Bonjour, bonsoir !

Tout d'abord, merci à Shikyo-chan et Kitsune-nee-san pour leurs reviews sur le chapitre 25, ça m'a fait très plaisir ^o^

Bon allez, c'est parti pour le chapitre 26. Bonne lecture ~


Chapitre XXVI

Retrouvailles

Séléné venait d'ouvrir son livre quand sa domestique toqua à la porte de sa chambre. Lorsqu'elle lui annonça qu'un homme attendait une entrevue devant la porte d'entrée, Séléné haussa un sourcil. Elle n'attendait pas de visite, alors qui cela pouvait-il être ? L'épéiste soupira et quitta son fauteuil, noua ses cheveux roses en une queue de cheval, et remercia sa femme de chambre avant de se rendre dans le hall d'entrée.

Lorsque Séléné ouvrit la porte, ses yeux s'agrandirent de surprise. Devant elle se tenait un grand homme châtain arrivant dans la quarantaine. Son regard espiègle, désormais souligné de rides au coin des yeux, était aussi vif que lorsqu'il était adolescent, si bien que la jeune femme le reconnut parfaitement malgré les années écoulées.

Face à ces prunelles brunes et joueuses, ses lèvres s'étirèrent en un large sourire et elle resta ainsi quelques secondes, confuse, sans qu'un son ne lui échappe. L'homme ne put réprimer un sourire en coin :

« Quelle drôle de tête Mademoiselle Read, lui souffla-t-il en s'appuyant sur l'encadrement de la porte. Je suis encore plus beau que dans tes souvenirs, c'est ça ? »

Séléné éclata d'un rire franc, reprenant ses esprits, puis leva les yeux au ciel en dodelinant de la tête :

« Tu n'as presque pas changé, Nathan.

— Pour ton plus grand plaisir, gamine. »

Elle tiqua de la langue et mima de lui claquer la porte au nez, mais Nathan arrêta la porte d'un bras :

« C'est comme ça que tu traites tes vieux amis ?

— T'es vieux tout court, Nate, lui lança-t-elle en riant. Allez entre, idiot, allons dans le salon. Tu veux un thé ?

— Je n'ai jamais été amateur de thé, lui répondit l'homme dans une moue boudeuse en passant la porte.

— Tu n'as vraiment pas changé... Va pour un bourbon. »


Dareios soupira longuement et releva les yeux vers Jonas quand celui-ci posa une main compatissante sur son épaule.

Les deux hommes se situaient dans une rue presque déserte de la vieille-ville de Marie-Joie, devant une charmante boutique dont la vitrine était richement décorée d'objets anciens en tout genre. Entre une malle de voyage et une superbe armure du Pays des Wa trônaient une dizaine de bibelots – vieux instruments de navigation, journaux du siècle derniers emballés sous vide, bijoux usés par le temps et par les femmes d'autrefois qui les avaient porté à leur cou ou leurs mains... Ce petit magasin était un trésor pour tous les amateurs d'histoire ou d'antiquités, et même un simple curieux sensible aux charmes des vieilles choses se serait arrêté pour contempler ces merveilles d'un autre temps.

Dareios, lui, n'avait cure de l'histoire. L'histoire, c'était lui et ses ancêtres. C'était les Dieux qui l'avaient écrite. Dareios, lui, voulait simplement retrouver le médaillon de Hana, juste pour lui faire plaisir. Alors quand il était entré dans la boutique d'antiquités que leur avait indiqué Disco, il s'était attendu à récupérer ce bijou et à boucler l'affaire. Malheureusement, le jeune Dragon n'était pas au bout de ses peines.

