Épisode 9 – Partie 7
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— Je ne sais vraiment plus quoi penser…
Assise à une table, Tifa s'est pris le visage entre les mains. Semble profondément abattue de ce qui est arrivé. Et à l'idée de ce qu'il aurait pu se passer, qu'un accident aurait bien pu se produire, elle en vient à se demander s'ils n'ont pas baissé leur garde un peu vite en ce qui concerne leurs locataires. Il fallait bien que quelque chose arrive, et c'est d'ailleurs heureux qu'aucun drame ne soit à déplorer, mais…
Si on n'y prend pas garde, il pourrait y avoir une prochaine fois… et rien ne dit que nous aurons autant de chance.
Installé près d'elle, Cloud repose sa tasse.
— Tu sais, je ne crois pas qu'il l'ait obligé à quoi que ce soit…
— Pitié, Cloud ! Ne commence pas à parler comme Kadaj.
— Je sais que ce qu'il vient d'arriver est grave. Et je n'essaye pas de minimiser sa part de responsabilité, mais…
— Tu crois que Denzel pourrait l'avoir obligé à lui prêter son arme ?
— Je ne sais pas… il n'a rien voulu me dire quand je suis monté le voir.
— Et Yazoo ne veut rien dire non plus. Dans tous les cas, c'est lui l'adulte : si quelqu'un est à blâmer ici, ce n'est certainement pas Denzel !
— Oui, je suis d'accord.
Ses deux mains jointes contre son front, Tifa jette un regard par en bas à son compagnon. Un regard où se lit la suspicion.
— Tu étais pourtant en train de le défendre il n'y a pas deux minutes, lui reproche-t-elle.
Un peu gêné, Cloud se tortille.
— Désolé…
Elle pousse un soupir et se redresse. En vérité, elle voit très bien où il veut en venir. Oui, elle sait qu'il y a possibilité pour que Denzel ait dit à Yazoo qu'il reconsidérerait son opinion à leur encontre s'il lui laissait essayer son arme. C'est une possibilité dont elle est bien consciente, cependant…
Il ne fréquente pas Yazoo aussi souvent que moi.
Et si celui-ci a accepté de lui remettre son arme, et peu importe les arguments invoqués par Denzel pour l'en convaincre, elle est certaine qu'il n'a pas été pris de court. Pas un seul instant. En fait, elle le soupçonne plutôt d'avoir tout autant provoqué l'envie de Denzel.
Mais je sais pourquoi il essaye de prendre sa défense.
Il a peur qu'elle ne se braque contre eux suite à cette erreur, aussi tente-t-il de l'apaiser de la façon la plus maladroite qui soit. Ce qui, d'un sens, lui ressemble bien.
Un soupir lui échappant, elle lui porte une main à l'avant-bras.
— Écoute, je n'ai pas l'intention de leur demander de partir.
D'autant moins que les deux autres n'ont rien à voir dans cette histoire.
— Mais je pense tout de même que nous devrions…
Elle ne termine pas, comme un pas se fait entendre dans l'escalier. L'instant d'après, Yazoo fait son apparition et pousse le portillon des cuisines pour venir vers eux. Libérant le bras de Cloud, la jeune femme fronce les sourcils.
— Tu n'étais pas puni ?
— Je voulais vous parler… à propos de ce qu'il s'est passé.
Et comme ses interlocuteurs ne disent rien, se contentent d'attendre la suite, il se passe négligemment une main dans les cheveux.
— J'ai bien réfléchi, reprend-il. Et comme physiquement, je suis celui des deux qui paraît le plus âgé, il est sans doute normal que je prenne la responsabilité de ce qu'il s'est passé.
Décision qu'il a surtout prise pour apaiser Kadaj, dont l'anxiété commence à le fatiguer. En ce qui le concerne, il a toujours un peu de mal à comprendre pourquoi tout le monde fait tout un foin de cette histoire; trouve même les inquiétudes de son frère complètement disproportionnées et à la limite de la paranoïa.
— Enfin… désolé. Qu'est-ce que je peux faire pour arranger ça ?
Et si Cloud est plutôt surpris de ce discours, Tifa, elle, est bien trop habituée à lui maintenant pour se laisser avoir aussi facilement.
— Est-ce que c'est Kadaj qui t'envoie, Yazoo ?
