Épisode 10 – Partie 1

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Installée au comptoir, Marlène se bat avec un pot de confiture qui semble décidé à lui résister coûte que coûte. Pour ne rien arranger à son problème, Cloud est déjà parti et Tifa, après lui avoir préparé son petit déjeuner, est montée prendre sa douche. Quant à Denzel, elle sait qu'il ne se lèvera pas avant un bon quart d'heure au moins, désireux de profiter jusqu'au bout du temps de sommeil qui lui est encore accordé.

Voilà pourquoi elle se retrouve avec un chocolat chaud, une clémentine et un jus de fruits, mais surtout deux belles tranches de pain nature. Nature ! Elle ne va tout de même pas devoir les manger nature ! Alors, déterminée, elle force sur ses doigts, tente de faire coulisser ce fichu couvercle, gémit un peu, mais sans parvenir au moindre résultat.

Les doigts finalement tout engourdis, elle repose le pot de confiture dans un soupir. Vient soutenir sa tête de ses petites mains et retrousse sa lèvre en une moue. Déçue, sinon frustrée, car il semble qu'elle va devoir attaquer son petit déjeuner sans ses bonnes tartines. Son chocolat est déjà en train de refroidir et, d'ici à ce que Tifa ne redescende, elle est certaine qu'il sera glacé.

Avec un grognement, elle attrape donc son bol et va pour le porter à ses lèvres, quand un pas se fait entendre dans l'escalier.

Pleine d'espoir, elle redresse le cou, espère qu'il s'agit de Tifa, ou peut-être de Loz, voir même de Kadaj, mais au lieu de ces trois-là, la silhouette qui s'encadre dans l'entrée de la cage d'escalier est celle de Yazoo.

Jetant un regard autour de lui, il s'attarde sur elle une seconde ou deux, avant de se diriger en direction du frigidaire. Tout en le suivant des yeux, Marlène hésite à lui demander son aide. Elle se sent toujours mal à l'aise en sa présence et ne sait jamais trop comment se comporter avec lui.

Aussi n'est-ce qu'après s'être tortillée un moment sur son tabouret qu'elle ose l'appeler :

— Yazoo… ?

Une bouteille de jus d'orange à la main, ce dernier se tourne dans sa direction. Et sur ses traits, une expression aussi impénétrable qu'à l'accoutumée. Tout en se crispant, elle lui tend timidement son pot de confiture.

— Tu peux me l'ouvrir, s'il te plaît ?

Sans répondre, Yazoo referme le frigidaire du pied, avant de venir poser son chargement sur le comptoir et de récupérer le pot de confiture – qu'il ouvre sans effort apparent. Après l'avoir rendu à la petite fille, il croise les bras sur le plateau et se met à la fixer avec une intensité qui décuple davantage encore son malaise.

Ses tortillements la reprenant, Marlène détourne le regard – se donne l'impression d'être une proie minuscule sur laquelle un serpent est sur le point de fondre. Et alors qu'elle en est à se mordre la lèvre, cherchant désespérément comment mettre fin à l'ambiance angoissante qui s'est installée, il questionne :

— Qu'est-ce que tu penses de moi ?

Surprise, elle l'observe par en bas.

— Comment ça ?

— Je suis censé te considérer comme ma petite sœur, mais je ne sais pas trop comment m'y prendre avec toi. Je ne sais même pas ce que tu penses de moi, en fait… est-ce que tu me détestes ?

En réponse, la petite secoue la tête en signe de négation.

— Est-ce que je te fais peur ?

Cette fois, elle approuve et une lueur inquiète s'allume dans ses yeux.

— Plus que Kadaj ?

— Je… je crois…

Et même sûr, en vérité. Jusqu'à il y a peu, Kadaj était celui des trois qui la terrifiait le plus, mais après qu'il soit resté avec elle à l'église, elle ne se sent plus aussi menacée en sa présence. Peut-être pas au point d'être encore tout à fait à l'aise avec lui, mais elle a eu le sentiment, ce jour-là, qu'il était moins méchant qu'elle ne l'avait imaginé.

