Non, vous ne rêvez pas. Loki et Darcy sont de retour :)

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La vitesse à laquelle la semaine et demie qui suivit s'écoula passa au dessus de Darcy comme un courant d'air, et elle eut du mal à réaliser que cela faisait quasiment trois semaines qu'elle était enfermée dans le laboratoire de Tromsø tant tout était devenu plus facile depuis quelques temps. À dire vrai, c'était hallucinant de constater que toute la peur qu'elle ressentait à l'égard de Loki s'était évanouie et avait laissé place à une bonne entente presque suspecte, si bien qu'il occupait toutes ses pensées sans que la jeune femme n'y fasse plus trop attention. Elle avait la sensation qu'un cap avait été franchi, pas des moindres, et bizarrement, la présence de son psychopathe des neiges attitré l'aidait à supporter cet enfermement permanent qui lui pesait sur le système nerveux. Oh bien sûr, leurs relations n'étaient pas toutes roses, bien au contraire, puisqu'ils se menaient une petite gueguerre sans fin bien divertissante, mais il fallait avouer qu'ils étaient tous les deux tombés dans un quotidien assez tranquille, et que leurs échanges avaient connu une nette amélioration. Cette petite routine était rythmée par leurs sales caractères respectifs et des frictions passagères, qui, même s'il était évident qu'aucun d'eux ne l'admettrait jamais, mettaient un peu de piquant dans leur cohabitation.

En somme, tout roulait, compte tenu de l'absurdité de leur situation.

Darcy n'était pas très informée de ce qu'il se passait à l'extérieur, et Loki, lui, n'en avait carrément rien à faire. Elle se reposait sur ce que Jane, qui refusait de laisser son amie dans le pétrin et s'acharnait à trouver des solutions quitte à y sacrifier sa santé mentale, pouvait lui dire (entre autre, la présence du SHIELD en stand-by, et les allers retours de Thor entre Asgard et la Terre pour trouver une solution, plus quelques visites inopinées des Avengers, qui n'avaient rien à apporter non plus). Darcy téléphonait souvent à Jane, et elle devait bien admettre qu'entendre sa voix lui faisait du bien, même si son isolement prolongé lui donnait l'impression d'avoir été coupée du monde pendant une éternité. Évidemment, elle ne lui disait rien de tout cela, car elle savait que causer du soucis à Jane était la dernière chose à faire, et l'astrophysicienne se doutait bien que Darcy ne lui disait pas tout. Elle lui en était cependant reconnaissante de ne pas s'être refermée comme une huître, et se rassurait en se disant que, selon Darcy, Loki était devenu aussi pacifique qu'une rainette sur son rocher (même si elle connaissait bon nombre d'espèces de rainettes extrêmement dangereuses).

Thor, lui, ne faisait pas souvent irruption au téléphone, et Darcy refusait catégoriquement de lui passer son frère de toutes les manières, puisqu'elle n'avait absolument pas confiance en sa capacité à garder son calme. Et autant dire que voir son téléphone fracassé par terre sous le coup d'un excès de rage était bien la dernière chose qu'elle voulait voir (ex-aequo avec un Loki nu une seconde fois, qui l'avait d'ailleurs déjà bien traumatisée (était-ce seulement légal d'être aussi bien foutu et maléfique à la fois ?))

Le bon point, dans toute cette histoire, c'était que maintenant que la paix avait été signée entre eux, ils s'étaient organisés pour arranger un peu leur environnement. Loki avait proposé de réaménager l'observatoire, étant donné qu'ils ne savaient pas combien de temps ils resteraient enfermés, et bien que surprise, Darcy avait bien dû avouer que c'était une bonne idée. Elle ne se doutait évidemment pas que cela faisait partie de la stratégie du Jotun pour gagner encore plus sa confiance, et celui-ci se félicitait presque de réussir à endormir toute méfiance aussi habilement. Lorsque la petite voix dans sa tête lui susurrait que cette bonne entente n'était pas complètement feinte, il la faisait rudement taire.

