Un UA fantasy, avec des mages, des princesses, des chevaliers et des dragons. Comment ? On me dit dans l'oreillette que c'est comme dans le jeu original. Je répond que non, que c'est juste presque tout pareil.

Bonne lecture.


Petra tendit l'oreille, curieuse de savoir ce qui causait une telle agitation au fond de la salle commune de l'auberge dans laquelle elle avait décidé de passer la nuit. Jusqu'à maintenant, il n'y avait eu que la voix chantante du barde qui déclamait de la poésie lyrique au son de son oud mais désormais, elle n'entendait plus que des éclats de voix outrés.

La princesse brigilène s'approcha discrètement, sa chope à la main. Peut-être était-ce une tradition adrestienne de crier ainsi sur le barde conteur à la fin de sa représentation ? Et elle tenait à voir le plus de coutumes possibles avant de retourner dans son archipel.

- Ton histoire est mauvaise ! Criait une femme aux cheveux blonds et à la peau basanée en tenant le barde par le col.

- Catherine, laisse-le tranquille. Il ne t'a rien fait, répondit une jeune femme à l'air ennuyé depuis une table voisine.

- Il m'a sorti une mauvaise histoire, répliqua la dénommée Catherine. Et si je viens dépenser mes écus ici, c'est aussi pour entendre des belles histoires. Je passe mes journées sur les routes à botter l'arrière train de bandits et de brigands. Je veux dépenser ma solde en écoutant de bonnes histoires. Tu entends ça ? Escroc !

Et elle secoua le pauvre barde qui faillit en perdre ses lunettes. Elle le secoua tellement fort en fait, que l'artiste finit par s'évanouir de terreur.

- Allons bon, fit-elle en lâchant le barde qui s'effondra sur un banc. Pas fichu de me distraire correctement jusqu'au bout. Tout se perd dans la profession.

Après cela, elle retourna s'asseoir auprès de sa camarade, appela un serveur et lui commanda deux chopes. Après avoir vérifié que le barde était encore en vie et qu'il ne s'était pas blessé en tombant, Petra s'avança vers les deux femmes.

- Pardon, je peux vous demander une question ? Commença-t-elle.

Catherine attrapa les chopes que lui tendait le serveur et leva les yeux vers la brigilène tandis que la femme à sa droite, pour sa part, ne levait qu'un sourcil interrogateur.

- Que veux-tu ? C'est pas souvent qu'on voit des brigilènes ici, encore moins des jeunes femmes. Tu veux boire avec nous ?

- En fait, fit Petra en s'asseyant en face de son interlocutrice, je demandais pourquoi vous parlez de bonne histoire.

Regards d'incompréhension en face d'elle.

- Brigid a des bonnes histoires mais je connais déjà. Que sont les bonnes histoires à Fódlan ?

- Je comprends pas, déclara Catherine en sirotant sa bière.

- Elle veut savoir ce qui fait une bonne histoire par chez vous, intervint la femme ennuyée en frappant légèrement le bras levé de Catherine. Tu n'as qu'à lui répondre, toi qui a envoyé ce pauvre homme dans les pommes pour une soi-disant mauvaise histoire.

- Ah, ça ! C'est pas compliqué, vraiment pas.

Petra se pencha en avant, désireuse d'en apprendre plus. Seulement, Catherine semblait plus concentrée sur sa boisson qu'autre chose. Enfin, elle vida sa première chope et attrapa la seconde.

- Par la barbe de Macuil, ça fait du bien ! Alors pour faire une bonne histoire, c'est très simple. Il ne faut que quatre choses : une princesse, un chevalier, un mage et un dragon, récita-t-elle en levant un doigt à chaque fois.

La femme près d'elle leva les yeux au ciel.

- Ce qu'il faut pas entendre...

- Ah ouais ? Et de quoi as-tu besoin de plus alors ? C'est pas ma faute si vous n'avez pas de chevaliers dans votre pays de trotteurs des sables.

- Pour avoir des énergumènes dans ton genre ? Non merci. Écoute petite, s'il y a un chevalier dans une histoire fódlienne, il n'est pas du tout comme celui qui se trouve devant toi. Il faut qu'il soit honorable et valeureux.

- Ça veut dire quoi ça, Shamir ? Je ne suis pas honorable et valeureuse ?

- Tu écumes les auberges et les tavernes dès que tu as trois écus en poche, j'appelle pas ça être honorable et valeureux.

Le regard de Petra allait de l'une à l'autre, sans savoir quoi faire. Elle commença à songer qu'elles allaient s'écharper sous ses yeux quand enfin, Shamir se tourna de nouveau vers elle.

- Ça m'arrache presque la bouche de le dire mais Catherine n'a pas tout à fait tort. On pourrait passer la soirée à chercher des exceptions mais dans la plupart des succès fódliens, il y a bel et bien une princesse, un chevalier, un mage et un dragon.

- Ça trouve où ? Demanda alors Petra.

- Les bonnes histoires de mage, princesse, dragon et chevalier ? Pas ici en tous cas, répondit Catherine en haussant les épaules.

- Non. Les chevaliers honorables et plein de valeur, ça trouve où ?

- A Faerghus plutôt, fit Shamir avant que Catherine n'ait pu dire quoi que ce soit.

- Hé !

- Faerghus est réputé pour ses chevaliers, tu les trouveras là-bas.

Petra attrapa la carte dans son sac et la déplia sur la table collante de bière séchée.

- Montre, s'il te plaît.

- Ici, désigna Shamir. Au nord.

Petra apposa une marque.

- Qu'est-ce que tu es exactement ? Demanda Catherine. Des pirates ont attaqué ton île et tu es venue ici pour chercher de l'aide auprès des chevaliers du royaume ?

Elle s'interrompit une seconde pour réfléchir.

- Ça, ce serait une bonne histoire. Une princesse dont le pays lointain est attaqué par un mage volant à dos de dragon et qui traverserait la mer pour demander l'aide des chevaliers du continent.

Elle se tourna vers le barde toujours sonné.

