Hello à tous et à toutes !
Tout comme beaucoup d'entre vous je pense, je suis actuellement confinée. Ce qui fait que je me repose un peu plus et que j'ai le temps de me remettre à l'écriture, sur mes temps libres hors télétravail. Je n'oublie pas "Esprits du passé, qui est aussi en cours de rédaction. Ses premiers chapitres sont en cours de relecture, c'est ce qui prend un peu de temps en dehors de l'organisation du récit. Toutefois, comme j'ai pris du retard ici, je vais d'abord le rattraper un petit peu en priorité ;)
Exceptionnellement, je vais attendre le prochain chapitre pour ajouter la liste mise à jour des participants à la Guerre du Graal de Paris, avec leur statut.
Bonne lecture à vous, je reste à votre disposition dans tous les cas ! Au plaisir de vous retrouver au détour d'une ligne,
Lenia41
Chapitre 17 — Á Couteaux Tirés
Hôtel, quartier du Marais, Paris, France. 2014. Le lendemain.
Pour une fois, Adélaïde fut la première levée. Elle se sentait plutôt fraîche et dispo, en dépit des courbatures de l'éprouvant combat de la veille et de l'écho de douleur résiduelle dans son bras droit. Il était rare qu'elle puisse être témoin d'un tel spectacle, à regarder dans un silence attendri son fiancé dormir à poings fermés, sa respiration calme et lente. Un sourire attendri aux lèvres, la professeure d'archéologie et de magie tellurique caressa l'une de ses joues et déposa un léger baiser sur son front.
Il devait vraiment être épuisé pour ne pas réagir, lui qui était si sensible au moindre mouvement.
La professeure décida de le laisser prendre un peu de repos et s'attela à la délicate tâche de s'extraire des bras et des jambes de son conjoint. Ils avaient eu tous deux une journée assez épuisante la veille, si elle en croyait le bref récit qu'il lui avait fait de leur propre combat lorsqu'ils s'étaient retrouvés.
Une fois débarbouillée et un peu plus apprêtée, la franco-britannique revêtit à la hâte une chemise rouge et un pantalon bleu clair avant d'ouvrir la porte de la chambre, baillant généreusement.
Ce fut presque machinalement que la chercheuse se rendit vers l'espace cuisine de l'appartement et de sortir le nécessaire pour un brunch. Ses pensées étaient ailleurs, tournées vers les derniers développements qu'ils avaient rencontrées ces dernières semaines, depuis le début de cette Guerre.
Ses mains coupaient avec détachement le pain campagnard qu'ils avaient acheté la veille, tandis que les œufs brouillés cuisaient à petit feu sur les plaques électriques. Des gestes bien connus d'elle…
En dépit de la dextérité qu'elle avait acquis avec ses années d'archéologue, ses mains étaient parcourues de légers tremblements, ce qui complexifiait un petit peu plus la tâche pourtant simple.
Était-elle vraiment à la hauteur en tant que Master ? N'avait-elle pas échoué, d'une certaine façon ?
« — Quoiqu'il arrive, c'était vraiment cool d'être avec toi ! Tu ne m'oublieras pas hein, dis ? »
La lame du couteau à pain se ficha avec force sur la surface lisse du plateau en bois qui avait été mis à leur disposition par l'appartement-hôtel. Ses yeux clairs semblaient s'abîmer sur un point invisible.
Ils n'avaient travaillé ensemble que quelques semaines, et déjà elle sentait le vide de son absence.
— Hey ! Tout va bien ? T'as ton air constipé, tu sais, comme quand tu as perdu ton pinceau préféré de pilleuse de tombes. Tu veux que j'en prête un ? J'en ai quelques-uns en réserve.
La voix claire la surprit, au point qu'elle manquât d'y laisser un doigt par inattention. Adélaïde fit aussitôt volte-face avant de se figer. Une petite silhouette s'avançait pas à pas depuis la deuxième petite chambre, une main glissée dans ses cheveux encore ébouriffés à souhait. La professeure d'archéologie préféra poser le couteau à pain pour éviter de se blesser et resta coi. Interloquée, la franco-britannique s'aventura à demander d'une voix dépourvue de son assurance habituelle.
— Gil ? Je veux dire… c'est bien toi ? Ce n'est pas une blague, hein ?
— Bah oui, c'est moi ! Qui veux-tu que ce soit ? Harry Potter ? Luke Skywalker ? Non parce que moi, je suis un Servant hein, pas un sorcier ou un Jedi. Enfin techniquement je connais la magie, mais je n'ai pas besoin d'un bout de bois ou d'une épée flashy pour en faire.
Elle aurait d'ordinaire au moins froncé un sourcil au vu de son commentaire, et pourtant elle restait sans réaction alors qu'il s'était arrêté à deux pas d'elle, ses yeux pourpres rivés droit dans les siens. Pourtant… il avait pris l'antidote à la potion de Jouvence et à sa connaissance, même en la buvant de nouveau, il n'y avait aucune garantie de retrouver le jeune Servant qu'elle avait connu jusque lors.
Ce n'est pas comme si elle avait un grief contre Caster… mais elle le connaissait moins que lui, il était encore plus imprévisible même s'il lui avait semblé qu'il n'était pas hostile à son égard. Elle n'avait pas eu le temps de s'y préparer, ni de s'y adapter, ça avait été comme revenir à la case départ.
D'un autre côté… la référence aux domaines de la fantasy et de la science-fiction était révélatrice.
La trentenaire presque quadragénaire s'approcha de lui, sans un mot. Ses yeux bleus l'observaient avec attention de la tête au pied, avant de poser des mains tremblantes sur ses épaules et de les serrer. Quelques secondes plus tard, la professeure l'étreignit avec vigueur contre elle, ses yeux humides.
— Ne me refais jamais un coup pareil ! J'ai cru que je t'avais perdu. Je n'ai rien contre Caster, je l'apprécie, c'est juste que… je suis désolée. Je n'ai pas été à la hauteur, en tant qu'équipière.
— Attends… de quoi on parle ? Si c'est de promettre de ne pas te sauver la vie à nouveau, ce n'est pas possible. Si c'est pour ne pas rappeler Caster au besoin, si c'est encore une fois pour te sauver la vie, pas possible non plus. Si c'est pour te faire un câlin juste après la bataille et te rassurer que je suis toujours là en plus de Caster, c'est tout à fait possible. Est-ce que tu veux un câlin maintenant ? Répliqua le garçon qu'elle avait appris à mieux connaître.
Adélaïde n'était pas habituée à être aussi émotivement secouée. C'était comme si ce qu'il s'était passé à Warka, pardon, à Uruk l'avait profondément marquée, affectée de manière durable. Pourtant, elle n'avait pas une imagination assez fertile pour imaginer ce genre de scène. Il anticipait, comme à son habitude, les propos qu'elle aurait pu lui dire et écartait les demandes qu'il ne voulait pas suivre. Mille-et-unes questions fusaient dans l'esprit de l'archéologue, à peine bridées pour l'heure face au soulagement qu'elle ressentait. Incertaine s'il s'agissait d'une raillerie ou d'une proposition sérieuse, elle préféra dans l'ombre du doute se contenter d'un acquiescement silencieux de la tête. Elle aurait aimé pourtant lui dire qu'elle préférerait qu'il ne cherche pas nécessairement à lui sauver la vie la prochaine fois, qu'il ne prenne pas autant de risques et de décisions épineuses contre son grès. Pourtant, elle l'avait bien senti dans son ton, le jeune garçon ne comptait pas revenir sur ses clauses.
Un court instant elle sentit les bras de son jeune ami se serrer autour d'elle, avant qu'ils ne s'écartent.
Séchant d'un geste vif ses yeux humides, la professeure secoua doucement sa tête et esquissa un léger sourire encore un peu fébrile, avant de lui faire un signe d'invite en direction de la table à manger.
— Tu peux aller te rendormir si tu veux, sauf si te sens assez réveillé pour discuter un peu avec moi pendant que je prépare le petit déjeuner. Il est encore tôt, après tout, lança l'archéologue.
