Hello à tous et à toutes !

Désolée du délai. Les semaines ont été un peu achalandées ces derniers temps. Mon relecteur étant tout aussi accaparé, les prochains chapitres seront probablement en version "non-bêta" le temps qu'il puisse trouver des disponibilités. Le chapitre 16 est prêt, je vais le mettre en ligne dans la foulée au vu de mon retard, et les suivants sont en cours de rédaction. Bonne lecture et n'hésitez pas à me faire part de vos retours, que je consulterai avec attention.

Lenia41


Chapitre 15 – Les chaînes de la Discorde


Ligne 11 du métro, 19e arrondissement, Paris, France. 2014. Une semaine plus tard.

« — Tu es sûre que c'est une bonne idée ? »

La question de son cher et tendre ne cessait de triturer l'esprit de la professeure Fleury, tandis que les scènes citadines défilaient sous ses yeux distraits alors qu'elle empruntait le métropolitain. La Franco-Britannique ne pouvait s'empêcher de tapoter distraitement le rebord de la fenêtre de la rame.

C'était une excellente question, à laquelle elle n'avait pas d'excellente réponse.

L'archéologue avait été surprise de trouver une lettre pour eux, déposée à la réception de l'hôtel où ils logeaient. Son contenu était simple : il s'agissait ni plus ni moins d'une invitation à un combat. Ou plutôt, à deux combats situés à deux endroits différents d'un même arrondissement et devant survenir à la même heure : l'un aurait lieu au parc de la Villette, l'autre se déroulerait au Parc des Buttes-Chaumont. Waver et elle n'avaient eu aucune difficulté à reconnaître l'écriture de l'émissaire de la lettre. Ils la connaissaient tous deux fort bien pour l'avoir lue dans le contexte professionnel des réunions professorales à l'Académie et dans la sphère privée pour des échanges de nouvelles.

« — J'espère que tu sauras un jour prendre cette main tendue. »

Rin Tohsaka leur avait adressé ces deux courriers nominatifs. Alors qu'ils n'avaient échangé aucun mot et ne s'étaient plus croisés depuis leur départ de Londres, elle avait su trouver où ils résidaient. En échange de la tenue de combats honorables, dans un lieu isolé et à une heure creuse pour limiter les dégâts humains collatéraux, la Japonaise avait posé ses conditions de manière très intelligible.

Adélaïde était impérativement attendue au point de rendez-vous qui lui était spécifié. Elle devait s'y rendre seule, uniquement accompagnée par le Servant avec qui elle faisait équipe pour la Guerre.

« — Je n'en doute pas Rin. Tôt ou tard, tu parviens toujours à tes fins.

Pas toujours, sinon tu aurais déjà répondu à ma simple proposition. »

Cela ne faisait pourtant que quelques semaines que la professeure et sa meilleure amie avaient eu cet échange dans l'un des cafés de la capitale britannique. L'événement semblait pourtant bien lointain pour Adélaïde, au vu de tout ce qui était survenu depuis leur arrivée en territoire français. En toute franchise, l'enseignante-chercheuse avait été soulagée de ne pas l'avoir croisée plus tôt. Elle respectait et reconnaissait le talent et la force magique de sa cadette et ancienne protégée, bien plus aguerrie qu'elle au combat. Fleury se sentait moins stressée, avec le recul des derniers combats.

Ses yeux bleus se détournèrent du paysage flou pour observer en silence son petit accompagnateur.

Archer avait fait preuve de plus de sérieux que d'ordinaire quand elle lui avait demandé s'il voulait l'accompagner. Si elle le sentait mal à l'aise à la perspective de recroiser la puissante Servant qui était associée à Rin, sa force de résolution l'avait étonnée quand il avait vite accepté sa requête. Il ne portait d'ailleurs pas la tenue décontractée dont il aimait se revêtir en temps normal, en civil. Celle qu'il avait choisie était bien plus sobre et sombre que ce à quoi la Française s'était habituée.

Le jeune héros avait préféré un haut blanc liseré de bleu foncé, par dessous un long manteau à boutons et à manches longues de couleur bleu marine. Le pantacourt kaki avait été remplacé par un pantalon de tissu d'un bleu tout aussi sombre, complété par des bottines de ville de couleur noire.

Le sumérien semblait détendu, appréciant avec un sourire confiant la musique qu'il écoutait à l'aide des écouteurs intra-auriculaires et du baladeur MP3 qu'il avait emprunté à la franco-britannique.

Adélaïde pouvait presque entrapercevoir les minces fêlures sur le masque de calme qu'il portait, maintenant qu'elle le cernait mieux et qu'elle était consciente du lien psychique qui les connectait. Le mage se doutait bien qu'il ne prendrait pas bien cette remarque, aussi préféra-t-elle garder le silence et détourner le regard sur le tabloïd qu'elle avait pris sans conviction à leur entrée en gare.

« Détends-toi un peu. Je suis plus que prêt, et ce n'est pas bon pour toi de stresser comme ça. »

Le sermon silencieux ne manqua pas de faire sursauter l'enseignante-chercheuse, qui leva aussitôt ses yeux vers le jeune héros qui était assis dans le siège en face du sien. Un sourire cabotin aux lèvres et le regard pourpre malicieux, l'enfant ne fit pas mine de retirer ses écouteurs pour discuter. Archer se contenta de la regarder avec attention et de tapoter de l'index, à une reprise, sa tempe. Adélaïde haussa un sourcil en le voyant s'approprier de la sorte un code personnel qu'elle avait établi avec Waver, mais acquiesça. Ils pouvaient parler maintenant, s'ils le faisaient par la pensée.

« Je le sais et je te fais confiance. Cela devait arriver tôt ou tard, de toute façon. »

« C'est comme quand on s'est entraînés contre Rider et Assassin. Je m'occuperai d'elles et tu assureras nos arrières. Tu t'es pas mal améliorée, il n'y a plus de risques que tu me ralentisses ! »

« Tes compliments me vont droit au cœur, Gil. »

« À ton service, Master ! » Rétorqua-t-il avec entrain, un sourire espiègle et un léger clin d'œil.

La gaîté du garçon adoucit son léger agacement alors qu'il s'amusait ouvertement à la taquiner. Elle essayait d'être sérieuse, avait fait de son mieux pour progresser et voilà ce qu'elle recevait en retour. Un léger sourire finit par dissiper les dernières traces de contrariété passagère. Tel était son tempérament et il ne changerait probablement pas, ce qui n'était pas vraiment un mal en soi. Elle préférait largement avoir un équipier malicieux et enthousiaste prompt à taquiner qu'un Servant bien plus autoritaire, tyrannique, intransigeant et à l'humeur aussi changeante qu'imprévisible.

La Franco-Britannique devait reconnaître que la boutade la distrayait un peu de ses inquiétudes.