- Tu vois ? C'est pas compliqué quand on veut ! Il m'a fallut quinze secondes, incapable ! vociféra-t-elle avant de revenir vers Petra. Mais ça ne répond pas à la question.

- Non, mon île va bien quand je pars. C'est mon père qui m'envoie courir la terre, répondit Petra en souriant. Il veut je fasse beaucoup de beaux souvenirs pour raconter les belles histoires en revenant.

- C'est une jolie quête, commenta Shamir.

- Oui. Vous pouvez montrer mage et dragon aussi ?

- Ça va être plus compliqué. On trouvait les mages ici, à Adrestia, mais depuis que l'usage de la magie a été banni du continent, c'est devenu difficile d'en croiser. S'il en reste, ils sont discrets. Autrement, ils sont envoyés ici, fit-elle en pointant le centre du continent. Et enfermés dans des tours qu'on dit sans fenêtre et sans porte.

- Vous enfermez la magie ? Questionna Petra.

- C'est une arme de lâche, commenta Catherine. Les vrais guerriers se battent à l'épée. Je vois que tu as une hache et un arc avec toi. Rien que par ça, tu es déjà plus respectable que ces illusionnistes à la noix. Il n'y a aucune gloire à claquer des doigts pour faire frire un homme à vingt mètres de distance.

Shamir ne semblait pas approuver ces paroles mais ne fit aucun commentaire là-dessus.

- Quoi qu'il en soit, reprit-elle, tu ne trouveras pas de mage facilement. Quant aux dragons, ils ont disparu depuis longtemps. Ce n'est même pas la peine de chercher.

- Disparu ? Il y avait avant ?

- Les chevaliers de Faerghus les ont décimé, intervint Catherine. Pour montrer à quel point ils sont nobles et valeureux, ils tuent des animaux. C'est pas beau, ça ?

- Tu veux savoir où trouver une princesse maintenant ? Demanda Shamir de l'air le plus sérieux du monde.

Cette femme avait toujours l'air sérieux.

- Non, vous avez de la gentillesse. Je sais où trouve la princesse déjà, fit Petra en repliant sa carte et en la fourrant dans son paquetage.

- Si ça c'est pas une surprise, s'exclama Catherine.

- Tout le monde sait qu'elle est au palais impérial en même temps. Tu pars déjà ? Demanda Shamir en voyant Petra rassembler ses affaires.

- Je reviens dans la nuit. Je cherche le mage.

- Je te souhaite bien du courage ! Lança Shamir tandis que la longue tresse de Petra disparaissait au dehors.

Elle jeta un coup d'œil à Catherine qui se balançait sur les deux pieds arrières de sa chaise.

- Pourquoi elle voudrait trouver un mage ? Demanda le chevalier en terminant sa deuxième choppe.

- Pour raconter une belle histoire. T'avais qu'à suivre.

- Hmm...

Catherine commanda de l'eau.

- Pas pour moi. Pour réveiller le barde. Tant qu'à être là, autant qu'il nous raconte une autre histoire. Une meilleure cette fois.


Petra se frotta les mains pour les réchauffer et tapa du pied sur les pavés de la place. Elle songea un instant que la chaleur de la taverne derrière elle lui manquait déjà et hésita à rentrer. Puis elle se rappela pourquoi elle était là et commença à marcher dans les rues.

Les étals étaient déjà fermés, les familles rentrées dans leurs foyers et les travailleurs avec eux ou alors à se désaltérer dans les gargotes. La nuit tombait et le froid avec elle. Au loin, elle vit un allumeur de lampadaires et se dit qu'il était étrange qu'une seule personne s'occupe d'allumer toute la rue à lui seul. A Brigid, chacun allumait une lanterne pour éclairer la nuit. Ça allait tout de même beaucoup plus vite ainsi et c'était un bon moyen de savoir si tout allait bien. Si une lanterne manquait, on pouvait se dire que l'habitant censé s'en occuper avait eu un problème et lui porter assistance dans ce cas. Mais Enbarr était bizarre. Après tout, c'était une ville de pierre. Qui vivait dans une maison de pierre hormis les gens étranges ?

Secouant la tête pour chasser ces pensées qui n'étaient que des réflexions parasites pour le moment, elle s'engouffra dans une ruelle.

Shamir lui avait dit que les mages se faisaient discrets. Comme pour beaucoup de créatures discrètes, Petra se disait qu'ils devaient alors sortir de nuit. Elle ne croisa d'abord que quelques patrouilles de gardes en armure, un casque lourd à visière sur la tête. Voyaient-ils réellement quelque chose avec ça sur les yeux ? Certainement que oui puisqu'on lui conseilla de rentrer se mettre à l'abri en vitesse, avant que des individus peu recommandables sortent de leur trou.

Elle les remercia pour la forme et continua son chemin. Elle cherchait des individus peu recommandables pour les critères fódliens après tout. Elle ne rencontra que quelques filles de joie qui la dévisagèrent, des sans-abris au regard hagard, des fouilleurs de poubelles... On la laissa tranquille sans qu'elle ne sache si c'était à cause de la vision de sa hache dans son dos ou parce qu'elle était brigilène. Les guerriers de son archipel étaient réputés après tout et elle était une guerrière en plus d'être princesse de sang royal.

Elle n'avait pas menti en disant qu'elle savait où trouver la princesse de l'histoire. Il n'y avait pas besoin d'aller jusqu'au palais impérial et ça lui rendait la vie plus facile. Il ne lui restait qu'à trouver le mage, le chevalier et le dragon pour avoir une bonne histoire à raconter.

Un groupe d'adolescents vint à sa rencontre, l'encerclant comme le ferait des brigands de grand chemin. Elle les salua poliment.

- Qu'est-ce que tu viens faire là ? Demanda l'un d'eux d'un ton peu avenant.

- Je cherche le mage, répondit-elle simplement.

- Un mage ? Tu veux que je te fasse un tour de magie ?

- Pas besoin du tour, juste le mage.

- Elle est bizarre, entendit-elle.

Le garçon reprit.

