Chap. 31 She's a Genius || Jet
La collègue de Fusaaki se montra très zélée. Nous avancions sur la rue principale du village lorsque une foule entière se déversa sur celle-ci, tous les yeux tournés vers nous, des cris de joie et des exclamations de surprise brisant le relatif silence présent auparavant. Il devait être à peu près dix-huit heures, les gens rentraient chez eux, ce qui expliquait qu'on ne nous ait pas prêté d'attention particulière avant que Fusaaki ne commence à annoncer le nom de Hidan. On nous libérait la route, tout le monde se plaçant respectueusement d'un côté ou de l'autre pour ne pas entraver notre avancée.
Mise mal à l'aise par tous les regards, je cherchais tout de même à garder la tête haute, me rapprochant sciemment de Hidan, qui lui aussi semblait être gêné par cette attention. Je glissais ma main dans la sienne sans le regarder, ne sachant pas comment il réagirait à mon geste, mais j'avais besoin de sentir une présence rassurante près de moi. Les Jashinistes ne me paraissaient pas être de très bons hôtes... En même temps, venant de pratiquants d'une religion prônant la mort et la destruction, je ne pouvais pas m'attendre à être reçue avec des bouquets de fleurs, des chants et un banquet en mon honneur. Quoique, j'aurais adoré entendre Hidan chanter. Je dissimulais mon petit sourire derrière ma main encore libre et continuais à avancer dignement, l'autre main serrée autour de celle de Hidan, qui la tenait également fermement.
- Laisse-moi deviner : j'ai commis la pire des fautes en naissant rousse ? - lui glissais-je en fixant un point loin devant nous, pressée que nous trouvions un endroit rien que pour nous. Hidan tressaillit, ce qui m'inquiéta d'autant plus.
- Oh, ça et ton air désinvolte alors que tu t'accroches à moi… - me répondit-il néanmoins sur un ton moqueur.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? Je dois me comporter comme une princesse ? Redresser haut la tête, parce que je tiens la main d'une merveille ?
- Dans le mille. Ne montre pas ta nervosité, c'est tout ce qu'il faut faire. Et s'il y en a une qui te défie en duel... Tu t'arranges pour lui casser quelque chose, n'importe quoi.
- Quoi ? Pourquoi ? - chuchotais-je un peu trop bruyamment en me tournant enfin vers lui, surprise par son conseil. Il m'offrit son sourire le plus réjoui, espérant clairement que quelque chose dans ce genre arrive.
- Cherche pas, c'est une coutume. Et franchement, ce serait un sacré spectacle, j'aimerai bien voir ça !
Il allait ajouter autre chose lorsqu'une femme dans la quarantaine, aux longs cheveux d'un noir ébène et au visage rond curieusement avenant, s'avança vers nous et nous barra la route. Elle écarta les bras pour nous accueillir, enlaçant d'abord Hidan. Il m'adressa une grimace. Ce n'était pas l'amour fou entre eux. Après l'avoir lâché, elle me tendit ses mains pour que je lui donne les miennes. Ce que je fis, très surprise de cet accueil somme toute assez chaleureux. Je m'attendais presque à devoir encore me prendre la tête avec un dirigeant. C'est triste que ça devienne une habitude.
La quarantenaire me dévisagea de longues secondes, serrant de plus en plus fort mes mains entre les siennes jusqu'à ce que ça en devienne douloureux Je m'efforçais de ne rien laisser paraître alors qu'elle continuait à me fixer, ses yeux froids et calculateurs. Puis après ce qui me sembla être une éternité, elle me relâcha enfin et s'adressa joyeusement à Hidan, comme une tante retrouvant son neveu favori.
- Hidan, quel bonheur de te revoir parmi nous ! Et accompagné ! Enfin une, il était temps... Je remercierai Jashin-sama spécialement pour ce cadeau inespéré ce soir !
"Enfin une ?" articulais-je silencieusement dans sa direction, sidérée. Il haussa les épaules et m'ignora pour accorder toute son attention à la femme.
- Hisae... Je suis revenu il y a deux ans.
- Deux longues années, où nous avons entendu et loué tes faits d'armes ! Ah, Hidan, quel bonheur, quelle joie ! Que tu daignes te joindre à nous pour la cérémonie de cette année ! Oh ! - elle me coula un regard satisfait qui déclencha une série de frissons dans mon dos alors qu'elle demandait d'une voix suave - Sera-t-elle des nôtres ?