— Ça ira, de toute façon ça serait difficile de fermer l'œil vu ton agitation, répliqua Archer en baillant généreusement. Autant que tu vides ton sac à questions, tant qu'on y est.
— Comme tu veux. Est-ce que tu souhaites un chocolat chaud maison ? J'ai de quoi en faire.
— Ce n'est pas du vin, mais je ne peux pas refuser une telle offre ! Si cela avait existé à mon époque, j'aurais volontiers vendu mon royaume pour un chocolat chaud, s'exclama-t-il avec un sourire jovial.
Cette familiarité était assez réconfortante, apportant son cadre rassurant et chaleureux après une période assez agitée. Fleury s'attela volontiers à la tâche, préparant une casserole de lait à chauffer sur les plaques ainsi que les morceaux de chocolat noir, le léger zeste de sucre et de crème, et la cuillérée de cannelle. Autant en préparer pour plusieurs, un peu de douceur ne leur ferait pas de mal.
Ils passèrent quelques minutes ainsi dans un silence plutôt confortable. Finissant lentement de préparer les tartines et de faire cuire le bacon, elle leur servit deux grandes tasses de chocolat chaud fumant avant de recouvrir la casserole d'un couvercle puis d'en couper l'alimentation électrique. La professeure tira une chaise en face lui et s'installa en déposant leurs tasses, avant de prendre la parole.
— Commençons par le plus simple. Cette fiole que tu m'avais confiée, c'était… ?
— Hm, l'antidote à la Potion de Jouvence, complétait-il avant qu'elle ne puisse terminer sa phrase avant d'ajouter un clin d'œil. J'espérais l'avoir sous la main en cas de besoin et voir si tu étais digne de confiance. Tu ne m'as pas déçu sur ce point, si cela peut te rassurer.
Il lui confirmait donc ce que Caster avait signifié sans lui répondre clairement, un peu plus tôt. C'était la question la plus facile, car il était logique que s'il possédait des potions, il en eût aussi les remèdes. Sentant un certain inconfort émaner de son jeune Servant, Adélaïde préféra clarifier ses propos.
— Et avant que tu ne te fasses des idées, j'étais et je reste très contente de notre collaboration. Je n'ai rien contre Caster, que je ne connais pas encore bien, mais cela ne change pas notre lien.
— Mm… mais tu me préfères à Caster, hein, dis ?
Il était très rare de le voir aussi gêné et aussi soucieux de réaffirmer sa position à ses côtés. Adélaïde se contenta de laisser un sourire amusé bien que sérieux filer sur ses lèvres, tout en prenant une gorgée de chocolat chaud et en surveillant la cuisson du bacon. Il s'agirait là d'une réponse assez claire.
— Est-ce que tu peux me dire ce qu'il s'est passé ? Vous m'avez laissée confuse, tous les deux.
— Bah, ce qu'il s'est passé. Vu que cette Archer était trop forte, surtout avec sa folle furieuse de Master, je me suis résigné à lui passer le relai, histoire qu'il fasse un peu son travail lui aussi. Á ce rythme, tu aurais fini par faire une grosse bêtise et il était hors de question qu'on perde.
Il n'était pas difficile d'entendre la rancune encore vivace qu'il portait à la déesse de Vénus et à Rin, vu qu'il ne s'en cachait pas du tout dans ses propos comme dans ses ressentis par leur lien mental. Fleury haussa un sourcil à la mention de la « grosse bêtise » en question, ne partageant pas son avis sur ce point. Elle avait fait ce qu'elle estimait nécessaire pour être efficace au cours de ce combat, et Rin était une adversaire assez redoutable pour qu'elle soit obligée de sortir la grosse artillerie. Pragmatiquement, sa décision se défendait tout à fait à ses yeux. Il n'était pas de la même opinion.
Ils avaient déjà eu cette discussion et, clairement, leurs positions sur le sujet ne se rejoindraient pas. Adélaïde garda donc le silence et lui fit signe qu'il pouvait poursuivre, ce dont il ne se priva pas.
— Normalement je devais laisser ma place à Lui, comme il m'avait laissé la sienne au départ. Je n'ai pas trop eu le choix, mais j'ai vraiment bien aimé être là et il n'était pas pressé d'être là, alors j'ai pu rester plus longtemps avec toi, comme cela. Sauf que je n'avais pas prévu que le démon fait déesse nous envoie l'un de ses tirs pile au même instant, si bien que ça a… interféré.
Gil ne semblait pas souhaiter s'attarder sur les détails d'une explication qui ne lui était pas agréable, clairement. Cela n'étonnait pas trop la française, si elle prenait en compte l'aversion du jeune roi envers sa figure adulte la plus connue. Néanmoins, Adélaïde lui laissa voir sa perplexité quant à l'interférence en question que l'incident avait provoqué. Elle n'avait jamais entendu ou lu de cas de figure similaires à ce dernier, aussi cela la laissait confuse. Archer sembla vite s'en apercevoir et passa une main dans ses propres cheveux pour les ébouriffer avec agacement, avant de tenter de s'expliquer.
— C'est comme l'un de ces interrupteurs dont tu te sers pour la lumière de la maison. La Potion de Jouvence et son antidote, c'est comme ta main sur le bouton on/off de l'éclairage. Le tir qu'on a reçu, ça a provoqué un court-circuit qui a tout fait disjoncter. Si bien que maintenant, le bouton reste bloqué entre la position « On » et la position « Off ». C'est plus clair, ça ?
— Si je comprends bien, tu veux dire que Caster et toi n'êtes plus aussi séparés qu'avant.
— C'est simplifié mais c'est l'idée, commenta l'Esprit Héroïque avec un sourire mi amusé mi satisfait. Sans le vouloir, elles ont démoli le mur entre Lui et moi, si bien qu'on peut se passer le relai dans les deux sens plutôt qu'en sens unique ! Ça aurait été très embêtant pour nous si ça avait été Goldie, mais heureusement c'était l'Ancêtre. Il est un petit peu plus raisonnable.
Était-ce la seule raison ? Adélaïde avait ses réserves sur le sujet, mais hélas elle n'était pas assez connaisseuse dans ces arcanes de thaumaturgie. Il faudrait qu'elle demande à Waver ce qu'il en pensait. Oh, Fleury ne pensait pas que son jeune ami soit en train de lui mentir, elle était juste plus prudente. Le jeune Archer l'interprétait sans doute comme un lapin qu'il avait sorti, sans le prévoir, de son chapeau. Adélaïde voulait envisager l'influence, forte ou plus nuancée, de facteurs extérieurs pour expliquer cette étrange anomalie. Heureusement, cela ne semblait pas nuire à son équipier, c'était déjà l'essentiel, pas plus qu'à ses circuits magiques ou à elle-même. Leur santé restait prioritaire.
Il faudrait qu'elle creuse la question par la suite, mais elle préféra ne pas l'inquiéter pour l'instant.
— Ce pourquoi il t'a volontiers laissé la place une fois le combat terminé, je suppose. La barrière qui vous séparait s'est amincie, mais il reste quelques garde-fous. Dis-moi si je me trompe, mais vous êtes quasiment la même personne. Laisse-moi finir avant de m'interrompre, s'il te plaît. Merci. Vous avez vos individualités propres mais vous êtes issus de la même légende, du même Esprit Héroïque. Je pense que sinon, j'en aurai senti le coût sur mes circuits, nope ?
— Bah il fallait te protéger, à tout prix. Désolé pour tes circuits magiques, je ne voulais pas que tu sois blessée. Je ne pensais pas qu'ils seraient autant sollicités. Il est gourmand Caster, hein ?
