Chapitre 7

La tempête.

Amina Erca'tiir était sur les nerfs. Elle venait de bien comprendre que Anooby venait de la rajouter au jeu sordide auquel elle jouait avec Aton Lii'nko. Elle s'en voulait de pas avoir anticipé ce coup. Anooby n'était pas omniscience. Elle ne pouvait pas apparaître devant eux et leurs donner des ordres en dehors d'hologrammes. Si quelqu'un se chargeait d'exécuter Gustave avec sa permission, c'est qu'un dieu était intervenu pour mettre cette personne en contact avec la déesse et avait œuvré pour que ça arrive. Elle se doutait que c'était Largne. Seulement, sans preuve, l'accuser serait stupide. Avec preuve également. Anooby se fichait bien de la vie des humains.

Amina ne pouvait pas en parler avec Aton. Cet idiot irait se jeter dan la gueule du loup. Cela se terminerait comme Joseph et Rage. Ce serait la mort assurée et sans possibilité de revenir en arrière. Il lui fallait comprendre les six C qui étaient dans le programme d'Aton. La curiosité, la confiance et le courage. Quoi d'autre ?

En rentrant dans son appartement, elle trouva l'humain Lotus assoupi sur le canapé. Le jeune homme semblait prendre plaisir à s'endormir dans chaque endroit de son appartement. C'était désagréable. L'enfant n'était pas là. D'ordinaire, il trainait toujours à quelques mètres de lui. Si Lotus dormait, c'est qu'il l'avait confié à Aton. Il ne dormirait pas autrement. Aton adorait observer la petite créature évoluer.

─ Levez-vous, ordonna Amina avec agacement.

Lotus ouvrit les yeux et remarqua la déesse. Il étira un sourire, s'étirant à son tour dans une position s'apparentant à celle d'un chat. Puis il s'installa en tailleur, baillant un peu avant de sourire joyeusement.

─ Votre dégaine est épouvante, remarqua Amina.

La plupart des humains vivants chez des dieux prenait soin de leurs apparences. Lotus avait des nœuds dans les cheveux, des tâches sur les vêtements et il n'avait pas du prendre de douche.

─ Allez vous laver.

─ Comme vous voudrez.

─ Et changez de vêtements.

─ Oui, maîtresse.

Quelques minutes plus tard, Lotus revint. A la main, il avait une brosse qu'il tendit à Amina.

─ Pourriez-vous me coiffer ?

─ Pardon ?

─ S'il vous plaît ?

Lotus, enregistre chaque mot que je vais te dire. C'est ainsi que tu sauveras ta vie et celle de ton enfant.

Amina accepta sans protester. Elle avait toujours aimé coiffer les cheveux. En particulier ceux des humains, même si elle coiffait également régulièrement ceux d'Aton. Elle ne se doutait pas que Lotus appliquait à la lettre ce que lui apprenait Gustave. Gustave la connaissait mieux qu'elle ne le pensait. Au travers de leurs brèves rencontres, de Joseph et de Rage, il avait enregistré des informations capitales.

Gustave le savait : Amina n'aurait pas le temps en si peu de jours de développer des sentiments pour Lotus. Les dieux ont des difficultés avec les émotions. Toutefois, il savait aussi qu'elle ne jetterait pas ce qu'elle considérait comme un animal faible et blessé dehors et qu'elle s'attacherait à un être qui évoluerait au fur et à mesure qu'elle le demanderait. Amina était rigide mais appréciait ce qui est adorable. Souvent Joseph en riait.

Les doigts dans les cheveux de Lotus, Amina Erca'tiir retira les nœuds, et se mit lentement à faire glisser ses doigts. Les doigts d'un dieu sont différents de ceux d'un humain, ils sont plus grands et plus fins, plus habiles également. C'est des mains faites dès la naissance pour être experte en tout.

Cela l'apaisa. Peut-être c'était le seul contact réconfortant qu'elle avait eu le court temps où elle avait été enfant et le seul qui lui était encore possible d'avoir.

Une heure plus tard, Aton quitta sa chambre – car il logeait en grande partie chez Amina – pour aller regarder au visiophone la personne qui n'arrêtait pas de sonner. Largne demanda à entrer et la voix d'Amina parvint à Aton pour lui dire de l'y laisser.