Je n'appréciais pas du tout son ton, qui laissait sous-entendre une toute autre possibilité que je n'avais jamais pensé à considérer. Moi, Jashiniste ? Ah, et puis quoi encore ! Les religions demandant du sang, très peu pour moi, j'ai mon ascendance qui en réclame déjà assez comme ça, je ne tiens pas à augmenter mon tribut. Je haussais un sourcil circonspect, montrant clairement ma position quant à la question à mon compagnon. Je n'étais venue aussi que pour lui faire plaisir. Et un peu par curiosité.
La femme, Hisae, paraissait se moquer complètement de mon opinion à ce sujet, n'accordant son attention qu'à Hidan, qui poussa un soupir avant de passer son bras autour de mes épaules et de déclarer d'une voix agacée :
- Nah, on n'a pas encore décidé. Maintenant, est-ce qu'on peut enfin avancer ou pas, putain de merde ? On a marché pendant des plombes, et les autres m'ont gonflé. Où est-ce qu'on crèche ?
- Oh, bien sûr ! Suis-moi, viens !
Elle s'inclina servilement puis tapa des mains, dispersant ainsi la foule qui s'était rassemblée pour nous observer. Belle démonstration d'autorité, au vue du nombre de personnes qui s'étaient agglutinées autour de nous pour mieux nous reluquer. Je profitais de ce retrait pour mieux observer la population. Bizarrement, elle était majoritairement composée de jeunes, allant de la vingtaine à la quarantaine. Et encore, ceux probablement dans la quarantaine restaient très rares par rapport aux autres. Sans porter une tenue réglementaire, ils avaient tous une arme prête à l'usage sur eux. De ce que je pouvais voir, il y avait plus de femmes que d'hommes dans ce petit village.
Je ne savais pas trop quoi penser de cette démographie majoritairement féminine. Pour un clan sanguinaire, je me serai attendue à plus de mecs, par principe. Ne dit-on pas que les hommes sont plus violents ? Et pourtant, voilà que dans un clan vouant un culte inquiétant au sang, nous nous retrouvions quasiment entourés de femmes. Je saisis la main de Hidan et me rapprochais de lui. Même si la foule s'était éloignée, les regards restaient pesants. Mes doigts étaient crispés entre les siens alors que je tentais vaillamment de continuer à sourire. Hisae ne me lâcha pas des yeux jusqu'à ce qu'elle se retourne pour avancer.
Je n'ai absolument aucune confiance en cette femme. Et je crois que la solidarité féminine ne me sera d'aucune utilité pour cette fois…
Le chemin dégagé, elle nous guida sans jamais cesser de parler et de complimenter Hidan, m'ignorant totalement. Hidan grognait de temps en temps pour lui répondre, mais ça suffisait pour la relancer. Une conversation, avoir besoin de deux personnes ? Non, pas avec Hisae ! Finalement, elle s'arrêta devant une maison à l'architecture simple, presque modeste, mais qui avait cependant le mérite d'être entière et bien entretenue. Nous apprîmes ainsi que nous serions logés ici avec d'autres fidèles, d'un rang plus élevé que ceux que j'avais pu voir jusqu'ici. Il allait falloir que Hidan daigne prendre le temps de m'expliquer rapidement quelques petites choses sur sa religion, que je ne commette pas d'impairs. J'aimerais ne pas mourir ici, de la main d'un disciple trop fidèle à son dieu, à cause d'un blasphème involontaire.
Celui-ci remercia Hisae distraitement, déjà en train de s'éloigner pour rentrer dans la maison. Bon, eh bien j'imagine que notre monologue est terminé alors… Je m'inclinais face à elle respectueusement avant de lui emboîter le pas, ravie que notre rencontre touche à sa fin. Si je peux me passer de recroiser son chemin pour le restant de mon séjour… Ce sera parfait.
Malheureusement, alors que je goûtais presque la liberté, la femme me retint par le coude. Sa poigne était toujours aussi solide. Laissez-moi deviner, elle ne rate jamais le jour des biceps celle-ci ? Ses ongles peint en noir me rentraient désagréablement dans la peau, malgré ma manche. Je fus donc obligée de m'arrêter et de me retourner vers elle. Les yeux obstinément baissés, elle me susurra d'une voix doucereuse :
- Puis-je connaître le nom de notre invitée de marque ?
- Heu... Suzuki Yasaemon. - lui offris-je, ne sachant pas vraiment comment interpréter sa façon de me parler. Essayait-elle de m'intimider, ou au contraire, de me mettre à l'aise en s'intéressant finalement à moi ?
- L'arbre à clochettes, c'est bien ça ?
- Je crois, oui…
- C'est un joli prénom... Espérons qu'il vous assurera effectivement force et prospérité.
- Heu... Merci ?
- Je ne fais que vous souhaiter bonne chance, mais nous savons toutes les deux que la chance, après tout, n'existe pas. Seul compte le travail et l'effort qu'on est prêt à lui consacrer, aussi douloureux soit-il. Plus la route est éprouvante, plus belle sera la destination finale. Plus nous souffrons, plus notre récompense est grande.