- Regarde, je fais apparaître ce couteau et ta bourse disparaît dans ma poche, qu'est-ce que tu en dis ?

Petra remarqua la lame qu'il tenait dans sa main droite. Elle porta la main à sa ceinture, à sa bourse.

- Je dis que tu fais de la mauvaise magie. Ma bourse est à sa place de toujours.

Quelques rires dans le groupe.

- Tu cherches la bagarre ? D'accord, je te propose autre chose. On te saute tous dessus et on te dépouille entièrement.

Petra attrapa sa hache et la prit à deux mains, prête à en découdre. Quelques individus reculèrent, intimidés.

- Je peux faire aussi. J'ai vu faire avec baguette magique et chapeau. Je n'ai pas la baguette mais j'ai la hache. Si je l'agite comme ça, il se passe quelque chose.

Elle fit un grand moulinet et la moitié de ses agresseurs détala.

- Et si je fais ça...

Elle fit un grand mouvement, du haut vers le bas en direction du garçon au couteau et le tranchant de sa hache brisa les pavés devant ses pieds. Ceux qui restaient filèrent comme des lapins dans la nuit.

- Tout le monde disparaît, fit-elle.

- Pas mal, entendit-elle derrière elle.

Elle fit volte-face, sa hache levée.

- Doucement ! Je ne te veux aucun mal, fit la jeune femme devant elle en levant les mains.

- Oh ? Alors...

- Je voulais passer par cette rue mais la bande était déjà là et le temps que je me décide à emprunter un autre chemin, tu étais arrivée. C'est le hasard qui a voulu notre rencontre ce soir, rien d'autre.

Petra rangea sa hache.

- Les choses du hasard sont bien, fit-elle en se souvenant d'une formule adrestienne de la sorte. Je suis Petra McNairy.

- Dorothea Arnault. J'ai entendu que tu cherchais un mage.

- Oui. Tu sais où trouver ?

- Si tu me rends un petit service avant.

- Comment je rends le service ? Tu ne me donne rien avant, fit Petra en regardant ses mains vides.

- Rien donné...? demanda Dorothea, l'air profondément incrédule.

Elle porta la main à sa bouche et étouffa un rire.

- Tu ne me rends pas vraiment quoi que ce soit. C'est pour dire que tu vas faire quelque chose pour moi et qu'en échange, je te dirai où se trouve le mage que tu cherches. D'accord ?

Le visage de Petra s'illumina.

- D'accord !

- Allez, viens. Et ne fais pas de bruit.

Elle suivit alors Dorothea dans les rues noires d'Enbarr. La jeune femme savait visiblement où elle allait, les guidant toutes les deux dans des ruelles et des coupe-gorges dans lesquels Petra ne serait jamais allée seule tout en évitant les patrouilles de garde. Elles se retrouvèrent finalement sur la place du marché, étrangement calme à cette heure-là. Petra aurait pu croire l'endroit vide si Dorothea ne lui montrait pas les gardes à éviter. Elle la guida dans les ombres, prenant toutes les précautions possibles pour ne pas se faire voir.

Petra commença à se dire que suivre Dorothea n'était peut-être pas une si bonne idée que ça. Elle ne tenait pas à finir en prison pour un acte répréhensible.

- Nous faisons quoi ? Chuchota-t-elle tandis que Dorothea s'appuyait contre une roulotte fermée par un cadenas.

- C'est maintenant que tu t'en inquiètes ?

- Je ne veux pas faire de mauvaises choses.

- Tu sais, les mauvaises choses des uns sont les bonnes choses des autres, déclara Dorothea en s'escrimant sur le cadenas.

- Tu fais du crochet ? Demanda Petra en cherchant à voir par-dessus l'épaule de la jeune femme.

Il y eut un claquement. Dorothea ne bougea plus et tendit l'oreille. Au bout d'un instant, elle ouvrit le panneau de bois ainsi libéré avec des gestes prudents et pénétra dans la roulotte après avoir dit à Petra de l'attendre à l'extérieur. En jetant un coup d'œil au cadenas, Petra vit que celui-ci était fondu. Elle allait demander des explications quand Dorothea lui fourra un sac de toile plein de fruits dans les bras.

- Prends ça. Et attrape ça aussi.

Petra entendait remuer dans la roulotte mais l'intérieur de cette dernière restait plongé dans un noir quasi complet. Elle entendit Dorothea jurer.

- Ce type va vraiment empoisonner quelqu'un un jour...

- C'est... du vol ?

- C'est de la survie. Tiens, fit Dorothea en lui tendant une saucisse sèche dans laquelle elle avait visiblement déjà donné un coup de dents. Croque ça et tais-toi.

Avec ses mains pleines, et plus par réflexe qu'autre chose, Petra obéit. Finalement, Dorothea sortit avec un sac sur le dos et une caisse dans les mains. En appuyant la caisse sur son genou, elle récupéra la pièce de charcuterie entre les dents de Petra.

- Tu manges tout ? Demanda la brigilène en avisant leur charge.

- J'ai des tas de bouches à nourrir. Viens maintenant.

Elles allaient commencer à revenir sur leurs pas quand la hache de Petra, large dans son dos, accrocha un pan de toile et fit claquer le panneau qu'elle retenait. Immédiatement, la voix d'un guet retentit.

- Qui va là ?

Petra vit la peur dans les yeux de Dorothea mais la jeune femme parla d'une voix contrôlée.

- On va se séparer. S'il m'arrive quoi que ce soit, va à la maison abandonnée dans la rue des teinturiers. Descends à la cave et parle de l'oiseau chanteur. Tu vas t'en souvenir ?

- L'oiseau chanteur dans la cave des teinturiers, fit Petra.

- C'est presque parfait. Je vais attirer leur attention. On se retrouve là-bas.

Elle disparut après ces mots, laissant Petra dans l'expectative. Devait-elle rester ici à attendre que les gardes s'en aillent ? S'ils voyaient Dorothea, peut-être ne viendraient-ils pas jusqu'à la roulotte. Mais voir Dorothea signifiait qu'ils pouvaient l'attraper et elle ne voulait pas ça. Il lui fallait apprendre où trouver un mage. Profitant des ombres épaisses des bâtiments, elle détala aussi vite qu'elle le put. Au loin, elle entendit des éclats de voix et le cri d'une femme.