Ainsi, ils avaient procédé méticuleusement : d'abord, Loki avait aidé Darcy à déplacer tous les lits superposés du dortoir du rez-de-chaussée pour dégager de l'espace (il fallait dire que même humain, il avait une forcée herculéenne), et Darcy s'était ensuite chargée de ramasser les couvertures et de déplacer les matelas jusqu'aux escaliers pour les monter dans la bibliothèques. Les rechutes météo étant fréquentes, et l'étage du bas aussi isolé qu'une planche moisie, ils avaient conclu un accord pour rester tous les deux à l'étage, chacun dans son coin. Loki se contentait de deux matelas et d'édredons dans un recoin tranquille de la bibliothèque, d'où on ne pouvait même pas voir l'observatoire central, et Darcy, elle, avait vidé un petit local suffisamment grand pour accueillir son lit de fortune (de deux matelas également), et s'était fait un petit cocon refuge où elle allait dormir tous les soirs. Loki ne venait jamais l'y déranger et n'avait jamais fait la moindre remarque sur la taille de la pièce. Darcy se sentait plus en sécurité dans les espaces clos, et le verrou sur la porte lui permettait d'aller s'isoler un peu quand elle sentait ses nerfs la lâcher (ce qui arrivait assez régulièrement). La salle de repos leur servait à à peu près tout ; cuisine, repas, glandage et querelles, et Loki venait y squatter de temps à autre en dehors de ces moments de vie commune forcés (puisqu'il n'était pas foutu de faire cuire une poêlée de gnocchi sans risquer de faire imploser le bâtiment). Comme il n'y avait jamais grand chose à faire, Darcy errait dans l'observatoire et allait déranger un peu les différents labos de l'étage, tandis que Loki passait tout son temps le nez plongé dans ses bouquins, la plupart du temps.

D'ailleurs, tandis qu'elle passait en revue les événements des derniers jours, Darcy occupait ses mains à trier les vêtements qu'elle avait utilisés ces dernières semaines et qui s'amoncelaient dans un coin de ce qui lui servait désormais de chambre, faisant un inventaire bâclé de ce qu'elle avait à disposition, c'est à dire pas grand chose. Elle se surprenait à penser avec une certaine méticulosité et à se dire que, si Loki Père tenait à les garder cloîtrés encore longtemps, il allait falloir qu'elle trouve rapidement plus de choses à mettre et surtout, qu'elle se constitue un petit stock de produits. Elle grimaça en s'imaginant avoir ses règles et devoir supporter Loki pendant cette période compliquée, sans protections et peut-être même obligée de se cacher pour éviter de dépérir de honte. Il était évident que l'urgence se faisait sentir, et pour une fois, la nécessité prenait l'ascendant sur sa flemme (qui relevait en fait plutôt d'une lassitude engourdissante et profonde). Se laissant tomber sur son matelas, elle réfléchit. Vu le nombre de casiers encore clos qu'il y avait à l'étage inférieur, elle devrait bien en trouver un appartenant à une femme et bien équipé, non ? Darcy n'était peut-être pas un exemple de politesse, mais elle n'aimait certainement pas s'introduire de force dans l'intimité des gens (enfin, ça dépendait de qui), aussi s'était-elle efforcée de ne pas aller piquer dans les dits casiers trop souvent. Toutefois, il fallait qu'elle se rende à l'évidence : c'était ça, ou rien. Et puis de toute façon, personne ne risquait de venir se plaindre avant un bon moment.

À moitié motivée, la jeune femme se leva, soupira, et se traîna jusqu'aux escaliers. En passant dans le couloir, elle se stoppa devant la salle de repos, dont la porte était grande ouverte, et son regard se posa avec surprise sur la silhouette de Loki, bien installé dans l'unique fauteuil de la pièce et plongé dans la lecture d'elle ne savait quelle antiquité littéraire norvégienne, les rayons du soleil de l'après-midi balayant sa peau à l'en rendre plus blanche encore qu'elle ne l'était déjà. Darcy ignora la petite voix qui lui rappela à quel point il était beau et se demanda plutôt ce qu'il faisait ici, lui qui d'habitude préférait faire l'ermite dans sa bibliothèque obscure. Mais le regard incisif que le dieu posa sur elle en levant la tête dans sa direction suffit à lui faire ravaler sa question, et gênée d'avoir été surprise en pleine contemplation involontaire, elle se dépêcha de cheminer jusqu'aux casiers.