« Je suis navrée Seigneur, lui avait répondu la vieille antiquaire. Je me souviens parfaitement de ce bijou, mais je l'ai revendu il y a plusieurs semaines déjà. »

Lorsque ce visage fripé lui avait dit ce qu'il ne voulait pas entendre, Dareios avait été tenté de répondre à la vieille femme qu'elle méritait parfaitement sa place au milieu des bibelots d'une époque révolue. Cependant, il s'en était abstenu pour lui demander qui était le nouveau propriétaire de ce médaillon. Et à l'entente du nom que lui avait donné l'antiquaire, Dareios était sorti de la boutique en fulminant.

Il se retrouvait là, désormais, au milieu d'une rue presque déserte avec un Jonas qui lui jetait un regard plein d'empathie.

« C'est Elena Asarov ! s'exclama Dareios avec un air abattu. Tu te rends compte, Jonas ? Il doit y avoir une flopée d'amateurs d'antiquités ici, mais c'est elle qui l'a acheté ! »

Jonas soupira. Lorsqu'il s'agissait de femmes, le jeune Noble avait le sang bouillant.

Des femmes comme Hana, par exemple, pour laquelle il avait cavalé toute la journée à la recherche de ce mystérieux bijou. Des femmes comme Séléné, sa professeur d'escrime, à laquelle il vouait une admiration sans borne et pour laquelle il aurait torturé celui qui lui manquait de respect. Des femmes comme Aliénor, sa gouvernante, qui s'était occupée de lui lorsqu'il était enfant et qu'il aurait défendue de sa vie si l'on s'en était pris à elle.

Mais pour Elena, c'était différent.

Elena Asarov, l'Améthyste, la ballerine égérie de l'Opéra National de Marie-Joie. Cette créature gracieuse à la beauté du diable devait son épithète à ses yeux mauves et froids.

Jonas le savait, l'Améthyste était la pire de toutes. Non pas parce que Dareios l'aimait comme il aimait Hana, Séléné ou Aliénor. Non, Elena Asarov était la pire de toutes car Dareios la haïssait de tout son être.

Jonas était au service de son maître depuis très longtemps. Près de quatre ans plus tôt, alors que Dareios avait quatorze ans et approchait des quinze, Jonas avait vu le jeune adolescent s'éprendre de la plus belle femme de Marie-Joie, la sublime danseuse étoile Elena Asarov alors de deux ans son aînée. Comme elle l'avait fait à des dizaines d'autres hommes de tous âges, Elena avait prit dans sa main le cœur du jeune prince et avait refermé sa poigne dessus pour le briser lentement, en petites miettes, au point que le Dragon finit par refuser de se nourrir.

Saint Dareios s'était laissé mourir de désespoir. Elle l'avait détruit.

Voilà qui était Elena Asarov.

Plus tard, alors qu'il approchait ses seize ans, Dareios avait commencé à séduire les jeunes adolescentes de la cour. Depuis il en avait ramené des dizaines dans son lit, mais il n'en avait plus jamais aimé une seule. Depuis, le simple nom d'Asarov faisait naître en lui une rage sourde. Et depuis, il n'avait plus jamais été aussi joyeux.

« Vous devriez laisser tomber, proposa Jonas. Ou alors je peux lui rendre visite moi-même, vous n'avez qu'à me fournir une lettre cachetée.

— Merci Jonas, mais ces deux options sont exclues. »

Dareios releva vers lui son regard sombre et déterminé. Il allait rentrer chez lui, se vêtir de ses plus beaux vêtements de prince, et il rendrait visite à Asarov. Séléné lui avait expliqué quelques jours auparavant que Elena allait se marier, alors désormais il n'avait plus rien à craindre d'elle. Et si elle refusait de lui rendre le médaillon d'Hana, il se contenterait de faire pression sur son fiancé jusqu'à ce qu'elle cède. Oui, Dareios irait voir l'Améthyste, et il récupèrerait ce foutu bijou.


Le soir-même, Dareios attendait dans l'antichambre de la demeure d'Asarov. Il était assit sur un large fauteuil, son doigt battant en rythme l'accoudoir en acajou. D'après l'horloge au tic-tac effroyable qui se dressait en face de lui, il attendait depuis près d'une heure.

