Bon, eh bien je me suis de nouveau fait mentir (mais bon vous avez l'habitude) : ceci n'est pas le dernier chapitre.
Les scrupules et la désagréable impression d'avoir laissé la famille Elric sur le bord de la route m'ont obligée à rajouter ce chapitre avant de pouvoir poster l'épilogue.

Par avance, désolé pour le ton un peu noir, je sais que c'est pas vraiment ce dont vous avez besoin en cette période de confinement.
Pour la peine je vous poste l'épilogue dans la foulée. Il est beaucoup plus court, mais aussi beaucoup plus joyeux ;)

Bonne lecture !


Chapitre 30 :

Les oiseaux qui logeaient dans le parc voisin entonnaient une douce mélodie de printemps lorsqu'Edward se glissa dans le salon à tâtons, son mug de café collé contre sa poitrine – la seule lanterne qu'il avait daigné prendre en quittant les cuisines. Appelé par le murmure insistant de la faune locale, le soleil avait enfin chassé la nuit noire et éclaboussait le ciel d'une aura écarlate. L'astre ne s'était pas encore glissé au-dessus de l'horizon et de l'épais rideau de nuages qu'Edward devinait par la fenêtre mais la lueur filtrant au travers la grande baie-vitrée permit au jeune homme d'avancer sans se cogner dans les meubles massifs de la villa. Avec cinq orteils de chair et de sang en plus, ultra-sensibles qui plus est, le jeune alchimiste était devenu un peu plus prudent dans sa démarche.

Ses pieds nus s'enfoncèrent dans l'épais tapis dans un silence absolu et Ed estima qu'il avait peut-être encore une heure avant que les domestiques ne se mettent en branle, et encore une heure supplémentaire avant que quiconque ne pense à venir le chercher dans le salon. Juste le temps pour savourer son café en paix – et contempler le chaos de sa vie.

S'il avait pu regretter le bon vieux temps où lui et son frère avait été poussés vers l'avant par leur quête de la pierre philosophale et s'il avait pu envier son frère d'avoir continué à vivre sa vie avec la même passion une fois son corps retrouvé, laissant dans son sillage un frère ainé sans but et sans compagnon, Edward pouvait désormais dormir sur ses deux oreilles. Ces jours de disette émotionnelle étaient derrière-lui, enterrés par quelques semaines dans la prison-vivarium d'Arawn et par les révélations sur son père et son passé.

Seulement Edward ne dormait plus, pas plus sur une que sur ses deux oreilles.

Ses insomnies avaient commencé à l'hôpital d'abord, son sommeil fractionné par un ballet incessant d'infirmières qui veillaient à vérifier sa cohérence et sa mémoire toutes les heures, n'hésitant pas à le sortir de son sommeil pour ce faire. Leurs interruptions sans ménagement faisaient monter d'un cran son épuisement physique et émotionnel à chaque fois et il avait presque insulté la pauvre interne qui l'avait réveillé la vingtième fois. Elle s'excusa platement, lui promettant de le laisser dormir avant d'éteindre la lumière et refermer la porte de sa chambre. L'hôpital s'endormait lentement, le quart de nuit prenant le relais en silence, comme le calme après la tempête.

Enfin assuré de pouvoir s'endormir sans se voir interrompu dans l'heure, Edward se trouva cependant incapable de trouver le sommeil. La qualité de son matelas était bien au-dessus de ce qu'il avait pu avoir en zone 3 mais l'absence du corps assoupi de son amant à ses côtés le tiraillait, comme la houle grignotant la falaise – les vagues s'éclatant sur le pied de la roche jusqu'à en faire tomber un bloc entier. Aucune position ne lui permit d'éviter les vagues d'angoisse qui l'assaillaient, pas plus que battre son oreiller ne lui permit de faire taire cette petite voix défaitiste qui lui dépeignait milles et un scénarios macabres.

D'après son frère, Mustang était sorti du bloc opératoire au petit matin le lendemain de son admission, après une longue intervention qui s'était déroulée plutôt bien, si on considérait l'état aggravé de la blessure. Il avait été placé en réanimation dans un état stable et devait y rester au moins jusqu'au lendemain. Coincé dans sa chambre miteuse avec son frère pour seule compagnie, Edward avait pris son mal en patience, résigné à subir tous les soins nécessaires et profiter du calme de la nuit suivante pour constater de lui-même du bon rétablissement du colonel.

Cependant, dix heures s'étaient à peine écoulées après la sortie du bloc de Mustang que l'armée avait insisté pour les rapatrier à l'hôpital militaire, les transférant l'après-midi même. Partageant sa confusion, Alphonse l'avait suivi dans l'ambulance sans un mot. Hawkeye accompagna leur escorte, le visage fermé de celle qui désapprouve l'ordre qui lui a été donné – chose rare compte tenu de son impassibilité habituelle. En effet, si les médecins civils avaient eu l'air assez optimistes quant au pronostic vital du colonel, le discours de leurs confrères au QG fût plus mitigé, ces derniers admettant à demi-mot qu'il aurait peut-être été plus judicieux d'attendre encore une journée avant de faire voyager leur officier commandant.

La fatigue l'empêchant de ressentir quoi que ce soit entre les extrêmes de ses émotions, Edward était entré dans une rage folle, envoyant sa nouvelle tenue en papier nettement pliée au visage du médecin en charge de son dossier. Alphonse et Havoc avaient tenté de le calmer mais c'est seulement un violent élancement au niveau de sa tempe qui l'avait forcé au fond de son lit. Depuis lors, il n'avait pu que subir les examens de son médecin sans broncher, son petit frère veillant à ce qu'il s'y plie au mieux, de façon à en tirer les résultats les plus probants – et ainsi apaiser l'angoisse qui marquait son visage juvénile de larges traits noirs.