Je m'échappais brusquement de sa poigne, les poils de mes bras dressés reflétant bien l'état d'appréhension que j'avais face à cette femme et ses propos d'illuminée. Je préférais quand elle monologuait gentiment ! Tous les sens en alerte, je n'avais plus qu'une envie : me barricader dans la maison en face de nous. Il est hors de question de passer une minute de plus en sa compagnie !
- J'ai compris l'idée, merci. Hidan m'attend, je préfère ne pas m'attarder. Au revoir, Hisae-san. - déclarais-je d'une voix sans appel en esquissant déjà un pas en direction de la maison. Je frissonnais des pieds à la tête en l'entendant me répondre d'une voix d'outre-tombe.
- Non… A très bientôt, Suzuki… Très bientôt.
Si je ne me précipitais pas à l'intérieur de la maison directement dans les bras de Hidan, ce fut bien parce que ma fierté me l'interdisait formellement. Dès que j'eus refermé la porte derrière moi, je regrettais de ne pas trouver de clé ou même une planche de bois pour empêcher quiconque d'entrer. Hidan doit sûrement savoir comment sceller une porte, non ? Si je lui demande de le faire, au moins pour ce premier soir, est-ce qu'il acceptera ? Sûrement. Il faut juste que je trouve comment le lui présenter de façon à ce qu'il puisse frimer après. Après quelques secondes passées à simplement calmer mes nerfs, je décidais de partir à sa recherche sans attendre.
Je courrai à travers la maison sans prendre la peine de m'intéresser aux pièces que je traversais pour retrouver mon seul allié ici. Il s'était approprié une chambre gigantesque au deuxième étage, faite de plusieurs petites pièces. Une véritable suite princière. C'est étonnant, vu l'aspect extérieur presque modeste de la maison, je ne m'attendais pas à ce genre de mobilier, ni à cet espace. Cette différence me prit au dépourvu et je ralentis mes pas, observant enfin le décor avec des yeux suspicieux. Hidan était-il un simple invité ou quelque chose de plus ? Entre l'accueil, les remarques de Hisae et maintenant les lieux, je commençais à me dire que je n'étais probablement pas la seule personne au sang bleu ici.
Je reportais mon attention sur le jeune homme, mon appel restant coincé dans ma gorge. Quelque part, je fus presque étonnée de ne pas le voir affalé sur un futon à attendre qu'on vienne le servir : à la place, il fouillait un placard, presque entièrement disparu à l'intérieur de celui-ci. Intriguée, je me rapprochais de lui et indiquais ma présence en exprimant à voix haute mon sentiment concernant cette Hisae.
- Ne me laisse plus jamais seule avec cette dingue, d'accord ? J'ai l'impression qu'elle n'attend qu'une chose pour me torturer : ton autorisation. - ce qui, maintenant que j'y pense, n'est peut-être pas si loin de la vérité et je viens peut-être de suggérer quelque chose à quelqu'un. Hum. Ne dit-on pas que les murs ont des oreilles ? Il était déjà trop tard pour ravaler mes mots, mais un sentiment de malaise latent s'empara de moi alors que je comprenais la stupidité de mon geste. J'allais devoir apprendre à tenir ma langue durant ces quelques jours ici. Décidant de ravaler mon inquiétude, je passais tendrement ma main sur son dos, jetant un coup d'œil curieux dans ce placard. - Que cherches-tu ?
- Un truc. Respire, Hisae est une suiveuse, elle n'a jamais eu la moindre idée par elle-même.
- Eh ben, ça fait plaisir de voir comme tu l'apprécies. C'est pas censé être ton aînée ou ta supérieure ?
- Non, plus maintenant. Techniquement, c'est moi son supérieur. Elle n'osera rien te faire tant qu'elle est persuadée que tu es à moi.
- A toi ? Qu'est-ce que c'est que ce concept encore ? Ce n'est pas ce que toi tu penses j'espère !
- Je ne t'aurais pas emmenée ici si c'était ce que je pensais. Aha ! - il se redressa soudainement, heureux de sa trouvaille. Je me poussais juste à temps pour ne pas me prendre une épaule dans le nez.
Vivre avec Hidan vous apprend à toujours être sur le qui-vive. Il se tourna vers moi, un sourire ravi aux lèvres, agitant un vieux manuscrit couvert de poussière. Quelle trouvaille. Je me penchais dessus, surprise par la banalité de l'objet. Je ne pus résister à l'envie de le taquiner. Je sais, je suis insupportable, mais il doit bien le savoir maintenant.
