Nous touchons à la fin avec un chapitre plus court que les précédents. J'espère que cette conclusion vous plaira. Merci à tous et à toutes pour votre lecture !
Une citation préliminaire alternative aurait pu être : « Si Jeanne d'Arc avait eu du diabète, tout Rouen aurait senti le caramel. » (José Arthur)
En vous souhaitant une bonne lecture !
Épilogue
Jeanne la Sainte
« Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte. »
(Secrétaire du roi d'Angleterre, après l'exécution de Jeanne, Rouen, 30 mai 1431)
Voilà que le 30 mai 1431 un bûcher était préparé sur la place du Vieux-Marché de Rouen, et que Jeanne d'Arc faisait son ultime communion. Si elle savait que ses prières seraient ses dernières, elle ne changea néanmoins rien des habitudes que l'enfant qu'elle avait été avait prises très tôt.
Très calmement, elle laissa les Anglais la vêtir d'une simple tunique en toile. L'un de ses geôliers lui avait soufflé que sa chemise avait été soufrée pour qu'elle s'enflamme plus facilement, et elle avait juste songé qu'elle en finirait d'autant plus vite.
Très calmement, elle se laissa escorter sur une charrette qui fendit la foule venue admirer l'exécution de la relapse et de l'hérétique.
Très calmement, elle se concentra sur sa propre respiration car ses oreilles s'étaient mises à bourdonner sous l'assaut de la clameur et du tumulte du public rouennais.
Très calmement, elle suivit le bourreau sur l'estrade, bien en hauteur, à la vue de tous. Car on ne voulait pas seulement la condamner elle, on voulait surtout montrer au monde entier qu'il n'y avait pas de place sur ces terres pour les Sorcières, et pour les ennemis des Anglais. C'était un message politique. Tout était politique, mais Jeanne n'avait pas encore compris cela lorsque ses compagnons de route avaient tenté de le lui expliquer entre deux batailles. Jeanne était trop jeune et manquait d'expérience. Qui sait la femme et la guerrière accomplie qu'elle aurait pu devenir avec plus de temps ?
Très calmement, elle se laissa traîner sur l'amas de bois où elle rendrait son dernier souffle. Personne ne viendrait plus la sauver. Et si quiconque dans l'assistance tentait d'intervenir en sa faveur, elle ne doutait pas que les Anglais et les Bourguignons eussent fait en sorte de placer leurs propres Sorciers dans l'assemblée.
Très calmement, elle offrit ses bras et ses poignets pour qu'on l'attache au poteau central, songeant avec émotion que cela lui rappellerait pour ses derniers instants la beauté du serment qu'elle avait prêté dans le duché du Bar il y avait presque trois ans de cela. Lorsque son bourreau secoua la tête et lui fit comprendre que tout son corps serait attaché au pilier, de ses chevilles jusqu'à ses épaules, elle perdit son sourire mais pas sa sérénité.
Voilà que très calmement, elle s'apprêtait à accueillir la mort. Sa vie avait été une incroyable victoire.
Alors les gaz de fumées s'insinuèrent dans sa trachée d'enfant, se heurtant à sa paroi nasale, dansant en volutes dans ses poumons. Alors les flammes commencèrent à lécher ses pieds déjà noirs de crasse et de suie, et Jeanne sentit son regard se voiler. Elle était impuissante sans son épée. Elle ne maîtrisait pas suffisamment ses pouvoirs pour se tirer d'ici. Elle était désespérément seule et désarmée. Elle était promise à un grand et tragique destin, elle l'avait accepté depuis longtemps. Depuis le procès, ou peut-être même avant. Depuis sa capture. Depuis ses premières défaites. Depuis ses premières victoires. Depuis qu'elle avait prêté serment. Depuis qu'elle avait eu ses premières visions. Depuis qu'elle avait manifesté ses premiers signes de magie. Voilà que son regard se voilait. C'était bientôt fini. Voilà désormais qu'elle mourrait.