Elle se rendit à la rue des teinturiers, chercha la maison abandonné et descendit à la cave, ses victuailles sur le dos. Derrière la porte, elle entendit du mouvement et une voix étonnamment jeune lui demanda ce qu'elle faisait là sans lui ouvrir.

- Je demande l'oiseau chanteur, déclara-t-elle.

Il y eut des chuchotements et le bruit de verrous que l'on ouvre. Elle se retrouva face à un groupe d'enfants dépenaillés, mal coiffés et mal soignés pour la plupart. Des gamins des rues qui devaient certainement trouver refuge ici la nuit. Petra comprit à qui était destinée la nourriture volée cette nuit. Elle leur donna les sacs.

- Où est Dorothea ? Lui demanda-t-on.

Elle raconta ce qu'il s'était passé. On lui rétorqua que normalement, Dorothea devrait revenir avant l'aube.

Au lever du soleil, elle n'était toujours pas là.

Petra demanda si les enfants connaissaient quoi que ce soit au sujet d'un mage que Dorothea devait lui présenter et ce fut un jeune garçon qui la renseigna.

- C'est Dorothea, le mage.


Il fallut se rendre à l'évidence au bout de trois jours et trois nuits durant lesquelles Petra fournissait le groupe d'enfants en nourriture et fournitures diverses : Dorothea s'était faite attrapée.

Elle parla des enfants à Catherine, sans préciser leur localisation.

- Que veux-tu que nous fassions ?

La réponse la laissa profondément perplexe.

- Vous n'êtes pas chevalier avec de l'honneur ? Rétorqua-t-elle. Vous n'aidez pas les gens dans la détresse ?

Catherine n'avait rien répondu pendant que Shamir ruminait près d'elle.

Petra s'était alors décidée. Elle avait laissé suffisamment d'argent à un marchand pour que celui-ci livre de quoi manger à la maison abandonnée durant plusieurs jours et s'était acheté une monture.

Elle partirait à la recherche de Dorothea.

Elle regarda une dernière fois l'endroit sur la carte que lui avait désigné Shamir en lui disant que c'était là que l'on enfermait ceux qui pratiquaient la magie et talonna son cheval.

Il lui fallut cinq jours sans incident pour parvenir jusqu'à la tour. La première chose que pensa Petra en la voyant fut qu'elle était très haute et sa façade très lisse. Elle se réjouit en revanche que Shamir se soit trompé en lui disant qu'il n'y avait pas de porte ni de fenêtre. Alors, il n'y avait effectivement pas de porte, mais Petra pouvait voir qu'une ouverture faisait office de fenêtre à une vingtaine de mètres de haut.

Elle tenta d'escalader mais dut se rendre à l'évidence que les prises manquaient. Elle confectionna un grappin sans parvenir pas à le lancer assez haut. Sans arbre aux alentours, elle ne pouvait pas s'élever d'une quelconque manière. Et en fait, elle ne savait même pas si Dorothea était vraiment là-dedans.

En se trouvant soudainement très stupide, Petra attrapa de quoi écrire dans son sac, ligatura le message autour de la hampe d'une de ses flèches et visa l'ouverture avant de lâcher la corde de son arc.

Elle attendit quelques instants avant qu'une silhouette ne se dessine là-haut et elle put reconnaître Dorothea. La jeune femme disparut à l'intérieur et finalement, Petra vit quelque chose descendre vers elle. Son message avait été soigneusement plié sous la forme d'un oiseau de papier et volait directement vers elle. Doucement, comme craignant de le blesser, elle tendit les mains et le laissa se poser dans ses paumes ouvertes. Elle n'osa tout d'abord pas le déplier puis vit la silhouette de Dorothea à la fenêtre. Les doigts tremblants, elle défit le pliage.

Que fais-tu ici ? Comment vont les enfants ?

Petra rajouta sa réponse, expliquant qu'elle venait chercher un moyen de la sortir de là et ce qu'elle avait fait pour les enfants. Elle attacha de nouveau le tout à une flèche, incapable de recréer le pliage d'oiseau et encore plus de le faire s'envoler, et renvoya le tout là-haut.

Elles échangèrent longtemps ainsi. Suffisamment pour que le morceau de papier ne soit plus qu'un chiffon entre leurs doigts.

Il n'y a rien pour s'accrocher et ma corde est trop courte. Il y a des accès depuis l'intérieur ?

Rien. C'est une pièce unique. On m'a laissé de l'eau et de la nourriture pour un certain temps. Pour après, je ne sais pas comment ça se passe. Je ne pense pas que tu puisses faire quelque chose pour moi. Ça me touche beaucoup que tu sois venue mais s'il te plaît, je préfère savoir que tu t'occupes des enfants.

Ces enfants ont besoin de toi. Je ne suis qu'une étrangère pour eux. Et tu m'as dit que tu me présenterais un mage, j'attends toujours.

Je crois que me voir dans cette tour te met la puce à l'oreille. Je suis le mage et j'aurais été ravie de t'aider dans d'autres circonstances mais à moins que tu trouves un moyen de me faire descendre de là, je ne peux rien faire pour toi. Ne perds pas plus de temps et va-t-en.

Je n'ai pas de puce dans mon oreille. Et je vais trouver un moyen de te faire descendre. C'est une promesse.

Il n'y eut pas de retour après cela et Dorothea ne réapparut pas à la fenêtre de la soirée. L'oiseau ne revint se poser près de Petra que le lendemain, alors qu'elle profitait de la chaleur de son cheval pour grappiller quelques heures de sommeil.

Je n'aime pas les promesses impossibles. Va plutôt veiller sur les enfants.

La dernière phrase était soulignée plusieurs fois.

Je vais te faire sortir.

Et comment ? Tu vas aller chercher un preux chevalier sur son blanc destrier pour me tirer de là ?