- Laisse-moi deviner : tu attendais une fille qui sache lire pour qu'elle puisse te déchiffrer ça ?
- Aha, hilarant. - fut sa faible riposte à ma taquinerie, apparemment trop concentré sur sa trouvaille pour réagir convenablement à mes piques. - J'ai pas appris qu'à viser correctement avec un kunaï à l'académie.
- Touché, monsieur, touché. Un jour, je tirerai droit avec un kunaï, j'en fais le serment. Et sinon ? Ce manuscrit ?
Il déroula le manuscrit de manière à ce que je puisse également lire ce qui s'y trouvait inscrit. Son geste me surprit, je ne me serai pas attendue à ce qu'il se montre aussi ouvert sur son passé. Je m'attendais à devoir insister et finalement lâcher l'affaire, parce que tous ces petits monsieurs de l'Akatuski sont avares sur les événements et les raisons qui les ont amenés à rejoindre l'organisation. De plus en plus intriguée, je me plongeais également dans ce qui était écrit.
L'encre était un peu effacée, voir illisible à certains endroits, mais ce que je parvenais à déchiffrer suffisait à me donner la chair de poule. Il s'agissait d'une sorte de liste de recommandations toutes plus étranges les unes que les autres. Les dernières étaient effroyables… Je me sentis mal rien qu'en les lisant. Qui choisir comme sacrifice, comment les sacrifier, comment utiliser leur âme… Je fus prise d'une nouvelle série de frissons et m'éloignais légèrement de lui. Il m'était difficile de concilier son côté charmeur et attentionné avec son côté sanguinaire et cruel, et en même temps… Malheureusement, ils ne se complétaient que trop bien. Je devais avoir un problème moi aussi, pour rester avec un tel homme et le suivre dans son clan.
Depuis mon arrivée dans l'Akastuki, les limites de la morale avaient été toujours repoussées. J'avais été témoin du meilleur comme du pire, le pire dépassant le meilleur, et pourtant, j'étais là aujourd'hui. Avec un nukenin, dans un groupe adulant une divinité assoiffée de sang. A ses côtés, au milieu des siens. Loin des autres membres de l'organisation, qui auraient pu servir d'effet tampon en cas d'affolement. Seule au milieu de loups. Je n'étais plus si certaine de la justesse de ma décision.
Hidan, trop absorbé par ce qu'il lisait, ne vit rien de mon trouble. Il semblait chercher une phrase en particulier, retournant le manuscrit dans tous les sens et plissant les yeux. Étonnée par son manège, je le laissais faire jusqu'à ce qu'il pousse finalement un soupir de soulagement. Il caressa tendrement le bout de papier qui portait ce qu'il recherchait, puis s'installa à même le sol tout en me faisant signe de l'imiter.
Je passais mes bras autour de ses épaules en me laissant aller contre son dos, les yeux rivés sur le parchemin. Écrit en minuscules caractères, quasiment effacés, par une autre main que celle qui avait rédigé tous ces « conseils » et « recommandations », j'arrivais à déchiffrer le message suivant :
- « Libère-toi des chaînes qui nous ont retenus, fils. »… C'est… intense.
- C'est le dernier message de ma mère. Je l'ai découvert un an après qu'elle ait été tuée. - chuchota-t-il presque religieusement, un doigt aérien traçant les vieux caractères.
Je me décalais pour lui laisser de l'espace, consciente que nous allions amorcer une conversation très importante : j'allais enfin en savoir plus sur lui, ce qui l'avait amené à devenir ce qu'il était maintenant. Je le laissais trouver les bons mots, prenant mon mal en patience. Hors de question de le brusquer, surtout lorsque le sujet était si sensible !
Finalement, sans rencontrer mon regard, il continua sur le même ton, la voix un peu plus rauque qu'à l'ordinaire.
- J'ai pas… j'ai pas compris cette phrase. Durant toute mon adolescence, je me suis pris la tête dessus. J'ai cru qu'elle voulait que je devienne le meilleur. Que je m'élève au dessus de tous les autres en les écrasant sous mes pieds. Puis en rejoignant la communauté, je me suis dit que ce serait en atteignant la béatitude, en me délivrant des chaînes des désirs mortels… Quand je l'ai trouvée, cette phrase, j'avais onze ans, et j'étais bourré de certitudes. Ma mère était morte en dans une embuscade de merde, mon père était jamais là. En rencontrant ces gens… J'étais plus qu'un ado qui foutait la merde. J'avais la possibilité de devenir un Sublimé. Bien sûr que j'allais me libérer des chaînes.
- Et… Tu penses que tu as réussi ?
- Non. Après être devenu un des Sublimés, je me suis mis à douter. Ma vie est devenue un enfer à partir de ce moment-là.
