Chapitre 22. Jusqu'au bout du monde
Ce n'était pas un samedi comme les autres.
Hermione avait tourné en rond toute la journée dans son appartement, essayant de dépoussiérer les bibliothèques et de raccommoder les plantes mortes pour se changer les idées, mais sa nervosité n'avait fait que grimper d'heure en heure.
Elle examina son reflet dans le miroir. Elle avait revêtu une robe noire sobre et un manteau de la même couleur. Seule une écharpe légère et plus colorée égayait l'ensemble.
Or et bourgogne.
Elle ne portait jamais les couleurs de Gryffondor. Même qu'elle les évitait soigneusement, depuis maintenant neuf ans. Mais aujourd'hui, elle avait ressenti l'envie irrépressible de métamorphoser un vieux foulard rose qui traînait au fond d'un tiroir.
C'était un geste nécessaire. Voire patriotique.
Elle serra sa baguette dans sa main. Elle n'était pas prête, mais elle ne le serait probablement jamais.
Le soleil de fin d'après-midi inondait de lumière dorée la pelouse vallonnée lorsqu'elle franchit le portail de Poudlard. La silhouette sombre du château se découpait dans le ciel teinté de jaune et de pourpre.
Une émotion douloureuse noua la gorge d'Hermione. Cet endroit lui avait tellement manqué. Poudlard avait été sa maison, sa porte d'entrée dans le monde sorcier. Elle n'y avait pas mis les pieds depuis la fin de la guerre, neuf ans plus tôt, jour pour jour.
Elle traversa le terrain d'un pas lent. La foule s'était dissipée. La cérémonie commémorative était terminée depuis un bon moment. Hermione avait fait exprès d'arriver en retard. Elle avait besoin d'être seule avec elle-même.
Elle slaloma sur le gazon, l'air de rien, pour éviter de passer trop près des gens qu'elle croisait, et demeura à bonne distance de l'immense monument de marbre érigé à la mémoire des disparus. Aujourd'hui, il était baigné d'un dôme de lumière vive qui ne blessait pas l'œil.
Hermione resta là, immobile, le cœur saturé des larmes qu'elle allait laisser couler plus tard, dans le secret de son salon.
- Les personnes qui détiennent un Ordre de Merlin sont supposées s'asseoir à l'avant.
Cette voix grave était inimitable.
Hermione se retourna pour regarder Severus s'approcher d'elle, sans vraiment savoir quand ni comment elle avait cessé de penser à lui par son nom de famille. C'était juste Severus, maintenant.
Elle avait prié pour ne croiser aucune connaissance, mais elle comprit, alors que son cœur faisait des grands bonds dans sa poitrine, qu'il était la seule personne sur qui elle aurait pu espérer tomber aujourd'hui.
- Et vous êtes une heure en retard, ajouta-t-il en se postant à ses côtés.
- Je sais.
Il contempla le monument avec elle.
- C'est la première fois que je viens, lâcha Hermione après un long silence.
Severus tourna la tête vers elle. La lumière du dôme accentuait le contraste entre son visage pâle et le noir corbeau de ses cheveux.
- Depuis tout ce temps?
- Oui.
Le vent souleva les boucles d'Hermione. Pendant un moment, elle ferma les yeux et huma l'air pur. La brise portait les parfums de l'herbe mouillée et de l'humus. Oh, que cet endroit lui avait manqué. C'était comme si elle retrouvait une part d'elle-même.
- Je vais chez les Potter ensuite, dit-elle, sans vraiment savoir pourquoi. Je n'ai jamais compris cette propension à vouloir tous se rassembler lors d'un anniversaire comme celui-là. Personnellement, je préférerais l'oublier.
- Les gens ont besoin de se souvenir. C'est normal.
- Se souvenir, ça ne ramène pas les morts à la vie. En ce qui me concerne, mes parents vont rester sagement au cimetière.
- Alors, pourquoi êtes-vous ici?
Elle haussa les épaules et se détourna du monument, les yeux envahis par les larmes. Pendant un moment, elle fut incapable de parler.
Severus posa une main dans son dos, brièvement, pour l'inviter à marcher. Ils foulèrent la pelouse en silence, d'un pas tranquille. Le soleil était presque couché, à présent.
Lorsqu'ils franchirent à nouveau le portail, Hermione retrouva l'usage de sa voix.
- Je croyais que vous étiez au congrès des Maîtres des potions pour la semaine.
- J'y étais. Le congrès a lieu à Chicago cette année. Le décalage horaire m'a permis de venir ici sans manquer de conférence.
Ils continuèrent à marcher, sans but précis. Il n'y avait plus personne autour d'eux. Lorsqu'ils arrivèrent en vue de Pré-au-Lard, ils s'arrêtèrent d'un mouvement tacite.
Leurs regards se rencontrèrent.
- Je vais vous laisser y retourner, dit Hermione. J'espère que vous apprécierez la fin du congrès.
Elle allait s'éloigner, mais une grande main tiède cueillit la sienne. Le cours du temps s'arrêta.
Puis Severus l'attira à lui en douceur.
- Je séjourne à Chicago jusqu'à lundi matin.
Elle attendit, le cœur battant la chamade, ne devinant que trop bien où cette conversation se dirigeait.
- Nous allons nous y rendre ensemble et je vais vous baiser, Hermione. Juste ce soir. Vous allez céder, comme moi j'ai cédé avec vous.
Les prunelles d'onyx la scrutèrent avec leur intensité déroutante.
- Je dois aller chez les Potter pour le dîner, dit Hermione.
Sa voix tremblait.
Severus eut un reniflement amusé.
- Je le sais. Ça nous laisse amplement de temps.
Elle le contempla, complètement perdue. C'était le chaos en elle, dans sa tête, dans son corps, dans son cœur. Les émotions se bousculaient et elle était incapable de les identifier.
Elle se sentit dépassée.
- Je ne sais pas quoi dire, bredouilla-t-elle.
- C'est juste du sexe, Hermione. Doutez-vous encore de mes capacités à m'occuper de vous convenablement?
Il la tira encore et elle vint mollement se coller contre son grand corps d'homme. Il ne l'avait pas touchée de la sorte depuis trois mois, et pourtant le souvenir de sa chaleur et de ses mains se réveilla instantanément. Son ventre s'embrasa. La poitrine de Severus vibra lorsqu'il parla.
- Je sais juste à la tête que vous faites que vous en avez vraiment envie.
Sa voix grave était comme une caresse.
- Ça ne sera pas long. Ça vous fera du bien.
Son pouce parcourut en douceur le creux de la paume d'Hermione. Ce simple contact la fit frissonner. Elle ferma les yeux.
- D'accord.
Elle referma instinctivement les doigts sur le doigt de Severus.
En ce moment précis, elle l'aurait suivi jusqu'au bout du monde.