Quand ils la rejoignirent dans le salon, Largne et Aton regardèrent étonnés Amina tenant dans ses bras un lotus pratiquement endormi. Largne manqua de perdre son calme apparent sous cette image. Il aurait aimé tuer l'humain dès à présent ! Comment Amina pouvait-elle l'avoir dans les bras comme un animal de compagnie ? C'était un rat qui devait mourir !

Aton Lii'nko fut jaloux. Il ne le su pas, car c'était la première fois qu'il éprouvait cela. Amina n'avait plus beaucoup de geste de tendresse pour lui et elle ne cessait de dire que les humains et les dieux n'avaient rien à faire ensemble. Là, elle enlaçait dans ses bras un parfait inconnu sans lui faire de mal. Au contraire, elle semblait masser ses épaules. En effet, perdu dans ses pensées concernant Aton, Amina à la fin de la coiffure, s'était mise à dorloter le corps de Lotus qui s'était largement laissé faire. Elle ne bougea pas, ni gênée, ni honteuse en quoique ce soit de caresser un animal de compagnie.

Lotus pourtant se redressa et d'un pas félin alla jusqu'à Aton pour récupérer son enfant. Au lieu de partir immédiatement, l'homme jeta un regard à Largne, une lueur maligne dans les yeux. Il lui sourit candidement et avec provocation. Il ne l'avait pas oublié. Il n'avait absolument pas oublié qui il était.

Largne cacha sa rage intérieure. Il savait que Lotus le reconnaissait. Il avait tout tenté pour le dresser avant de le donner à Xiou pour le corriger dans les cachots histoire qu'il comprenne qu'une vie de servant avec lui valait mieux que ce que les humains pouvaient lui offrir. Il se souvenait parfaitement de ce corps nu et abimé. Il avait tout tenté. Même la mort de Nanu. Il voulait Lotus brisé. L'enfant était un moyen de chantage qui avait commencé à marcher. Il pliait sous Xiou. Il allait plier sous lui. Le voilà, désormais, insolent et fier, quittant les bras d'Amina. Il le tuerait de ses propres mains.

Non. Il le garderait en vie. Il tuerait son fils devant lui puis il le garderait en vie.

─ Quel est l'objet de ta visite, Largne ?

─ Je venais m'assurer qu'Aton allait bien suite à la nouvelle que tu lui as annoncé.

─ Quelles nouvelle ? questionna Aton

─ Tu dois te rendre chez Flma pour apprendre à mieux fermer ton esprit. On lit en toi comme dans un livre ouvert, répondit placidement Amina.

Aton grogna un « tout de suite ? » et finit par quitter la pièce. Largne ne bougea pas, mais une flamme invisible que personne ne remarqua venait de s'allumer dans ses yeux. Il venait de trouver une faille en Amina. Enfin. Une faiblesse, si évidente, qu'il n'y avait jamais songé. Elle venait de mentir. Amina ne mentait jamais. Elle mentait à cet instant pour protéger Aton.

Aton avait de l'importance pour elle. Il était sa faiblesse. Parfait.

XXX

Quand on défonça la porte de son appartement, Gustave s'y attendait. Il savait que Xiou et Apach arriveraient et qu'il aurait à se battre. Il savait qu'il allait devoir survivre, une nouvelle fois ou mourir. Ce qui n'aurait pas d'importance. Il avait gagné. Même s'il avait perdu Aton au passage. Lotus et Ébène étaient en vie et Xiou ne pourrait jamais reposer les mains sur lui. Malheureusement, ils n'étaient pas seuls. Accompagnés de leurs gars, se trouvait également un dieu.

Il était facilement reconnaissable. Gustave se battit avec force. Il parvint facilement à mettre au sol plusieurs hommes avant que la main du dieu au début simple observateur ne l'attrape et ne le projette sur un mur. Gustave bougonna de douleur, se jetant sur le dieu surprit que l'animal ne comprenne pas qu'il ne gagnerait pas. Il le maîtrisa à nouveau, facilement, Gustave était déjà épuisé par ses précédents combats.

Furieux, la rage brillait dans les yeux de Gustave. Qu'est-ce qu'ils fichaient tous chez lui ? Maintenus au mur, il regarda les hommes détruire et fouiller son appartement. Ils s'attendaient vraiment à trouver un môme ou un homme dans un vase ou dans une télévision ? Au fur et à mesure, sa colère se calmait : Xiou n'avait pas la moindre idée de ce qu'il faisait. Il était acculé et son dieu ne l'avait pas aidé.

