Chapitre 6

La nuit n'était pas encore arrivée à son terme quand Aton Lii'nko se leva. Ses nuits étaient toujours très courtes et le dilemme de la Grande Créatrice jouait sur sa capacité à veiller. Il était perturbé par la facilité du choix. Il lui semblait évident de pouvoir accepter de rester une semaine supplémentaire à domicile et à travailler avec Largne et d'avoir en échange l'assurance que les deux humains hébergés chez Amina pourraient survivre.

Anooby Rhâ n'était pas le genre de personne à mettre des dilemmes aussi simples et faciles à résoudre. C'était trop facile et Aton craignait ce qu'elle avait pu vouloir transmettre par ce défi. Elle aimait les choix difficiles. Aussi un drame devait avoir lieu qu'il prenne le choix A ou B.

Peut-être avait-il tort de se torturer l'esprit. Tort de se compliquer la vie. La solution était simple : il allait prendre l'option de rester. Il se mit à travailler, plus serein, sur la présentation qu'il aurait à faire dans la journée.

Aton avait facilement confiance. C'était l'un des six C de sa création. Curiosité et confiance. Aussi, il fallait que malgré ses doutes, il garde confiance en celle qui l'avait créé. Se méfier complétement de sa mère lui semblait être une trahison.

Quand il quitta sa chambre au matin, il trouva Amina Erca'tiir en discussion avec Largne Vil devant une substance ressemblant à du café fumant. Aton Lii'nko respectait Large même s'il ne l'aimait pas. Plusieurs fois Aton avait cherché à lire dans son esprit et Largne l'avait renvoyé dans le sien. Il était fort, impressionnant et sûr de lui. Aton l'admirait beaucoup. Contrairement à Amina qui remettait toujours tout en question et perdait des heures à prendre des décisions, Largne semblait savoir ce qu'il voulait.

Largne aimait comparer Joseph à Aton, ce qui lui était parfois désagréable. Être comparé à un traitre, mort et qui avait de plus raté ce qu'il avait entrepris n'était guère agréable. Et puis, il n'avait que des traits similaires à ce dernier, comme si il avait pu en être le fils. Aton avait conscience que la créatrice avait demandé à Largne et Amina de l'élever mais que Largne n'avait compris en cette mission que le mot dressage. Il agissait avec lui un papier calque, lui ordonnant d'être comme lui. Aton en avait des difficultés et éprouvait parfois une honte intense d'être faible. Il admirait Largne pour ce qu'il était mais ne pourrait jamais être comme lui d'autant qu'il voyait clairement la haine que Largne et Amina se portaient mutuellement.

Amina tapota sur la table.

─ Largne est venu te chercher. Il semblerait que tu es eu quelques absences ces derniers temps.

─ Peut-être.

─ Tu dois prendre ton travail avec sérieux, Aton.

─ Ca va ! grogna-t-il.

─ Ne le gronde pas, Amina.

Largne se rapprocha d'Aton, déposant la main sur son épaule.

─ Allons travailler et on déjeunera ensemble ce midi.

En général, les dieux avaient des travails de distraction ou n'en avaient tout simplement pas. Les humains étaient là pour cela, les servir. Toutefois, certains comme Amina et Largne avaient un emploi important. Ils étaient tous les deux les bras droits d'Anooby. Largne s'occupait en particulier de la sécurité, de quelques lieux de divertissement et du dressage de nombreux humains. Il passa la matinée avec Aton à revoir le niveau de dangerosité de certains humains jugés comme potentiels indésirables et à prévoir de nouvelles caméras dans des angles morts de la cité des humains. Les angles morts étaient dangereux car Anooby n'était omnisciente que grâce à ces dernières.

Le déjeuner approchant, Largne conduisit Aton dans un grand restaurant. Le dieu Ard le tenait et trouvait toujours des animations à mettre sur le plateau central. Aujourd'hui, des humains prenaient des pauses lascives et soumises, changeant de positions régulièrement et faisant preuve d'équilibre et de souplesse, entièrement nus.

Les spectacles les plus appréciés étaient ceux où un humain indompté se faisait dresser par un humain dompté. Les premiers étaient appelés des humains mouchoirs. Leurs virginités ou leurs hargnes ne servant qu'une fois à les voir se débattre jusqu'à être violemment agressé avec ou sans sexe selon la commande, jusqu'à la mort de ces derniers quand le public en décidait.

Si Ard avait choisi un spectacle calme aujourd'hui, c'est que les discussions étaient vivent dans le restaurant. En effet, dans la matinée, Largne avait reçu l'informations que des dieux voulaient s'en prendre à Amina Erca'tiir.

La rumeur qui était parvenu jusqu'à Largne avait déjà atteint de nombreux dieux et tout le monde ne parlait que de ça. Aton n'avait jamais été inquiet qu'il puisse véritablement arrivé quoique ce soit à Amina. Elle était respectée et adulée par les dieux. Soudainement cette idée le stupéfia : tout le monde savait qu'Amina était le numéro un. Même Gustave qui avait le même statut qu'elle savait qu'officieusement elle était davantage respecté que lui. Ce statut pouvait-elle la mettre en danger ?