Son index stoppa son staccato effréné lorsque la porte s'ouvrit sur une jeune domestique. S'inclinant poliment en avant, la soubrette lui indiqua que sa maîtresse était prête à le recevoir, et le sang de Dareios ne fit qu'un tour. Sa gorge lui sembla soudain affreusement sèche et, le cœur battant à ses tempes, Dareios s'efforça de se lever calmement. Il entra dans la chambre et la domestique referma la porte derrière lui. Le cliquetis de la poignée lui fit l'effet d'une décharge électrique hérissant les cheveux de sa nuque.

« Que me vaut l'honneur de ta visite, petit prince ? »

Assise à son fauteuil, le dos droit et la tête haute, elle était là, son visage exempt d'émotion tourné vers sa fenêtre, lui montrant son profil noble. Ses cheveux de jais étaient haussés en un chignon tressé dévoilant sa nuque longue et fine.

Petit prince, pensa Dareios. Sa poitrine se serra et il eût du mal à respirer. Une main glacée s'était saisie de son cœur et le tordait douloureusement dans sa cage thoracique. Petit prince, c'était le surnom qu'elle lui donnait autrefois.

Elle portait simplement une robe de soie mauve aux manches courtes bouffantes, mais Dareios ne vit sur elle aucun artifice. Le jeune homme se souvint du soir où il l'avait rencontrée, près de quatre ans auparavant. Elle portait une robe très semblable à celle-ci, sans aucun bijou ni maquillage. L'avait-elle fait exprès ? Ses lèvres tremblèrent un instant sous le coup de la colère, et il sentit ses mains bouillir.

Elle se tourna alors vers lui, le toisant de ses yeux d'améthyste, puis se leva. De sa démarche étrangement aérienne, si propre aux danseuses de ballet qui se déplace sur la pointe des pieds, elle avança dans sa direction. Dareios serra les dents, luttant contre la boule qui se formait dans sa gorge, mais il ne put empêcher ses yeux de parcourir le corps de celle qui avait été sa première amante. La sang qui bouillonnait dans ses mains monta alors dans son ventre.

Un col carré de dentelle blanche dévoilait la peau douce et laiteuse de ses seins, soutenus par une ceinture haute en tissu d'or. Le tissu serré aux côtes soulignait sa taille fine et sous le long drapé de taffetas qui s'étendait jusqu'au sol, Dareios devinait les formes de ses longues jambes galbées, qu'il savait blanches comme l'albâtre.

Oh, ce visage ovale et si harmonieux, qu'il avait tant caressé ; cette bouche charnue si rose, qu'il avait tant embrassé ; ce corps si fin et si long, qu'il avait tant désiré...

Dareios serra les dents plus fort encore alors qu'elle s'approchait de lui, luttant pour ne réagir d'aucune façon. Elle faisait presque sa taille, alors il se força à ne regarder que le haut de son crâne pour ne pas croiser son regard.

La jeune femme posa lentement ses deux mains froides sur ses joues – avait-il rougit pour que ses joues lui semblent si chaudes ? – et elle détailla longuement son visage. Le cœur de Dareios battait fort, si fort dans sa poitrine, qu'il se demanda un instant si elle pouvait l'entendre. Les longs doigts de l'Améthyste parcoururent la ligne de mâchoire du jeune homme, passèrent sur sa pomme d'Adam, et vinrent se poser sur ses épaules.

« Quel bel homme tu es devenu, mon petit prince... Mais, quel regard dur. »

Dareios avait baissé les yeux et la regardait, désormais. Peut-être était-ce l'éclairage, mais il lui sembla pendant un instant que ses iris violets étaient plus ternes qu'auparavant. Elle lâcha finalement ses épaules et recula d'un pas pour mettre de la distance entre leurs deux corps.

« Alors, en quel honneur ? l'interrogea-t-elle. Après tout ce temps, que me veux-tu ?