Derrière la plaisanterie sur laquelle il avait conclu sa réponse, Adélaïde pouvait voir clairement son inquiétude sincère ainsi, peut-être, qu'une ombre de rare remord. Il était peu courant qu'il s'ouvre autant, même à son égard, et exprime clairement sa préoccupation sur son bon état. L'archéologue laissa un sourire chaleureux fleurir sur ses lèvres et amena les autres plats du généreux petit déjeuner à l'anglaise qu'elle préparait, avant de tapoter gentiment et brièvement l'épaule du jeune roi.
— Ne t'inquiète pas, Gil. C'était avec de bonnes intentions, ma carcasse est solide et mes circuits ont tenus le choc. Ça devrait aller, ils sont assez robustes, j'aurai craqué bien avant ça sinon. Tout ce qu'il faudra que je fasse, c'est de les décrasser plus encore pour que je puisse suivre votre rythme à tous deux. Il ne faudrait pas que ta Master reste à la traîne, pas vrai ?
— J'ai confiance en toi, mais n'hésite pas à te reposer un peu sur moi… et aussi sur lui, au besoin.
— D'accord ! Allez, le déjeuner va être prêt et je pense que nos grands dormeurs sont réveillés. Il va falloir nous accorder sur notre plan de bataille pour la grande table-ronde de ce soir.
— Premiers arrivés, premiers servis ! S'exclama Gil avec son entrain pleinement retrouvé.
Cette gaîté était sincère, en dépit de leurs préoccupations multiples et du grand sérieux de leur discussion. Oh, il allait réussir à faire une belle surprise à leurs coéquipiers. Adélaïde était indiciblement curieuse de voir les têtes que Rider et surtout Waver allaient tirer, en les rejoignant.
Un petit peu de légèreté matinale ne ferait pas de mal avant les négociations délicates de la soirée.
Cela n'avait pas été un mal finalement que le rendez-vous avec Rin, initialement prévu en fin de matinée, fusse finalement déplacé en soirée. Cela leur avait permis de prendre un repos bien mérité et de panser leurs plaies respectives. Conformément aux règles sur lesquelles ils s'étaient entendus, chaque groupe devait amener l'ensemble de ses membres, mages comme Esprits Héroïques, tant par souhait d'avoir une discussion véritablement généralisée qu'aussi dans un souci de transparence.
Ils auraient dû partir ensemble au café du rendez-vous, mais Adélaïde était revenue sur ses pas en ayant oublié son téléphone portable à l'appartement qu'ils louaient sur Paris. Waver n'était pas très rassuré à l'idée de ne pas l'accompagner, mais Rider avait fini par lui faire entendre raison. Elle savait se défendre, et dans le pire des cas de figure, elle pourrait appeler le jeune Gil à son aide en recourant à un sort de commandement, étant donné que tout comme son époux, il lui en restait encore trois.
Cela ne leur plaisait peut-être pas, mais la professeure Fleury avait sa fierté, ou peut-être, son orgueil.
Ce n'était pas parce qu'ils étaient en pleine guerre que l'archéologue comptait suivre les yeux fermés les souhaits de ses équipiers masculins. Sa vision des relations sociales n'était pas, de son avis, aussi rétrograde. Elle restait une femme indépendante, et un mage en mesure de se défendre par elle-même.
Waver avait bien entendu lui aussi un téléphone portable, mais ils n'en avaient jamais trop et surtout, elle devait rester alerte aux textes écrits et aux appels que pourrait lui passer Lucas, comme le stipulait l'accord qu'ils avaient tissé. Ce pacte de non-agression et de partage d'informations, les soulageait tous deux d'un adversaire de moins à se préoccuper le temps de faire sens de cette Guerre inopinée.
Le jeune roi d'Uruk n'avait pas été très enclin à ne pas l'accompagner, mais la franco-britannique avait tâché de son mieux de le rassurer en lui promettant de ne pas hésiter à l'appeler au besoin. Il valait mieux éviter qu'ils soient tous en retard, au vu de la ponctualité et de l'intransigeance de Rin. C'était d'autant plus vrai que Dorian était convié à la réunion, et de fait se sentirait plus à son aise s'il n'arrivait pas seul avant eux. Adélaïde préférait être la seule cible du courroux de la japonaise.
L'appartement-hôtel semblait être bel et bien désert à son arrivée. Les lumières étaient closes, les fenêtres fermées et leurs affaires présentes, à la place où ils les avaient laissées. La professeure ne retint pas un soupir de soulagement en refermant la porte derrière elle, laissant le verrou automatique de l'entrée sceller l'accès après elle et rangeant la carte magnétique dans l'intérieur de sa veste.
Bon, il ne lui restait plus désormais qu'à mettre la main sur l'engin infernal et tout serait bon.
Estimant qu'il ne devait pas être bien loin, Adélaïde préféra ne pas allumer les lumières et s'orienta avec la lumière environnante du soir, une fois que ses yeux fussent habitués au voile de la pénombre. Elle put aisément remonter ainsi le petit couloir d'entrée, pour accéder à la salle de bain puis au grand espace qui servait de pièce à vivre principale. Il n'y avait aucune raison que l'appareil mobile se trouve dans la chambre occupée par les deux Esprits Héroïques qui les accompagnaient. Connaissant Iskandar et surtout Gil, ils n'auraient pas manqué de lui faire remarquer qu'elle l'y avait oublié.
Elle ne trouvait rien dans la salle de bain, et n'eut pas plus de succès dans leur chambre à eux. Interloquée par son étourderie, la professeure entreprit des recherches minutieuses dans le salon.
C'est alors qu'elle le vit enfin, délaissé dans un angle du canapé. Il avait dû s'échapper de sa poche.
Avec un sourire satisfait aux lèvres, l'archéologue s'avança vers le canapé et se pencha pour attraper l'infâme mais indispensable outil des temps modernes qu'elle ne pouvait pas laisser traîner ainsi. Ses doigts allaient s'en emparer lorsqu'ils se figèrent, percevant une infime variation dans la magie ambiante. Telle une note désaccordée de l'harmonie des barrières placées, quelque chose clochait.
Elle allait se redresser lorsqu'une main se plaqua subitement sur sa bouche avant qu'un bras ne vienne la ceindre à la taille. Surprise, le mage voulut écraser le pied de son assaillant pour lui faire relâcher sa prise, mais ce dernier lui échappait. Lorsqu'elle parvint à lui asséner un coup de coude ressenti pour desserrer l'étreinte de l'agresseur, elle sentit aussitôt ses membres se tétaniser contre sa volonté.
Grommelant entre ses dents, elle tâcha de lutter contre la pétrification invisible pour piocher dans l'une de ses poches des cristaux de magie, mais aucune de ses mains ne répondit à ses injonctions. La magie qui la paralysait était plus forte que la sienne, et veillait avec grand soin qu'elle ne puisse ni recourir à ses cristaux de magie, ni toucher le moindre pan de mur ou de sol pour activer les barrières.
Après avoir passé tout ce temps à t'observer, je m'attendais à mieux de ta part. Ta distraction pourrait te coûter la vie à ce rythme, et plus vite que tu ne pourrais le penser.
Elle ne reconnut pas la voix grave qui soufflait à voix basse dans son dos. La professeure se débattit vigoureusement, avant de se rendre compte que les graphèmes dorés lui étaient assez familiers. La silhouette laissa échapper un ricanement en voyant son refus de se rendre à l'évidence et de cesser de se débattre. Elle entendit des pas se déplacer autour d'elle, d'une démarche tranquille et assurée, puis du coin de l'œil une grande silhouette s'approcher d'elle. L'étau qui lui gardait la tête basse sembla se relâcher un peu et elle n'attendit pas pour chercher à redresser sa tête, son regard dignement agacé. L'individu posa une main sous son menton et, tout en le tenant, lui fit relever lentement la tête.
— C'est une chose que d'affirmer que l'on peut se défendre seule, c'en est une autre que de réussir à le prouver. Je ne suis pas très convaincu par ta performance de ce soir, mongrel.