« Cela dit, tu es sûre de toi ? Tu as tes raisons, mais je doute qu'elle veuille bavarder autour d'une tasse de thé cette fois. Elle n'avait pas l'air de rigoler dans sa lettre, ta supposée meilleure amie. »

« Tu peux retirer le "supposée" », reprit Adélaïde en s'habituant peu à peu à ce mode de communication peu orthodoxe, « J'en doute aussi, mais je pense que l'enjeu en vaut la chandelle. »

« Tu es honnête, au moins. Tentons le coup » commenta Archer d'un air peu convaincu avant de compléter avec un léger sourire en coin « On n'a rien à perdre en dehors de nos vies, après tout. »

« Ça ne changera pas beaucoup à d'ordinaire depuis le début de cette Guerre. On s'en sortira d'une façon ou d'une autre, comme d'habitude » répliqua l'archéologue entre brin d'humour et sérieux.

Gil approuva brièvement de la tête pour lui signifier son accord, ses yeux carmin très déterminés. Ils étaient inquiets derrière leur façade, mais savaient qu'ils feraient de leur mieux. En dépit de ses propres incertitudes, Godric semblait enclin à lui faire assez confiance pour combattre à ses côtés.

Quelles que soient leurs chances de victoire, ils avaient donné leur parole à une jeune Master et à son chevalier. Ils devaient s'en tirer d'une façon ou d'une autre, pour croiser un jour le fer avec eux.

La place d'un enfant, aussi doué fût-il, n'était à ses yeux pas sur un sanglant champ de bataille.

Cette pensée lui soutira un rire un peu amer. Elle était assez mal placée pour faire cette remarque.

Ses yeux quittèrent un instant le tabloïd qu'elle parcourait dans un but de distraction pour se poser sur son Servant. Parfois un grand enfant, parfois un jeune adulte… il oscillait d'un aspect à l'autre.

Leur arrêt annoncé par les haut-parleurs comme prochaine station, Adélaïde rangea son journal et vérifia une dernière fois son téléphone portable. Elle envoya un message à Waver et à Dorian pour les prévenir de sa prochaine arrivée sur le second lieu de duel. Ignorant le nombre d'adversaires qui les attendraient sur le second point de rendez-vous, elle avait préféré que les deux autres Masters de leur groupe y aient ensemble avec Iskandar et Assassin. Ils n'avaient pas d'autres choix que de se séparer, ne souhaitant pas prendre le risque de laisser plusieurs ennemis agir en toute impunité.

Fleury avait déjà assez repoussé l'échéance. Rin voulait la voir seule, Adélaïde irait la voir seule.

Aussi fourbe que la Japonaise puisse être, l'archéologue voulait croire qu'elle lui ferait face honnêtement. La professeure s'était préparée à plusieurs cas de figure, quoi qu'il puisse se passer.

En quittant la station « Place des Fêtes », la Franco-Britannique se sentait prête à l'appel de Rin. Elle allait se diriger d'un pas résolu sur le chemin indiqué par l'itinéraire qui les amènerait jusqu'au Parc des Buttes-Chaumont lorsque le mage sentit la main de Gil la retenir par le bras afin de l'arrêter.

La fermeté de sa poigne en dépit de sa petite taille et de son jeune âge ne cesserait de la surprendre.

La professeure s'arrêta et se tourna vers lui avec un sourire chaleureux et ses yeux inquisiteurs. Il ne lui laissa pas le temps de poser une question afin de prendre la parole avec un très grand sérieux.

— Attends. Avant qu'on s'y rende, j'ai deux derniers trucs à voir avec toi.

— Bien sûr. Mieux vaut que ce soit ici qu'une fois au parc. Qu'est-ce qu'il y a ?

— Première chose. Est-ce que tu as avec toi ce que je t'ai confié, quand on s'est rencontrés ?

La gravité de son expression étonna un peu Fleury, qui n'y était pas accoutumée de sa part. Ses yeux carmin étaient indéchiffrables, tandis que l'une de ses mains retenait son bras d'une poigne ferme autour du poignet de sa main gantée, où se trouvaient les sorts de commandement du contrat.

L'archéologue acquiesça et tapota de sa main libre son manteau, au niveau du buste où se trouvait la poche intérieure sécurisée par magie où reposait le précieux objet depuis leur retour d'Irak.

— Je l'ai sur moi, oui. Si tu veux la récupérer, je peux même te la donner tout de suite.

— Super ! Non, si cela ne t'embête pas j'aimerais que tu la gardes encore un peu. Je ne devrais pas en avoir besoin, normalement, mais on ne sait jamais… On n'est jamais trop prudents.

Adélaïde ne savait pas que penser. D'un côté il était sincèrement enchanté de savoir qu'elle l'avait à portée de main et arborait un sourire éclatant, de l'autre elle pouvait distinguer des ombres danser dans son regard pourpre et le sentir un peu récalcitrant vis-à-vis de l'objet qu'il lui avait confié.

Le mage français s'accroupit à sa hauteur et posa sa main libre sur l'une des épaules du garçon. La méfiance du Servant sembla s'adoucir à la vue du regard soucieux de la Master. La professeure fit de son mieux pour choisir ses mots, afin d'être sincère en tâchant de ne pas froisser le Servant.

— Je ne sais pas ce que c'est et je ne veux pas le savoir. Chacun a le droit à son jardin secret. Tout ce que je te demande, c'est de ne pas te forcer à faire un truc que tu n'as pas envie de faire. D'accord ?

Le jeune héros sumérien soutint son regard sans ciller. Sans s'écarter et sans repousser la main de l'enseignante placée sur son épaule, il la dévisagea plusieurs minutes, silencieux. Ce ne fut qu'alors que la Française le vit se mordiller un peu la lèvre inférieure avant de lui répondre avec aplomb.

— Promis !

Adélaïde laissa alors ses traits se détendre et un léger sourire fleurir sur ses lèvres alors qu'elle approuvait à son tour d'un signe de tête pour sceller leur accord informel. Ôtant sa main de l'épaule du garçon, elle se redressa avec une relative souplesse pour une baroudeuse aguerrie de son âge. Elle lui laissa quelques minutes pour se ressaisir avant de reprendre avec patience et amicalité.

— Tu voulais aussi me parler d'autre chose, il me semble.

— En effet, deuxième chose ! J'aimerais vraiment que tu gardes ça avec toi, aussi.

Le jeune Servant libéra la main de sa Master qu'il avait serrée jusque lors. Puis, drapé de son assurance plus coutumière, Archer plongea sa main libre dans l'une des poches de son manteau de feutre bleu avant de l'en sortir, ses doigts serrés, puis de lui faire signe de lui tendre sa main. La professeure obtempéra aussitôt. Elle sentit bientôt la fraîcheur du métal se poser au creux de sa main et ne put retenir longtemps sa curiosité lorsque l'enfant éloigna sa main et se recula d'un pas.