Les infirmiers civils avaient voulu confirmer l'absence de commotion cérébrale en testant ses capacités mentales toutes les heures depuis son admission la veille son nouveau médecin étendit la mesure à vingt-quatre heures supplémentaires, auxquelles il ajouta une batterie d'imageries et tests en tout genre. La multiplication des examens et leur lente migration de son crâne vers son bras droit et sa jambe gauche nourrit son agacement comme de l'essence sur des braises. L'absence de nouvelles du colonel finit de transformer sa rage latente en une chose vicieuse, aboyant à chaque contrariété.

Que ce soit pour éviter de devenir une victime de sa rage ou parce qu'il avait besoin de prendre un peu l'air, Alphonse s'éclipsa le matin du deuxième jour en lui promettant de revenir dans la journée. Havoc relaya son cadet dans la dure tache de garder Edward poli et l'empêcher d'agresser tout le personnel médical. Imperturbé par l'aura meurtrière qui émanait du jeune alchimiste, le sous-lieutenant prit place dans le coin opposé de la pièce avec l'air fermé – un air presque contrit bien loin de son expression joviale habituelle.

Même si Havoc ne portait aucun bandage et avait troqué sa tenue de commando pour retrouver le bleu immaculé de son uniforme, les cernes profondes sous ses yeux suggéraient que le sous-lieutenant n'avait pas beaucoup mieux dormi que lui. Les coudes posés sur ses genoux et le regard dans le vague, Jean faisait tourner son paquet de cigarettes machinalement, le mouvement fébrile de ses doigts laissant entrevoir l'étendue de son stress à qui voulait bien le voir.

Le soufflé de son agacement partiellement descendu devant la détresse de son camarade, Edward se renseigna sur le reste de l'équipe. Alors qu'ils avaient filé vers la ville sans un seul regard en arrière, Fuery, Falman et Armstrong étaient restés en arrière avec son père et presque tous les réfugiés de la zone 3. Le trajet en voiture n'avait pas duré plus de vingt minutes mais parcourir cette distance à pied devait au moins prendre trois à quatre bonnes heures de marche. Beaucoup de choses pouvaient arriver en quatre heures.

Havoc le rassura sur le reste de l'équipe et son paternel mais resta anormalement avare en détails.

L'arrivée de la centaine de réfugiés dans Central, deux nuits plus tôt, avait été comme un pavé dans la marre et la nouvelle faisait déjà la Une de plusieurs journaux. Pour le moment, il leur restait encore à savoir dans quelle mesure la nouvelle déstabiliserait le pays mais Havoc était optimiste. Edward eut un rictus amer. Arawn avait acheté le silence de nombreux dirigeants et ceux-ci avaient tout intérêt à étouffer l'affaire, stabiliser leur bateau chahuté par la houle, en attendant qu'Arawn, remonte son entreprise, ici ou ailleurs.

Le deuxième sujet lui brûlait les lèvres et il dût s'éclaircir la gorge avant de prendre des nouvelles de Mustang.

_ « Pour l'instant, les médecins sont encore réservés, soupira Jean. Le colonel est fortement sédaté en attendant que ses constantes s'améliorent… »

Edward attendit avec angoisse que le sous-lieutenant lui apporte d'autres précisions mais celui-ci resta muet, ses lèvres pressées en une ligne aussi fine que son optimisme. La petite voix se fit plus insidieuse, lui reprochant de ne pas avoir été plus rapide lors de leur évasion, lui reprochant d'avoir cédé à son désir de vengeance en fonçant vers Dante quand il aurait dû filer vers la sortie. Ces quelques minutes perdues lui avaient peut-être couté la vie de son amant.

Il secoua la tête. S'il devait blâmer quelqu'un, c'était l'abruti qui avait insisté pour transférer Mustang avant que son état ne le permette. Encore un putain de bureaucrate cherchant la bonne action pour sa carrière sans se soucier des conséquences sur la vie des pions en bas de l'échelle hiérarchique. Un officier ouvrit la porte alors qu'Edward partageait son ressenti et il fut escorté vers une nouvelle salle d'examen dans un silence tendu.

Lorsqu'il retrouva sa chambre après plusieurs heures, Alphonse avait récupéré sa place auprès du lit, fraichement changé et l'air presque reposé – si on faisait abstraction de ses yeux rougis.

_ « J'ai eu Winry au téléphone depuis Risembool, annonça Al. Elle saute dans le premier train pour nous rejoindre. »

Edward s'installa en silence sous les draps, la joie de retrouver sa mécanicienne ne parvenant pas à faire fondre la carapace d'apathie qui figeait son visage en une moue fatiguée.

_ « Elle a demandé s'il fallait prévoir de grosses réparations sur ton automail, lui raconta son frère avec un rire étranglé et les yeux brillants. Je n'ai pas su comment lui annoncer pour tes membres. Elle- Elle a- »

Il ravala un sanglot.

_ « Quand je lui ai dit que tu n'aurais plus besoin de ses services à l'avenir, elle a cru que tu n'avais pas survécu. »

Imaginant la détresse de la jeune femme, et surtout celle d'Alphonse ne pouvant qu'écouter ses pleurs au téléphone sans pouvoir passer un bras réconfortant autour de ses épaules, Edward soupira.

_ « Elle sera là demain, Al. Je signerai les papiers de décharge dans la journée et on pourra reprendre le fil de notre vie comme si rien ne s'était passé. »

Menteur, accusa une petite voix acerbe.

Même s'il avait essayé, Ed n'aurait pas pu énoncer une phrase plus mensongère.