En dépit de la célèbre injure qui était désormais étroitement associée à sa légende, le ton de l'Esprit Héroïque qui la dévisageait avec sévérité était légèrement moins tranchant qu'il n'en donnait l'air. Il semblait plutôt s'amuser grandement de la situation dans laquelle la Master se trouvait désormais, faute de prudence suffisante. Sans même s'en cacher, il était clairement railleur à la voir ainsi piégée.
— Ne fais pas une tête pareille, voyons ! Si j'avais voulu te tuer, je l'aurais déjà fait. Ce n'était qu'un rappel à l'ordre et à la réalité. Le gamin t'apprécie, mais il a été trop conciliant avec toi. Je n'ai aucune envie que cela soit une épine dans le pied pour la suite. Reconnais ton erreur de jugement, mage, et je délivrerai aussitôt de tes liens. Ce n'est pas si difficile, n'est-ce pas ?
— Cela le serait encore moins dans des circonstances moins humiliantes… mais soit, je concède. Est-ce que tu peux me rendre ma liberté de mouvement maintenant Caster, s'il te plaît ?
Aussi implacable que fut son jugement, il n'en était pas moins vrai sur certains aspects. Adélaïde était certes fière, mais pas idiote et imbue d'elle-même pour s'aveugler à ce point. Elle ne ferait aucun effort pour masquer son mécontentement, envers sa propre inattention et sa frustration impuissante.
Satisfait visiblement de sa réaction et de sa décision, le Roi Sage relâcha son menton et s'écarta de quelques pas, avant de dissiper d'un claquement de doigts les graphèmes qui entravaient ses gestes.
— Nous n'avons pas vraiment eu le temps de discuter, profitons donc de cette opportunité.
— Je n'y suis pas opposée en principe, mais tu sais que Rin et les autres nous attendent au café ce soir. Si on tarde trop, nous serons assurément très en retard et ça risque de vraiment barder.
— Ils attendront, trancha Caster avant d'ajouter avec une ombre de sourire, et puis nous ne serons pas aussi en retard que tu ne le croies. Comment penses-tu que je sois arrivé ici avant toi ?
— C'est une bonne question… tout comme comment j'ai pu échapper au tir d'Ishtar, d'ailleurs.
Son sourire se fit plus large à la remarque de la professeure, sans qu'il ne semble pressé de sortir. Au contraire, il se laissa glisser dans le canapé et, le dos droit et les bras croisés, l'observait avec attention.
— Tu es moins idiote que tu n'en donnes l'air, et plus alerte aussi. C'est une très bonne chose, surtout dans le piètre état dans lequel tu te trouvais avant que le gamin ne m'appelle. Avant d'éclairer ta lanterne, dis-moi quelles sont tes hypothèses sur les deux points que tu as reliés.
— Je n'ai pas pu voir grand-chose lorsque les deux Nobles Phantasm se sont entrechoqués, répondit Adélaïde en marchant lentement avant de compléter, mais je me rappelle d'avoir aperçu un éclat doré tout près de moi alors que Gil… Godric n'était pas tout à fait à côté.
De cela, elle se souvenait très clairement. Cela était d'autant plus vrai que la puissance du Béhémoth parcourait son bras droit et son œil pour accroître temporairement ses perceptions sensorielles. L'archéologue avait un net souvenir des localisations tant de Rin, de God que de la terrible Ishtar. Sans attendre de réponse immédiate de l'ancien roi d'Uruk, la franco-britannique se tourna vers lui et extirpa avec précaution la chaîne glissée autour de son cou pour révéler un petit item d'or clair.
— Sachant qu'aucune de mes possessions n'était infusée d'un pouvoir de déflexion ou d'absorption magique assez puissant et rapide, je ne vois guère d'autre possibilité. Godric a vraiment tenu à ce que je le garde sur moi. Il a parlé de garantie… et de porte-bonheur aussi.
Le petit artefact d'or pur brillait avec douceur contre sa paume, tel un cartouche rectangulaire dont les bords auraient été un peu arrondis, laissant entendre un tintement clair au moindre geste infime. Un rire, bref et sonore, résonna entre les lèvres de Caster alors que son sourire se faisait plus railleur.
— J'étais étonné de le trouver sur toi, mais puisque c'est le gamin qui te l'a donné… tu n'auras pas à connaître le sort des impudents qui s'emparent de ce qui n'est pas leur. Tu n'as pas l'air de savoir ce que c'est, mais cette ignorance n'est pas nécessairement un mal pour l'heure.
Un frisson fit transir la peau de l'archéologue à l'écoute de ses propos, arrêtant net ses pas sans pour autant baisser le regard alors qu'elle l'observait droit dans les yeux. Elle ignorait ce qu'il savait depuis le début de cette Guerre du Graal impromptue, étant donné qu'il n'avait pas manifesté sa présence jusqu'au combat décisif contre Rin et Archer… enfin, de ce qu'elle se souvenait en tout cas. La trentenaire, presque quadragénaire, ne pouvait pas écarter l'ombre d'un doute, sur ce dernier point.
— Devrais-je rédiger mes dernières volontés, au vu de ma profession et de mon dernier chantier ? Demanda la franco-britannique d'un ton assez sérieux derrière son voile de légèreté.
— Ne te donne pas cette peine. Rien de ce que vous autres pilleurs de tombes avez pu trouver ne faisait partie de mes collections. Nous ne serions pas en train de discuter si ça avait été le cas.
C'est qu'il avait un certain sens de l'humour ! Cela ne déplaisait pas à la professeure, bien qu'elle ne commettrait pas l'erreur de sous-estimer ses affirmations. Ce n'était pas que des fouilles n'avaient pas été réalisées sur l'ancien territoire supposé de Babylone, mais jamais les collections en question n'avaient été localisées et encore moins trouvées. Cela restait encore, de nos jours, un Mystère. Elle préféra ne pas poursuivre ce sujet, qui ne paraissait pas déranger outre-mesure l'Esprit Héroïque.
Adélaïde retira le pendentif confié par Godric et allait le tendre à Caster lorsque ce dernier hocha négativement la tête, se contentant de répliquer d'une voix toujours aussi calme et arrogante.
— Garde-le pour l'instant. Je ne suis pas opposé à ce qu'il te le confie, et l'idée du gamin n'était pas si mauvaise. Cela nous laissera un moyen de te récupérer si tu fais trop l'imprudente.
Un sourcil haussé, le mage ne commenta pas et replaça l'item autour de son cou. Si elle savait que la figure royale qui lui faisait face était connue pour sa sévérité, son orgueil et son autorité, elle avait parfois du mal à cerner ses intentions, tant pour le Graal qu'envers elle-même. Le Roi Sage se releva et avança sa haute silhouette vers elle, la toisant d'un regard pourpre acéré, alerte et indéchiffrable. Après de longues minutes à ne pas savoir ce qu'il lui voulait, l'archéologue vit un sourire finalement étirer ses lèvres et ses traits se détendre très légèrement quand il posa une main sur son épaule.
— Je n'attendais pas grand-chose de cette énième guerre. Elles se ressemblent toutes ou presque. Je pensais laisser le petit s'en occuper à ma place pendant que je me reposerais et profiterais du spectacle en coulisses. Je n'avais pas beaucoup d'attentes à ton égard par ailleurs, mage.
— Pourquoi avoir répondu à mon appel et pourquoi m'avoir épargnée dans ce cas, à Warka ? Á t'entendre, tu aurais eu toutes les bonnes raisons de m'achever ou de me laisser là-bas. Je me suis documentée depuis. Je sais que le contrat n'est pas confirmé sans l'accord des deux partis.
Il était peut-être téméraire, voire présomptueux de sa part de poser cette question sans tact ni véritables pincettes mais une fois de plus, la diplomatie ne faisait guère partie de ses points forts et la question lui brûlait les lèvres depuis le début de cette conversation… depuis même son retour à Londres. Elle sentit la main de Caster se refermer sur son épaule dans une poigne enserrée et ferme.