Sur sa paume reposait une longue chaîne d'or, au bout de laquelle trônait un étrange pendentif. Plus lourd que sa taille ne le laissait penser, le bijou de forme rectangulaire était très épais et dépourvu de toute inscription sur sa surface lisse d'or pur. Un léger tintement se fit entendre quand elle resserra légèrement sa main pour l'inspecter, confirmant sa suspicion que l'item était creux à l'intérieur et comportait une autre pièce, cachée dans les ombres et l'éclat du bijou, qu'elle ne saurait connaître.

Souriant d'un air énigmatique, mais hochant la tête négativement en croisant son regard intrigué, le jeune Gil lui fit signe de l'enfiler autour de son cou et de le dissimuler sous le tissu de son haut.

— Cela te ne fera pas mal, ne t'en fais pas ! C'est une sorte de garantie, un porte-bonheur si tu veux.

— D'accord. Il n'empêche, passer de pilleuse de tombes à gardienne de trésors… ma foi je vais devenir conservatrice de musée à ce rythme-là, plaisanta Adélaïde avec un sourire très amusé.

— Bah ouais, une vraie Lara Croft ! Pilleuse de tombes la nuit et riche héritière le jour. Elle n'est pas belle la vie ? Lui lança Godric, le sourire aux lèvres tout en mimant des pistolets avec ses mains.

Pour peu, Adélaïde aurait pu oublier qu'ils se rendaient à une confrontation délicate et incertaine.


Parc des Buttes-Chaumont, 19e, Paris, France. Une dizaine de minutes plus tard.

Il faisait beau, pour une journée printanière à Paris. À l'approche du parc, fermé exceptionnellement pour un événement, les conditions météorologiques étaient optimales pour combattre. La visibilité serait excellente, bien que conditionnée par les facteurs environnementaux du terrain. Il n'y avait pas d'âme qui vive, ce qui était surprenant pour l'un des plus grands et beaux parcs de la capitale française. Adélaïde eut rapidement sa réponse en percevant la présence d'une puissante barrière.

Rin avait pris ses précautions, pour éviter d'être dérangée par des interférences de tiers visiteurs.

Fleury pouvait comprendre pourquoi Archer semblait être sur le qui-vive alors qu'ils progressaient sur l'un des sentiers du parc. Des frissons la parcouraient de temps à autre quand elle ressentait la magie ambiante très concentrée qui embaumait les lieux, toujours plus forte alors qu'ils avançaient.

Le silence qui y régnait était inhabituel et peu rassurant. S'il n'y avait vraiment personne d'autre dans le secteur, les oiseaux et la petite faune locale auraient dû en profiter pour revenir sur les lieux. Pourtant, il n'y avait aucun chant d'oiseau et aucun mouvement dans leurs alentours, trop calmes. Un bruissement des fourrés sur sa gauche les mit aussitôt sur leurs gardes, prêt à se défendre. Adélaïde fit signe d'une main à son équipier de ne pas attaquer, ses yeux rivés sur l'apparition.

Un familier avait bondi face à eux. Le museau fin et altier, l'être magique les observait de ses yeux saphir, sa fourrure blanche scintillant sous les rayons du soleil. Le félin spirituel tenait avec majesté ses sept queues légendaires, ses oreilles pointées vers eux tandis que sa posture calme étaient alertes. Une fois certain qu'il avait capté leur attention, l'être fit volte-face et s'avança dignement de quelques mètres. Il se tourna vers eux et attendit, regardant tour à tour le sentier, le mage et l'enfant.

Le message était clair, comme la magie qui l'imprégnait. Il les guiderait jusqu'à leur rendez-vous.

Le familier, qui devait appartenir à son amie, les dirigea plus profondément dans l'immensité du parc. Il s'arrêta à l'orée de leur chemin et feula avant de s'estomper petit à petit, son rôle accompli.

Face au grand lac du parc parisien, une silhouette des plus familières leur tournait le dos, son ample et long manteau rouge et ses cheveux noirs soulevés par la brise qui soufflait avec douceur alentour.

Rin semblait seule. Adélaïde n'était cependant pas prompte à se laisser berner par les apparences.

Adélaïde s'avança de quelques pas avant de racler sa gorge, interpellant le mage d'une voix calme.

— Salut Rin ! J'aurais aimé te dire que je suis surprise de te voir ici, mais ce serait mentir. Je suis plus étonnée par la lettre. Tu aurais pu m'envoyer un SMS, tu sais. Ça aurait été plus simple pour toi.

— Au moins comme ça, j'étais sûre que tu viendrais. Après tout, la dernière fois que je t'ai envoyé une carte, tu n'as pas daigné assister à mon mariage, répondit la Japonaise en se tournant vers eux.

Tohsaka avait l'air d'être la seule dans les parages, bien que la Franco-Britannique se doutait que son Servant ne devait pas être loin. Elle ne s'exposerait jamais de la sorte sans la moindre précaution. Cela rassurait un peu Adélaïde de savoir qu'elle n'aurait à confronter qu'une seule équipe à la fois. Ils avaient bien anticipé la situation en se fiant au tempérament de leur jeune amie professeure.

Archer se tenait respectueusement un peu en retrait, bien qu'il restât à l'affût du moindre assaut. Le garçon comptait la laisser gérer la conversation pour aussi longtemps que cette dernière durerait.

— Je t'ai déjà présenté mes excuses, Rin. Je me rattraperai, répliqua Fleury en passant une main dans son cou. J'imagine que ce n'est pas pour ça que tu m'as fait venir ici. C'est à cause du Graal ?

— Je vois que tu n'as rien perdu de ta perspicacité, rétorqua son amie avec sécheresse. En effet.

— Que puis-je pour toi ? Si c'est un combat que tu cherches, nous n'allons pas te le refuser ! Cela ne me dérange pas, ce sont les règles du jeu après tout, lança la Française avec entrain et aplomb.

Ils s'y étaient préparés et ne comptaient pas fuir l'inéluctable confrontation indue à leur participation à cette Guerre du Graal. Leur précédent échange avec la petite Fiona et Saber avait convaincu le mage qu'il était possible de se battre sans pour autant que les duels ne soient à mort. Ils ne combattaient pas seuls, des alliances étaient possibles pour maximiser leurs chances de survie.

Adélaïde savait qu'elle avait décliné l'offre de Rin à Londres et ne s'offusquait donc pas de la perspective que son amie veuille les confronter. Cela n'aurait été que partie remise, dans ce cas. La professeure espérait juste qu'elles pourraient s'affronter dans des conditions décentes et honorables.