Alors son esprit vogua, loin de la douleur, parce qu'elle avait déjà connu bien pire, et qu'elle avait accompli ce pour quoi elle était venue sur cette terre. Cette douleur n'aurait jamais su être pire que celle du regret. Cette douleur n'aurait jamais pu être pire que celle d'avoir ignoré les appels des Saints. Ce fut comme si elle se dissociait de son corps. Elle eut l'impression de devenir une oie sauvage, et de s'envoler de nouveau par-delà les coteaux de Domrémy, comme lorsqu'elle avait un an.
Et lorsque, fendant la course des nuages, elle mira la terre ferme, elle vit son bon Roi enfin couronné. Alors enfin elle se sentit apaisée. Elle resongea aux mots de Robert de Baudricourt. Elle n'était pas seulement une Sorcière... Elle était une Cassandre, et c'était peut-être là la plus belle des magies quand on voyait ce qu'elle avait été amenée à réaliser. Elle vit Marie d'Anjou et la descendance assurée. Elle vit Arnault Guilhem de Barbazan tomber à Bulgnéville mais ouvrir la voie aux autres pour enfin bouter les Anglais hors du Royaume. Elle vit son gentil duc, loin de la vie de cour, guerroyer avec les Bretons. Elle vit Jean de Bueil, le fléau des Anglais — et elle n'aura jamais su le fin mot de l'histoire sur ses pouvoirs, était-il lui aussi Sorcier ? — libérer définitivement la Normandie avec Jean Poton. Elle vit aussi des horreurs : son Étienne de Vignoles, brisé par les armes, ravager la Picardie à coups d'Impardonnables. Elle ne vit soudain plus rien.
Elle s'éteignit au petit matin.
Voilà que l'Histoire continua. Voici que mon histoire se termine.
« Et si Jeanne d'Arc avait été une Sorcière ? », vous demandiez-vous il y a quelques chapitres de cela.
Ma foi… cela n'aurait guère changé l'Histoire telle que vous la connaissez, puisqu'elle l'était.
Notes de fin: Je suis vraiment contente d'avoir pu mener à terme ce projet, écrit certes dans le cadre du concours "Et si ça avait été un Sorcier ?" (HPF), mais qui m'a vraiment passionnée et m'a fait retomber dans les manuels d'histoire pendant plusieurs mois. On trouve dans les récits des guerres une infinité de détails et d'anecdotes dont je suis absolument friande (et j'espère que vous aussi, vous aimez ça !). Faire le tri n'était pas facile, et ça m'a beaucoup embêté de faire des arrangements scénaristiques, au prix d'approximations pour lesquelles certains historiens me tueraient sans doute (xD) mais j'ai vraiment essayé de rester au plus près du matériau historique, et de vous faire découvrir ma proposition de Jeanne autant que sa véritable aventure, souvent méconnue dans les détails.
Qu'avez-vous pensé de ce dernier chapitre ? De cette fiction ?
Que vous ayez commenté assidûment ou que vous m'ayez suivie dans l'ombre, merci beaucoup de m'avoir lue !
Pour aller plus loin (pour celles et ceux que ça intéresse)
*Les d'Arc ont été anoblis comme vous le savez en 1929, et les hommes se font désormais appeler « du Lys » : Pierre du Lys aura suivi Jeanne jusqu'à la dernière bataille. Il est fait prisonnier avec elle à Margny, mais est libéré après avoir payé sa rançon. Il fut fait chevalier et finit par vivre de ses revenus fonciers et d'une pension royale. Jean du Lys n'était pas avec sa sœur lors de sa prise à Compiègne. Vingt ans plus tard, il est fait bailli du Vermandois et capitaine de Chartres. En 1457, il devient même capitaine de Vaucouleurs. Jacquemin du Lys, à la différence de ses frères, ne se sera jamais lancé dans une carrière militaire. Sa fille se maria avec son cadet Jean. Isabelle Rommée déménagea à Orléans après le décès Jacques du Lys en 1440. Elle passa le reste de sa vie à œuvrer à la réhabilitation de sa fille.
*René d'Anjou, duc de Lorraine et de Bar, et Robert Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, livrèrent bataille ensemble à Bulgnéville un mois plus tard. Ils s'enfuirent tous deux afin de ne pas être pris par l'ennemi. À la mort de son frère, René d'Anjou devint l'héritier de la couronne de Sicile et de Jérusalem, ainsi que le comte de Provence. Il maria sa fille Marguerite d'Anjou au roi Henri VI d'Angleterre.