Quelque chose avait fait "tilt" dans l'esprit de Petra. C'était ça la solution : les chevaliers de Faerghus, nobles et valeureux.

Je vais chercher ça.

Cette fois-là, il n'y avait plus eu de réponse du tout.

Petra s'était mise en route et avait trouvé avant même d'atteindre le royaume. Sur une route poussiéreuse, à peine plus qu'une piste traversant les champs, elle avait croisé l'image d'un individu à cheval, vêtu d'une armure terne et ayant visiblement déjà servie, et qui tenait une longue lance à son flanc. Petra se dit que si elle avait du représenter l'allégorie du chevalier errant, elle l'aurait fait de cette façon. En s'approchant, elle remarqua qu'il s'agissait d'une femme.

- Vous êtes chevalière ? Avait-elle demandé. De Faerghus ?

La femme aux cheveux blonds lui répondit d'une voix un peu triste.

- Je suis aspirante. Pour amener la gloire sur mon domaine.

- Pourquoi avez-vous de la tristesse alors ? Les chevaliers sont honorables et valeureux. Votre domaine doit avoir de la fierté pour vous.

- Mon domaine est pauvre, mes gens meurent de faim. Et comme je ne veux pas me marier comme le veut mon père, je cherche à mener la gloire sur les miens afin qu'elle rejaillisse en suivant et leur amène la nourriture qui leur manque.

- Vous n'êtes pas chevalier mais vous avez la noblesse. Comment on devient chevalier pour de vrai ?

Elles s'étaient installées au bord du chemin, partageant leurs provisions tout en discutant.

- Eh bien... Il faut mener une quête à bien.

- Une quête ?

- Tuer un dragon, punir les bandits, sauver une demoiselle en détresse... Mais il n'y en a plus beaucoup de nos jours.

- Je sais une demoiselle dans la détresse ! S'exclama Petra. Je cherche à la sauver mais j'ai besoin de l'aide. Vous voulez aider ?

- Ma foi... On n'attend pas me voir revenir avant des mois voire des années, je peux bien venir jeter un coup d'œil à votre demoiselle en détresse.

Et Petra se trouva accompagnée de l'aspirante chevalier Ingrid Brandl Galatea du domaine de Galatea. Petra se dit qu'il était étrange de porter le nom de son domaine, comme si elle-même se faisait appeler Petra McNairy NicBrigid. Et puis finalement, elle pensa que ça ne sonnait pas si mal et qu'il lui faudrait creuser l'idée.

- Vous avez dit que votre amie était dans une tour ? Demanda Ingrid.

Petra n'avait pas précisé que Dorothea était magicienne. Elle ne savait pas comment Faerghus traitait les utilisateurs de magie.

- Très haute. Avec une seule fenêtre, très haute aussi, répondit Petra.

- Vous avez essayé le grappin et l'escalade. Et vous avez dit qu'il était impossible de lui lancer une corde.

- Il faut des ailes pour aller en haut.

- Des ailes...

Ingrid porta une main à son menton, réfléchissant.

- Il nous faudrait un pégase mais ils coûtent une petite fortune et aller en chercher un pour le dompter prendrait beaucoup de temps...

- Un pégase ?

- Un cheval, comme le votre ou le mien mais avec des ailes. Ils vivent sur les plateaux d'altitude, très loin d'ici.

Elles réfléchirent encore.

- Vous avez les dragons à Fódlan ? Demanda Petra.

- Des dragons ? Pour quoi faire ?

- A Brigid, les dragons aident si on leur demande comme il faut. Peut-être si nous trouvons un dragon, il nous aidera avec Dorothea. Et vous êtes chevalier, vous devez savoir où trouver les dragons.

- Je sais où on en trouvait autrefois mais les chevaliers les ont tous tués.

- Pour la quête ?

- Oui, répondit Ingrid en hochant la tête. Pour la quête.

Petra fronça les sourcils.

- Il doit rester un ou deux. Dragon est comme le vent ou l'océan, on ne peut pas le tuer pour de vrai. J'ai vu des gens à Fódlan être sur petits dragons pourtant...

- Les wyvernes ?

- C'est le nom ? Wyverne ?

- On peut les trouver près de la gorge de Fódlan mais je ne suis pas sûre qu'elles nous aident beaucoup, continua Ingrid.

Mais Petra remontait déjà sur son cheval, pressée de trouver un de ces petits dragons. Peu lui importait la taille de l'animal, il lui fallait seulement une paire d'ailes pour rejoindre Dorothea. Un peu étonnée du caractère et du comportement de Petra, Ingrid la suivit néanmoins. Il fallait bien quelqu'un pour la guider jusqu'à la gorge de Fódlan après tout, et toutes les excentricités de la brigilène pouvaient passer pour des spécificités culturelles.

Elle tenta bien d'expliquer que les wyvernes n'étaient pas des petits dragons mais une espèce à part entière dont les almyrois se servaient pour leur cavalerie volante mais elle fut incapable de lui faire rentrer ça proprement dans le crâne. Et puis surtout, la jeune brigilène avait l'air beaucoup trop confiant pour que Ingrid ait le courage de briser son élan. Elle se rendrait bien compte que la chose en arrivant.

Quelques jours plus tard, elles arrivaient aux contreforts de la gorge de Fódlan et trouvaient un nid de wyvernes dans la combe sablonneuse qui s'étendait devant un réseau de grottes sombres. De loin, dissimulées derrière le relief d'un talus sous le vent, elles observaient de jeunes wyvernes se rouler dans le sable en poussant des piaillements.

- Ça est bébés dragons ? Demanda Petra en avisant les reptiles.

- Ce sont des wyvernes. C'est plus petit qu'un dragon et... je ne suis pas sûre qu'elles vous écoutent pour vous aider, même en demandant gentiment.

- Il faut faire l'essai, fit Petra en sautant par-dessus le talus et en se laissant glisser au fond de la combe.

Son arrivée effraya les animaux qui filèrent se réfugier dans les grottes ou se percher plus haut d'un battement d'ailes. Elle se gratta l'arrière du crâne, un peu gênée. Comment allait-elle faire si elle n'arrivait même pas à les approcher ?