— Je ne veux pas me battre contre toi, voyons. Je voudrais juste que tu abandonnes tes sorts de commandement, que tu te retires de cette guerre. Crois-moi, c'est trop dangereux, lança Rin.

Si elle ne l'avait pas mieux connue, Adélaïde aurait pu considérer son ton comme condescendant et arrogant. Rin était sûre, peut-être avec raison, de sa supériorité dans le rapport de force. La Française était cependant allée déjà trop loin dans ce conflit pour renoncer maintenant, d'autant plus que de troublants événements restaient encore à l'élucider autour de cette Guerre du Graal impromptue. Et elle le devait bien au jeune garçon à ses côtés, qui l'avait aidée à plus d'une occasion.

Peut-être qu'en prouvant à Rin qu'elle n'était plus la professeure déstabilisée et totalement novice sur les Guerres du Graal, mais un mage plus informé, un peu plus aguerri et en mesure de se défendre, elle ne serait pas contrainte à endommager durablement une amitié qui lui était si chère.

Si Rin voulait se mettre en travers de leur route, Adélaïde comptait bien leur frayer un chemin.

— Rien de moins que cela ? Tu es exigeante en affaires, répondit Fleury avec un léger rire avant d'ajouter d'un ton plus grave et déterminé. Je suis désolée, je ne peux pas faire ça. Rien de personnel contre toi, mais j'ai donné ma parole et je ne reviendrai pas dessus.

— mm, il semblerait que nous n'ayons plus rien à nous dire verbalement. Laissons notre magie parler désormais. Archer !

— Yahoo Rin ! Vous avez enfin fini la parlotte, on peut passer aux choses sérieuses ?

Adélaïde vit du coin de l'œil le jeune Gil se placer légèrement devant elle, bien qu'un frisson lui eût échappé. La Franco-Britannique n'en menait pas large non plus lorsqu'elle put ressentir la présence formidable, terrifiante et dévastatrice de l'entité qui fit son entrée en grande pompe d'or.

Un instant, elle eut l'impression que le double maléfique de son amie venait de faire son apparition.

À peine plus grande que sa meilleure amie, la ressemblance de leurs traits était si forte que la Franco-Britannique aurait pu les penser sœurs jumelles. Une femme aux longs cheveux noirs, coiffés d'une manière similaire à ceux de Rin, les toisaient en flottant quelques centimètres au-dessus du sol.

Une couronne aux pointes blanches et noires coiffait son front. Ses yeux d'un rouge flamboyant étaient soulignés tant par la pâleur de son teint que par les boucles dorées placées à ses oreilles.

Sa poitrine généreuse était à peine recouverte du tissu blanc d'un haut sans manches orné d'or pur. Elle était très légèrement vêtue d'une sorte de bikini du même ton et d'une courte cape éclatante accrochée à sa taille par un large rubis cerclé d'or. Ses longues et fines jambes étaient révélées, sa jambe droite couverte par un haut tissu bleu marine liserée d'or et entrouverte au genou et au pied. Un accoutrement similaire recouvrait son bras gauche du milieu du bras jusqu'au-dessus de sa main. Enfin, deux larges et épais bracelets ornaient chacun son bras droit et sa jambe gauche.

"Magnifique" et "terrifiante" furent les premiers adjectifs qui vinrent à son l'esprit pour la désigner.

— Ce n'est que toi ? Dommage. Je m'attendais à mieux que l'avorton, quand même.

Elle connaissait donc bien son jeune ami. Adélaïde observa du coin de l'œil ce dernier, constatant son expression confuse et son regard aussi perplexe que très prudent. Visiblement, il n'était toujours pas en possession des souvenirs concernant la suite de son règne et ne pouvait se fier qu'à son instinct. Ses joues étaient rougies par la contrariété face à l'insulte condescendante, ses poings tremblants.

Le Servant inconnu haussa un sourcil face à son manque de réactivité vis-à-vis de son apparition et croisa les bras, s'avançant de quelques pas aériens vers eux avant de se pencher vers son équipier.

— Eh ? Tu ne me reconnais même pas ? Tu as osé m'oublier ? Je vois… je vais être magnanime cette fois et te rafraîchir la mémoire, gamin. Déesse de la Beauté et de la Victoire, la fertilité, le combat et la destruction font partie de mes attributions. Je suis…

— Ishtar, Inanna, Maîtresse des Cieux et Déesse de Vénus, compléta d'une voix absente et par automatisme Adélaïde avant de sursauter puis de blêmir sous la réalisation. Par tous les dieux…

— Et tous les diables, compléta un jeune Gil tout aussi pâle et aux yeux pourpres écarquillés.

— Tiens, ta Master est moins bête que je ne le pensais, railla la divinité. C'est bien moi, humaine !

Son sourire ne rassurait pas vraiment Adélaïde, tant il lui semblait enflammé et suffisant. Si ses yeux carmin exprimaient sans mal sa joie à ce qu'elle ait deviné son identité avec ses quelques indices, ils reflétaient aussi sa soif de combat et les vestiges d'une rancune tenace envers son jeune ami.

Si elle ignorait pourquoi le petit Archer ne se souvenait pas de la divinité, elle ne pouvait pas ne pas savoir l'origine de la querelle de l'irascible déesse, qui n'avait pas supporté qu'il refuse ses avances.

Il y a des fois comme celle-ci où Fleury aurait aimé ne pas connaître aussi bien les mythes d'Uruk.

Cependant elle maintint ses positions et redressa la tête, le regard résolu. La déesse représentait certes une menace conséquente et létale, mais Adélaïde n'allait pas prendre les jambes à son cou. Pour appuyer son attitude, le mage s'avança pour gagner la hauteur de son équipier et se tint droit. Elle était impressionnée et peu rassurée, mais la lâcheté ne faisait pas partie de son vocabulaire.

Un sourire goguenard étira les lèvres du Servant alors qu'elle croisait les bras, très amusés.

— Vous ne vous êtes pas enfuis, même en sachant qui je suis. Votre courage est louable. Je ne peux pas en dire autant de votre instinct de survie. Soit, je vais m'amuser un peu avec vous ! Maana !

Cela s'annonçait mal pour eux, mais il était trop tôt pour baisser les bras ! Secouant sa tête pour se ressaisir et mettre de l'ordre dans ses pensées, Adélaïde posa une main sur l'épaule du jeune Gil et la serra brièvement, tant pour l'aider à se reprendre que l'assurer de son appui pour le combat.

— Si tu le prends comme ça, Rin… Archer, montrons-leur de quel bois nous sommes faits.

— Avec plaisir, Master ! répondit aussitôt le jeune Gil d'une voix volontaire et résolue.