─ Je peux t'aider peut-être ?

─ Ta gueule l'éclopé ! gueula Apach

─ Tu veux qu'on parle de ta gueule, peut-être ?

─ La ferme.

─ Car t'as vraiment une sale gueule, bordel ! Apach, t'as rencontré une tondeuse à gazon ?

─ Ta gueule, vieillard !

Ard se pencha vers Gustave. De presque deux têtes plus grand qu'Aton Liin'ko, comme tous les dieux, il avait une corpulence de militaire et une tenue semblable. Ses cheveux courts coiffées en brosse et ses yeux clairs augmentaient son capital guerrier. Le dieu releva la tête de Gustave pour mieux l'observer. L'homme avait au moins quarante ans, à ce qu'il en devinait, des cicatrices nombreuses, des blessures handicapantes. Il était une légende soumise qui permettait de calmer les petits rebelles qui venaient crier idiotement devant les portes de la cité et mourir du même coup. Un canalisateur apprécié. Tuer bêtement des animaux n'était pas une distraction agréable. Quel dommage qu'il doive en arriver là.

Sans attendre davantage, le dieu enfonça un cran d'arrêt d'une trentaine de centimètres en longueur et une dizaine en largeur dans le corps de Gustave. Le corps de l'homme se contracta avant que du sang se mette à jaillir de sa blessure.

─ Qu'est-ce que vous foutez ?

Xiou et Apach avaient cessé de fouiller. Ils regardèrent le corps de Gustave tomber au sol et l'homme se vider de son sang. Le dieu appuya de son pied sur la tête du blessé avant de regarder sans les voir les deux autres hommes.

─ Arrêtez ça, cria Xiou.

─ J'obéis aux ordres. Voyez ça avec votre maître.

─ Pourquoi vous le tuez ? Il a dit punir, il n'a jamais dit de tuer.

─ Je sais ce qu'il m'a dit.

Le dieu se pencha vers le sol, sa main se posa sur le cou de Gustave. Il le redressa contre le mur. La main augmenta davantage son emprise. Il ne pouvait plus respirer. Ses doigts s'agrippèrent à cette force de la nature, griffant, frappant jusqu'à ce que sa respiration commence à lui manquer. Aussitôt, la main se relâcha.

─ … p…pourquoi ? questionna Gustave.

Pourquoi les dieux venaient-ils se mêler des histoires d'humains.

─ Pour faire pleurer le petit dieu, écrase son chien.

─ A…Aton !?

Putain. Ce dieu était là pour faire chier Aton ?

─ Je me demande ce qu'il trouve d'amusant en toi, petit humain.

─ …. ,

La main venait de se serrer à nouveau, Gustave ne pouvait pas répondre.

─ C'est un jeu ? C'est sexuel ? Ce doit être sexuel. Tu n'as pas l'air très malin. Une perversion qui lui viendrait des similitudes avec Joseph. Il doit aimé les gueules cassées.

XXX

La séance avec Flma s'était bien passée. Aton quitta les lieux avec soulagement. Le fait d'être enfermé le contraignait à s'appliquer davantage sur ses talents de dieux. Il posa la main sur son cœur en voyant Largne adossé au mur, l'attendant devant la porte de Flma.

─ Faudra vraiment que tu songes à arrêter de surgir brusquement Largne.

Aton progressait certes, mais il en avait marre d'attendre. Il n'avait aucune patience. Il voulait aller voir Gustave. Il en avait marre de ne plus lui parler. Il était son ami. Son seul ami avec Amina. Il s'ennuyait sans lui et il commençait déjà se lasser de Lotus, trop calme et de l'enfant, répétitif. Il voulait retrouver Gustave ! Rien d'autre ne comptait. Il lui fallait attendre. Tout ça pour deux humains dont il se fichait au final. Peut-être à cause des six C, peut-être à cause de l'histoire de Joseph et Rage, peu importe la raison, mais Aton voyait les humains différemment des autres dieux. Il avait le sentiment qu'il fallait les protéger. Comme-ci c'était sa mission première.

Il n'était pas sot. Il voyait bien qu'il n'avait pas le même physique impressionnant que les autres dieux ni le même mental d'acier. Il se demandait qui il était. Il savait aussi que Largne n'était pas là par hasard et qu'il préparait un sale coup à Amina. Il essayait de se persuader le contraire. Il voulait lui faire confiance. Mais dans son fort intérieur, il avait toujours su que Largne était un danger malgré toute l'admiration qu'il avait pour lui.