— Tu ne manques pas d'audace, mais ça ne me déplaît pas. Je te pardonne. Ta question n'est pas infondée… et je consentirais peut-être à y répondre, si tu réponds d'abord à la mienne. Qu'est-ce qui te pousse à mener cette Guerre, qui te dépasse ? Tu peux bien le dissimuler à ton entourage, mais tu ne peux rien me cacher. Si tu as trop peur, tu peux encore t'en échapper. Qui t'en blâmerait ? Tu n'es qu'une professeure après tout, une simple pilleuse de tombes.
La situation la mettait mal à l'aise, alors qu'elle s'était retrouvée contre un mur, le bras libre de Caster lui barrant tout échappatoire sur sa droite tandis que son épaule gauche était toujours enserrée par la main du Roi Sage. Elle ne put cependant pas rester de marbre face à ses propos et sentit le feu gagner ses joues alors que ses yeux bleus-gris prirent un éclat résolu aussi tranchant que sa voix n'était ferme.
— Archéologue, ou « pilleuse de tombes » si ça te plaît, ne veut pas dire couarde. Je ne suis pas lâche, roi d'Uruk, au point de rebrousser chemin aux premières difficultés venues. Ce n'est pas parce que j'ai conscience de mes limites que je vais rester les bras croisés. Je ne sais pas encore qui a provoqué cette guerre et quelles forces nous allons affronter, mais les dieux m'en soient témoins, tu te trompes lourdement si tu crois que je vais fuir mes responsabilités. Je vais peut-être mordre la poussière parfois, mais je me relèverai à chaque fois. J'ai promis à Gil… j'ai promis à Godric de me battre à ses côtés. Je ne reviens jamais sur une parole donnée.
Les yeux rouge vif de l'Esprit Héroïque étaient insondables et restés fixés dans les siens, comme s'il cherchait une fois de plus à la jauger et à ne perdre aucune de ses réactions et expressions. Puis, elle vit un léger sourire plisser ses lèvres alors qu'il relâchait et sa prise, et le bras posé contre le mur.
« Je ne sais pas si elle me dit la vérité, mais son attitude me plaît. »
Adélaïde sursauta à l'écoute de cette pensée étrangère qui s'était glissée dans son esprit avant de se dissiper. Jetant un coup d'œil surpris et prudent vers Caster, ce dernier n'affecta pas de réaction particulière alors qu'il arrangeait la chemise bleu sombre et la veste brune qu'il avait choisies en plus d'un pantalon blanc, tous bien ajustés à sa silhouette, en plus de souliers de ville noirs. Avait-elle imaginé cette pensée, ou bien lui avait-elle échappé par mégarde ? Elle n'eut pas trop le temps de s'y attarder avant que le Roi Sage ne revienne dans sa direction, lui jetant dans les bras sa sacoche avant de se placer à ses côtés et de saisir son bras d'une main, lançant d'une voix grave au ton plus léger.
— Remettons-nous en route sans plus attendre ! Á ce rythme, tu vas vraiment être en retard.
— On se demande à cause de qui, bougonna Adélaïde avec néanmoins une once de sourire. Cela tiendrait du miracle si on parvient à éviter la demi-heure de retard et, de fait, la furie de Rin.
— Un miracle ? Voyons, c'est peu de choses. Nous y serons en cinq minutes tout au plus. Trèves de bavardages maintenant, nous avons à faire prêtresse, déclara-t-il avec un large sourire.
Sans relâcher son bras et sans donner plus d'explications, Gilgamesh fit claqua des doigts de sa main libre. Des graphèmes dansèrent autour d'eux, avant que son monde ne soit noyé dans la lueur dorée.
La lumière aveuglante finit par se dissiper brusquement, aussi brutale que ne fut la chute. La franco-britannique, qui s'était attendue à ce qu'ils réapparaissent quelque part à l'extérieur, près du café-restaurant convenu, fut assez étonnée de constater que le lieu où elle avait atterri était très sombre. Elle s'inquiéta de ne rien voir, alors que ses yeux clairs ne s'étaient pas encore habitués à la pénombre.
Un obstacle imprévu lui fit perdre l'équilibre sans qu'elle ne trouve de prise pour récupérer son équilibre. Une main la rattrapa cependant par le bras et l'attira vers l'avant, puis murmura à son oreille.
— Je te déconseille de crier, sauf si tu tiens absolument à nous faire remarquer par ceux de l'extérieur. Cela ne me dérangerait pas plus que cela, mais ils pourraient se poser des questions.
Elle sentit la main libre de Caster se glisser pour attraper quelque mécanisme sur sa gauche et l'enclencher, avant de remonter plus haut et de presser un bouton sur ce qui devait être un mur. La lumière vive qui jaillit aussitôt contraignit l'archéologue à couvrir ses yeux de son bras libre quelques minutes en grommelant dans sa barbe inexistante des jurons français, jusqu'à découvrir petit à petit ses yeux bleus-gris pour leur laisser le temps de s'adapter à la luminosité nouvelle de la… pièce.
Car il s'agissait bien d'une pièce ou, plus précisément, de l'une des toilettes d'une salle d'eau.
Identifiant l'obstacle qui avait manqué de la faire chuter comme la cuvette de la toilette, elle contint son embarras face à la perspective de l'humiliation à laquelle elle avait échappé de justesse et préféra tourner le regard sur l'Esprit Héroïque qui libérait à peine son bras, une fois qu'elle fut plus stable. Elle préféra s'en amuser afin de protéger son ego et se contenta d'hausser un sourcil avec un ton léger.
— Des toilettes, vraiment ? Tu as des goûts surprenants dans le choix des lieux pour tes portails.
— Il te faudra remercier le gamin pour cela, répondit avec nonchalance l'ancien roi d'Uruk. C'est la première idée qu'il lui soit venue en tête pour couvrir son absence sans se faire remarquer.
— Je lui avais pourtant dit que je vous rejoindrais et que je ne voulais pas être accompagnée, commenta Adélaïde en enclenchant le verrou assez ancien pour débloquer la porte.
— Tu peux ne t'en prendre qu'à toi-même, il a respecté ta volonté. Tu as spécifié ne pas vouloir être accompagnée… rien ne l'empêchait, en revanche, de te suivre ou de venir te chercher.
Et elle n'avait pas besoin de dessin pour imaginer la suite. Gilgamesh avait profité de l'occasion pour relayer – de bon ou de mauvais grès – le jeune Gil par ruse ou quelque argument qu'elle ne voyait pas encore. Le mage n'avait pas beaucoup apprécié la simulation d'attaque surprise, mais elle acceptait les leçons qu'elle pouvait en tirer en termes de vigilance et de prudence. Bien que la professeure ait du mal à comprendre ses intentions et à bien cerner sa personnalité, elle avait pu constater qu'il n'avait pas souhaité lui faire de mal à proprement parlé. Il la secouait peut-être un peu et la menait hors de sa zone de confort, mais pourtant, l'archéologue n'y voyait pas de mauvais fond.
Inquiète de leur retard, elle fut surprise et soulagée en jetant un coup d'œil à sa montre à bracelet. Ils n'étaient en retard que de quinze minutes, au lieu des trente anticipées s'ils s'y étaient rendus à pied.
Une vieille dame attendait sur le perron, ses traits ridés crispés et sa bouche serrée. Les yeux bleus derrière ses grosses lunettes les foudroyaient du regard, les houspillant avec un fort accent parisien.
— Vous alliez y passer la nuit ou bien ? Faites ça ailleurs plutôt que d'ennuyer les honnêtes gens ! Ah les jeunes de nos jours, plus aucun respect ! Ce n'était pas comme ça, de mon temps.
— Ce fantasme des toilettes et de la copulation… vraiment une génération de dégénérés, commenta Gilgamesh entre consternation et un brin de condescendance.
Adélaïde dût se mordre les lèvres pour ravaler l'éclat de rire qui vibrait dans sa gorge tant à la remarque de son régal équipier qu'aux joues enflammées de la petite vieille parisienne. Elle ne parvint cependant pas à contenir le large sourire qui étirait ses lèvres. Elle s'amusa tout autant de voir la répulsion et l'ire de la petite vieille lorsque l'archéologue précéda Caster pour lui tenir la porte et le laisser en premier, allant tout à fait à l'encontre des codes de galanterie des mœurs conservatrices.