- Pourquoi ? - demandais d'une voix douce, souhaitant absolument entendre la suite. - On t'a reproché ces doutes ? Tu as perdu ton statut ?
- En quelque sorte. Impossible d'être le Sublimé quand on doute de la parole de Jashin-sama. J'ai… J'ai relu cette phrase tous les soirs depuis mes onze ans. Puis le jour où j'ai entrevu une autre interprétation, je suis parti. En pèlerinage. L'Akatsuki m'a trouvé. J'ai accepté de les suivre.
- Tu le regrettes ?
- Non. - répondit-il immédiatement d'un ton sans appel. - Non. J'ai compris d'autres choses. C'est difficile de savoir qui on est vraiment quant on joue un rôle depuis son enfance. Tu ne m'aurais jamais reconnu. - il se tut et me fixa quelques longues secondes.
Je lui souris, croyant que ce regard signifiait que le moment de confession était déjà terminé. Ç'avait été court, mais intense. Je me rapprochais de lui et m'installais entre ses jambes, prenant appui contre celle qui était relevée, puis relançais la discussion sur un sujet que je jugeais moins difficile, même si j'aurais aimé en savoir davantage sur l'enfant qu'il avait été.
- Qu'est-ce que tu as pensé des autres en les rencontrant pour la première fois ? Tu étais le dernier ?
- Y'a un sacré roulement au niveau des membres, je ne sais pas si tu as remarqué. On ne tient pas vraiment l'ordre.
- Eh, les membres n'ont pas changé depuis que je suis là, vous ne vous priviez pas pour me rappeler que j'étais la petite nouvelle. Heureusement que Fuhito est arrivé.
- Techniquement, c'est pas un membre. Il n'a pas prêté allégeance.
- Moi non plus.
- Heu, tu as distinctement déclaré vouloir faire partie de l'Akatsuki, même si ce n'était pas en face de Pein ou de Konan. On attend toujours Fuhito.
- En même temps, avec ce que vous lui faites vivre au quotidien… Je serai la première étonnée si je l'entends déclarer ça. Mais tu t'éloignes de ma question ! Avoues, tu as eu peur de Kakuzu. Et d'Itachi !
- Moi, peur ? D'un vieux et d'une fillette ? C'est comme si j'avouais avoir peur des mouches.
- Menteur. - dis-je en lui tapotant le torse, amusée de sa mauvaise foi.
Il rapprocha son visage du mien et m'attrapa le poignet, l'air joueur. Cela n'annonçait jamais rien de bon. Il allait toujours un tout petit trop loin et moi… Eh bien, disons que c'était juste une occasion de plus de briller par mon sens de la répartie.
- Je me souviens encore de ton air effarouché lorsqu'on t'a ramenée avec nous la première fois. Et de tes petites remarques sarcastiques, qui sortaient d'un coup et que tu regrettais immédiatement après. J'ai cru que Kakuzu allait te tailler en pièces au bout d'une heure.
- Tu l'en aurais empêché : je suis trop amusante pour qu'il me tue. Et qui t'aurais donc remis à ta place si je n'avais pas été là ?
- La tête que tu as faite lorsque je t'ai coincée dans un couloir… Et tu continuais encore et toujours à parler, parler, parler… A commenter tout et n'importe quoi…
- A te couper la chique, oui. Mais je te pardonne : mon intellect supérieur est trop rapide pour le commun des mortels.
- Finalement… Je pense que c'est ça, ton truc en plus. - souffla-t-il finalement, à quelques centimètres de mes lèvres.
- Quoi, mon intelligence ? - chuchotais-je, la langue encore une fois trop rapide. J'avais toujours besoin d'avoir le dernier mot. Hidan secoua la tête, incapable de retenir son sourire attendri. Je crus qu'il allait me contredire dans la foulée, mais il m'observa d'un air brusquement songeur.
- J'avais jamais vu ça comme ça avant, mais… Oui, c'est sûrement ça. J'veux dire, Zetsu t'écoute, Itachi attend ton avis, Sasori prend le temps de t'expliquer des trucs… Ces gars-là sont des génies, chacun dans leur genre. Ils ne perdent pas de temps. Y'a qu'à voir leur attitude avec nous : on est au mieux des ados, au pire des abrutis.
- Quand tu dis nous…
- T'es pas dedans. T'es de leur côté. - il s'éloigna, son élan de tendresse brusquement douché. A la place, il se mit à me dévisager de manière soucieuse. - Tu es… tu es plus que ce que tu laisses penser. C'est pour ça que ces mecs t'accordent leur attention. T'es loin d'être banale…
- Ce qui veut dire ? - finis-je par demander alors que sa dernière phrase semblait résonner encore et encore dans la pièce, comme le glas de quelque chose. J'avais fait tout ce chemin pour me faire larguer après une relation de quoi, cinq jours à tout casser ? Merveilleux. Et on ose dire que les voyages forment la jeunesse. Je voudrais juste avoir le droit à une promenade de santé une fois dans l'année, juste une fois, plutôt que de subir tous ces voyages « initiatiques » !