*Arnault Guilhem de Barbazan, le « chevalier sans peur et sans reproches », l'un des plus grands capitaines français de la Guerre de Cent ans, mourut le mois suivant sur le champ de bataille.
*Jean de Metz, après avoir témoigné en faveur de Jeanne, retourne dans le Bar. Il est anobli par le Roi. On ne sait pas grand-chose de ce que devint Bertrand de Poulengy, sans doute continua-t-il sa vie d'homme d'armes. Il mourut une trentaine d'années plus tard.
*Étienne de Vignoles, dit La Hire, aura échoué à libérer Jeanne des chaînes anglaises. Après avoir été brièvement fait prisonnier par les Bourguignons, il continua les combats, mais multiplia également pillages et actes de cruauté à la tête des Écorcheurs. Il meurt autour de cinquante-cinq ans, après avoir été fait seigneur de Montmorillon, capitaine général de Normandie et seigneur de Longueville. Son compagnon Jean Poton joua un grand rôle la conquête de la Normandie et de la Guyenne, et saccagea aussi avec lui les Pays-Bas et la Lorraine. Il meurt à soixante-dix ans, lui aussi sans descendance.
*Thibaut d'Armagnac continua longtemps de guerroyer avec les Anglais. Il devient capitaine de Dreux, lieutenant du comte de Dunois, et grand bailli de Chartres et du pays chartrain.
*Louis d'Amboise, riche noble français, fut condamné à mort peu de temps avant la mort de Jeanne pour crime de lèse-majesté. Vraisemblablement à la demande la Trémoille, sa peine fut commuée en prison perpétuelle avec confiscation de biens.
*Jean II d'Alençon, ou le gentil duc, a quitté la cour et son rôle de lieutenant-général, ulcéré par la place prépondérante de La Trémoille et ayant constaté les difficultés de la campagne de Normandie. Il décida un temps de se dévouer aux guerres privées. Finalement grand mécontent des réformes menées et des accords passés par le Roi, il est l'un des principaux instigateurs de la Praguerie de 1440 (révolte féodale majeure contre les réformes militaires). Félon récidiviste (xD), il fut pourtant gracié et, après avoir été privé de son duché pendant plusieurs années, finit par mourir en 1476.
*Jean V de Bueil, le Fléau des Anglais, participa à la libération normande et fut fait chevalier trois ans plus tard. Il s'installa à Sainte-Suzanne, la propriété des d'Alençon après la Praguerie de 1440 et la félonie de Jean II d'Alençon. Il est fait amiral de France en 1450. A la fin de sa vie, il écrivit un récit semi-autobiographique où il raconta notamment la bataille d'Orléans.
*Le Connétable de Richemont reprend Paris aux Anglais cinq ans plus tard. Il est fait duc de Bretagne en 1457, avant de mourir l'année suivante. Jean de Brosse, nommé « lieutenant général pour le nord de la Seine », n'aura pas eu le temps de voir Paris libéré. Il meurt de maladie dès 1933. Après la libération de Paris, Ambroise de Loré fut nommé prévôt jusqu'à sa mort, dix ans plus tard.
*Gilles de Rais, fait maréchal de France à Reims, finit par être accusé de viols et de meurtres d'enfants, ainsi que d'invocations et de "pactes avec le diable". Il sera promis au même sort que Jeanne.
*Jean de Dunois, dit le Bâtard d'Orléans, participa avec Richemont à la libération de Paris, et avec Jean Poton à la conquête de la Normandie et de la Guyenne. Il participa à une des conspirations menées par la Trémoille, ainsi qu'à la Praguerie de 1440.
*La Trémoille se range définitivement des affaires suite à l'échec de la Praguerie de 1440.
*Les Anglais capitulèrent à Bordeaux le 19 octobre 1453, ce qui marqua la fin de la guerre de Cent Ans (le traité définitif datant dans les faits de 1475). Charles VII devint le souverain légitime de l'ensemble du royaume de France, à la seule exception de la ville de Calais qui restera aux mains des Anglais jusqu'en 1558. Il meurt en 1461, et c'est son fils Louis XI qui lui succède.
*L'autrice reprend son souffle*
Une review ? :D