La professeure ignora superbement les regards envieux ou languissants des demoiselles qu'ils croisèrent, nombre d'entre eux braqués sur l'Esprit Héroïque. Ce dernier semblait tout à fait conscient de son charme naturel et n'en paraissait pas contrarié, bien au contraire au vu de son sourire satisfait. Elle n'était pas assez coincée d'esprit comme du cul pour s'en révolter, préférant de loin s'en amuser.
Le serveur qu'ils rencontrèrent eût la grâce de ne pas s'étonner de leur présence soudaine dans l'établissement – très fréquenté encore, pour sa défense – et à l'écoute du nom de la personne en charge de leur réservation, les guidèrent plus vers le fond du café-restaurant. Adélaïde put sentir qu'ils traversèrent une barrière magique lorsqu'il les mena vers un hall après un dédale de couloirs, conduisant dans une grande salle à manger où de petites et grandes tables étaient disséminées dans de petites alcôves apportant un peu d'intimité à chaque groupe de clients. Les boiseries de chêne étaient un peu craquelées par l'usure par endroits, mais s'accordaient très bien avec les cuirs des sièges et des banquettes. Une lumière tamisée éclairait l'immense pièce, douce et chaleureuse.
Á l'invitation du serveur, ils passèrent leur commande respective avant d'entrer dans l'alcôve qu'il leur désigna. Adélaïde sentit la présence d'une nouvelle barrière qui semblait sonder sa présence, mais qui accepta de les laisser passer, Gilgamesh et elle. Cela devait sans doute une créée par Rin.
La discussion animée qui prenait court s'interrompit brusquement lorsqu'ils firent leur entrée.
Adélaïde profita du silence qui s'était imposé pour faire un tour de table d'un coup d'œil. Une partie des visages lui étaient familiers. De façon plus agréable, elle repéra tout de suite Dorian et Assassin, Iskandar et Waver en bout de banquette, qui semblait leur avoir gardés deux places faciles à accéder. Elle accorda un large sourire chaleureux à Sakura et Shirou, qu'elle salua d'un signe de tête joyeux. Rin était assise près de son époux aux cheveux roux si repérables et dardait un regard acéré sur elle.
Dans les têtes moins agréablement familières, elle repéra aussitôt la jeune femme aux longs cheveux roses qui les avaient attaqués au manoir à leur retour à Londres… revêtue d'une sobre tenue noire et dépourvue de la visière qui lui dissimulait les yeux d'ordinaire, révélant leur couleur magenta. Sa bonne humeur en prit un coup : si cette Rider était avec eux, elle espérait avoir des explications. L'Archer invoquée par Rin se tenait, pareillement, de l'autre côté de la grande table en U et semblait perdre de sa gaîté pour se renfrogner à la vue de la présence de Caster. C'était… assez prometteur.
Niveau nouveau visage, une seule personne lui demeurait encore inconnue à ce stade, assis dans un recoin opposé de la table en forme de U : un homme aux longs cheveux bruns assez charpenté, vêtu d'une chemise blanche et d'un costume noir qui dégageait une aura plutôt sereine et tranquille, mais dont les yeux vert émeraude étaient alertes à leurs mouvements. Il devait être, lui aussi, un Servant.
Soucieuse de briser la glace en dépit de la tension ambiante, Adélaïde prit la parole avec entrain :
— Mille excuses pour le retard ! J'avais oublié mon téléphone portable dans le salon, et j'ai eu un mal de chien à mettre la main sur cet infernal engin. On n'arrive pas trop tard, j'espère ?
— Fashionably late, as often, mais au moins tu es là… et lui aussi, répondit Waver en lui faisait signe de s'asseoir à côté de lui et en déplaçant son manteau sur le bac derrière la banquette.
— Tu as réussi à ne pas te perdre, c'est déjà un exploit en soi, ajouta Dorian un brin moqueur.
— Tu as eu beaucoup de chance. Au bout de trente minutes, je ne vous aurais pas laissés entrer, commenta Rin avec sévérité et un œil méfiant sur Caster. Nous avons commencé sans vous.
— Bonjour Adélaïde, la salua Shirou d'une voix amicale. Ne t'inquiète pas, tu n'as pas manqué grand-chose en dehors du tour de table. On a préféré t'attendre pour les choses sérieuses, surtout quand on a constaté que ton… jeune ami mettait pas mal de temps à revenir.
— Bonsoir Adélaïde-san, lui lança Sakura d'une voix plus douce. Rin nous a raconté ce qu'il t'était arrivée en Irak, nous étions inquiets. J'espère que ton genou se porte bien malgré…
Au moins, la Guerre du Graal qui les opposait n'avait pas brisé net leurs relations tissées jusque lors. Bien que rancunière de nature, Adélaïde avait eu le temps de digérer la pelote d'épines qu'avait été l'assaut surprise au manoir et de prendre un peu de recul pour analyser, a posteriori, l'assaut. Elle avait assurément des questions, mais en voyant l'air soucieux et coupable de Sakura, son ire initiale avait été un peu temporisée et légèrement estompée. Tant qu'elle obtenait quelques explications…
Temporiser et attendre les explications était sans doute le mieux à faire au vu de la tension.
— Bonjour ! Merci de nous avoir attendus Rin, et merci pour le résumé Shirou. Je suis rassurée d'entendre que nous arrivons, sinon à l'heure, au moins à point nommé. Ne t'en fais pas Sakura, mon genou va mieux depuis, je suis en pleine forme à ce jour. Vu que les présentations sont passées, vous savez déjà qui je suis et qui tout le monde est. Je connais la plupart d'entre vous, mais visiblement pas tous, reprit Fleury en se tournant vers le Servant inconnu.
Ils n'auraient pas organisé un rendez-vous aussi exposé s'ils avaient eu de mauvaises intentions. Ils n'avaient guère changé, si elle en croyait le regard faussement courroucé de Rin à l'égard de Shirou qui venait de ruiner la sévérité qu'elle voulait afficher, et les efforts de Sakura en tant que conciliatrice. Les yeux cramoisis d'Ishtar restaient braqués sur Gilgamesh, à la fois orageux, méfiants et passionnés, qui pour sa part affectait de ne pas s'en rendre compte et conversait calmement avec Iskandar. Assassin et Rider se dévisageaient silencieusement, mais aucune des deux ne faisait preuve d'hostilité. Quant au troisième Servant dont elle ignorait encore le nom, il était sans nul doute le plus sage et le plus posé de la grande tablée, observant avec attention et une sereine curiosité les participants.
Adélaïde ne comptait pas le sous-estimer pour autant. S'il correspondait au mystérieux assaillant qu'ils n'avaient jamais pu identifier, il devait être un adversaire respectable. Parfois, les plus calmes et les plus discrets étaient les moins prévisibles et, de fait, les plus observateurs et les plus à craindre.
Ce dernier lui adressa un cordial sourire et, après un bref coup d'œil avec Shirou, lui répondit.
— Enchanté de vous rencontrer, Adélaïde. Rin et Shirou m'ont beaucoup parlé de vous. Je suis de classe Archer mais, étant donné je ne suis pas le seul dans ce cas et que nous avons deviné à peu près tous nos noms respectifs, vous pourrez m'appeler Chiron entre ces murs.
Son amabilité affable et sa franchise plurent tout de suite à la française. Il semblait faire preuve d'un bon caractère et dégageait une aura plutôt sage et posée. Cela ne l'étonnait guère qu'il puisse bien s'entendre avec son Master, qu'elle devinait par déduction être Shirou, au vu de son tempérament et des propres aptitudes d'Emiya au tir à l'arc. Il aurait, sans nul doute, une conversation intéressante. La légende du centaure Chiron, mentor de nombre de héros grécolatins, était une des plus connues.