Hidan lâcha mon poignet et entremêla ses doigts avec les miens, le regard baissé sur nos mains liées. Je n'aimais pas le voir hésiter. Dès qu'il commençait à peser ses mots, je savais que deux possibilités s'offraient à nous : nous disputer, ou nous embrasser. J'avais peur que la première ne soit la plus probable.
- Je pense que ça veut dire… que tu vas un jour le réaliser aussi et te demander ce que tu fous avec moi. Et ça, je ferai tout pour l'éviter. Tout.
Ses yeux violets se plantèrent dans les miens comme s'il souhaitait me clouer aux cloisons. Il connaissait le poids de ses mots et l'assumait. Cette fois-ci, mon esprit de contradiction eut la décence de s'incliner face à l'étrange solennité du moment pour mieux me laisser réfléchir à mes prochaines actions. Je n'aimais pas la tournure que prenait ce séjour parmi les siens. D'abord l'attitude inquiétante de Hisae à mon égard, sa remarque sur le fait que Hidan soit enfin accompagné, puis ceci… Hidan avait une toute autre idée en tête que de simplement m'assurer un moment de repos bien mérité dans un endroit sûr. Et je n'étais pas sûre d'apprécier l'hypothèse que mon cerveau commençait à voir apparaître.
Je resserrai mes doigts autour des siens, mon regard rivalisant d'intensité. Je n'allais pas le laisser m'intimider.
- Tu ne pourras pas me retenir contre mon gré. Tu ne pourras pas m'empêcher d'accomplir ce que les autres attendent de moi. Tu ne pourras pas me transformer en créature docile et silencieuse, Hidan. – déclarais-je en insistant lourdement sur mes derniers mots, bien décidée à lui faire comprendre la stupidité de seulement considérer cette éventualité.
- Je ne veux pas que tu deviennes une suiveuse. – me contredit-il immédiatement, crachant presque son dernier mot. - Je veux que tu restes toi : que tu te révèles. Suzuki, si on te garde avec nous malgré toutes les conneries que tu nous fais vivre, c'est pas seulement parce qu'on t'aime bien. C'est parce que tu es capable de devenir l'une des nôtres.
- Quoi, une nukenin de plus ? Je n'ai même pas le bandeau de mon village à barrer. Et je ne suis pas non plus une machine de guerre ou une meurtrière endurcie. Je ne suis même pas recherchée !
- On se tue à te le dire : tu vas le devenir. C'est comme ça, c'est ta destinée ou une autre merde prophétique dans le genre, comme ils adorent le dire. Tu vas devenir chef de clan. Et un jour, tu vas te tourner vers moi en te demandant ce que tu fous avec un général d'or plutôt qu'un roi.
- Oh, une référence au shõgi ? On en est vraiment rendu là ? – tentais-je de le distraire en souriant de manière crispée. Je n'aimais décidément pas cette discussion.
- Suzuki. – il saisit mes deux mains entre les siennes et les serra avec force. Je me sentais coincée. – Tu es plus que ce que tu veux bien l'admettre. Et il est temps que tu t'en rendes compte et que tu ouvres les yeux.
- Et la meilleure manière de le faire, c'est de me jeter dans la gueule d'un énième loup ? Je vais me retrouver dans une arène, c'est ça ? Je vais devoir me battre pour tes beaux yeux et là, j'aurais le droit d'être considérée comme une vraie personne ? Lâche-moi Hidan, j'en ai marre. – je lui retirais sèchement mes mains pour me relever, ayant pour intention de partir découvrir les autres pièces de cette maison seule, sans personne pour me fliquer.
Hidan me regarda quitter la pièce en silence, dans la position où je l'avais laissé. Il avait presque l'air d'un enfant. Ses yeux ne m'avaient jamais paru aussi expressifs que maintenant. Je réprimai un pincement au cœur en fermant derrière moi la porte coulissante. Je n'étais pas prête. Je ne pouvais pas gérer ça en plus de tous mes autres problèmes actuels. Cette conversation arrivait malheureusement bien trop tôt dans notre relation, elle m'inquiétait.