Il n'attendit pas davantage alors que ses fidèles chaînes apparaissaient de différents cercles d'or afin de s'enrouler autour de ses bras, leurs pointes tranchantes prêtes à se ruer sur leur cible principale. Sa volonté de se battre malgré le désavantage conséquent semblait beaucoup amuser le divin Esprit Héroïque qui se hissa avec grâce sur le plus petit arçon de son étrange arme en force de large arc.

Adélaïde n'hésita pas une seconde avant de saisir le codex magique familial afin de renforcer sa puissance de frappe et son arsenal de guerre en termes de golemancie. Face à elles, il serait nécessaire.

Rin était connue de toutes ses connaissances comme un prodige, considérée par certains comme l'une des cent plus puissants mages que l'Histoire ait porté à leur société. Sa maîtrise élémentaire était exceptionnelle puisqu'elle était devenue maître de tous les éléments, son talent alchimique presque inégalé, ses circuits magiques hors du commun et ses cristaux de magie particulièrement redoutables.

Les seules disciplines où Fleury pouvait jouer à jeu égal était la Tellurimancie et la Golemancie. Ses propres circuits magiques étaient assez efficaces, et elle avait accru son mana à force d'efforts ces dernières semaines afin de pouvoir soutenir de son mieux son Servant sur une plus longue durée.

Plus le combat se poursuivait, plus la Franco-Britannique avait le sentiment qu'il valait mieux pour eux que la confrontation ne s'éternise pas. La puissance de frappe combinée des deux dames, outre leur excellente coopération, était dévastatrice et les poussait souvent à devoir être sur la défensive. Le terrain était aussi avantageux pour les unes que pour les autres, avec de grands espaces boisés, des clairières, un petit lac et un promontoire qui surplombait une très grande partie du grand parc.

Lorsque Rin et Archer finirent par le conquérir, Adélaïde et le jeune Archer décidèrent de prendre position sous le couvert des arbres afin de ne pas être des cibles idéales pour les puissantes attaques de leurs opposantes. C'était un choix délicat qu'ils avaient dû faire : le promontoire apportait certes un avantage stratégique majeur, mais la française n'était pas sûre d'avoir la puissance nécessaire pour le défendre et le préserver. L'assaut, d'abord flamboyant et à l'avantage net de la déesse et de son amie japonaise, devint plus discret et plus fourbe, ainsi tapissé par les manteaux de feuilles.

Ils pouvaient tenter ainsi des attaques à distance plus puissantes, en jouant sur l'étrécissement du champ de tir de leurs opposantes dont la visibilité était amoindrie depuis leur position en hauteur.

Rin la surprit d'ailleurs par la violence de ses assauts et sa modération restreinte de celle des assauts de la redoutable Archer. Á ce rythme, Adélaïde ne donnait pas cher de la peau du parc où elles étaient !

Rin avait, bien sûr, un côté passionné cependant jugulé par des stratégies et des tactiques efficaces, qui puisaient dans son sang-froid pour tâcher de prendre les meilleures décisions possibles. Seulement ici, sa meilleure amie semblait lâcher totalement la bride dans un pur déchaînement de magie.

L'autre Servant était redoutable. Faisant preuve d'une puissance dévastatrice à distance, l'arc qu'elle utilisait et ses aptitudes pour flotter dans les airs à sa guise n'étaient pas ses seuls atouts. Comme ils l'avaient appris à leur dépend, cette Archer était aussi très efficace au combat rapproché. Á plusieurs reprises elle les avaient notamment surpris par sa maîtrise des arts martiaux et son usage tout aussi redoutable aux gemmes de magie pour accroître sa puissance déjà colossale. Rin arrivait à soutenir l'usage d'aussi puissantes magies sans faillir, si bien que Gil et Adélaïde étaient de plus en plus obligés à abuser d'inventivité et à faire appel à des techniques toujours plus avancées et éreintantes.

Jamais elle n'avait vu son jeune ami être ainsi poussé dans ses derniers retranchements et recourir à une telle variété d'armes pour chercher à repousser une Ishtar toujours plus railleuse et insistante.

La déesse semblait prendre un malin plaisir à s'amuser avec eux, comme un chat avec ses proies.

— Tu es bien gentil petit, mais on parle entre grandes personnes ici. Si tu abandonnes tout de suite, je te laisserai regagner ton château de sable, ta dignité intacte, ta Master sauve et la tête haute.

— Merci mais non merci, répliqua le jeune Gil en projetant une demi-dizaine d'armes sur sa comparse de classe. Je n'ai rien contre vous, mais ce n'est pas mon truc de m'enfuir la queue entre les jambes.

— Hm ! Je pensais que tu serais moins bête, plus jeune… mais non ! Crétin un jour, crétin toujours ! Au lieu de ma pitié, tu auras la pire humiliation que tu n'auras jamais connu, gronda l'entité divine.

Les deux Master n'étaient pas en reste de leur côté. Rin la serrait de près, Adélaïde avait du mal à la garder à distance. Chaque golem assez petit pour œuvrer dans les bois se faisait impitoyablement broyer ou détruire d'une façon ou d'une autre, quand Tohsaka n'essayait pas de perturber son contrôle sur les créatures évanescentes de terre et de magie. Des coupures et des brûlures légères parsemaient déjà, ici et là, les épaules et les bras de l'archéologue, que l'attitude de Rin déconcertait un petit peu.

Rin ne semblait pas dans son état normal, aussi sérieux que puisse être cette confrontation. La professeure comptait bien comprendre ce qui l'animait de la sorte, ce qui motivait cette folle furie.

Elle pourrait tenter de reprendre son souffle et de décompresser un instant, entre sérieux et humour.

— Rin, qu'est-ce que tu fiches ? Cela ne te ressemble pas de te déchaîner ainsi, même au combat ! Qu'est-ce qui te fous autant en rogne ? C'est l'abstinence, la mauvaise période ou autre chose ?

Baka, baka, baka ! Idiote ! Je le fais pour ton bien, pour éviter que par sa faute il ne t'arrive la même chose qu'à mon père. Je ne veux pas te perdre toi aussi !

Fleury était déjà un peu plus rassurée de voir une réaction typique de gêne chez la japonaise. Ce soulagement fut cependant de courte durée en se rendant compte de l'agitation de sa chère amie. Lui arriver quelque chose, à l'instar de son père ? La professeure savait qu'il avait participé à la même Guerre du Graal que son cher et tendre et qu'il y avait laissé la vie, mais guère plus. Elle n'avait pas cherché à en savoir plus, ayant vite compris que c'était un sort assez fréquent au sein de ces conflits.

Rin ne lui laissa cependant pas le temps de s'appesantir sur la question, repartant à l'assaut à distance.

Dressant une puissante barrière de cristal enchanté à la dernière minute pour absorber le maximum de la puissante averse de décharge magique que faisait pleuvoir Rin sur eux, l'archéologue ne prit pas la peine de masquer sa confusion lorsqu'elle fit voler en éclats le bouclier et les retourna sur Rin.