Rien, absolument rien ne serait comme avant, pas plus dans sa vie que dans celle des habitants d'Amestris, et pour rien au monde il ne quitterait l'hôpital sans avoir vu Mustang sain et sauf. Il ajusta sa position sur le lit. Rien que les quelques mètres entre sa chambre et celle du colonel étaient comme mille poignards plantés dans le cœur, alors quitter le QG ? Impensable. Alphonse le regarda avec une expression pleine de doute, mais il n'eut pas le courage de contester l'affirmation de son grand frère. Peut-être que lui aussi voulait se rassurer dans cette promesse, comme un naufragé qui s'accroche à sa bouée de sauvetage.

Une infirmière repassa une heure plus tard, le sortant de sa torpeur une nouvelle fois pour vérifier sa blessure au crâne. Il craqua une première fois en milieu d'après-midi, réclamant qu'on lui foute enfin la paix, et à défaut, qu'on lui apporte un deuxième lit pour son frère, de façon à ce que ce dernier cesse de se tordre la nuque dans un fauteuil miteux. Havoc passa quelques minutes plus tard, un oreiller et une couverture à la main : le mieux que l'hôpital puisse offrir à un civil dans ces conditions.

Agacé par la stupidité générale de son institution, Edward ignora les paroles rassurantes de son frère et agressa verbalement presque toutes les infirmières qui passèrent le voir par la suite. La dernière s'excusa et les laissa enfin en paix alors que la nuit tombait sur Central.

Privé de sommeil et les nerfs à vif, Ed avait regardé son petit frère s'endormir dans le cocon de son fauteuil sans pouvoir l'imiter. Le visage d'Alphonse dépassait à peine d'entre sa couverture molletonnée mais il pouvait entendre sa respiration s'approfondir et se transformer en un ronflement éreinté. Après des années à culpabiliser devant le silence de son frère, à déplorer le fait qu'il ne puisse rien faire d'autre à part passer ses nuits en stase dans la carcasse métallique de son armure, Ed avait passé des nuits entières à écouter son frère ronfler. Quand le même bruit venant d'une autre personne l'agaçait au plus haut point, le faible ronflement de son cadet avait été une berceuse réconfortante qui l'avait toujours conduit dans les bras de Morphée avec un sourire aux lèvres.

Ce soir, il ne pouvait s'empêcher d'en abhorrer chaque aspect. Le timbre était trop aigu, le rythme trop rapide et, enfin, ce ronflement était ben trop éloigné Edward ne pouvait en ressentir le grondement aussi intimement, sa cage thoracique enlacée par deux bras puissants lui transmettant chaque vibration et les cheveux à l'arrière de sa nuque balayés par chaque expiration. Il écarta les draps rêches de son lit avant de s'éclipser.

Il lui fallut éplucher le registre pendant cinq bonnes minutes et monter deux étages avant de trouver la chambre de Mustang, ses pieds nus ne faisant aucun bruit lorsqu'il dépassa la salle de repos des infirmières qui bavardaient avant de prendre leur poste.

La porte se referma derrière lui et il ne put réprimer une expiration contrite devant la scène. Mustang était parfaitement immobile sur son lit, le teint blafard et couvert de tubes et câbles en tout genre, que ce soit pour le relier à son moniteur, son assistance respiratoire ou aux deux perfusions placées de chaque côté de son lit. Sans le bip rassurant de son moniteur, Edward aurait presque douté du fait qu'il soit encore en vie – mais la preuve en temps réel de la résilience de son amant ne suffit pas à effacer cette crainte irrationnelle d'une défaillance soudaine de son palpitant.

L'idée de voir le moniteur soudain aplatir la ligne verte de son électrocardiogramme lui fit traverser la pièce en deux grandes enjambées avant de saisir la main du colonel.

_ « Roy. »

Son imploration resta sans réponse, ni réaction et il ravala un sanglot devant la forme inerte de son amant et la petite voix acerbe qui continuait de relever chaque détail de sa mauvaise mine, chaque irrégularité dans sa respiration, de son rythme cardiaque. Serrant les doigts immobiles avec plus de force, il laissa la petite voix entailler sa conscience avec ses mots acérés, laissant le sang couler le long de son âme, essayant de discerner la chaleur de ces blessures fraiches par-dessus l'abysse de son désespoir - en vain.

Il resta ainsi plusieurs heures, assis sur le fauteuil placé au chevet du lit, guettant le plus infime mouvement. Sa fatigue oubliée, Edward sentit son cœur remonter jusqu'à l'arrière de sa gorge lorsque Mustang sembla émerger un peu après minuit. Ed sortit de sa chaise en un éclair, murmurant des paroles rassurantes avant de réaliser l'inutilité de sa démarche. Roy avait déjà replongé dans un sommeil aussi profond qu'immobile.

Du bruit dans le couloir le sortit de sa transe une heure plus tard et il retourna dans sa chambre, dépité et sans se soucier du moins du monde d'être repéré par une infirmière ou non. Alphonse dormait encore lorsqu'il grimpa dans son lit, et Ed ferma les yeux en un soupir.

Le sommeil réparateur dont il avait plus que besoin l'évita comme le mirage qui s'éloigne à l'horizon mais Edward parvint à grappiller quelques heures fractionnées çà et là, juste assez pour diminuer son agressivité envers son médecin, mais pas assez pour calmer la tempête qui faisait rage en lui. Alphonse le reprit plusieurs fois à regarder dans le vague le lendemain, et son cadet finit par faire part de son inquiétude au médecin en charge de son dossier. Celui-ci conseilla de le garder encore une journée en observation et Ed n'y opposa aucune résistance.

C'est seulement lorsqu'Havoc leur annonça que Mustang était à priori sorti d'affaire qu'Edward retrouva la force de s'intéresser à son environnement direct. Il tenta de garder en place son masque de subordonné indifférent au sort de son supérieur, mais Ed ne put empêcher les questions de sortir de sa bouche avec un empressement un peu trop révélateur.