J'étais soulagée de pouvoir échapper aussi facilement à la suite de ce qu'il comptait me dire. Il ne me suivit pas et je lui en fus reconnaissante. Hidan semblait avoir déjà des plans bien arrêtés nous concernant. Pour être honnête, il me faisait peur. Qu'un criminel me confie refuser de se passer de moi, ça inquiéterait n'importe qui je pense. Je réprimai un frisson et m'interdisais formellement de commencer à échafauder des théories. Si je commençais à me faire des films sur sa manière de « régler » la situation et de me garder près de lui, je pouvais dire adieu à toute paix de l'esprit et donc à mon séjour reposant.
Il faudra tout de même que je mentionne ces paroles aux autres. Juste pour être tranquille. S'il y a bien quelque chose que j'ai appris à force de vivre avec eux, c'est qu'on n'est jamais trop prudent.
Je continuais à déambuler dans la maison, un peu trop préoccupée pour vraiment porter attention aux meubles, bibelots et tapisseries luxueuses que je croisais sur mon chemin. Avec le recul, j'aurai dû me poser des questions sur l'accueil que nous réservaient les Jashinistes, j'aurai pu alors demander des réponses et agir en conséquence.
En retournant au rez-de-chaussée, je trouvais un autre panneau coulissant dans la pièce qui devait servir de salon. Ou de salle de présentation ? Comparée au restant des pièces, sa décoration était extrêmement sobre, on n'y trouvait que le strict nécessaire. Un autel probablement dédié à leur étrange divinité, des coussins pour permettre à une dizaine de personnes de s'installer et une petite estrade. Rien sur les murs, pas une plante. Une sorte de pièce vide sans l'être. Je la traversais en rasant les murs, décontenancée. Le silence n'aidait pas à me mettre plus à l'aise.
Arrivée près du panneau coulissant, je pris une petite inspiration pour calmer mon cœur battant la chamade. Entre notre arrivée en fanfare, cette discussion perturbante avec Hidan et maintenant, cette maison bizarre, mon séjour de repos commence bien. Pourquoi les criminels doivent-ils toujours faire les choses à leur sauce, hein ? Un peu de normalité de temps à autre me ferait le plus grand bien, j'en ai assez de devoir être constamment sur mes gardes !
Je refermais un peu plus brusquement que ce que je ne l'avais voulu la porte derrière moi et me figeais immédiatement contre elle. Mon arrivée soudaine avait jeté un froid sur un rassemblement amical entre une demi-douzaine de silhouettes, dont je ne parvenais pas à distinguer les traits ni le genre. Des vapeurs d'eau chaude obscurcissaient ce nouvel environnement. Etais-je encore à l'intérieur de la maison ? Venais-je de pénétrer dans une sorte de jardin, ou une cour intérieure ? Oh ! Faites que je sois encore sur le terrain des « invités » et pas que je me sois imposée dans une réunion privée !
Par réflexe, je voulus ressortir immédiatement par la porte où j'étais passée. Je tirais sur le panneau de manière toujours plus insistante, mais c'était comme si la porte s'était refermée de l'intérieur. Impossible de l'ouvrir de ce côté-ci.
- Je suis vraiment désolée, excusez-moi pour le dérangement ! - je ne pouvais pas supporter plus longtemps le silence gêné qui avait suivi mon arrivée à l'improviste. C'est vraiment parfait, j'adore me taper l'affiche à peine arrivée quelque part, franchement, merci ! - Laissez-moi juste deux petites secondes pour rouvrir cette porte et je ne suis plus là. Excusez-moi encore !
Mes excuses ne générèrent aucune réaction de la part des silhouettes. Peut-être n'y avait-il même personne et que je me faisais des idées à cause du manque de visibilité ? Pourtant, j'avais bien entendu des bruits de conversations en entrant… J'en ai marre des gens bizarres. Et des portes qui ne s'ouvrent pas ! J'avais beau quasiment m'arc-bouter contre ce satané bout de bois, impossible de le faire de nouveau coulisser. On se fichait de moi. Quelqu'un de l'autre côté devait se payer ma tête.
- Hidan je te jure que si c'est toi qui bloque cette foutue porte, je vais te-
- Tu connais Hidan ? - intervint finalement une voix masculine, suivit d'un bruit d'eau et de pas sur des graviers.
Lorsque je me retournais, j'avais devant moi un homme dans la trentaine, au corps mince et tonique seulement couvert d'une petite serviette et à qui il manquait un bras. Je déglutis bruyamment, impressionnée par la blessure. Face à la lenteur de ma réaction, l'homme s'impatienta et se rapprocha encore. Je pus alors constater que ses cheveux étaient tout aussi blanc que ceux de Hidan et qu'ils avaient la même couleur d'yeux. Exactement la même.
L'homme ne se gêna pas pour me reluquer des pieds à la tête avant de m'adresser un sourire joueur. Je fronçais aussitôt les sourcils et haussais le menton. J'ai pas quitté les gars de l'Akastuki pour qu'une autre andouille vienne me casser les pieds.