Yazoo laisse entendre un « Mhhh... » songeur. À présent accoudé au comptoir, une main lui soutient la tête.

— Pourquoi ?

Marlène sursaute.

— Quoi ?

— Pourquoi est-ce que je te fais peur ? Est-ce que je t'ai fait quelque chose ?

— N… non, mais…

Elle ne va toutefois pas plus loin, préfère jeter de petits coups d'œil inquiets en direction de la cage d'escalier. Espère que quelqu'un, n'importe qui, vienne les rejoindre et mette fin à cette conversation.

Yazoo, qui continue de l'observer, laisse entendre un soupir.

— Et moi qui pensais que tu serais la plus simple… ce n'est pas gagné, visiblement.

Et comme Marlène tourne timidement les yeux dans sa direction, il ajoute sans la regarder vraiment :

— Il faut que je fasse des efforts, mais regarde ce que ça a donné avec Denzel ! Il me fait la tête depuis deux jours alors que tout ce que j'ai fait, c'est de lui donner un conseil. Et après ça, grand frère et Tifa m'ont fait la leçon. On me dit de me comporter avec vous comme je me comporterais avec mes frères, mais quand je le fais, ça ne convient pas. Je suis censé faire quoi, moi, maintenant ?

À nouveau, il pousse un soupir et, venant enfouir son visage entre ses bras, ajoute :

— C'est trop fatigant, j'en ai marre… !

Sans un mot, Marlène le fixe, surprise de le découvrir presque humain tout d'un coup. Puis, comme il se redresser et porte sa bouteille de jus d'orange à ses lèvres, elle lui dit :

— Tu dois prendre un verre. Tu vas te faire gronder par Tifa, sinon !

Avant de se mordre la lève, songeant qu'elle s'est peut-être montrée un peu trop téméraire en lui faisant cette réflexion. Yazoo, toutefois, se contente de hausser les épaules.

— Elle passe son temps à me gronder, de toute façon. Depuis qu'elle est censée être ma grande sœur, elle me reprend sur absolument tout ce que je fais. Comme si je n'avais pas déjà assez de Kadaj. Même Loz me fait des réflexions, maintenant, alors que c'est un idiot ! Ça m'énerve !

Là-dessus, il prend une gorgée à même la bouteille, puis une autre, l'air de se moquer des conséquences.

L'observant toujours, Marlène a soudain l'impression qu'il n'est plus aussi effrayant. C'est presque amusant, en vérité, que de l'entendre se plaindre et de le voir prendre le risque de se faire gronder par Tifa, comme s'il n'était en vérité qu'un enfant têtu. Un petit rire lui remonte le long de la gorge, qu'elle étouffe rapidement derrière ses mains.

— Au moins, je te fais rire, marmonne Yazoo en reposant sa bouteille. C'est déjà ça…

— Pardon…, continue de glousser la petite.

Puis elle secoue la tête et ajoute :

— T'es bizarre, mais ça va, j'ai moins peur maintenant.

— Pourquoi est-ce que tout le monde me répète que je suis bizarre ? grogne-t-il en se grattant le front. Comme si je ne l'avais pas déjà compris ! (Puis, s'accoudant au comptoir, son menton venant s'appuyer contre sa main, il questionne :) Enfin, peut-être que tu pourras m'expliquer, toi, pourquoi Denzel m'en veut ?

Marlène fronce les sourcils et ouvre la bouche pour répondre, mais il poursuit déjà :

— Grand frère et Tifa m'ont dit qu'il tenait à ce t-shirt. Qu'à cause de ça, ce que je lui ai dit l'aurait blessé. Mais je ne comprends pas. Comment est-ce qu'on peut tenir à un truc aussi moche ?