Il devait y en avoir dix en tout, mais doubles, formés de larges armoires métalliques réparties sur deux rangées et laissant entrevoir la seconde moitié de la pièce, séparée par une cloison, d'où elle apercevait les bancs et les portants sans cintres où les scientifiques devaient se changer. Sur vingt casiers individuels, seulement quatre avaient été ouverts, et n'avaient été vidés que de quelques vêtements. À nouveau, Darcy soupira, et en entrant dans la pièce, resta plantée les bras ballants en plein milieu, entre les deux rangées, complètement démoralisées. Et, comble des choses, son estomac choisit cet exact instant pour manifester son mécontentement de n'avoir pas été nourri autant qu'il l'aurait voulu pendant son déjeuner. Darcy n'était pas certaine, mais elle serait probablement restée piquée là comme une vieille fougère dans son pot un long moment encore si le psychopathe de service n'était pas venu ficanasser, intrigué malgré lui par son apparition à la porte de la salle de repos.

« Si tu comptes te donner la mort, je te suggère d'utiliser les coins et d'éviter le front, tu te fatiguerais avant de réussir à te percer le crâne »

Darcy se tourna vers lui, blasée.

« Et moi qui croyais que tes précieux livres étaient plus intéressants que moi, je vois que j'ai sous-estimé la commère en toi »

Piqué, Loki se redressa légèrement, comme pour masquer sa moue renfrognée.

« Je m'assure juste que tu évites de faire n'importe quoi »

Un rire cynique échappa à la jeune femme.

« Évidemment, suis-je bête. C'est vrai que sans moi, tu vas vite mourir de faim »

Loki allait se détourner, déjà agacé par ce court échange, mais Darcy parla avant qu'il n'ait fait un pas.

« Viens plutôt m'aider à vider ces casiers et à trier »

« Et pourquoi diable m'abaisserais-je à une activité pareille ? »

Darcy haussa les sourcils.

« Vu ta façon de traiter les vêtements que tu portes, je te suggère d'en prendre d'autres. Sinon tu vas finir par te balader en haillons. Et puis, on trouvera forcément des trucs utiles »

Loki baissa le regard vers le t-shirt chewbacca qu'il portail et l'énorme trou qu'il avait déchiré en s'énervant contre une poignée de porte récalcitrante la veille, et qui laissait entrevoir la pâleur de son flanc entre deux mouvements.

« Mes haillons me conviennent parfaitement »

Loki, cette fois, s'apprêtait à disparaître dans le couloir, lorsqu'un éclair de compréhension sembla traverser son regard vert. Quelque chose d'imperceptible mais de palpable dans la tension de l'air changea sur ses traits, et Darcy eut comme les prémices d'un mauvais pressentiment. Lentement, Loki se retourna vers elle.

« Je veux quelque chose en échange »

« Tu te fous de ma gueule ? Pour vider trois casiers ? »

Avec une souplesse féline, il s'approcha, et intimidée, Darcy le regarda venir comme paralysée par la poigne de ses yeux.

« Un service contre un service »

Darcy fronça les sourcils. Elle ne fréquentait pas l'homme depuis longtemps mais elle estimait l'avoir suffisamment côtoyé pour savoir que ce n'était certainement pas dans son genre de faire ce type de proposition. N'y aurait-il pas cachalot sous gravillon ?

« Qu'est-ce que tu veux ? »

Loki ne répondit rien, et Darcy se sentit soudain oppressée par leur proximité électrique. Toutefois, sa curiosité se sentait chatouillée par cette drôle de réaction, et rien que pour le défi, elle eut envie d'accepter. À croire qu'elle avait oublié, pendant un bref moment, ce qu'il serait capable de lui faire.

« Ok. Très bien, deal »

Elle lui tendit la main, et Loki dissimula son sourire. Darcy n'était pas conscience du jeton précieux qu'elle venait de lui servir sur un plateau.

« Deal »

Et les doigts fins de Loki se refermèrent autour des siens, et ils échangèrent une longue — très longue — poignée de main.