L'Archer tourna ensuite son regard émeraude posé et alerte sur Caster avant de poursuivre calmement.
— Vos traits et votre présence sont très proches de notre jeune condisciple. Sans être tout à fait la même personne, mais au-delà d'un parent. Vous êtes cependant, tout comme lui, distinct de l'Esprit Héroïque contre qui Rin porte un grief. Je ne pense pas trop m'avancer sur ces points.
Observateur et prudent, songea Adélaïde avec approbation. Il semblait avoir le charisme d'un érudit, ainsi que sa sagesse et son recul. Ses talents apparents de diplomate ne seraient pas de trop, alliant finesse de propos à une franchise certes respectueuse, mais également drapée de calme assurance.
Gilgamesh ne répondit pas par l'une de ses réparties mordantes avec lesquelles il s'était fait connaître. S'il ne paraissait pas très inquiet, elle ne lisait pas d'agacement dans son regard flamboyant. Il observa quelques minutes ce nouvel interlocuteur qui ne le quittait pas des yeux, comme s'ils se jaugeaient respectivement. Sa réponse lui parût même un peu plus aimable qu'envers ses interlocuteurs habituels.
— Hm, analyse intéressante mais simplifiée. Je suis Gilgamesh, au même titre que le gamin. Je me suis manifesté, de ma propre volonté, sous cette forme et sous cette classe de Caster.
Caster se tourna vers Adélaïde pendant que certains faisaient des efforts pour réfléchir à leurs propos avant de répliquer, telle que Rin, et que d'autres réfléchissaient à ses paroles. Elle sentit quelque chose frôler son esprit avant que la voix grave et un peu supérieure de Caster ne commente en pensée.
« Je suis plaisamment surpris, prêtresse. Je ne suis pas très convaincu de la pertinence de ce conciliabule avec des Servants aussi ordinaires, mais il semblerait qu'Iskandar ne soit pas le seul Esprit Héroïque d'intérêt dans cette pièce. Gardons à l'œil cet Archer, il pourrait être intéressant. »
« J'imagine qu'il est plus prudent de ne pas évoquer votre 'astuce' avec Godric et toi. »
« En effet. Reste sur le minimum, et rappelle-toi que tôt ou tard, ils pourraient être nos opposants. »
Et il fallait mieux garder une ou plusieurs cartes dans leurs manches, Fleury était assez d'accord. Ils en feraient probablement de même de leurs côtés. L'Archer ne dégageait pas nécessairement la présence la plus marquée de l'assistance – sur ce point, Ishtar et Iskandar se dénotaient particulièrement – mais une finesse d'esprit et d'observation alliées à une sagacité indéniable. Médusa et Assassin étaient des wild cards comme diraient les anglais, des Fous versatiles et très polyvalents. Quant à Gilgamesh… il n'était pas aussi débordant de force que celui qu'avaient connu Rin, Shirou, Sakura et Waver, mais il avait plus de finesse et de prudence tout en ayant une puissance respectable.
Il ne lui était guère étonnant qu'il s'intéresse au Roi des Conquérants et au légendaire instructeur des héros grecs, non seulement pour leur pouvoir, mais aussi pour leurs personnalités assez atypiques.
— Quoi qu'il en soit, mes circuits tournent toujours aussi bien. Il n'y a pas lieu de s'en inquiéter, préféra reprendre Fleury avant que Rin ne le fasse avec une répartie très ressentie. Nous ne sommes pas ici pour ressasser les dissensions et les désaccords passés. Nous n'en avons pas le temps, tout comme chacun d'entre nous accepte les règles de la Guerre du Graal qui nous lie ici. Non, nous ne sommes pas ici pour nous disputer, nous sommes ici pour nous préparer, chacun d'entre nous, aux aléas qui échappent aux normes de cette guerre surgie de nulle-part.
Elle était une piètre diplomate, elle ne se sentait guère légitime pour faire la médiation entre leurs groupes en sa qualité de très jeune Master en termes d'expérience, mais elle était également l'un de leurs liens. Il fallait ramener le calme, étouffer la discorde dans l'œuf avant qu'elle ne puisse éclore et ruiner les efforts menant à ce conciliabule. Elle se sentait nerveuse, même si elle essayait de rapprocher la situation des réunions de profs à l'Académie ou d'un cours magistral, tout en tâchant de cacher sous la table ses mains serrées et tremblantes. Un léger sursaut lui échappa en sentant une main se poser sur les siennes et les serrer avec tendresse, juste avant que Waver ne vienne l'aider.
— C'est le moment ou jamais de s'assurer que cette Guerre ne dérape pas. On aura tout le temps, ceci fait, de la mener à son terme en minimisant au mieux les dommages. Pour ce faire, autant arrêter les éléments perturbateurs tant qu'on le peut. En partageant nos informations respectives, nous pouvons aussi trouver les instigateurs et les mettre hors d'état de nuire.
L'archéologue fut profondément reconnaissante que son époux et compagnon prenne le relai, sur un terrain qui lui était bien plus familier qu'à elle. Ayant participé à et survécu à la plus ancienne Guerre de leur vivant et étudié celle qui avait suivi, il avait une autorité suffisante pour établir un consensus entre leurs deux groupes. Maintenant qu'elle avait ouvert la voie, elle voulait bien lui laisser la suite.
Comme à son habitude, Dorian se montra peu loquace et se positionna surtout en position d'auditeur, ne livrant que de rares commentaires sur des points qu'il maîtrisait assez. Sakura se prouva tout aussi réservée dans les échanges qui suivirent, bien qu'elle soulevât des points tout aussi pertinents.
Le sujet délicat du passif de Gilgamesh fut soigneusement écarté des discussions, étant trop brûlant. Caster restait assez indifférent sur les critiques qui avaient pu être faites, comme s'il ne sentait pas concerné ou que cela ne l'intéressait pas particulièrement. L'identification et l'élimination de Médée et de sa Master furent confirmées par leur groupe. Ils eurent en retour les raisons ayant motivées l'attaque des trois autres Master sur leur manoir, sans pour autant que leurs Servants ne se battent à pleine puissance. Les japonais avaient souhaité en effet les mettre à l'épreuve afin de jauger leur niveau, après les avoir observés pour estimer leurs intentions. Au fil des échanges, une estimation plus précise du nombre de participants pût également être établie, en dépit de quelques inconnues.
Au lieu des 7 binômes ordinairement en liste, au moins 14 équipes avaient été recensées en les incluant, dont 5 encore non-identifiés concernant un Saber, une Lancer et trois Assassins. Parallèlement, d'autres Servants avaient été repérés sans Master apparents. Aux estimations de Rin, Shirou et Sakura, souvent confrontés à ces derniers, ils étaient au moins dix et comportaient chacun des attributs proches de la classe Saber… tout en ayant d'autres qui s'en détachaient également.
Cela laissait entendre que près de 30 participants étaient en lice, ce qui était une première anomalie.
— Ces Servants ont toujours agi par deux et par assauts brefs, voire par embuscades, commenta Rin avec sérieux. Ils ont été particulièrement persistants avec nous, surtout Ishtar et moi.
— J'ai eu l'impression qu'ils retenaient un peu leur main en se battant, releva Shirou avec un air songeur. Chiron aussi. L'un d'entre eux ressemblait beaucoup à Saber, je veux dire, à Arthuria.
Adélaïde remarqua que les yeux du japonais glissèrent jusqu'à Assassin, plus perplexes qu'accusateur. Emiya pouvait être très observateur quand il le voulait, cela n'était guère étonnant qu'il constate également la ressemblance avec Assassin que Waver lui avait également souligné en privé. Avant que quiconque ne puisse répondre, la concernée le regarda droit dans les yeux et lança d'une voix froide.
— Je suis Héroïne X, pas Arthuria. J'aiderai mon Master et je botterai le cul de tous les Saber que je croiserai sur ma route, jusqu'au dernier. Si je croise un Saber, je tuerai le Saber. Si je croise le responsable de cette apparition massive de Saber, je tuerai ce responsable. Compris ?