— Par sa faute ? De quoi tu parles ? Qu'est-ce que tout ça a à voir avec ton paternel ? Demanda Adélaïde perplexe tout en jetant un coup d'œil au jeune Archer, que Rin assénait d'un regard noir.

— Ce n'est pas ma faute, je ne connais pas son père. Je ne vois pas de quoi elle parle ! S'écria Gil en repoussant farouchement de ses chaînes une Ishtar décidée à mettre la pression au corps à corps.

Avant que la professeure ne puisse lui prêter main-forte, Rin s'était rapprochée dangereusement et tentait de la prendre de court en l'attaquant en mêlée, par des techniques martiales de sa connaissance. Bien moins à son aise que sa cadette dans cet art, Adélaïde fit de son mieux pour esquiver ses coups avec grande peine, cherchant à remettre de la distance entre la japonaise et elle par tous les moyens.

Plus les minutes passaient, plus la Française pouvait sentir vibrer la fureur de Rin dans les assauts qu'elle lui assénait inlassablement, avec une furie qui mordait telle la brûlure d'un froid intense.

— Je sais qui il est. Gilgamesh ! Cracha Tohsaka avec venin en ponctuant chacune de ses phrases par une attaque. Il était le Servant de mon père dans la Guerre où celui-ci a trouvé la mort. Il l'a trahi !

Les mots virulents de sa meilleure amie eurent le même impact qu'un coup de poing dans le ventre. Les yeux de la japonaises brillaient d'une rage telle qu'elle démentait toute possibilité de mensonge. Pour le coup, Adélaïde n'avait pas fait le lien entre la mort du père de Rin et l'identité du Master que le Roi des Héros avait effectivement conduit jusqu'à la trahison et sa mort, c'était un sujet trop délicat.

Voilà qui n'allait pas arranger leurs affaires. Un instant, le doute la saisit. Les paroles de Waver, à son retour de Warka, lui revinrent, la confrontant à une éventualité qu'elle n'avait pas voulu envisager.

Une seule erreur pourrait leur être fatale… que pesaient ses propres convictions face à des faits avérés ?

Comme s'il avait remarqué ses incertitudes, le jeune Servant repoussa Archer et protesta avec force.

— C'est la faute de 'Goldie', pas la mienne !

— N'essaye pas de m'entourlouper, tyran. Ce ne sont pas de belles paroles qui vont m'arrêter ! Rétorqua aussitôt avec froideur Rin qui s'apprêtait à tenter une percée face aux boucliers de Fleury.

Un silence soudain accueillit ses propos, si lourd qu'il en devenait écrasant, voire oppressant. Le jeune Archer restait le dos droit avant de baisser les yeux. Constatant du coin de l'œil le sourire railleur d'Ishtar face à ce soufflet verbal, Adélaïde perplexe ne perdait pas de vue son jeune équipier.

Être aussi silencieux quand on s'attaquait aussi directement à lui n'était pas du tout dans ses habitudes.

La professeure cherchait encore les mots justes pour les extirper de cette situation inconfortable et tournait la tête vers Rin pour détourner le sujet lorsqu'un léger ricanement perça le silence oppressant.

Le jeune Gilgamesh avait dressé la tête vers les cieux comme emporté dans un éclat de rire tonitruant.

Fleury n'arrivait pas à déchiffrait ses traits, tels que ses yeux cachés par la main qu'il avait posée sur son visage, la tête inclinée vers l'arrière. Il tremblait presque de tout son corps tant il semblait hilare.

L'esclaffement du garçon mourût aussi abruptement qu'il n'avait surgi.

Quand Gil baissa la tête pour regarder Rin, l'archéologue fut frappée par son visage. Dépourvu de tout enthousiasme, de toute curiosité et de tout cabotinage, il était froid. Tout sourire avait disparu.

Ce furent cependant ses yeux rouge sang aux pupilles rétractées en fentes qui l'inquiétèrent le plus.

— Je suis peut-être un sale gosse, mais je ne suis pas un tyran, déclara-t-il avec grande froideur.

Sans leur laisser le temps de répondre, il claqua des doigts et fit apparaître une demi-dizaine de cercles dorés autour de lui, d'où émergeaient les pointes de lances, de haches et d'épées multiples. Sans hésitation il les fit pleuvoir sur Rin et Ishtar, qui parvinrent à en esquiver ou en détourner avec peine. Sans perdre de temps, il accrut le nombre de chaînes autour de lui pour les projeter vers la Servant et la Master sans distinction, avec une intensité et une virulence que Fleury n'avait jamais vues chez lui.

— Et puis d'abord, c'était parce que c'était quelqu'un qui ne le connaissait pas qui l'a invoqué, avec une queue de serpent ou un truc du genre, qui ne voulait que son pouvoir. Pouvoir sans conscience n'est que mort à venir… ou quelque chose du genre ! S'écria avec ardeur le jeune roi d'Uruk.

Même l'une de ses petites déformations des expressions populaires, fréquentes et involontaires, n'arrivait pas à rassurer véritablement sa Master. Plus elle constatait et l'expression de pure fureur de Rin et le visage contrarié du jeune Archer, plus elle avait peur que la situation ne dérape irrémédiablement. Toute vérité n'était pas bonne à dire, surtout à un moment peu propice.

Tout comme comparer son jeune ami à son alter-ego plus âgé était une très mauvaise idée, les insinuations peu subtiles sur le père de sa meilleure amie n'était pas non plus une très bonne idée.

Prise entre deux feux avec une Ishtar enchantée par la situation, Adélaïde essaya de les temporiser.

— Plutôt que de s'écharper, on pourrait en parler au calme ? Je n'aime pas les dialogues de sourds.

— Moi non plus, je n'aime pas les sourdes comme elle. Elle ne comprend rien, d'abord !

La complainte de son Servant fut comme de l'huile sur le feu que l'archéologue s'époumonait à vouloir étouffer. Les yeux de Rin se firent encore plus foudroyants, qui déclara d'une voix glaciale.

— Je me fiche de savoir comment, mais ferme-lui le clapet et règle-lui son compte, Archer !

— Ok ! Je vais les écraser, Rin. Maintenant, prosternez-vous face à ma divine grandeur !

Á une vitesse remarquable, la divine Archer parvint à éviter les chaînes de son jeune homologue et à l'atteindre d'un puissant coup de pied renforcé par magie asséné tout droit dans les côtes. Profitant qu'il soit obligé de reculer de quelques pas et qu'il récupère son souffle après l'impact en se redressant, Ishtar se recula pour grimper de nouveau sur son espèce d'arc volant, d'où elle se mit à générer et à concentrer une flèche de magie pure qui grossissait et sifflait toujours plus à chaque instant écoulé. Réactif, le Servant s'empressait de faire apparaître autant de cercles d'or et d'armes légendaires qu'il le puisse du haut de son âge et du mana dont il disposait pour faire appel à son Noble Phantasm.