_ « Il est encore sédaté pour lui éviter de trop souffrir, expliqua Jean, mais il a retrouvé assez de force pour reprendre furtivement conscience à plusieurs reprises. Les médecins pensent qu'il devrait se réveiller d'ici demain. »

Le regard inquisiteur de son frère le suivit une bonne partie de l'après-midi, bien après que Havoc ne les ait quittés, mais Ed fut emporté pour une nouvelle série d'examens avant qu'Alphonse ne trouve le courage de formuler la question qui devait lui brûler les lèvres. Alors qu'il se pliait machinalement à un nouveau test de ses réflexes moteurs – encore - Edward réalisa qu'il ne pourrait éviter le sujet de sa relation avec Mustang encore longtemps.

Mais comment expliquer à son frère leur statut actuel ? Est-ce qu'ils étaient en couple, amis avec avantages, plan cul ? Maintenant que Mustang allait redevenir colonel et Edward major sous son commandement, est-ce qu'il n'allait pas réaliser que leur relation ne valait pas le risque ?

La nuit suivante, Edward s'éclipsa de nouveau de sa chambre, le cœur au final aussi lourd que la veille, malgré la bonne nouvelle sur le pronostic vital du colonel.

Mustang avait en effet meilleure mine, sa respiration profonde sans assistance d'aucune machine et le nombre de perfusions réduit à une simple poche de liquide transparent. Reprenant place dans le fauteuil au chevet de son amant, Edward de délecta du visage paisible de ce dernier, la délicatesse de ses yeux soulignés par une ligne épaisse de cils, deux demi-lunes noires sur le marbre blanc de sa peau, la finesse de ses lèvres qu'il avait embrassées une semaine plus tôt - même s'il lui semblait devoir fouiller dans des souvenirs de plusieurs mois pour parvenir à retrouver la sensation de ces lèvres contre les siennes.

Soudain, saisi par le besoin de se rafraichir la mémoire, Ed se redressa pour venir embrasser délicatement son supérieur. Une petite partie de lui espéra voir le contact le sortir de son sommeil mais Mustang resta inerte et la petite voix perfide eut un rire cruel. Il se prenait pour qui ? Le prince charmant réveillant Blanche-Neige ?

Ravalant sa déception, Ed reprit place dans son fauteuil, bien décidé à surveiller Mustang la nuit entière s'il le fallait. Le silence de la nuit les enveloppa et il se laissa bercer par le bip régulier du moniteur à sa droite, avant de sombrer dans un sommeil profond.

Du mouvement à côté de lui le réveilla au milieu d'un rêve étrange et il lui fallut plusieurs secondes avant de pouvoir se réorienter.

_ « Edward ? »

La vague de soulagement qui déferla en lui à l'écoute de la voix râpeuse de son amant le laissa figé au fond de son siège, incapable de bouger. Le souffle momentanément coupé, il observa Mustang avec émerveillement, une petite chose jubilant en lui et répétant de façon presque hystérique l'évidence en face de lui : Mustang était en vie. En vie !

Il inspira fébrilement, de peur de voir le rêve se dissiper.

Si le rêve ne s'était pas dissipé, même quand Mustang l'invita à le rejoindre sur son lit, le reste de ses angoisses n'avait pas tardé à revenir l'assaillir. Comme attirées à l'avant de son cerveau pour combler le vide laissé par la peur désormais envolée de voir les médecins tirer le drap blanc sur le visage de son supérieur, mille pensées poisseuses pressaient en lui avec insistance. La petite voix perfide ricana de façon victorieuse avant de prendre le micro avant de monter sur la scène principale et Edward se trouva incapable de profiter de l'étreinte affectueuse de son amant par-dessus les railleries haineuses de son subconscient.

C'était sans compter sur la persévérance du colonel malgré la fatigue, l'insistance de ses caresses lorsqu'Edward méprisait sa propre chair, l'obstination de ses paroles alors qu'Edward voyait le mal entre chaque ligne. Mais surtout, c'était sans compter sur le courage de Mustang, qui ouvrit son cœur et invita son subordonné à élever leur relation plus loin, bien décidé à braver les interdits pour lui, quand Ed ne s'estimait plus digne de rien.

Mustang et lui, seuls dans ses appartements. L'idée lui avait semblé parfaite sur le moment, mais il voyait le jour de son installation chez le colonel arriver avec de plus en plus d'appréhension. Est-ce que leur relation survivrait à un environnement normal, avec les contraintes de discrétion imposées par leurs positions dans l'armée ? et comment allait-il cacher son changement de résidence à ses proches ?

Sirotant son café en soupirant, Ed observa le soleil illuminer la brume au loin dans le parc boisé qui entourait la propriété de la famille Armstrong.

Sauf changement de dernière minute ou contre-avis médical, Mustang sortait de l'hôpital aujourd'hui. Alphonse avait glané l'information au détour d'une question innocente lorsque Riza avait appelé pour prendre des nouvelles de leurs retrouvailles familiales. Le lieutenant Hawkeye était confiante sur le bon rétablissement de son officier commandant, bien plus qu'elle ne pouvait l'être à l'égard de leur gouvernement et du reste de l'armée.

Arawn avait après tout pu sévir des années sans être inquiété et discerner leurs aillés de leurs ennemis au milieu du chaos déclenché par le scandale du collectionneur fou n'était pas tâche aisée. En attendant de pouvoir se prononcer clairement, ils avaient eu pour consigne de faire profil bas - surtout lui et son père. Hohenheim avait été recherché par l'armée pendant de nombreuses années et la rumeur de la repousse des membres du Fullmetal ne manquait pas de soulever les sourcils et faire jaser les curieux. Un alchimiste peu scrupuleux ne manquerait pas de chercher à savoir par tous les moyens le pourquoi du comment de ce miracle – et l'armée regorgeait de ce genre de personnages.