— Tu as achetée il y a deux mois un médaillon, expliqua Dareios froidement. Un médaillon pirate, orné d'une tête de mort. J'ai appris qu'il appartenait à une amie, et je compte le lui rendre. Ton prix sera la mien, Elena.

— Comme tu vas vite en besogne ! s'exclama-t-elle en levant les yeux au ciel. Viens plutôt t'assoir, que l'on discute en adultes. »

Elle retrouva aussitôt son visage fermé et retourna en direction de son fauteuil. D'un geste de la main, elle lui indiqua le sofa et Dareios s'assit sans protester. La jeune femme s'affala sur son fauteuil en soupirant :

« Alors, que deviens-tu ? Tu as acheté une esclave à la vente de juillet. Paraît-il qu'elle est laide comme un pou, mais qu'elle chante divinement bien.

— Ton informateur a l'oreille fine, grogna Dareios, mais il doit être myope... De toute évidence Hana n'arrive pas à la cheville des beautés comme toi, mais elle est bien loin d'être laide.

— Me serais-je trompée ? Cela t'importe-t-il qu'elle soit laide ou belle ? Pourtant les faits sont là, tu as gaspillé ton argent pour une voix et non pour un visage.

— Je dépense mon argent comme je le souhaite, grinça le jeune homme. Toi tu avais acheté un jeune garçon, si je ne m'abuse. Tu les aimes plus jeunes. Ils sont plus malléables... D'ailleurs, une nouvelle court proclamant que tu vas te marier. C'est un gamin de seize ans, lui aussi ?

— Rien ne presse, nous sommes juste fiancés, lui expliqua-t-elle posément sans tenir compte de sa dernière remarque, le visage toujours inexpressif. Mais en ce moment je ne peux le voir beaucoup... Je passe la plus grande partie de mon temps à me préparer pour le ballet du printemps, et lorsque j'ai du temps libre, je lis.

— Toujours le nez dans tes bouquins d'histoire ? »

Les lèvres roses de la ballerine n'esquissèrent pas un sourire mais elle souffla du nez, signe d'un amusement certain. Elle s'abstint de répondre, sachant pertinemment qu'il ne s'agissait pas d'une réelle question. Dareios la connaissait bien.

Le jeune Noble s'en souvenait en effet parfaitement : l'Améthyste avait toujours lu des livres d'histoire. Pas de fiction et encore moins des romances à l'eau de rose, non, c'était encore et toujours des livres d'histoire. Lorsqu'elle venait lui rendre visite, à l'époque où ils se fréquentaient, Elena repartait toujours avec sous le bras quelques livres empruntés discrètement dans la bibliothèque de Roswald.

« J'ai également appris, poursuivit Dareios, que le ballet du printemps pour lequel tu te prépares sera le dernier de ta carrière. Toi qui est depuis l'enfance une ballerine si prometteuse, dirais-tu au revoir à ton avenir radieux ? Je suis curieux Elena : comment le joyau de l'Opéra peut-il abandonner sa place sur la couronne ?

— Oh, mon cher Dareios, lui souffla-t-elle en haussant les épaules, le ton faussement doucereux, tu sais toi-même que l'amour nous fait renoncer à tous nos rêves... Je ne peux pas mener une vie de danseuse étoile et de femme mariée. J'ai fait un choix, voilà tout.

— Je ne te crois pas. »

Elle n'haussa même pas un sourcil, et se contenta de le toiser de ses iris violacées. Dareios se pencha en avant, appuyant son menton sur ses mains croisées :

« Tu m'as menti d'assez nombreuses fois, et je te connais désormais. Toi, la femme indépendante qui se sert de l'amour que te portent les hommes... Toi, tu renoncerais à ta carrière pour te marier ? Sottises. Je crois que tu te maries car tu renonces à ta carrière, non l'inverse. Alors dis-moi, Elena Asarov, qu'en est-il en réalité ? »

A nouveau, si elle était soumise à une émotion, Elena n'en montra rien. Ses prunelles froides s'étaient posées sur lui sans le quitter. Et alors qu'elle le fixait sans expression, Dareios remarqua un étrange mouvement d'oscillation de ses globes oculaires. Ses yeux s'étaient décalés très légèrement vers la gauche, puis étaient revenus brusquement à leur position d'origine.