Au milieu des cris confus des animaux, elle vit une gueule pleine de dents sortir d'une des grottes.

- Tu es le parent des wyvernes ? Demanda-t-elle en s'approchant, les mains en évidence. Je demande le pardon mais je veux demander un service.

- Petra ! Appela Ingrid. Revenez tout de suite, vous allez vous faire dévorer.

Et le temps que la jeune femme articule ces mots, la wyverne adulte leva une grande patte griffue au-dessus de la tête de Petra et l'abattit de toutes ses forces. La brigilène roula sur le côté, évitant les griffes de justesse.

- Ça est dangereux, déclara-t-elle simplement.

- Vous n'êtes pas réellement en train de défier une wyverne en duel, rassurez-moi.

Mais la réalité était là. Petra attrapa la hache dans son dos et la leva bien haut, décidée à vendre chèrement sa peau.

Elle évita encore quelques coups de griffes et tentatives de morsures.

- Pourquoi il ne crache pas le feu ? Réussit-elle à demander à voix haute au bout d'un temps de ce manège.

- Parce que ce n'est pas un dragon. J'ai essayé de vous le dire plusieurs fois. Vous n'arriverez à rien avec ces wyvernes.

- Quoi ?

En évitant un coup de queue, Petra comprit qu'effectivement, elle ne parviendrait à rien avec cet animal. Contrairement aux dragons de ses légendes brigilènes, on ne pouvait pas parler avec, ni le raisonner. Elle se dit que ce serait la même chose avec les petits qui hurlaient plus haut en claquant des mâchoires.

Tout ça pour rien ?

Elle songea à Dorothea, seule au sommet de sa tour, et au temps inconnu qu'il lui restait. Elle pensa aux enfants qui attendaient le retour de la mage, et se dit que c'était stupide d'enfermer quelqu'un qui s'occupait des abandonnés ainsi juste parce qu'elle était capable d'utiliser la magie. Elle eut une pensée pour Ingrid également, qui ne voulait que le bien des siens mais se trouvait obligée de battre la campagne pour accomplir une quête et enfin devenir chevalier tandis que de vrais chevaliers comme Catherine ne levaient même pas le petit doigt pour venir en aide à des gamins affamés.

Elle commença à insulter en brigilène et à haute voix les chevaliers d'autrefois pour avoir tué tous les dragons de Fódlan et la laisser dans cette situation aujourd'hui. Elle cria sur la wyverne parce que cette dernière n'était pas un dragon et était incapable, en plus de ne pas savoir cracher du feu comme Petra aurait aimé le voir, d'accéder à sa requête pour sauver Dorothea.

La brigilène brailla si fort et de manière si énervée que la wyverne baissa la tête et commença à reculer lentement pour retourner aux ténèbres de sa grotte. Mais Petra ne l'entendait pas de cette oreille et fit tournoyer sa hache au bout de son bras. Elle était en colère et il fallait que cette colère sorte à un moment ou un autre. Un aller et un retour du plat de sa hache envoyèrent la wyverne roupiller pour un long moment et elle quitta la combe, les poings serrés, pour rejoindre Ingrid de l'autre côté du talus.

Elle s'assit, les jambes croisées et commença à maugréer. Ses éclats de voix avaient fait taire les jeunes wyvernes.

- Vous allez bien ? Osa demander Ingrid après quelques instants.

- Non ! Cracha-t-elle.

Ingrid sursauta. Les quelques jours passés avec Petra l'avait habituée à un caractère égal, parfois espiègle et surtout bienveillant.

- Nous allons trouver autre chose, il ne faut pas s'inquiéter, rajouta l'aspirante en posant une main sur l'épaule de Petra. Ce n'est pas la peine de pleurer ainsi. Vous venez d'assommer une matriarche wyverne d'un seul coup de hache, il y a de quoi être plutôt fière.

- Matriarche...? fit Petra en essuyant rapidement ses larmes. C'est la maman ?

- C'est ça.

- Alors j'ai de l'espoir pour son réveil bientôt. Il y a beaucoup de bébés drag... de bébés wyvernes. Je ne veux pas enlever la maman.

- Ne vous en faites pas pour ça. Les wyvernes ont le crâne solide.

Elles entendirent bientôt les piaillements des petits reprendre, étrangement proches de leurs personnes.

- Ils veulent quoi ? Demanda Petra.

- A manger ? Je vois difficilement ce qu'ils chercheraient d'autre.

Petra fouilla dans son sac et leur lança quelques lanières de viande séchée sur lesquels ils se jetèrent comme une bande de chiots. S'il le fallait, elle retournerait chasser. D'ailleurs, c'est ce qu'elle fit. Galoper avec son arc à la main lui éclaircirait les idées et lui permettrait peut-être de trouver une solution à son problème. Ingrid proposa de l'accompagner, ne tenant pas particulièrement à se trouver dans les parages lorsque la matriarche reprendrait ses esprits.

Elles filèrent donc. Toutefois, elles n'avaient pas prévu qu'elles seraient suivies par quelques wyvernes. Et encore moins que ces wyvernes prendraient pour un jeu de courir après les flèches de Petra pour se jeter sur le gibier ainsi abattu.

- Je crois que nous avons un problème, fit simplement Ingrid en comprenant ce qu'il se passait.

A ses côtés en revanche, Petra arborait un large sourire.

- Je crois nous avons la chance, répondit la brigilène.

- Vous avez une idée ?

- Oui. Il faut voir si elle marche ou si elle court maintenant.

Le plus compliqué fut d'abattre un gibier sans qu'il ne soit volé par les wyvernes. Petra y parvint tandis que Ingrid faisait diversion et réussit à abattre un lapin. Il fallut ensuite trouver une longue branche et elles dénichèrent leur bonheur dans un taillis. Ingrid observa Petra attacher le lapin à une longue ficelle et nouer le tout au bout de la branche.

- Je veux voir si les bébés wyvernes suivent la flèche ou la viande.