D'une grandeur d'âme n'ayant d'égal que la taille de son patrimoine, le major Armstrong avait naturellement offert le couvert aux deux frères Elric ainsi qu'à leur famille. Le petit pavillon attenant au manoir principal de la famille Armstrong se prêtait parfaitement à leurs besoins et Winry, Hohenheim ainsi qu'un vieil homme – Abel – les y attendaient déjà lorsqu'Edward se décida enfin à signer ses papiers de décharge. Les retrouvailles se prolongèrent en un repas animé qui lui réchauffa le cœur en même temps qu'il lui fit remarquer l'absence de son amant à chaque éclat de rire.

Les muscles de son visage fatigués par l'effort de maintenir son masque en place, il s'était excusé avant le dessert pour s'isoler sur la terrasse et observer le ciel étoilé.

Son frère l'avait rejoint en silence.

_ « Ça va ? »

Oui, il allait bien pourquoi n'irait-il pas bien ? Il avait retrouvé son frère qu'il avait pensé abattu par un sniper, retrouvé son père qu'il avait cru exilé depuis plus de quinze ans et les nouvelles leur laissait entendre que la police allait organiser une attaque coordonnée du manoir afin d'appréhender son tortionnaire. La justice allait peut-être lui faire ravaler son défaitisme et veiller à ce qu'Arawn soit puni pour ses crimes. Tout allait parfaitement bien.

Il acquiesça en silence avant de reporter son attention sur la nuit noire en face de lui, incapable de trouver la force d'ajouter un sourire pour appuyer son affirmation – de couvrir son mensonge d'un rictus forcé.

_ « Tu veux en parler ? »

Edward soupira devant la perspicacité de son petit frère, mais resta aussi immobile que muet. Non, il ne voulait pas en parler, il ne voulait pas décrire ce trou béant qui lui perçait le cœur suite à la séparation forcée qu'ils subissaient son amant et lui, pas plus qu'il ne voulait lui avouer qu'il regrettait presque ces jours d'emprisonnement en zone 3, et surtout l'intimité partagée avec son supérieur durant cette période – une intimité qu'ils ne retrouveraient peut-être pas. Il ferma les yeux sur cette idée insupportable, sentant le regard de son cadet toujours fixé sur lui.

Quelques jours plus tôt, alors que l'adrénaline de leur évasion l'avait brutalement quitté, que sa blessure au crâne le faisait tanguer dangereusement et qu'il imaginait déjà le pire pour son amant, Edward n'avait pu retenir ses larmes. Il avait enfoui son visage au creux de l'épaule de son petit frère et, assis sur son lit d'examen, les mains couvertes de sang du colonel, il avait prié pour pouvoir revenir quelques jours en arrière et savourer une dernière fois de pouvoir se réveiller contre le corps endormi du colonel. Alphonse l'avait soutenu en silence, sans une seule fois lui demander la raison de son chagrin.

Néanmoins, si la présence de son frère avait pu être réconfortante ce soir-là, elle était devenue rapidement aussi dérangeante que le crépitement d'une ligne haute tension au-dessus de sa tête : une épée de Damoclès sifflant sa menace. Malgré le mutisme de son cadet, la certitude de le voir poser la question fatidique lui hérissait le poil sous l'anticipation.

Le jugement de son frère sur le sujet ne l'inquiétait pas. Connaissant Alphonse, celui-ci serait même ravi de savoir son frère enfin engagé dans une relation amoureuse, mais une petite voix étranglée chassa du pied toute idée de reconnaitre publiquement leur relation avant de leur avoir laissé le temps d'en profiter – et d'en éprouver la solidité. Il soupira dans la fraicheur de la nuit en espérant que la précaution de ne pas en parler suffirait pour éviter d'attirer sur lui le mauvais œil.

La porte du balcon s'ouvrit soudain dans leur dos et Winry les alpagua avec sa délicatesse habituelle, accusant les deux frères de se cacher comme deux ados évitant les blagues de l'aïeul raciste à un repas de Noël. Alphonse nia évidemment toute accusation, un sourire candide lui fendant le visage et une main ébouriffant ses cheveux à la base de sa nuque sous l'idée incongrue ; Ed rentra à leur suite, sans dire mot.

Un serviteur leur servait la première tournée de café quand les trois jeunes gens arrivèrent dans le salon et c'est seulement lorsque la conversation migra vers des sujets plus scientifiques que l'ainé Elric retrouva la parole, son esprit torturé progressivement distrait par les théories alchimiques énoncées par-dessus la table basse, entre les assiettes de biscuits et les coupelles de sucre en morceau. Bien vite, les quatre alchimistes se mirent à griffonner sur des coins de serviettes en papier et un des serviteurs dut leur apporter une épaisse pile de papier avant qu'ils ne se mettent à écrire sur la nappe en coton. Alors que les deux jeunes Elrics échangeaient avec leur père et son disciple avec passion, Winry s'excusa finalement, un sourire attendri aux lèvres devant leur réalisation ébahie de l'heure plus que tardive.

Ils ajournèrent la conversation pour la reprendre immédiatement au petit déjeuner le lendemain. Alphonse et lui avaient passé leur jeunesse à rechercher la vérité ultime derrière le principe d'échange équivalent et derrière cette mystérieuse porte. La réalisation que leur père et ce vieillard étaient à l'origine de l'alchimie telle qu'ils la connaissaient mais aussi de la Porte elle-même avait encore du mal à prendre racine dans leur cerveau devant l'énormité de la chose. Alphonse en avait des étoiles plein les yeux, comme une groupie en tête à tête avec son idole et Ed arrivait presque à oublier la lourdeur de son cœur face à cette chance inouïe d'étendre sa compréhension alchimique.