Un nystagmus ? s'interrogea le jeune homme. Il repensa à la réflexion qu'il s'était faite un peu plus tôt. Ses iris violets sont plus ternes qu'auparavant.

Et il comprit.

« Elena, c'est un glaucome n'est-ce pas ? Comme celui qu'avait ton père ? »

Enfin une expression naquit sur son visage : les commissures de ses lèvres s'étaient abaissées en une moue de mépris.

« Garde ta pitié pour toi, Dareios. » lui cracha-t-elle en détournant le visage.

Dareios, lui, haussa légèrement les sourcils. Il le cachait bien, mais il était sous le choc. Elena perdait la vue ? Cela lui semblait impossible. Le père d'Elena avait été atteint par la cécité à quarante ans. Comment Elena, du haut de ses vingt jeunes années, pouvait déjà commencer à perdre la vue ?

« Les anti-inflammatoires ralentissent à peine sa progression, lâcha-t-elle la mâchoire serrée, le regard tourné vers sa fenêtre. Le médecin est formel, c'est foudroyant. Dans un an, je ne verrai plus rien.

— Alors je ne me trompais pas : ce mariage est un alibi pour justifier ton départ auprès du grand public.

— Détrompe-toi, je l'aime beaucoup ! »

Elle avait perdu son calme, et en scandant cela elle s'était brutalement retournée vers Dareios, son poing frappant l'accoudoir de son fauteuil. Un sourire en coin naquit sur le visage du jeune Noble :

« Toi, détrompe-toi : tu n'aimes personne, Elena. Tu crois l'aimer parce que c'est le seul qui acceptera de prendre en charge une jeune aveugle. Laisse-moi deviner : il t'a promis qu'il paierait pour toi l'hospice de ta mère ? »

Le nez de la ballerine se retroussa, ses yeux se plissèrent et tout son visage se tordit en une violente grimace de haine :

« Tout cela te semble être un juste retour de flamme, n'est-ce pas ?

— Oh que oui ! rit Dareios alors qu'un large sourire fendait son visage. Vas-y, fais-moi donc ta grimace, déteste-moi, puisque c'est là la seule chose que ton cœur puisse éprouver – enfin, à condition que tu en aies un bien-sûr. Ah, la belle Elena Asarov, le joyau de l'Opéra, elle perd la vue ! Après avoir méprisé les hommes, voilà que tu te retrouves à dépendre totalement de l'un d'entre eux ! Quelle ironie !

— Cessons les mondanités, lâcha-t-elle en s'efforçant de retrouver une expression neutre. Maintenant que les retrouvailles sont achevées, venons en au fait. La raison même de ta venue : tu veux ce médaillon, je l'ai, en effet mais tu ne l'auras pas. Crois-le ou non petit prince mais je ne te déteste pas, loin de là. Non, si je ne peux te le donner, c'est parce qu'il n'a pas de prix. »

Le sourire sur le visage de Dareios s'effaça. Devant son air d'incompréhension, elle poursuivit :

« Que sais-tu de ce bijou ?

— Mon amie m'a dit que c'était un médaillon pirate, répondit-il, suspicieux. C'est tout. Je ne sais rien d'autre qu'il est orné d'un crâne sur une face et d'une rose des vents sur l'autre face.

— Oui, l'antiquaire m'a dit ça aussi. Mais ce sont tous des incapables. Non, Dareios, ils n'ont pas compris ce dont il s'agissait. Ce médaillon est bien plus ancien que ce dont il a l'air au premier abord. C'est pourquoi je ne peux te le céder pour de l'argent.