Car elle a du mal à croire qu'il ait pu prendre cette décision par lui-même.
C'est au tour de Yazoo d'avoir l'air étonné. La chose ne dure toutefois qu'une fraction de seconde, avant qu'il ne retrouve cet air détaché qu'elle lui connaît bien.
— Non, répond-il. Il ne sait pas que je suis descendu… du moins, pas encore.
Tifa prend une inspiration. Toute suspicion ne l'a pas encore quittée, mais elle décide de lui laisser le bénéfice du doute.
— D'accord, je t'écoute, dit-elle en croisant les bras.
Et comme il semble un peu perdu, elle ajoute :
— Explique-moi comment est-ce que tout ça a commencé.
Yazoo incline la tête le côté. Quelques secondes de réflexion lui sont nécessaires avant qu'il ne daigne finalement avouer :
— Il y a une semaine, je l'ai surpris en train de s'entraîner au tir. Pas avec un vrai pistolet. Un à billes. Et comme il n'avait pas l'air de s'en sortir, je lui ai proposé mon aide.
— Et il accepté comme ça ?
Tifa a de nouveau l'air suspicieuse et, près d'elle, Cloud partage son sentiment. Yazoo hausse les épaules.
— Non, bien sûr. Mais ce n'est de toute façon pas comme s'il avait quelqu'un d'autre à qui demander conseil…
— Et donc, tu lui as prêté ton arme ?
— Non. Je lui avais dit que s'il s'améliorait suffisamment, je le laisserais l'utiliser. Pour qu'il passe aux choses sérieuses, mais… disons que nous nous sommes un peu disputés aujourd'hui. Il m'a donc demandé de la lui prêter si je voulais qu'il passe l'éponge.
— Et vous vous êtes disputés à cause… ?
— J'ai dit des choses qui l'ont fâché…
Sur quoi, il fait silence, comme s'il jugeait l'explication suffisante. Ce qui n'est pas de l'avis de Tifa, mais ne voyant pas l'utilité d'insister sur la question maintenant, elle répond :
— D'accord, admettons. (Puis, après une seconde de silence, elle questionne :) Pour quelle raison Denzel cherche-t-il à s'entraîner ?
— Je n'ai rien à voir là-dedans, si c'est la question.
— Ce n'est pas la question.
— Dans ce cas… je pense que c'est plutôt à lui d'y répondre.
À nouveau, Tifa décide de laisser couler. Du reste, elle est plutôt étonnée d'apprendre que lui et Denzel se fréquentent depuis près d'une semaine, alors que rien dans le comportement de l'un ou de l'autre n'aurait pu lui mettre la puce à l'oreille. Ils ne rentrent jamais ensemble et, quand ils se trouvent dans la même pièce, s'emploient à s'ignorer.
— Aujourd'hui… c'était bien la première fois que tu lui prêtais ton arme, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Est-ce que tu te rends compte que c'est très grave, au moins ?
— Je ne sais pas… ça l'est ?
Là-dessus, il laisse son regard aller de Cloud à Tifa. Cette dernière répond :
— Bien sûr que ça l'est ! Denzel n'est encore qu'un enfant et un accident aurait pu arriver ! Qu'est-ce que tu aurais fait, dis-moi, s'il s'était blessé ou avait blessé quelqu'un ?
— J'étais là…
— Et tu penses que puisque tu étais présent, ça n'aurait pas pu arriver ?
— J'ai l'habitude des armes à feu… je l'aurais empêché de faire n'importe quoi.
— Ce n'est pas aussi simple, Yazoo, soupire Cloud.
Tifa approuve d'un hochement de tête, mais préfère changer de sujet :
— Et donc, après avoir découvert qu'il s'entraînait seul, tu as décidé de lui donner des cours. Pourquoi ?
— Comme je l'ai dit, parce qu'il était nul.
— Mais pourquoi tu as accepté de le faire ?
— Je m'ennuyais ?
— La vraie raison, Yazoo !
Yazoo laisse entendre un soupir, comprenant qu'il ne pourra pas à y couper.
— Je m'ennuyais, c'est l'une des raisons. Mais… (Un haussement d'épaules.) Vous nous avez demandé de ne pas nous disputer avec les enfants et Kadaj n'arrête pas de nous répéter qu'il faut qu'on fasse de notre mieux pour nous adapter et pour être acceptés par vous. Mais la dernière fois… je veux dire, quand Denzel s'est énervé contre nous, j'ai compris qu'il serait celui qu'on aurait le plus de mal à convaincre de nous laisser vivre ici.