— C'est parce que c'est un cadeau de Cloud, lui explique la petite. C'est pour ça qu'il l'aime beaucoup.

— Dans ce cas, il va falloir que je lui dise de ne jamais rien m'offrir…

— Denzel, poursuit Marlène sans faire attention à ce qu'il marmonne. Il voulait vraiment ce t-shirt. Alors à chaque fois qu'on passait devant le magasin qui le vendait, il allait voir s'il était toujours là. Et un jour, Cloud l'a vu en train de le regarder. Il a voulu lui acheter, mais Denzel lui a dit non. Parce qu'il avait peur qu'on lui dise que c'était un t-shirt de fille et qu'on l'embête à cause de ça.

— Quel rapport entre cette horreur et le fait d'être une fille ?

— C'est parce que c'est des Mogs ! s'exclame Marlène, comme si ça expliquait tout.

Mais visiblement, ça n'explique rien pour son interlocuteur, qui, tout en fronçant les sourcils, questionne :

— Et alors ?

Marlène est soudain prise d'un doute.

— C'est pas pour ça que tu t'es moqué de lui ?

— Pour ça quoi ?

— Parce que tu pensais que c'était pas pour les garçons ?

— Quoi donc ?

— Mais les Mogs !

— Selon moi, ça ne devrait être ni pour les filles, ni pour les garçons.

De plus en plus perdue, Marlène écarquille les yeux.

— Pourquoi tu t'es moqué de lui, alors ?

— Je ne me suis pas moqué, je lui ai donné un conseil.

— Mais tu trouves que les Mogs, c'est ridicule.

— Bien sûr que ça l'est ! Est-ce que tu as vu leur gros nez et leur grosse tête ? Et puis ces ailes complètement grotesques… qui peut trouver ces machins mignons ?

— Moi, je les trouve mignons !

— Oui, eh bien, tu as aussi peu de goût que Denzel.

Vexée, Marlène gonfle ses joues. Loz avait raison, il peut vraiment être méchant parfois !

Sans sembler remarquer son agacement, Yazoo demande :

— Et la suite de l'histoire ?

— Mh ?

— Tu ne m'as pas dit ce qu'il s'était passé après que Denzel ait refusé que grand frère lui achète son t-shirt.

Marlène a une moue, pas certaine de savoir si elle a encore envie de lui parler. Mais comme il ne semble pas décidé à lâcher l'affaire, se contentant de la fixer dans l'attente qu'elle s'exécute, elle finit par capituler :

— Après, Cloud lui a acheté quand même. Il lui a offert et il lui a dit qu'il devait laisser personne décider de ses goûts à sa place. Et qu'il frapperait tous ceux qui se moqueraient de lui à cause de son t-shirt. (Elle fait les gros yeux à Yazoo.) Mais il t'a pas frappé, toi.

— Je ne l'aurais pas laissé faire, de toute façon.

— Il est fort, Cloud !

— Pff ! Je l'ai déjà combattu. Il ne l'est pas tant que ça.

À nouveau, Marlène gonfle ses joues. Yazoo, lui, a le regard à présent dans le vague.

— Et maintenant… qu'est-ce que je suis censé faire ?

Mais Marlène ne lui répond pas. L'air ronchon, elle a entrepris de recouvrir de confiture ses tranches de pain.

— À chaque fois que j'essaye de lui adresser la parole, poursuit Yazoo. Il m'ignore ou il m'envoie balader. Je veux bien essayer de faire des efforts, mais à force, je risque de perdre patience.

— T'as qu'à t'excuser et puis c'est tout, bougonne Marlène, avant de lécher la cuillère dont elle vient de se servir.