— Arrête de tourner autour du pot, Elena. On ne s'apprécie pas, mais tu sais que je suis digne de ta confiance, alors dis-moi de quoi il s'agit. »

Elle le toisa en silence. Elena était certes une arrogante sans cœur, mais lorsqu'il s'agissait de secret, elle savait parfaitement tenir sa langue. Dareios était un homme de secrets, lui aussi, et c'était là un des rares points communs qu'il avait avec elle.

Après quelques secondes de réflexion, la jeune femme se leva pour se diriger vers sa petite bibliothèque. Elle se dressa sur la pointe des pieds pour saisir un coffret sur l'étagère la plus haute. Les yeux de Dareios s'égarèrent un instant sur le bas de ses reins, et il détourna aussitôt le regard en sentant une chaleur irradier son bas-ventre.

La ballerine revint vers lui dans une démarche souple, le coffret dans les mains, et s'assit à ses côtés sur le sofa.

« Dis-moi, Dareios, murmura-t-elle en posant le coffret sur ses genoux, es-tu toujours aussi inculte lorsqu'il s'agit de l'histoire du monde ? »

Le jeune homme fit claquer sa langue contre son palais et grogna :

« J'ai beaucoup de connaissance en histoire. En tant que Dragon Céleste, mes ancêtres ceux qui ont créé l'histoire, et ils en sont au centre.

— Oui, c'est ce que l'on t'apprend depuis que tu es tout bébé. Mais la vérité est que l'histoire était là avant tes ancêtres, et elle sera là après toi. L'histoire ne débute nulle part, Dareios : elle existe, voilà tout. Ce collier fait partie de cette histoire-là, celle qui n'est pas la tienne. J'ignore à qui tu souhaites l'offrir, petit prince, mais je suis certaine d'une chose : si ce médaillon lui appartient vraiment, cette personne ne t'attirera que des problèmes. »

Les sourcils de Dareios se froncèrent lentement. Des problèmes ? De quoi parlait-elle ? Il n'eut pas le temps de poser ses questions, car Elena faisait déjà sauter les fermoirs du coffret :

« Habituellement je prend des gants pour manipuler ce genre d'objet, dit-elle en ouvrant le coffret. Mais j'ai vite comprit que cette précaution n'était pas nécessaire pour celui-ci. »

Le jeune homme resta silencieux. Pourquoi tant d'insinuations ?

Il baissa les yeux vers le coffret. Au bout d'une chainette dorée, le médaillon d'environ cinq ou six centimètres de diamètre reposait sur un coussinet de soie pourpre. Comme le lui avait expliqué Hana, il était en effet orné d'un crâne lugubre. Les longs doigts d'Elena s'enroulèrent autour de la chaîne et elle souleva le médaillon, qui se balançait dans les airs devant le visage de Dareios.

« Regarde de l'autre côté, lui indiqua la jeune femme. Là où il y a la rose des vents. »

Dareios s'exécuta sans broncher et prit le médaillon dans ses mains pour en contempler la seconde face. Au centre, un cercle de la taille de l'ongle du pouce semblait représenter un visage grimaçant, avec deux grands yeux et une bouche aux commissures tournées vers le bas. De ce cercle s'échappaient quatre longues flèches pointant vers les quatre points cardinaux, et quatre plus petites pointant les points collatéraux. En guise d'ornement, entre les flèches se dessinaient de minuscules spirales carrées, en cercle concentriques par rapport aux centre. Oui, à n'en pas douter, cela était une jolie rose des vents.

Dareios lança un regard interrogateur à Elena :

« Qu'as-tu vu que l'antiquaire n'avait pas remarqué ?