Cela ne surprenait pas Fleury. Contre une telle puissance, ils n'avaient pas trente-six solutions. Cependant, plus les secondes s'écoulaient, plus la française craignait que cela ne soit pas suffisant.

— Maanna ! Ouverture de la porte ! Depuis les Cieux, un tir lancé sur la Terre qui vous réduira en poussière. 'An Gal Te Kigal She' !

Pressentant le pire, Adélaïde repoussa Rin en érigeant un tranchant mur de pics rocheux entre elles et laissant deux golems pour ralentir l'autre mage, elle se précipita dans la direction de son équipier. Les lèvres de la professeure marmonnaient à toute vitesse des incantations en langue hébraïque ancienne. Il ne lui restait pas beaucoup de cartes assez solides dans sa manche, à ce niveau du combat. La Porte de Babylone invoquée par son jeune ami commençait déjà à se fissurer face à l'attaque d'Ishtar.

Elle espérait ne jamais avoir à y recourir mais, cas de force majeure, elle ouvrirait la boîte de Pandore.

Deux arabesques de la marque de magie familiale s'estompèrent alors qu'une importante part de sa magie restante était vampirisée de ses circuits magiques pour venir se concentrer dans son bras droit.

L'archéologue, sans même avertir son jeune camarade, le percuta afin de le décaler de quelques centimètres et de lui faire éviter de justesse le tir surpuissant d'Ishtar. Elle ne fut cependant pas assez rapide pour l'esquiver elle-même totalement, son bras gauche resté à la merci de la pure dévastation.

Á cette échelle, il ne s'agissait plus seulement de douleur mais de souffrance dévorante et incendiaire.

La professeure fut si meurtrie qu'elle tomba à genoux, hébétée pendant plusieurs longues secondes. Dissimulée sous la chape de lumière aveuglante qui s'abattait à quelques centimètres de son épaule, la flaque de sang qui avait été versée disparaissait peu à peu, comme absorbée par le sol.

Agrippant son épaule ravagée de ses doigts gauches repliés comme des serres, Adélaïde s'efforça de se redresser assez pour qu'un seul de ses genoux soit encore à terre. C'était comme avoir des échardes de verre dans le bras 'absent', dans son œil gauche ainsi que dans ses circuits magiques, comme si les crocs de la Bête cherchaient à mâchouiller autre chose que le bras et l'œil qu'elle lui avait 'prêté'.

Son arrière-grand-père n'exagérait pas dans ses écrits… cela faisait un mal de chien, foutredieu !

Ce n'était néanmoins pas elle-même qui la préoccupait le plus actuellement, comme un marmonnement sur sa droite le lui rappela. Fleury redoubla d'efforts pour se redresser sans jamais perdre sa concentration sur la calamité dont elle avait un peu relâché la bride, lançant dans son dos.

Damn ! Ça pique et pas qu'un peu quand même… ça va, rien de cassé Gil ?

— Bah moi ça va, c'est à toi qu'il faut demander cela ! Tu n'as pas trop mal ?

Si entendre la voix du gamin était déjà rassurant, le voir du coin de l'œil alors qu'il se rapprochait d'elle l'était encore plus. Il n'avait pas l'air trop amoché, enfin pas plus qu'avant le tir surpuissant.

Si elle voyait plusieurs estafilades et coupures sanguinolentes sur l'une de ses joues et sur ses bras, ses vêtements n'avaient que peu été abîmés. Il semblait moins énergique qu'au début du combat, le visage légèrement rougi par l'effort considérable exigé par cette confrontation, mais avait réussi aussi à limiter la casse en assurant une solide défense au vu de l'arsenal plus limité dont il disposait.

D'une voix et d'un sourire qu'elle voulait rassurants, Adélaïde ne tarda pas à répondre au jeune garçon.

— Je m'en remettrai. Pour une fois, le boulet de famille va servir à quelque chose. Je vais gérer nos arrières plus efficacement. Tant que ça ne s'éternise pas, je pourrais canaliser et museler la bête !

Vu l'expression qu'il arborait, il ne trouvait sa réponse ni convaincante, ni suffisante. Adélaïde pencha légèrement sa tête sur le côté, intriguée. Eh bien, c'était la première fois qu'il lui tirait une tête pareille ! Sans mot dire il avait gagné ses côtés et jetait un regard incisif sur ce qu'il restait de son bras droit.

— C'est moi le Servant. C'est moi qui suis censé te défendre, pas une poupée en terre glaise. Laisse-moi t'aider ! S'écria-t-il d'une voix sévère qui ne prenait pas la peine de cacher son mécontentement.

Elle n'avait pas l'habitude de l'entendre lui crier dessus de la sorte, il y avait une première à tout.

Bien que piquée par la remarque, Adélaïde prit de longues inspirations et expirations pour ne pas perdre son calme. Il ne servirait à rien de s'énerver, tous deux avaient les nerfs à vif avec le combat. 'Une poupée en terre glaise' ? Voilà qui était bien irrespectueux, même envers une déité mineure. Cela ne voulait pas dire pour autant qu'elle le traiterait comme de la chair à canon, elle avait été très claire sur ce point. Ce n'était pas sa conception de leur relation de travail entre Master et Servant.

C'était une chose sur laquelle elle n'en démordrait pas, et elle comptait bien le lui faire comprendre.

— Et en tant que Master, je suis ton soutien. On travaille en équipe, je ne resterai pas en arrière les bras ballants. Laisse-moi t'aider. Si cela ne te suffit pas, dis-toi que je t'en dois au moins une.

— Ce n'est pas une compétition ! Tu peux être un mage, mais c'est moi le demi-dieu de nous deux.

— Je le sais. Je ne suis qu'un mage, une professeure, mais il faut que Rin se calme et je ferai ce qu'il faut en ce but. On ne peut pas perdre ici. Si on perd ici, je manquerai à ma parole et je ne me le pardonnerai pas. Ce n'est pas une compétition, c'est une question d'honneur… non, de fierté.

— Et est-ce que ta fierté vaut plus que ta vie et plus que le chagrin de ton mari ?

Touché. C'était un vrai coup bas ! Les yeux d'Adélaïde se firent plus sombres alors qu'ils restaient fixés dans ceux de son jeune équipier. Forcément, il fallait qu'il fasse appel à cette corde sensible. Autant risquer sa propre vie, cela ne la dérangeait pas trop, autant l'affection qu'elle portait à Waver était sincère et profonde. La professeure ne voulait pas le voir malheureux, surtout par sa faute.

Raison de moins pour faire marche arrière, raison de plus pour sortir vivants de ce guêpier.

