur. Vous devriez avoir honte de penser une chose pareille. Jamais Monsieur le Comte ne vous trahirait de la sorte.
- Mais…
- Ce que vous voyez n'est rien d'autre qu'un homme qui souffre et qui est terrorisé à l'idée de vous perdre.
Comme pour bien le lui faire comprendre, le décor changea. Dobby et lui se retrouvèrent dans une pièce longue et très sombre où plusieurs lits étaient alignés contre un mur. Harry se trouvait à côté de l'un d'entre eux.
C'était étrange pour Draco de se voir là, allongé dans ce lit. Il avait l'air terriblement mal en point. A mesure qu'il regardait la scène, il sentait son corps devenir lourd et perclus de douleurs. Son bras fracturé lui faisait mal, mais pas autant que sa tête qui semblait prise dans un étau.
Comment pouvait-il choisir de retourner à cette vie ? A cette souffrance intolérable ? Bon sang, il n'y avait pas un endroit de son corps qui ne lui faisait pas mal !
Puis, il la sentit. Cette caresse légère sur sa main. Harry l'avait prise dans la sienne et l'embrassait tendrement. Une douce chaleur se répandit alors dans son bras et migra vers son cœur, où elle explosa et s'épanouit comme un soleil d'été.
A cet instant, qu'importait la douleur. Comment avait-il pu oublier ce que cela faisait d'aimer ?
Il se retourna pour voir son père et Blaise toujours assis sur la terrasse. Curieusement, leurs silhouettes devenaient de plus en plus floues, comme si elles s'éloignaient progressivement.
- Vous prendrez soin d'eux, Dobby ?
- Bien sûr, Votre Grâce. Et je continuerai à veiller sur vous, et sur Monsieur le Comte.
- Pensez-vous que je prends la bonne décision ?
- Il a besoin de vous, Monsieur. Autant que vous avez besoin de lui.
Draco hocha la tête.
-Merci Dobby. Merci pour tout.
Dobby lui sourit. Sa silhouette se mit à briller doucement jusqu'à n'être qu'une forme lumineuse, avant de disparaître complètement.
O°O°O°O°O°O°O
Harry avait dû attendre la nuit tombée avant de pouvoir se rendre au chevet de Draco. Entre les autres blessés qui réclamaient son attention et les allées et venues des infirmières, c'était difficile de trouver un moment de répit dans la journée.
Non pas que les choses étaient fort différentes durant la nuit. Les cris de douleur, les hurlements de peur, les pleurs, ne cessaient jamais. Mais fort heureusement, la pièce dans laquelle se trouvait Draco était un peu plus calme que les autres.
Harry posa une bougie sur la table de nuit et tira les rideaux de séparation entre les lits pour avoir un semblant d'intimité. Il prit une chaise et s'assit. Draco semblait paisible. Le bandage qu'il portait autour de la tête était propre et bien noué, et la pénombre atténuait un peu les cernes violettes autour de ses yeux.
Curieusement, Harry repensa au soir où ils avaient dansé ensemble pour la première fois. C'était il y avait presque quatre ans. Il avait l'impression que cela faisait une éternité. Pourtant, il revoyait la scène dans les moindres détails. Le kilt que Draco portait et qui lui donnait une allure incroyable. Le reflet de la lumière des bougies et des lampes à gaz dans ses cheveux blonds. Ses yeux qui brillaient de détermination alors qu'il l'attirait à lui pour valser au son du Beau Danube Bleu.
Il ne savait pas pourquoi il repensait à cet instant-là précisément. Il avait tellement de souvenirs avec Draco. Tellement de choses qui les liaient… Peut-être s'en souvenait-il parce que cette danse avait été le début de la période la plus heureuse de sa vie et que cette guerre allait y mettre fin.
Harry prit la main de Draco dans la sienne et y posa un baiser.
-Ne meurs pas, je t'en supplie, murmura-t-il tout contre sa peau. Ne meurs pas. Ne me laisse pas tout seul ici… Draco, s'il te plait…
Il sentit les larmes s'accumuler à nouveau sous ses paupières. Bon sang ! Il avait déjà tellement pleuré aujourd'hui qu'il doutait avoir encore des larmes à verser. Et pourtant.
Puis il la sentit. Cet imperceptible pression contre ses doigts.
-Draco ? souffla-t-il.
Nouveau mouvement.
-Oh mon Dieu ! Draco !
Draco papillonna des yeux. Il ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n'en sortit.
Harry se précipita vers le fond de salle où se trouvait un broc d'eau. Il en versa dans une tasse en émail qu'il rapporta à Draco.
-Bois un peu, ça te fera du bien, dit-il en soutenant doucement sa nuque pour l'aider à se redresser.
Draco but quelques gorgées puis retomba sur l'oreiller. Il ferma les yeux un instant puis les rouvrit. Son regard tomba sur Harry.
- Ha… rry…
- Oui, c'est moi.
Harry tenta d'examiner ses pupilles mais dans la pénombre, ce n'était pas facile. Il prit la bougie et l'approcha. Aussitôt, Draco recula la tête en fermant les yeux et en grimaçant.
- Bien, soupira Harry de soulagement. Ta vue n'est pas atteinte.
- Et… le… reste ? croassa Draco.
- Tu as un bras cassé et des hématomes un peu partout. Tu peux bouger les jambes ?
Draco remua un peu les pieds. Harry souleva le drap et appuya à différents endroits.