— Observe plus attentivement les motifs entre les flèches cardinales, lui souffla-t-elle d'un air grave. Avec ma vue qui faiblit j'ai eu besoin d'une loupe pour le voir, mais toi tu devrais pouvoir t'en passer. »

Après une dernière œillade méfiante à l'égard de la jeune femme, Dareios reprit son observation. Il fronça les sourcils, détaillant une à une les toutes petites spirales. Puis ses yeux s'agrandirent de surprise. Son esprit se mis à cogiter au quart de tour.

Elles sont toutes différentes.

Il leva un visage ahuri vers Elena et souffla dans un murmure :

« Ce n'est pas de l'ornement. Ce sont... Des runes.

— Exactement, acquiesça la jeune femme, l'air sombre. Et ces flèches, qui séquencent ces suites de runes en plusieurs parties... Je pense que ce que l'on a prit au premier coup d'œil pour une rose des vents est en réalité quelque chose comme un calendrier. »

Le visage fermé, une lueur d'inquiétude dans le regard, Dareios se mordit l'intérieur de la joue. La ballerine poursuivit :

« Crois moi Dareios, j'ai fouillé des dizaines de livres de linguistique pour savoir ce dont il s'agit. La langue originelle de la tribu des Minks, les dialectes anciens des îles célestes, les langages primitifs des tribus humanoïdes, comme les géants ou les longues-jambes... Rien. Ces runes ne ressemblent à rien que l'on connaisse déjà. Je pense que cela date d'avant. »

Avant. Dareios savait ce que ce avant signifiait, et un frisson d'effroi lui parcourut l'échine :

« C'est impossible. Et puis, comment un bijou si vieux aurait pu résister à l'usure du temps ? Il est en parfait état.

— Je sais, souffla la jeune femme en prenant un ton grave. Je me suis posée la même question et j'ai voulu comprendre. Alors j'en ai prélevé un échantillon sur une lamelle, que j'ai envoyé à une connaissance travaillant en laboratoire de chimie. Je t'ai dit tout à l'heure que nous n'avions pas besoin de gants pour le manipuler : car ce bijou est fait pour résister au temps, il est constitué d'un alliage unique en son genre. De l'or, de l'argent, et... Et un autre métal que les machines du laboratoire n'ont pas su reconnaître. »

Face à l'air horrifié que prenait maintenant le visage du Dragon, elle lui ôta soigneusement le médaillon des mains pour le ranger dans son coffret. Le ton posé, elle continua :

« Je n'ai pas demandé à faire une datation car je ne voulais pas attirer l'attention... Mais selon toi, Dareios, quels êtres en ce monde étaient assez évolués technologiquement pour utiliser des métaux dont nous-même, avec nos machines de pointe ultra-modernes, nous ignorons l'existence ? »

Il secoua frénétiquement la tête de droite à gauche. Une angoisse terrible le prit au ventre, et sa respiration devint difficile. C'était impossible, il ne pouvait y croire. Ignorant son malaise, Elena poursuivit :

« Rend-toi à l'évidence, petit prince. Débarrasse-toi de celle qui t'as réclamé ce bijou, car il ne fait que rappeler que vous autres Dragons n'êtes pas les créateurs de ce monde. »

Dareios se prit la tête entre les mains et, la respiration haletante, la gorge nouée, il lui ordonna de se taire. Mais Elena se contenta de l'achever :

« Dareios, ce médaillon est une relique du Siècle Oublié. »


Eh bien, j'espère que vous aurez apprécié ce nouveau chapitre. Que pensez-vous du personnage d'Elena ? Seriez-vous curieux de connaître les circonstances de sa rencontre et de sa relation avec Dareios ? Et comment la famille de Hana est-elle entrée en possession de ce médaillon qui est bien plus que ce dont il en a l'air ?

N'hésitez pas à me faire part de votre ressenti, surtout sur des intrigues comme celles-ci ! J'en ai vraiment besoin pour m'améliorer.

Voilà voilà ! Merci beaucoup d'avoir lu, portez-vous bien et à bientôt ! Bye bye ~