— Ta confiance en moi me touche, répliqua-t-elle avec ironie. Non, mais je n'ai jamais dit que j'étais raisonnable. Au point où nous en sommes, je doute qu'on ait le choix. Je ne t'imposerai pas mon aide si tu n'en veux pas. C'est 'ton' choix, tout comme c'est 'mon' choix de me battre comme je le peux.

Elle ne tenait pas tant que cela à mettre sa vie en jeu, mais ce n'était pas son genre de fuir ses problèmes et les conséquences de ses choix. Le mage ferait face à Rin, tout comme elle avait fait face à leurs précédents opposants. Bien qu'elle sache qu'elle pouvait utiliser l'un des sorts de commandement pour lui imposer de suivre un ordre, la Franco-Britannique ne souhaitait pas y recourir. C'était trop tôt, ils pourraient avoir d'autres usages moins controversés. La professeure était à peu près sûre que son équipier ne le lui pardonnerait pas, et elle ne pourrait pas l'en blâmer.

Serrant des dents pour contenir la douleur diffuse qu'elle commençait à ressentir dans son bras et son œil « prêtés » à la Bête, l'archéologue se remit sur ses pieds, ses yeux fixés sur Rin et Ishtar.

Si elle tenait à leur entente et le respectait sincèrement, elle n'avait pas à ployer le genou face à lui.

Glissant dans sa main altérée des cristaux de magie, elle fit quelques pas vers l'avant. Rin était sérieuse, Adélaïde comptait bien l'être tout autant. Cela était d'autant plus vrai que l'archéologue savait que des ennemis tout aussi coriaces les attendraient de pied ferme dans cette Guerre.

Fleury allait sacrifier les cristaux pour tenter son va-tout lorsqu'une main la retint par la manche.

— Attends une minute!

Son œil altéré par le pouvoir du Béhémoth fixé sur Ishtar et Rin qui se préparaient déjà à reprendre leur assaut, elle observa du coin de l'œil le jeune Gil qui cherchait à la retenir de la sorte. Le petit Archer arborait une expression impassible, ses yeux pourpres brûlant d'une lueur particulière, de résolution ou de résignation. Adélaïde garda le silence, attendant qu'il reprenne la parole.

— Je suis d'accord pour faire comme tu as dit, mais avant ça, j'ai besoin d'une dernière chose. Tu sais, la fiole que je t'avais confiée. Est-ce que tu pourrais me la donner ? lui demanda-t-il.

Elle dût dresser plusieurs barrières de diamant pour encaisser les nouveaux tirs concentrés d'Ishtar et les propres assauts magiques de Rin, avec un peu plus d'aisance avec l'appui partiel de la Bête. De sa main libre elle glissa ses doigts dans la poche intérieure du manteau et attrapa la délicate fiole, qu'elle extirpa de son mieux. L'innocent récipient reposa quelques minutes au creux de sa paume.

Pourquoi un objet aussi inoffensif d'apparence ne lui inspirait pas que des bonnes choses ?

Respectueuse cependant de sa parole donnée, Adélaïde la lui tendit, paume ouverte. Le jeune Gil esquissa un sourire reconnaissant, son regard indéchiffrable alors qu'il s'avançait vers la Master.

S'arrêtant juste devant elle, elle le vit serrer brièvement le dos de sa main. La douceur de son sourire amical et l'assurance de ses traits tranchaient avec l'infime tristesse qui hantait son regard. Son cœur se serra d'autant plus en l'écoutant, la faisant hésiter sur le bien-fondé de ses décisions.

— Quoiqu'il arrive, c'était vraiment cool d'être avec toi ! Tu ne m'oublieras pas hein, dis ?

Avant qu'elle ne puisse l'interroger sur ce qu'il entendait par là, l'enfant saisit d'un geste vif la fiole juste avant de se déporter sur le côté pour éviter une charge irritée de la divine Archer.

Afin de rentabiliser le coût que lui coûterait et le tribut que lui coûtait déjà la levée des deux premiers sceaux de l'emblème familial lié au Béhémoth, Adélaïde se servit aussitôt de ses capacités visuelles partiellement et temporairement accrues pour lire avec plus de précision les mouvements de la Servant adverse et de Rin, afin d'ajuster ses sorts offensifs et défensifs en conséquence.

Il était impératif qu'elle assure la protection de Gil, pour qu'il puisse agir comme il l'avait décidé.

Le bras qu'elle avait sacrifié temporairement à la Bête avait pris en force physique et en résistance. Constitué de glaise et de terre, il pouvait voler en éclats et se reconstituer de mille et une façons s'il était détruit, tant que le mage avait encore du mana à offrir. Il accroissait également sa connexion avec l'élément terrestre et amplifiait un peu plus ses pouvoirs telluriques et liés à la géomancie.

Cela ne voulait pas dire que Fleury ne ressentait pas la douleur occasionnée, bien loin de là.

C'était cependant la seule option qu'il lui restait pour tenir tête à Rin, dont le potentiel et la maîtrise magiques étaient bien supérieurs aux siens. Il ne lui restait que sa supériorité en magie tellurique.

Adélaïde se figea subitement alors que Rin esquivait son assaut une fois de plus, lui glissant entre les griffes monstrueuses générées par la Bête. Derrière un grand éclat bleuté, une grande silhouette aux cheveux de nuit assise sur son célèbre arc divin la toisait quelques mètres plus haut.

— C'est dangereux de s'exposer autant, Master-san. Tu ne m'échapperas pas!

Du coin de l'œil, Adélaïde vit le jeune Gil sur sa droite qui portait la fiole à ses lèvres après s'être protégé d'une puissante attaque de Rin. Sachant que cela serait probablement vain de le maintenir au vu de la puissance de frappe divine d'Ishtar, la Franco-Britannique se hâta de refermer les deux sceaux du Béhémoth pour l'enchaîner de nouveau. Elle se précipita ensuite pour élaborer une barrière spirituelle de haut niveau. La déesse décocha deux tirs, le premier pour Gil, le second pour elle.

Adélaïde ne put s'empêcher de ressentir une impression de déjà — vu, à regarder la mort en face.

La lumière bleu argent du tir gorgé en magie devint bientôt trop aveuglante pour ses yeux clairs, si bien qu'elle dut les fermer tout en se préparant au pire. Pourvu que Waver ne lui veuille pas trop…

Un éclat doré émana près d'elle, en résonance avec une explosion lumineuse d'or pur à ses côtés.

La dernière chose qu'Adélaïde entendit avec distance fut une voix plus grave, qui semblait agacée.

— Réveiller quelqu'un qui dormait si paisiblement… vous n'avez vraiment aucune éducation. Mais de sa part, je ne suis pas étonné. On peut être divin et rustre à la fois.