Il se promis d'aller se renseigner auprès de Ard et Flma, les deux dieux les plus gradées et les plus aptes de connaître la possibilité d'un tel risque par les liens et les réseaux de leurs entreprises. Ils étaient les numéros trois et quatre après Largne et Amina. Les deux s'haïssaient davantage encore qu'Amina et Largne.

─ Tu m'excuseras, Aton Lii'nko, mais je dois aller parler à Amina Erca'tiir pour assurer sa protection. Elle risque de ne pas apprécier. J'irais ensuite rencontrer une source concernant ce danger.

─ Je peux t'accompagner, répondit Aton

─ Non, hocha négativement Largne, continue le travail.

─ ─ O ─ ─

Des hommes clairement identifiés comme du clan de Xiou. Ils semblaient simplement se promener et passer dans la rue par hasard. Gustave n'était pas dupe. On ne passe pas dix fois sous ses fenêtres sans raison. Il commença à préparer un sac et des armes. Il était évident que comme des nuages de plus en plus gris dans le ciel, l'orage allait finir par exploser.

Gustave n'était pas à la fenêtre à les surveiller. Il attendait Aton. Il devait lui parler avant de partir. Seulement le dieu aux longs cheveux blonds n'était pas revenu depuis des jours et cette fameuse dispute au sujet d'Apach. Aton l'avait sans doute trouvé faible face aux hommes qui l'avaient agressé et peut-être qu'il ne reviendrait plus. Que les humains avaient fini par le lasser par leurs existences pathétiques. Il allait devoir partir. Gustave le savait. Pourquoi attendait-il Aton ? Il essaya d'en trouver une raison logique.

Il devait parler à Aton, avant. Il devait lui parler de Lotus et d'Ébène. Il hésitait à le faire. Il manipulait les dieux et en mettre un dans la confidence serait une bêtise. Il sentait pourtant qu'il devait le faire.

Gustave se tordait la main jusqu'à la faire craquer, serrant son arme. Lotus était jeune, malin et doué. Il était sexuellement très tentant. Il savait combien Joseph et Rage aimaient se retrouver dans des aspects violents et sexuels. Peut-être que Lotus et Aton avaient trouvé un terrain d'entente de ce côté-là. Aton avait eu l'air curieux du sexe lors de ses dernières visites bien qu'il lui semblait absurde de coucher avec un humain, pratique connue pourtant des dieux.

Les dieux étaient connus par cette oisiveté les animant. Le sexe était un amusement. Ils étaient tous magnifiques, bien membrés ou avec des formes généreuses. Aton Lii'nko avait son air ingénu devait abuser des humains tout comme les autres.

Gustave ne lui satisferait jamais. Il n'était ni jeune, ni bien foutu, ni beau …. Pourquoi fallait-il qu'il pense à ça ainsi. Il ne lui donnerait pas car il n'était pas son humain ! Car il n'appartenait à personne. Il savait qu'il se mentait à lui-même. Gustave avait bien réalisé, peu après le début de son plan, qu'il couchait avec Agémer mais jouissait en pensant à Aton. C'était dangereux.

─ ─ O ─ ─

Apach avait rarement peur. Il ne craignait rien protégé par Xiou, lui-même protégé par Largne. A chaque fois que Xiou le punissait, il se souvenait que c'était mieux ainsi. Être punit par une seule et unique personne. Non. Apach n'avait que rarement peur. Il pouvait tuer, et il l'avait déjà fait. Il pouvait violer, et il l'avait déjà fait. Rien n'avait d'importance sauf lui-même, car au contraire de ce fumier de Larnak, il avait de l'amour propre. Et une conscience. Ce que ses supérieurs n'avaient pas. Il ne vendrait pas son cul comme Agémer, il ne se retrouvait pas dans les bas-fonds comme Larnak ou pire comme l'avaient été Nanu et l'était Lotus. Ici on le craignait car il était protégé.

Apach n'avait jamais peur.

Mais Apach a peur.

Il craint que Xiou se soit trompé, et que s'en prendre à Gustave fasse une guerre des gangs. Même s'il ne compte que l'effrayer un peu, comme Xiou a dit, il y a des personnes derrière Gustave. L'ensemble de son secteur l'adorait et le respectait. De nombreux clans venaient prendre conseil auprès de lui. Apach savait aussi que Anooby avait fait en sorte qu'il vive après les morts du Dieu Joseph et de l'humain Rage et qu'elle avait été jusqu'à le soigner elle-même. Apach savait aussi qu'un dieu venait lui rendre visite. Et également que le propre clan de Xiou appartenant avant à Rage, que la moitié d'entre eux n'était pas d'accord avec Xiou et soutenait Gustave. Si Gustave avait voulu reprendre le clan, il aurait pu l'avoir.