Elle monta ensuite en selle et alla agiter la petite carcasse sous le nez des reptiles. La réaction ne se fit pas attendre. Cependant, elle ne les laissa pas attraper son gibier et lança son cheval au galop.

Ingrid n'aurait jamais cru voir un tel numéro de cirque un jour, car les wyvernes suivaient bel et bien, de leur course un peu pataude, Petra lancée sur son cheval. Au bout d'un moment, elle leur laissa le lapin et rejoignit Ingrid.

- J'ai vu faire avec la carotte et le mulet. Pourquoi pas la wyverne et le lapin ?

- Oui, pourquoi pas ? Fut tout ce que la jeune aspirante réussit à dire.

Il fallut ensuite isoler une wyverne. Petra ne se voyait pas suivie en permanence par trois ou quatre reptiles. Elles en choisirent une qui paraissait en bonne santé, suffisamment forte pour porter Petra au sommet de la tour une fois qu'elles auraient rejoint Dorothea. Ce fut l'affaire de quelques lapins et d'un grand galop.

Petra, en regardant derrière elle, vit la wyverne lui courir après. Devant elle, Ingrid avançait tout droit. La princesse brigilène se dit que si tout se terminait bien, ce serait définitivement une bonne histoire à raconter en rentrant chez elle.


La wyverne devenait moins farouche au fil des jours. Elle ne courut plus après les deux chevaux des filles et se contenta de les suivre au pas, ayant compris qu'elle finirait par être nourrie par Petra qui passait beaucoup de temps à chasser à présent. La brigilène réussit à monter sur le reptile également. Quelques secondes d'abord, puis quelques minutes et enfin parvint à rester dessus un temps indéfini. Elle attacha son cheval derrière celui d'Ingrid et ne resta plus que sur la wyverne.

- Vous voulez faire, Ingrid ? C'est amusant.

- Non, merci. Vraiment. Je préfère mon cheval.

Mais elle ne doutait pas du fait que Petra tirait beaucoup d'amusement de la situation. La brigilène essaya de chasser sur le dos de la wyverne et se réjouit de voir que sa monture écailleuse allait chercher elle-même le gibier une fois que la flèche était lancée. Le plus ennuyant était de se disputer avec la wyverne en suivant pour récupérer sa prise. Et Ingrid s'inquiétait de voir que Petra récupérait souvent sa prise en se bagarrant avec la wyverne.

Aussi, ce fut avec un certain mélange de soulagement et d'inquiétude qu'elle vit la tour se profiler à l'horizon.

- Dorothea est un mage ? Demanda-t-elle.

- Oui. Mais c'est aussi la demoiselle en détresse. Ça compte pour la quête de chevalier ?

- J'imagine...

Elles allèrent au pied du bâtiment et Ingrid se rendit compte de la verticalité de ce dernier. Petra le lui avait décrit, bien entendu, mais elle ne s'attendait pas à quelque chose comme ça.

- Vous avez dit qu'il y avait une fenêtre.

- Il y a la fenêtre. Regardez, là, répondit Petra en pointant du doigt.

Elle est barricadée de l'intérieur.

- Les épaules de Petra s'affaissèrent.

- Dorothea...


Dorothea grelottait dans la pénombre, les genoux ramenés contre sa poitrine. La lueur magique qui l'éclairait jusqu'à maintenant avait cessé de flotter dans les airs et elle n'avait pas le courage d'en créer une autre. Elle ne verrait que les mêmes choses, les mêmes meubles, les mêmes pierres lisses et froide de sa prison.

Depuis le départ de Petra, elle ne savait pas combien de temps s'était écoulé. Son esprit, après l'échange de messages avec la jeune fille, avait vrillé. Elle la traitait mentalement d'idiote, se répétait qu'elle préférait la savoir en train de s'occuper des enfants ses enfants qu'elle tentait patiemment, avec ses maigres moyens, de sortir de la misère la plus totale. Tout ce qu'elle pouvait leur offrir, en plus de la nourriture volée, n'étaient que quelques tours de magie. Cette même magie qui l'avait faite enfermée ici.

Ou plutôt non, c'était la maladresse de Petra qui l'avait menée dans cette tour. Elle en voulait à la brigilène. Elle s'en voulait à elle de ne pas avoir couru assez vite. Elle en voulait à tout et n'importe quoi, au monde entier. Et elle allait mourir, dépérir lentement, loin de tout ce qu'elle connaissait.

Elle serra le morceau de papier qu'elles avaient griffonné avec Petra pour échanger leurs messages. Elle avait passé de longues heures à contempler l'écriture quasi parfaite de la brigilène en se demandant comment quelqu'un qui parlait aussi bizarrement le fódlien pouvait écrire aussi bien quand ses propres mots étaient tremblants et bourrés de fautes.

Son espoir de sortir d'ici était comme ce petit bout de papier, tout chiffonné et sali mais bien présent et palpable. Après tout, si elle avait réellement voulu en finir, il lui aurait suffit de poser le pied sur le bord de la fenêtre et de sauter pour aller s'écraser quelques dizaines de mètres plus bas.

Bien entendu, elle ne voulait pas mourir. Elle voulait sortir d'ici, retourner voir les enfants et vivre tranquillement sans craindre de se faire de nouveau attraper. Mais l'attente était insupportable. Espérer était insoutenable. Alors elle avait poussé un meuble devant l'unique fenêtre, pour ne plus voir passer le temps et s'oublier un peu. Et elle avait commencé à attendre, accompagnée d'ombres seulement.

Elle avait cru rêver en entendant des voix. Encore plus en pensant reconnaître celle de Petra.

- Vous allez vraiment monter là-haut ? Entendit-elle.

- Mais oui. J'ai de la confiance pour ça. Regardez.

Dorothea entendit quelque chose se ficher avec un bruit sec dans sa barricade de fortune.

- Ça n'a pas l'air de très bien fonctionner.

- Ah ? Il a pas vu. Il faut recommencer.

Nouveau bruit sec contre le bois suivi d'un rugissement inhumain.

- Alors ? Demanda la voix inconnue.

- Ça est comme un meuble devant la fenêtre.