Sa répartie jeta un froid ressenti sur la pièce, agrémenté d'un parfum de confusion. Son nom n'était pas du tout familier aux oreilles d'Adélaïde et visiblement, elle n'était clairement pas la seule. Esprits Héroïques comme Masters en présence étaient plus ou moins perplexes, ou intrigués pour certains.
« Eh bien, voyons donc où tout cela nous mènera. Je comprends mieux qu'il ait pu être fasciné. Hélas, certaines choses ne sont belles que par l'impossibilité-même de les posséder. »
Cette réflexion inhabituelle surprit quelques instants Fleury, avant qu'elle ne la distingue de ses propres pensées et ne l'associe à l'esprit de Caster. La franco-britannique lui jeta un coup d'œil sans chercher à dissimuler sa curiosité mais elle n'obtint qu'une ombre de sourire et une réponse élusive.
« Hm ? De qui je parle ? Qui sait. C'est sans importance. Reste plutôt attentive à la discussion. »
Un mince sourire amusé fleurit au coin des lèvres de la professeure. « Sans importance », hein ? Elle n'était pas du même avis, mais il fallait parfois savoir prendre son mal ou, ici, sa curiosité en patience. Elle avait sa petite idée sur la question, au vu de ses précédentes discussions avec Waver, mais garda le silence comme pour sceller un secret qui l'amuserait toujours un peu, dans son for intérieur.
En tout cas, la remarque de Shirou n'était pas dénuée de tout intérêt, bien loin de là. Dorian semblait particulièrement intrigué par cette petite énigme, ce qui ne semblait pas beaucoup plaire à sa Servant.
— Si vous retrouvez une photographie du Roi des Chevaliers dans vos affaires, Emiya-san, pourriez-vous me l'envoyer ? Je voudrai vérifier si je n'ai pas croisé le même Saber que vous. Si ma théorie se vérifie, il y aurait de bonnes chances que je puisse nous aider à les identifier.
— Camelot et la Matière de Bretagne, si je ne m'abuse ? Demanda Adélaïde avec un léger sourire fier de son ancien élève. Nous en savons trop peu pour l'heure, mais n'écartons aucune piste.
— Je n'ai pas encore assez d'éléments, nuança l'irlandais pour tempérer l'enthousiasme de son ancien mentor, mais si je peux donner un coup de main, je le ferai.
— Hm, s'ils se contentent de leur petit manège, nous n'aurons pas besoin de votre aide pour les gérer. Ce n'est pas de refus cependant pour les identifier, on ira plus vite, rétorqua Rin.
Connaissant sa meilleure amie, ce genre de réponse n'étonnait guère l'archéologue. C'était dans ces moments-là qu'elle était rassurée que Rin soit entourée de Shirou et de Sakura, plus posés. Ishtar ne se priva pas d'ajouter son grain de sel, affirmant avec confiance qu'elle ne craignait rien ni personne.
La discussion continuait bon train. Á quelques reprises Adélaïde hésita à amener le sujet des kidnappings et meurtres suspects en vigueur sur Paris, celui-là même dont l'avait avertie Lucas, mais finit par se raviser. Il y avait de bonnes chances que Rin soit aussi informée qu'elle, et elle n'avait pas assez d'informations à apporter aux autres à ce propos. Ils avaient déjà assez de grain à moudre.
L'atmosphère était assez étrange. S'ils n'avaient pas perdu leur amitié d'avant la guerre, il y avait toujours une petite distance qui s'était instaurée malgré tout. C'était infime, très subtil, mais la franco-britannique pouvait presque le sentir dans l'air et dans leurs échanges. Oh, ils passèrent assurément un très bon café puis un très bon repas, dans une convivialité qu'elle doutait retrouver de sitôt. La possibilité de s'entraîner ensemble fut écartée, moins par méfiance que par prudence par rapport aux relations très tendues entre Ishtar et Gilgamesh, et aussi de la prudence des Masters qui l'avaient connu en tant qu'Archer. Certaines vieilles rancunes seraient, assurément, très difficiles à estomper.
« Il n'y aura donc rien prévu les prochains jours, visiblement. Excellent. »
« On dirait que cela te réjouit, Caster. Tu as des plans pour les jours à venir ? »
« 'Nous' avons des plans, ma chère. Je refuse de te laisser dans cet état. »
« Nous » ? Adélaïde fut étonnée de cet usage de la première personne du pluriel. Ce qui aurait pu être un nous de majesté, bien qu'assez rare jusque lors, semblait l'inclure. Elle haussa un sourcil quant au sous-entendu de son affirmation. Elle était en grande forme, les dieux en soient témoins, et était quasiment remise de leur petite folie de la veille au parc. Ironiquement, le début de la Guerre du Graal avait fortement accéléré sa rééducation après l'incident de Warka, et elle se sentait très énergique.
Quelques minutes de silence s'écoulèrent sans qu'il ne daigne réagir à sa question silencieuse, ce qui lui valut un regard acéré de Rin qui remarqua alors sa distraction. La rassurant avec un sourire apaisant, elle s'apprêtait à réécouter un peu plus les échanges lorsque Gilgamesh consentit enfin à lui répondre.
« C'est évident voyons. Tu commences à résorber ton inexpérience mais tu manques encore d'entraînement, si tu veux te battre à mes côtés. Il faut impérativement y remédier au plus tôt. »
« Et comment comptes-tu t'y prendre ? Nous sommes en plein Paris, je te rappelle. »
« J'y ai déjà pensé, que crois-tu. Nous partirons demain à l'aube jusqu'au crépuscule. Nous ne reviendrons que pour dîner et pour la nuit… et ce aussi longtemps que nous le pourrons. »
« Nous devrions peut-être en parler à Waver, Dorian, Iskandar et X avant. »
« Ils prendront leurs propres dispositions. Je refuse de perdre plus de temps. »
Ce n'était pas quelque chose qui allait plaire à Waver, elle le sentait venir à des kilomètres à la ronde.
Son équipier semblait néanmoins peu enclin à revenir sur ses plans, donc elle tâcherait de limiter la casse en faisant l'ambassade auprès de son époux, de son ancien élève et de leurs Esprits Héroïques. Croisant le regard de Waver, elle recourut à leur langage des signes personnel pour lui indiquer qu'ils devraient parler en privé après, dès que possible. Il était hors de question qu'il soit laissé à l'écart.
A deux voire trois, ils pourraient planifier un entraînement commun, ou au moins sur des lieux proches et sur des horaires similaires. Il serait impératif d'aménager des temps de pause, ne serait-ce que pour nrespecter leurs limites physiques et ne pas saper leur moral pour autant. Adélaïde en débattit dans le silence de leur échange mental avec Caster. La négociation fut assez longue, mais il fut plus réceptif qu'elle ne l'eut cru à ses contre-arguments, et consentit à aborder la question avec leur propre groupe.
Les légendes affirmaient qu'il avait été capable, parfois, d'avoir des aperçus du futur de l'Humanité. Elle ne pouvait garantir la véracité de cette rumeur, mais elle se posait la question au vu de sa soudaine urgence à accélérer leur entraînement. Comme s'il avait senti sa préoccupation, il ajouta en pensée.
« Tu vas devoir te battre de toutes tes forces, prêtresse. Tu as certes réussi à m'appeler, mais la partie est loin d'être finie. C'est à toi de te préparer, afin que nous puissions en tirer le maximum. »
Et à son ton, Adélaïde comprit qu'elle n'en saurait pas plus et que le sujet était clos. Il ne servait à rien de forcer à ce qu'il lui dise le fond de sa pensée, elle pressentait que cela ne ferait qu'envenimer leur entente. Pourtant, ses propos trouvaient, malgré eux, malgré elle, un écho aux paroles de Médée.
Une bien longue soirée s'annonçait après cette table-ronde animée. Elle le pressentait d'ores et déjà.
Elle n'était pas près de se coucher de bonne heure… ni d'avoir des jours très reposants à venir.