C'est le sage de la communauté et personne ne lui demande des comptes. Personne ne lui reproche de parler avec un dieu ou de baiser avec un homme. Gustave est protégé. Aussi Apach le sent : cela va mal se passer. La cité semble calme et soumise mais Apach savait qu'il ne pouvait pas s'y fier.

Jetant sa cigarette sur le sol humide, il voit des petites cendres rouges disparaître dans l'eau dans des crépitements identifiables. En relevant les yeux, il croisa ceux de Gustave à sa fenêtre qui lui fit un signe. Evidemment qu'ils avaient été repéré. La discrétion n'était pas leur fort.

Apach était furieux. Il était furieux car il allait devoir faire le sale travail. Ce n'était pas de sa faute. Ce n'était pas lui qui avait conduit à cette attaque. Si Agémer n'était pas venu voir Xiou pour lui dire que Gustave avait parlé à Larnak et d'autres membres de clans, si Agémer n'avait pas dit que Gustave avait prononcé les noms de Lotus et Ébène, alors Xiou n'aurait pas laissé sa colère exploser.

Il fallait attendre maintenant. Attendre le signal.

─ ─ O ─ ─

Dans la grande salle de réunion, Amina avait accepté l'invitation de Largne avait flegme. La femme habillée de noir contrastait avec l'habit rouge et blanc de l'homme. Ils parlaient, parlementaient et discutaient. Amina se fichait de la menace la concernant. Elle autorisa toutefois Largne à enquêter sous l'insistance de ce dernier, se contentant de dire que c'était de l'énergie inutile qu'il allait dépenser. Elle ne craignait aucun dieu, si ce n'était pas Anooby elle-même. Largne n'était pas d'accord : elle devait se protéger davantage.

Ils parlèrent ensuite des changements d'appartements de Ard et de Flma. Les deux avaient fait le choix de deux lieux totalement différents et avaient demandé à déplacer leurs bureaux de façon à ne jamais se croiser. C'était une guerre froide inter-dieux. La paix n'était pas prêt d'être signé entre les deux qui ne s'entendaient sur rien. C'était pire depuis la révolte de Joseph. Ard et Flma étaient une poudrière. Ils semblaient calmes en apparence mais ça allait finir par exploser.

─ Peut-être que cet éloignement va apporter du bon.

─ Je doute que ça s'apaise. Nous devons les convoquer rapidement. répondit Amina.

Visiblement, Amina était indifférent aux sorts des dieux. Elle n'avait pas l'air de se soucier qu'ils risquaient une sanction sur le court terme. Le jeu de Flma et Ard commençait à agacer la grande créatrice Anooby Rhâ. Elle n'était pas du genre à montrer la moindre faille.

─ J'ai fait les recherches que vous m'avez demandé.

─ Des recherches ?

─ Sur l'humain nommé Lotus. Il y a en effet un clan qui recherche un homme et un enfant qui correspondent aux signalements et aux noms que vous m'avez donné. Il semblerait qu'ils leurs appartiennent et qu'ils se soient sauvés. Cet humain s'est présenté à moi.

─ Les humains n'appartiennent qu'aux dieux. Tout juste peuvent-ils nous proposer à la vente certains des leurs mais ils n'en sont pas les maîtres. Indemnise cet humain si c'est vrai et dis-lui d'arrêter ses recherches.

─ Cependant Aton s'est confié à moi ce matin. Anooby Rhâ lui a laissé le choix entre tuer des chiens qu'il aurait trouvé – je présume qu'il s'agit de ces humains de votre enquête – et sortir dans la cité cette semaine.

─ Quelle idée stupide ! Aton choisira de rester. C'est un pari simple.

Amina se demanda pourquoi Aton ne lui en avait pas parlé. Largne se leva calmement, faisant le tour de la table, se plaçant face à Amina. Il se pencha vers elle. C'était sa dernière carte. Si Amina était toujours aussi indifférente, il allait devoir revoir ses plans pour l'anéantir. Si même d'Aton, elle ne se souciait pas.

─ J'ai appris que l'humain que va voir Aton, celui que Anooby nous a demandé de protéger en secret, cet humain va être agressé aujourd'hui et mère nous a interdit de sortir l'aider.

─ Comment sais-tu qu'il va se faire agresser ?

Amina n'était pas dupe. Largne avait demandé de le faire.

─ L'humain qui recherche Lotus et Ébène m'en a informé. Il pense que ce chien pourrait l'aider. Il va le tuer et a demandé l'autorisation de le faire, craignant la vengeance d'Anooby de le faire suite au rumeur qu'elle l'aurait sauvé. J'ai transmis sa prière. La grande créatrice y a répondu favorablement.

─ Je vois.

─ Vas-tu en parler à Aton ? Anooby apprécierait sans doute qu'il puisse avoir les cartes en mains.

─ C'est une question qu'il faudrait poser à Anooby Rhâ puisqu'elle est passée par toi et non par lui ou moi.