Dorothea se leva, se dirigea vers la fenêtre obstruée. Etait-il possible que Petra soit vraiment revenue et ait trouvé un moyen de la faire sortir d'ici ?

- Je vais faire avec la hache.

Le premier coup fit trembler le meuble, le deuxième le fendit en deux, le troisième le brisa complètement, laissant entrer un flot de lumière qui éblouit Dorothea et la força à fermer les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, ce fut pour voir Petra bondir du dos d'une wyverne et atterrir sur le bord de la fenêtre.

- Dorothea ! Appela-t-elle en tendant le bras.

Dorothea saisit sa main, à la fois pour savourer un contact humain qui lui manquait depuis des jours mais aussi par peur de la voir basculer en arrière, la wyverne s'étant éloignée dès que Petra avait sauté.

- J'avais de la peur en voyant la fenêtre fermée.

- Tu es venue ? Fit Dorothea sans tenir compte de la remarque de Petra. Tu es vraiment revenue ?

- Bien sûr, je fais la promesse.

Elle se retourna et fit un geste du bras pour montrer Ingrid et la wyverne.

- Je cherche chevalier et dragon et je reviens ici.

- C'est une wyverne.

- C'est tout pareil, répondit Petra en levant les yeux au ciel.

- Et comment comptes-tu nous faire descendre de là ? Ton "dragon" a filé rejoindre le chevalier.

- Facile. J'ai le lapin là. Regarde.

Dorothea vit Petra tirer une carcasse de lapin de sa besace et siffler entre ses dents. En bas, la wyverne tourna la tête vers elles et bondit pour attraper la viande. La jeune femme eut tout juste le temps de reprendre son souffle que Petra l'attrapait déjà par la taille et montait sur le dos de la wyverne. Elles purent descendre en toute sécurité et quand enfin, Dorothea posa les pieds à terre, elle n'y croyait toujours pas.

Près d'elle, le chevalier, qui était une jeune femme, lui sourit timidement et Petra flatta la wyverne qui émit un son de contentement. Jamais dans sa vie, elle n'aurait cru se retrouver dans une telle situation.

- Partons d'ici, dit finalement Ingrid. Je suis sûre que Dorothea ne tient pas à rester dans les parages plus longtemps.

- Je suis d'accord.

Elles n'étaient pas parties très loin, juste de quoi oublier la présence de la tour dans leurs dos, et avaient monté leur campement à la tombée de la nuit. Dorothea avait mangé comme si sa vie en dépendait et avait accepté la couverture que Petra lui avait posée sur les épaules avec reconnaissance.

- Tu retournes dans la ville ? Demanda Petra en jouant à remuer les braises de leur petit feu.

Ingrid était déjà endormie, étonnamment proche de la wyverne qui semblait ne plus craindre de dormir près d'elles.

- Oui. J'ai tout un troupeau d'enfants dont je dois m'occuper là-bas. Et toi ? Que vas-tu faire maintenant que tu m'as tirée de là ?

- Il faut ramener le bébé wyverne, répondit Petra avec un geste de la tête vers le concerné. Et après, je cherche d'autres bonnes histoires pour raconter à Brigid.

- De bonnes histoires ?

Et Petra lui raconta les raisons de sa venue à Fódlan.

- On me dit que pour faire une bonne histoire à Fódlan, il faut la princesse, le chevalier, le mage et le dragon. Je crois tenir la bonne histoire mais je veux voir s'il y en a d'autres.

- Je vois le chevalier, le dragon et le mage, commença Dorothea, mais la princesse...?

Petra eut un rire près d'elle.

- Je suis princesse de Brigid. L'histoire est bonne.

Après quelques secondes de flottement, Dorothea reprit.

- Tu sais, l'histoire-type veut que ce soit le mage qui enferme la princesse dans une tour et la fasse garder par un dragon que le chevalier devra tuer pour sauver la belle.

Elle vit Petra réfléchir à ces mots.

- Ce n'est pas la princesse qui sauve le mage enfermé dans la tour en chevauchant un dragon qu'elle a trouvé avec l'aide du chevalier, rajouta la jeune femme.

Petra jeta un coup d'œil aux silhouettes assoupies d'Ingrid et de la wyverne.

- C'est presque tout pareil, déclara-t-elle alors avec un sourire.

Dorothea se demanda jusqu'où elle pouvait pousser sa chance. Elle s'approcha de Petra qui rougit soudainement de leur nouvelle proximité.

- Dorothea ?

- Je ne t'ai pas encore remercié pour l'autre soir. Même si ce fut un fiasco, tu m'as aidé à voler la nourriture et tu t'es occupée des enfants pendant mon absence.

- Ce... C'est normal.

- Et tu sais ce qu'il manque pour que cette histoire soit vraiment bonne jusqu'à la fin ?

Elle vit Petra compter sur ses doigts, regarder de nouveau Ingrid et la wyverne, plonger son regard dans le sien.

- Il faut quoi encore ? Demanda-t-elle enfin.

- Un baiser, répondit Dorothea.

- Oh, vraiment ?

Dorothea acquiesça avant de simplement effleurer les lèvres de Petra avec les siennes, comme pour demander la permission.

- Il y a toujours un baiser à la fin. Qu'en dis-tu ? Ce serait dommage de laisser l'histoire où elle en est.

- Je crois... Je crois que j'ai du souhait pour cette idée.

Et elles s'appliquèrent longtemps à faire en sorte que ce soit une bonne histoire.


Pfiou... Ca nous aura pris un temps fou mais cette semaine est bel et bien terminée. Je ramasse compliments, remarques, commentaires outragés et tout ce qui s'y apparente s'il y en a et espère sincèrement que ça vous a plu. N'oubliez pas qu'un petit mot rend l'auteur heureux =)

Scène bonus :

- Tu veux dire que pour faire la vraie bonne histoire, tu dois m'enfermer dans la tour et la wyverne fait le gardiennage ?

- C'est ça, répondit Dorothea en trouvant l'idée séduisante.

- Et Ingrid ?

- On lui dira rien.