Comme à l'époque de leur recherche sur la pierre philosophale, des notes alchimiques recouvraient une grande partie des meubles de la pièce – et même une partie du sol. Des cercles étaient griffonnés en multiples versions, soit pour appuyer une explication soit pour partager une hypothèse d'amélioration à ses interlocuteurs. Leurs sujets d'étude étaient variés, allant du principe fondamental d'une transmutation jusqu'à des applications pratiques des plus simples.

En même temps qu'il finissait son café dans le silence du petit matin, seul dans le salon parsemé de papier, une petite voix larmoyante ne manqua pas de lui faire remarquer que cet état de chaos était aussi particulièrement similaire à la cellule de Mustang durant leurs recherches alchimiques quelques jours plus tôt. Il tenta de noyer la petite voix et les souvenir de peau frissonnant sous ses doigts en vidant sa tasse cul-sec, mais le liquide presque froid lui fit tirer une grimace devant son amertume sans arriver à écraser cet élan de mélancolie déplacé. Il posa la tasse vide sur le rebord de la table en soupirant.

Quoi qu'il fasse, le fil de ses pensées était inexorablement ramené à Mustang. Dans sa solitude comme en compagnie de ses proches, Edward regrettait de ne plus pouvoir travailler en silence aux côtés de son amant, de ne plus pouvoir échanger ces contacts innocents, ou de se réveiller bavant sur l'épaule du colonel, un bras possessif passé lascivement autours de sa taille. L'absence de ce dernier était comme une plaie sanguinolente, la douleur insupportable et impossible à ignorer. Une petite voix tentait bien de panser cette plaie avec des rassurances factuelles, lui rappelant que, une fois installés ensemble, il pourrait de nouveau passer du temps en privé avec Roy et oublier leurs obligations ou les risques que posait leur relation au sein de l'armée.

Cette promesse de jours heureux, lovés sous la couette fut malheureusement bien vite chassée par un souffle glacial à l'arrière de sa nuque, un murmure éraillé qui mit immédiatement en doute la pérennité de leur arrangement avant même d'avoir pu le mettre en œuvre.

Une fois encore, la brise défaitiste ne manqua pas de le faire frissonner de dépit et il l'esquiva en s'enfonçant un peu plus dans le canapé, bien décidé à se camoufler entre les coussins jusqu'à ce que Mustang sorte de l'hôpital – un caméléon en territoire ennemi attendant le couvert de la nuit pour sortir. Ses compétences en camouflage avaient clairement besoin d'affutage car une domestique, une petite blonde à la silhouette juvénile, le repéra immédiatement après avoir allumé le lustre du salon. Sursautant visiblement, la pauvre poussa un cri de surprise lorsque ses yeux se posèrent sur le jeune alchimiste, immobile au milieu du canapé et le visage contrit par la déception de voir son heure de tranquillité prendre fin.

Un employé plus âgé ou à la santé fragile aurait certainement fait un malaise et Ed s'excusa platement de lui avoir causé une telle frayeur. Ironiquement, la jeune femme lui apporta une nouvelle tasse de café pour se faire pardonner de l'avoir dérangé, ignorant la gêne ressentie par le jeune homme à se voir dorloté de la sorte. En traçant la porcelaine décorée de sa tasse de café tout frais, Edward soupira de nouveau devant l'opulence de la résidence Armstrong, ces dorures et cette servitude qui lui paraissaient soudain inappropriés à sa condition de simple roturier – lui qui avait passé ces dernières semaines dans une cellule de dix mètres carrés à peine.

Son cerveau lui énumérait encore les disparités entre son séjour en zone 3 et l'opulence de son nouveau gîte quand son père le rejoignit dans le salon.

_ « Elisabeth m'a dit que je te trouverais ici. »

Elisa-qui ?

_ « La jeune demoiselle qui t'a préparé ton café, expliqua Hohenheim devant son air perplexe. C'est elle qui nous a accueillis dans le manoir plus tôt dans la semaine. »

Son père s'installa dans un fauteuil sur le côté, pas encore sûr de devoir prendre le silence du jeune homme pour une invitation ou une mise en garde.

_ « Alphonse m'a raconté vos péripéties avant que vous ne soyez séparés par un des sbires d'Arawn, commença-t-il. C'est remarquable.

_ Avec un but précis, un peu de persévérance et la bonne documentation, n'importe quel alchimiste serait arrivé au même résultat.

_ C'est de la fausse modestie, demanda son père avec l'air troublé, ou tu ne crois sincèrement pas en votre talent ?

_ Des facilités, peut-être, répondit Ed en haussant les épaules. Le réel talent aurait été de savoir résister à la bêtise de s'essayer à des transmutations interdites, en mettant la vie de son petit frère en danger par la même occasion.

_ Edward, lui reprocha Hohenheim en soupirant. Vous étiez jeunes, désespérés et seuls. Quel enfant aurait pu tourner le dos à la promesse de revoir sa défunte mère ?

Son reflet dans la tasse de café resta aussi muet que lui face à cette question. Il y avait de ces erreurs que l'on ne peut identifier en tant que telles qu'une fois la leçon douloureusement apprise. Leur expérience faisait sans doute partie de cette catégorie, mais une partie de lui refusait de lui pardonner pour autant. Son père soupira de nouveau devant son silence.