— Marlène n'était pas très enchantée non plus, lui rappelle Tifa.
— Je sais… mais elle aime bien Loz maintenant et je sais qu'elle et Kadaj sont rentrés ensemble la dernière fois. Et puis je n'ai pas l'impression qu'elle me déteste vraiment.
— Et donc, parce que tu l'as vu comme un obstacle, tu as décidé de le manipuler afin de le forcer à changer d'avis sur vous trois.
— Voilà.
— Tu l'as suivi, non ? Si tu ne l'avais pas fait, tu n'aurais jamais découvert qu'il s'amusait… à ce genre de choses.
— Oui, c'est vrai.
— Et tu y as vu une opportunité pour te rapprocher de lui.
— Ça aurait été stupide de la laisser filer…
Si Tifa lui est reconnaissante de sa franchise, chacune de ses réponses alimente toutefois sa colère. Surtout qu'elle devine qu'il a du mal à comprendre ce qui lui est reproché. Qu'à ses yeux, leur réaction doit paraître excessive. Elle n'en est pas surprise, car à force de le fréquenter, elle a bien compris qu'il s'agit de celui des trois qui manque le plus souvent de sens commun, mais…
Si au moins il pouvait se sentir un peu coupable, ce ne serait pas du luxe.
Cloud, qui repose sa tasse après en avoir vidé son contenu, lui glisse :
— Je ne suis pas très content non plus d'apprendre ça, mais quand on y réfléchit, c'est sans doute un comportement naturel chez lui…
— Je sais, oui.
Et c'est sans sans doute un comportement naturel chez les deux autres aussi. Après tout, la manipulation est dans la nature de Jenova et il serait étrange pour ses enfants de ne pas partager ce trait de caractère.
Ce qui n'est toutefois pas une raison suffisante pour qu'elle daigne fermer les yeux sur ce genre de comportement. En tout cas, si lui et ses frères espèrent vivre à leurs côtés.
Face à eux, Yazoo les observe avec ce qu'elle identifie comme une lueur troublée dans le fond de ses yeux. Ce genre de situation n'est pas quelque chose dont il a l'habitude et il doit avoir du mal à évaluer s'il a réussi à être convaincant ou non.
— Je ne veux plus que tu fasses ça, Yazoo, lui dit-elle. Plus jamais. Tu n'as pas le droit de manipuler les autres de cette façon.
— Pourquoi pas ?
— Parce que seules les personnes peu recommandables le font.
— Je ne suis pas très recommandable, rappelle-t-il.
— Mais on essaye de changer ça, non ?
Yazoo ne répond pas et Tifa devine cette fois de la contrariété dans son expression. Sans doute ne parvient-il pas à imaginer une existence sans manipulation d'aucune sorte et peut-être même l'idée de devoir renoncer à cette arme l'angoisse-t-elle tout particulièrement. Aussi ajoute-t-elle :
— Je ne crois pas que tu te comporterais comme ça avec Loz ou Kadaj, je me trompe ?
Il hausse les épaules.
— Ça dépend…
— Dans ce cas, j'aimerais que tu ne dépasses pas cette limite. À partir d'aujourd'hui, je ne veux plus que tu fasses quoi que ce soit aux enfants que tu ne ferais pas à tes frères, d'accord ? Et s'il n'y a que ça pour t'aider à t'adapter, alors considère-les comme ton petit frère et ta petite sœur.
Yazoo incline sur le côté et, à nouveau, elle le sent troublé.
— Que je les considère comme mon petit frère et ma petite sœur… ? répète-t-il d'une voix lente.
— C'est ça.
— J'imagine… que je peux essayer. (Puis, après un silence, il ajoute :) Et si je les traite comme des membres de ma famille, vous me pardonnerez… ?
Elle sent Cloud lui adresser un regard en coin, sans doute désireux de savoir si elle est bien sûre de son coup. Ce dont elle est, car à force de les fréquenter, elle sait qu'il n'y a pas de meilleure solution. Que s'ils veulent éviter que ce genre de chose puisse se produire à nouveau, alors il faut qu'ils poussent Yazoo à étendre son cercle familial. Qu'il cesse, surtout, de percevoir Marlène et Denzel comme de simples objets qu'il peut manipuler à sa guise.