- Tu sens quelque chose ?
- Oui…
- Parfait, ça veut dire que ta colonne vertébrale n'a pas été touchée.
- J'ai… j'ai… mal à…la tête… c'est… c'est horrible…
Harry revint s'asseoir à côté de Draco et lui reprit la main.
- C'est normal. Tu as reçu un terrible choc sur la tête. Du sang s'est accumulé dans ton cerveau et on a dû pratiquer une trépanation pour le faire sortir et diminuer la pression.
- Une… trépanation ?
- On a foré un trou dans ton crâne. C'est la raison pour laquelle tu as si mal. Mais ça va passer.
Draco leva la main pour toucher sa tête.
- Ta tête est enveloppée dans un gros bandage. Tu vas devoir le garder un certain temps.
- Mes… mes… cheveux…
Harry leva les yeux au ciel. Pas de doute, Draco était bien vivant s'il en était à se préoccuper de ses cheveux.
-On a dû les raser pour pratiquer l'opération.
Un gémissement accueillit cette information.
-Les cheveux, ça repousse ! rigola Harry. Et je préfère te savoir momentanément chauve et vivant que chevelu et mort !
Draco ne put s'empêcher de sourire lui aussi.
- C'est… c'est toi qui… qui m'a…
- Non. C'est le Major Philips. C'est un médecin, lui. Il… il a fait du bon boulot.
Harry avait honte d'avouer à Draco qu'il s'était littéralement enfui après qu'on l'ait amené ici, moitié mort.
- Draco, continua-t-il. Il… il faut que je te dise quelque chose. C'est à propos de Dobby… hum… Il…
- Il est mort.
- Oui. Il…
- Je sais. Je l'ai vu.
- Tu l'as vu ?
- Je… je crois… je crois que… je suis mort aussi… ou presque… Il y avait cette… magnifique terrasse… avec… mon père… et Blaise…
- Blaise ?
Draco fit un geste vague de la main, indiquant qu'il ne voulait pas en parler.
- Et Dobby était là… aussi. J'aurais… pu… continuer… aller sur la… terrasse… avec eux.
- Tu ne l'as pas fait.
- Non.
- P… pourquoi ?
- Parce que… je t'ai vu… toi aussi…
- Moi ?
- Tu… tu étais dans ton… bureau… je crois… tu… pleurais… dans les bras… de Barrow.
Le souffle de Harry se bloqua dans sa gorge. Comment Draco pourrait-il être au courant de ça ? Sauf à admettre que…
-Oh mon Dieu, souffla Harry.
Draco ferma à nouveau les yeux.
- Donc… Barrow… est ici ? demanda-t-il.
- Oui, dit Harry. C'est mon ordonnance.
- Oh.
- Il est arrivé il y a seulement quelques jours. Avant, il était brancardier dans les tranchées mais une blessure à la main l'a empêché d'y retourner. C'est pourquoi il a été affecté ici.
Il y avait quelque chose de dérisoire et de pathétique dans la manière dont il donnait toutes ces explications. Comme s'il se justifiait.
- Il… c'est lui qui s'est occupé de toi quand tu es arrivé, continua-t-il en baissant la tête. Il… il a fait ce que j'ai été incapable de faire.
Harry avait murmuré ces derniers mots si bas qu'il n'était pas sûr que Draco les ait entendu.
-J'ai eu tellement peur, Draco. Quand tu es arrivé, tu respirais à peine. Tu… étais… mon Dieu, j'ai été incapable de prendre soin de toi… c'est tout juste si je suis parvenu à t'approcher… j'avais trop peur… Et puis Barrow est venu me rapporter la photo de nous deux que tu gardais à l'intérieur de ta vareuse. Quand je t'ai vu sur cette photo, si souriant, si beau, si plein de vie… c'était… c'était comme si quelqu'un était en train de m'arracher le cœur à mains nues…
Harry renifla et chassa les larmes qui coulaient – à nouveau – sur ses joues.
-Barrow était là, continua-t-il. Il… était… juste… là. Je suis désolé… tellement désolé…
Draco rouvrit les yeux et regarda Harry. Il tendit la main et caressa sa joue mouillée.
- Tu n'as pas… à être… désolé. Tu n'as rien… fait… de mal…
- J'aurais dû prendre soin de toi.
- Harry… tu es là… maintenant… c'est tout ce qui… compte.
Harry hocha doucement la tête.
- Tu devrais essayer de dormir un peu, dit-il.
- Toi aussi.
- Je vais rester encore un peu près de toi.
Il ne voulait pas laisser Draco. Il voulait veiller sur son sommeil, écouter la moindre de ses respirations et la recevoir comme un cadeau de Dieu.
- C'est un miracle qu'on m'ait amené ici, dit Draco.
- Oui, confirma Harry. Un miracle.
Ils se sourirent et le temps de ce sourire, les horreurs de la guerre disparurent.
- Harry…
- Oui ?
- Embrasse-moi.
Harry ne se le fit pas dire deux fois. Il s'assit sur le bord du lit et se pencha vers Draco. Il glissa la main dans son cou et l'attira doucement à lui.
Ils se surent jamais que leur baiser avait eu un témoin silencieux ce soir-là.
Thomas Barrow quitta la pièce sans faire de bruit. Le cœur lourd, il se demanda si un jour lui aussi aurait droit à autant d'amour.
A suivre...