_ « En quittant Risembool, je savais avec certitude que vous deviendriez de grands alchimistes, avoua-t-il. Votre naissance était déjà un miracle en soi, mais vous voir si éveillés et vous voir intégrer les principes d'alchimie aussi intuitivement – et en demander toujours plus – m'a autant rempli de fierté qu'il m'a glacé le sang à l'idée de vous voir un jour capturé par Arawn.

_ Tu es en train de dire que c'est de notre faute si tu as disparu du jour au lendemain ?

_ Non, déclara Hohenheim en un soupir lourd de réprobation. La faute réside de mon côté uniquement, j'ai été fou de penser raisonner mon ancien disciple, comme tu as été fou de penser pouvoir ramener ta mère à la vie. Finalement, le fruit ne tombe jamais bien loin de l'arbre. »

Ne trouvant rien à objecter et trop préoccupé par son futur proche pour débattre du passé, Edward replongea son attention sur son breuvage.

_ « Tu es bien silencieux depuis que tu es revenu de l'hôpital, remarqua Hohenheim au bout de plusieurs minutes. Tu es sûr que ça va ?

_ Oui. »

Sa gorge nouée avait laissé passer cette affirmation avec tant de difficulté que son père ne pouvait assurément que contester son mensonge. Il se força alors à argumenter, juste pour couper court à toute nouvelle question.

_ « J'aimerais juste être -»

Nu sous la couette, à écouter le doux murmure de Mustang lui parlant de tout et de rien, à écouter la mélodie rassurante de son cœur battant contre son oreille, vibrant sous ses doigts – sous sa langue.

Il s'humidifia les lèvres à la recherche d'une réponse moins incriminante.

_ « J'aimerais juste pouvoir reprendre ma vie sans avoir à me cacher ici. Sans avoir à trouver un nouveau mensonge pour expliquer le retour de mon bras et ma jambe sans avoir à craindre que l'armée ne me prenne pour sujet d'étude.

_ Patience, lui conseilla son père en poussant sur le coin de la table un journal à la une scandalisée, en lettres capitales et en points d'exclamation. Avec le scandale qui les éclabousse, ils auront bien vite d'autres chats à fouetter.

_ Qui veut fouetter des chats ? »

Discret comme une souris – à mille lieux du cliquetis assourdissant de son armure à l'époque – Alphonse entra dans la pièce, une pâtisserie dans la bouche et du sucre glace plein les lèvres.

_ « Ton frère s'inquiète de l'intérêt de l'armée pour la transmutation qu'il a subie récemment. Mais je pense qu'ils ont d'autres urgences à traiter en ce moment. »

Et c'était peu dire.

Plus tard dans la journée, alors qu'il descendait prendre son déjeuner avant que les serviteurs ne disposent des restes du repas, Edward fut attiré vers le salon par une voix familière. Hawkeye discutait avec le reste des occupant de la maison et nombreux sourcils étaient relevés d'étonnement devant son récit. Une véritable chasse aux sorcières s'était mise en place depuis quelques jours et le QG était en état de crise. Apparemment, le manoir fumant d'Arawn avait été repéré par les pompiers et la police locale avant même que les policiers de Central ne soient alertés par l'arrivée massive de prisonniers en ville.

Certains de pouvoir défendre le bastion avec leur armement et certains de voir les administrations bien soudoyées leur offrir à nouveau leur protection, les employés d'Arawn n'avaient pas fui le manoir et attendaient encore que les quelques policiers reniflant dans la forêt ne fassent demi-tour. La stratégie aurait certainement marché, mais c'était sa compter sur la vigueur de la presse sur le sujet et les réponses outragées de l'opinion publique.

La vérole soudoyée par Arawn avait alors fui la ville comme des rats quittant le navire et les quelques généraux encore en place envoyèrent hâtivement plusieurs équipes en support de la police locale – autant pour sauver la face que pour aider à la capture du collectionneur fou. Fuery travaillait d'arrache-pied pour récupérer les nouvelles fraiches de l'assaut lancé par la police sur le manoir et devait les rappeler dès qu'il aurait des nouvelles concernant Arawn et Dante.

Une partie de lui ruminait de devoir rester caché ici quand il ne désirait rien d'autre que d'aller carrer son poing dans la face de l'autre enculé, de faire manger la poussière à ce garde qui l'avait capturé, d'aller ravager chaque pièce dans laquelle on l'avait séquestré, dans laquelle on l'avait humilié. Il bouillonnait en silence, sa soupape à la limite du déclenchement, lorsque Riza lui tendit un petit papier cartonné.

_ « Une carte de bon rétablissement pour le colonel, précisa le lieutenant. Tu n'es pas obligé de lui écrire quoi que ce soit mais je pense qu'il apprécierait. Je vais lui déposer chez lui avant qu'il ne rentre.

_ Il n'est pas encore sorti de l'hôpital ? Demanda-t-il innocemment en saisissant la carte tendue en sa direction.

_ Non, répondit Hawkeye, il sort cet après-midi. Je pense qu'il aurait pu rester une semaine en plus, mais l'effervescence au sein de l'armée n'est pas propice à son rétablissement à l'hôpital militaire. »

Il acquiesça calmement en faisant semblant de lire la carte, cachant au mieux son impatience sous un simulacre de lecture – ce soir il reverrait Mustang. Ce soir. D'ici quelques heures seulement. Le petit papier sur lequel Roy lui avait inscrit son adresse le brulait presque au travers de sa poche de pantalon et, à défaut de pouvoir venir toucher cette note du bout des doigts pour se rassurer de sa présence, il agrippa avec force le stylo que le lieutenant lui tendit. Alors qu'il réfléchissait à une phrase à ajouter aux commentaires de ses collègues sur la carte de vœux, Hawkeye poursuivit la conversation avec le reste des occupants de la maison.

_ « Il est quand même assez en forme pour sortir ? demanda Alphonse.