— Oui, mais ce n'est pas tout, répond-elle. Regarde-moi, Yazoo.
Docile, il tourne son regard absent dans sa direction; qu'elle soutient un moment avant de hocher la tête. Oui, il y a du mieux, mais elle a encore le sentiment de n'être rien pour lui.
— Regarde Cloud, maintenant.
Il soupire, mais fait ce qu'on attend de lui; tandis que Cloud soutient à son tour ce regard qu'il n'a pas l'habitude de croiser. Les observant, Tifa ne peut que remarquer la différence. Car si la vie qui anime en cet instant le regard de Yazoo est plus faible que celle qui l'habite quand son vis-à-vis est l'un de ses frères, au moins ne donne-t-il pas l'impression de fixer Cloud comme s'il n'existait pas vraiment.
— Très bien, je veux que tu arrêtes ça tout de suite, Yazoo, dit-elle. Si tu veux que je t'accepte ici, alors tu dois moi aussi me percevoir comme un être vivant.
— Je…
— La façon dont tu me regardes… que tu regardes tous ceux qui ne sont pas tes frères ou perçus comme tels, est un problème. Et je ne veux plus de ça avec moi : à parti d'aujourd'hui, tu vas donc t'efforcer de changer ça aussi.
— Avec tout le monde ?
Et comme elle le sent de nouveau perturbé, un sillon venant lui barrer le front, elle songe que c'est bien la première fois qu'elle le voit aussi vivant. Oui, pour un peu, il aurait presque l'air humain.
— Avec nous, pour commencer, le rassure-t-elle. Et si ça peut t'aider, alors considère-moi également comme ta grande sœur. (Elle désigne Cloud de la main.) Tu le considères comme ton grand frère, n'est-ce pas ?
En réponse, Yazoo laisse entendre un « Mhhh… » affirmatif.
— Dans ce cas, fais de même pour moi. Je suis maintenant ta grande sœur et, en tant que telle, tu me dois le respect.
Mais Yazoo semble hésiter.
— Je ne suis pas sûr que ça te plairait, commence-t-il, prudent. Si je devais te considérer comme quelqu'un de ma famille…
— Pourquoi pas ?
— Comme tu es plus âgée, tu serais effectivement ma grande sœur… et ce sera donc à toi de m'apprendre tout ce que je ne sais pas. Et il y a beaucoup chose que j'ignore.
Tout en croisant les bras, Tifa relève le menton.
— Je suis prête à relever le défi !
Le regard de Cloud est de nouveau posé sur elle. Elle n'y répond toutefois pas, préfère soutenir celui de Yazoo. À l'étage, une porte s'ouvre et des pas se font entendre. On peste et les pas ne tardent pas à résonner dans l'escalier.
— D'accord, dit Yazoo, je vais faire de mon mieux.
Avant de se tourner vers Kadaj, qui fait son apparition derrière le comptoir. L'affolement le plus total est visible sur le visage de celui-ci, comme il les découvre là tous les trois, à discuter. Yazoo marche déjà dans sa direction quand Tifa lance :
— Si tu as faim, tu peux prendre quelque chose, Yazoo.
Ce dernier opine du chef, mais difficile de dire s'il s'agit d'un remerciement ou qu'il lui signifie simplement qu'il a bien compris. Puis il passe devant Kadaj sans lui accorder la moindre attention et va ouvrir le frigidaire. Sa panique prête à exploser, Kadaj tourne les yeux en direction de Cloud.
En réponse, celui-ci lui offre un petit sourire rassurant et hoche la tête. Les traits de Kadaj se décrispent aussitôt et il retient un soupir de soulagement. L'instant d'après, lui et Yazoo s'engouffrent dans la cage d'escalier et la porte de leur chambre ne tarde pas à claquer derrière eux.
Cloud se tourne vers Tifa.
— Tu es vraiment sûre toi… ? À propos de cette histoire de grande sœur ?
— Oui… c'est pour le mieux, répond-elle.
Avant de lui poser une main sur l'avant-bras et d'ajouter dans un sourire :
— Et puis comme ça, tu ne seras plus seul…