- Oui, je le connais. - répondis-je enfin en croisant les bras devant moi, essayant d'être imposante. Moi au moins j'étais entièrement habillée. L'homme se tapa sur la cuisse et me pointa du doigt, maintenant hilare.
- Non, alors il a vraiment ramené quelqu'un ! Putain, on n'y croyait plus ! T'as tiré un sacré numéro ma belle, tu vas t'amuser, tu vas voir !
- Tu parles, au bout de deux semaines, elle retourne chez sa mère la gamine, il est pas vivable le p'tit. - intervint une autre voix, féminine cette fois-ci. L'homme se tourna vers elle, me permettant de découvrir la gigantesque cicatrice qui courrait de sa nuque jusqu'au creux de ses reins. Aïe ?
- Lui porte pas malchance Saya, faut bien qu'il soit éduqué un jour ou l'autre ! Et elle est mignonne en plus !
- Je suis toujours là, vous savez.
- J'espère bien… et encore pour quelques jours de plus.
Génial, à peine arrivée, je tombe sur un énième dragueur. Ça ne les fatigue pas d'être toujours comme ça, à l'affût de la moindre opportunité ? Moi je serai crevée à leur place. Je levais les yeux au ciel et me reconcentrais sur mon problème actuel : l'ouverte de cette porte coulissante. Si elle a fonctionné dans un sens, elle peut bien fonctionner dans l'autre ! Si je pousse comme ça, peut-être que…
D'autres bruits d'eau se firent entendre et avant que je ne puisse m'y préparer psychologiquement, j'étais entourée d'hommes et de femmes simplement vêtus de serviette de bain en train de me dévisager sans retenue. Outrée, je me redressais encore une fois et posais les mains sur mes hanches, prête à m'énerver. J'avais peut-être interrompu leur bain, mais ce n'était pas une raison pour agir de manière aussi impolie envers une inconnue qui s'est trompée de bonne foi !
- Dites ! Personne ne sait comment rouvrir cette porte plutôt que de mater ? Et vous pourrez toujours vous plaindre à Hidan plus tard ! - je les observais tous tour à tour avec des yeux noirs, notant qu'ils partageaient la même couleur de cheveux et d'yeux que le premier homme et Hidan. De la famille peut-être ? Si je commence déjà à me prendre la tête avec eux à notre premier échange, je suis bien partie pour la suite.
- Elle a son petit caractère, je me trompe ?
- Tu m'étonnes qu'il l'ait choisie, quand tu vois la grande gueule qu'il se paye, ça doit lui faire du bien de se prendre des taquets de temps en temps.
Le premier homme à s'être levé se rapprocha de moi et m'attrapa par le menton, le secouant doucement.
- Tu vas voir, on va bien s'occuper de toi. Tu vas pas regretter d'avoir eu à le supporter ! - je m'échappais sèchement de sa prise, me collant au maximum contre le panneau pour éviter tout contact physique, ce qui lui tira un rire bref. Il tapota mon épaule avant de s'éloigner. Le geste était très familier, mais ce qui me gênait le plus, c'était son regard : il se réjouissait beaucoup trop de ma présence ici. Je le pris en grippe immédiatement, surtout lorsqu'il prit une pose avantageuse tout en se pointant lui-même du doigt. - La seule chose importante à retenir, c'est mon prénom.
- Quelle barbe. Toujours à faire le malin. - le coupa la voix de la dénommée Saya. Elle avait des cheveux longs, plutôt mon âge, et un petit grain de beauté sous l'œil droit du plus charmant effet. Et en plus, elle n'avait pas peur de remettre à sa place cette andouille qui se donnait en spectacle. Elle, ça va devenir ma copine. - C'est Rai, il est chiant, on le sait, on s'habitue. C'est comme avec Hidan. Et la plupart des autres mecs ici, voir même en général. Et toi, t'es la nouvelle poule du bébé. Bon courage.
- Merci ?
- Franchement, tu vas en avoir besoin. Supporter un mec, c'est déjà chiant, mais alors Hidan…
-Eh Saya, on ne crache pas dans le dos du bébé. Attends qu'il soit là, ce sera plus marrant. Et sa poule pourra regarder.
- Heu, la poule est toujours là et entend tout. Saya-san, Rai-san, enchantée, maintenant pouvez-vous m'ouvrir cette porte ? Je vous laisse terminer… ça.
- On avait fini de toute manière et si t'es là, ça veut dire que le bébé aussi. Allons l'accueillir !
Et, bien entendu, dès que Rai toucha le panneau coulissant, celui-ci fonctionna à merveille. Je hais ma vie.