Largne voyait l'impatience dans le regard du jeune. Il aurait aimé tout lui dire. Seulement, il attendait le signal d'Ard pour confirmer la mort de Gustave. Ce sale chien devait être mort avant qu'Aton pense pouvoir le sauver. Il devait encore patienter. Qu'est-ce qu'il foutait ?

─ Si tu n'as rien à me dire ….

─ Je dois te parler. Cela devra rester secret, Aton. Je ne veux pas créer d'histoires entre Amina et toi.

Ils se rendirent en direction du restaurant d'Ard. Ce dernier était absent. Ils commandèrent un verre et Largne demanda des nouvelles de Flma puis questionna Aton sur Lotus et Ébène. Aton s'impatienta davantage. Au bout d'une demi-heure, n'y tenant plus, il coupa la parole à Largne pour dire :

─ Si tu dois me parler, parle.

A cet instant précis, Ard se plaça derrière le comptoir.

─ Je vais te le dire, répondit froidement Largne, observant Ard.

─ J'écoute !

─ Je ne sais pourquoi Amina ne te l'a pas dit. Elle doit avoir de bonnes raisons.

─ Des bonnes raisons de ?

─ Ton animal à demi-sauvage que tu vas voir à l'extérieur

─ Gustave

─ Quelqu'un a demandé à ce qu'il soit assassiné aujourd'hui.

─ …

─ Mère a accepté.

Vu tout le temps que Ard avait pris, il était clair qu'il avait du en profiter. Le spectacle devait être épouvantable. Peut-être, même, espérait Largne, avait-il violé le corps de Gustave avant de le démembrer.

─ J'ai prévenu Amina pour qu'elle te le dise mais …

Il cessa de parler en souriant. Aton venait de se lever et de partir rapidement du restaurant. Il alla droit en direction des appartements, ne prêtant pas attention à qui il pouvait bousculer sur son passage. Arrivé dans l'immeuble, l'ascenseur fut un calvaire. Il entra dans l'appartement. Il chercha des lieux Amina occupée à travailler sur le bureau.

Fermement, Aton l'attrapa par le haut, les poings serrés.

─ Pourquoi tu m'en as pas parlé ?

─ De ?

─ Gustave !

─ Ton chien ?

─ Il s'appelle Gustave ! Merde, Gustave !

─ Ce n'est qu'un animal, tu peux en trouver d'autres !

─ Tu mens ! Tu ne voulais que je me mette en danger, c'est ça ?

Elle le repoussa. C'était bien ça oui.

─ Tu es une imbécile ! J'aurais pu envoyer un autre dieu le protéger ! Ou un serviteur, un guerrier, n'importe qui ! Anooby Rhâ m'a interdit de sortir, elle n'a jamais dit que je ne pouvais pas envoyer quelqu'un dans la cité !

─ Et montrer à tout le monde ton attachement envers cet homme ?

─ Est-ce si mal si j'aime cet humain ?

─ Oui !

─ Tu apprécies Lotus, toi aussi ! C'est aussi pour ça que tu ne l'as pas dit !

─ Non. Je ne te l'ai pas dit, car la mort de ton ami me laisse indifférent.

─ Amin, je ne vous ressemble pas, ni maintenant ni jamais ….Je ne veux pas être comme vous.

- Gustave ne se laissera jamais tuer.

Se retournant étonnés, ce fut Lotus qui fut le plus choqué par la vision d'Aton. Ce dernier pleurait. Les dieux peuvent donc pleurer ? Ce n'était pas qu'une légende sur Joseph ? Aton Lii'nko n'avait vraiment rien à voir avec ses amis et camarades de même race. Gustave avait-il été tué par le dieu Largne par sa faute ? Lotus se mit à sangloter. Gustave ne pouvait pas mourir !

Mais le jeune homme n'eut pas le temps de partir dans ses pensées, les deux dieux le regardaient surpris. Pardon ? Lotus venait bien de parler de Gustave ?

─ Tu le connais ?

Lotus savait qu'il ne devait pas en parler. Il le savait qu'il risquait de gâcher les efforts de Gustave. Mais Gustave était un crétin s'il pensait qu'il le laisserait mourir. Jamais il n'accepterait sa mort pour la sienne.

─ C'est … . C'est … mon … ami …