_ Oui, les médecins sont certains de son bon rétablissement, s'il respecte un repos strict et quelques consignes de soins. Mustang avait l'air confiant dans sa capacité à s'en sortir seul chez lui, soupira le lieutenant. Mais j'ai peur que ce ne soit qu'une façade de bravoure déplacée. »

Le commentaire du lieutenant Hawkeye reçut des murmures entendus et un soupir de la part du vieillard, qui déplorait cette attitude typiquement militaire. Non sans avoir ponctué d'une remarque insultante ses platitudes griffonnées à la va-vite, Edward signa la carte en un point final avant de la rendre au lieutenant. Celle-ci le remercia et prit rapidement congé pour rejoindre les appartements du colonel qui avaient besoin, d'après elle, d'un bon coup de nettoyage. Connaissant Hawkeye, le logement du colonel serait certainement transformé sous peu en un établissement à la propreté surpassant celle d'un hôtel de luxe et il sourit malgré lui en l'imaginant tenter le même exercice dans son studio miteux.

Son repas dévoré, Ed retourna aussi rapidement dans sa chambre, en veillant à éviter le regard plein de questionnements de son frère et fermant sa porte avant que celui-ci n'ait le temps de monter les escaliers à sa suite. On avait transféré une partie de ses affaires de son vieil appartement jusque dans la résidence de la famille Armstrong mais aucun sac n'avait été laissé dans le fond de son armoire et il jura faiblement avant de transmuter une petite besace à l'aide d'un de ses T-shirt. Son grand manteau rouge nettement accroché dans la penderie resta intouché, bien trop visible et reconnaissable et il lui préféra plutôt une veste à capuche noire qu'Alphonse lui avait offerte plus tôt dans l'année.

Le repas ce soir-là fut une torture insoutenable. La lourde horloge à l'entrée de la pièce égrainait les secondes avec une lenteur presque sadique, chaque tintement de la trotteuse comme un coup de marteau lui crucifiant les mains sur la table du salon. La compagnie n'avait pas changé depuis plusieurs jours et comme à leur habitude, sa famille et ses amis partageaient encore des conversations enflammées au-dessus des plats de viandes. Néanmoins, Edward était ce soir enchainé à sa chaise comme un prisonnier, boulet au pied, frémissant sur son siège comme le cheval de course dans sa cage de départ.

La viande faisandée passa sur sa langue comme du sable, insipide et sans goût. La mastication occupa son cervelet qui rongeait son frein avec force autant qu'elle l'aida à justifier son silence particulièrement marqué. Il dût néanmoins se faire violence pour faire prendre à son visage une expression d'écoute attentive, presque enjouée et ainsi éviter toute question à son attention. La nuit tombait doucement sur le parc et il se força à orienter ses yeux sur chaque orateur, même quand les mots glissaient sur lui comme de l'eau sur un nénuphar.

Sourd et muet au milieux de cerveaux aiguisés, dont la moitié le connaissait depuis l'enfance, Ed marchait sur un chemin étroit et périlleux mais même cette réalisation n'arriva à forcer son esprit à prêter la moindre attention au sujet de conversation en cours. Une seule pensée l'obnubilait et faisait vibrer son être d'impatience : retrouver Mustang.

Il prétexta un mal de tête et une nuit précédente agitée pour couper court à la soirée de jeux de cartes lancée après le repas et, non sans s'être épandu en rassurances souriantes à l'égard de son petit frère, Edward s'extirpa du reste du groupe pour aller retrouver le calme de sa chambre – et sa petite besace qui l'attendait sagement sur son lit. S'il avait d'abord détesté ses membres nouvellement retrouvés, Edward ne pouvait qu'apprécier l'avantage certain à ne plus avoir d'automail lorsqu'il descendit les escaliers à pas furtifs, son avancée jusqu'au hall d'entrée totalement silencieuse. Son cœur battant plus fort sous l'anticipation à mesure qu'il se rapprochait de la sortie, il chaussa ses lourdes chaussures sans même serrer ses lacets avant d'enfiler sa veste noire et de passer son baluchon par-dessus son épaule.

_ « Tu sors ? »

La question de son frère lui fit ravaler un juron et il se retint de justesse de venir frapper son front d'exaspération contre le bois de la porte. Il se retourna avec un sourire qui se voulut aussi rassurant que nonchalant, même s'il pouvait presque entendre ses muscles grincer devant cette gymnastique forcée. Sa grimace ne lui valut qu'un soulèvement de sourcil perplexe de son petit frère qui posa une main sur la hanche dans l'attente d'une justification.

_ « Je vais me promener un peu, déclara-t-il finalement. Prendre l'air pour faire passer la migraine.

_ Avec un baluchon ? demanda Alphonse. Tu comptes te promener longtemps ? »

Après ces jours de regards en chien de faïence et de demi-mensonges, la question aurait pu sonner comme un reproche, une accusation agacée, mais aucun jugement ne vint obscurcir le regard de son cadet. Alphonse le regardait avec une curiosité sincère, presque inquiète qui lui fit opter cette fois pour la vérité – bien qu'incomplète.

_ « Je ne sais pas encore, avoua-t-il en un murmure. Mais ne m'attends pas ce soir. »

Au bout de plusieurs secondes, Alphonse acquiesça finalement sans lui demander plus de détail. Profitant du frisson électrique qui le traversa pour ajuster sa petite besace de rechange sur son épaule, Ed lui souhaita une bonne soirée et sortit de la résidence sans un bruit, refermant la porte avant de pouvoir entendre le commentaire amusé de son cadet.

_ « Embrasse le colonel de ma part. »


Ne t'inquiète pas Alphonse, même si Ed n'a pas entendu, la consigne est bien passée :D