— Oui, mais si je le fais, il voudra que je sois sincère. Et je sais que je n'y arriverai pas. J'ai déjà du mal à comprendre ce que j'ai fait de travers, alors…

Cette fois, la petite hausse les épaules et, après avoir refermé le pot de confiture, s'apprête enfin à attaquer son petit déjeuner. Une lueur gourmande dans le regard, elle porte sa première tartine à sa bouche, quand Yazoo s'enquiert :

— Tu n'aurais pas une idée, des fois ?

Marlène pousse un soupir et repose sa tartine, résignée. Elle commence à comprendre qu'il n'est pas le genre à se laisser facilement décourager une fois qu'il a une idée en tête – et qu'il risque donc de l'enquiquiner encore longtemps si elle refuse de l'aider.

Croisant les bras, elle pince les lèvres et fronce les sourcils – cherche une meilleure solution au problème qu'il rencontre. S'il ne s'excuse pas correctement, c'est sûr que Denzel va lui en vouloir encore pour un moment. Et comme il n'a vraiment pas l'air doué, s'il essaye de lui demander pardon malgré tout, ça va juste aggraver les choses. Et elle, elle n'a vraiment pas envie d'entendre Denzel lui crier dessus. Elle en a marre, des disputes !

— Pourquoi est-ce que tu lui dis pas la vérité ? lui propose-t-elle finalement. Si tu lui expliques que tu te moquais pas de lui et que c'est juste que t'aimes pas les Mogs, peut-être qu'il acceptera de te pardonner.

Yazoo incline la tête sur le côté, conserve le silence quelques secondes, le temps de réfléchir à la solution proposée.

— Je pense que je vais faire ça… oui, ça m'a l'air d'être une bonne idée. (Puis son regard se portant à nouveau sur Marlène, il la jauge, avant d'ajouter :) Je suis impressionné. Tu es toute petite, mais tu es beaucoup plus maligne que grand frère et Tifa. Je crois que je viendrai te demander conseil, la prochaine fois que j'aurai un problème.

Malgré elle, la petite se sent flattée et peut sentir un sourire lui monter aux lèvres. À croire qu'il lui arrive aussi de dire des choses gentilles !

Les joues un peu rouges, elle tend les mains vers son bol de chocolat. Mais alors que ses doigts se referment dessus, son expression se fait déçue.

— Et voilà. Il est tout froid, maintenant !

Elle lève les yeux en direction du plafond, espère entendre des pas qui annonceraient le retour de Tifa, mais rien ne se produit. Triste, elle va donc pour s'en retourner à ses tartines, quand Yazoo lui dit :

— Donne. Je vais te le réchauffer.

Puis il attrape le bol d'une main, saisit sa bouteille de l'autre, et emmène le tout en direction du micro-ondes. Après en avoir réglé le minuteur, il s'appuie de l'épaule contre le meuble où se trouve l'appareil et porte son jus d'orange à ses lèvres.

Tout en balançant ses petits pieds sous elle, Marlène se demande si, dans le fond, il n'est pas plus maladroit que vraiment méchant.

Je suis sûre qu'il a pas remarqué qu'il m'a dit des trucs vexants !

Au même instant, elle peut enfin entendre des pas résonner dans l'escalier et Tifa refait son apparition. Avisant Yazoo avec une bouteille à la main, elle lui lance dans un froncement de sourcils :

— Prends un verre, Yazoo.

— J'allais le faire ! s'exclame-t-il, comme un gamin pris en faute.

— J'espère bien, lui répond la jeune femme en s'approchant de Marlène pour venir lui ébouriffer les cheveux. Est-ce que je me trompe ou est-ce bien aujourd'hui que la punition d'une certaine petite fille est levée ?

Un large sourire apparaît sur les lèvres de Marlène, dont les yeux s'illuminent. À force, elle avait presque oublié, mais… oui ! Ça fait une semaine maintenant qu'elle est punie de bonbon pour son goûter.

Heureuse de la nouvelle, elle frappe dans ses mains. La cloche du micro-ondes, elle, se fait entendre et Yazoo lui apporte son bol de chocolat chaud.

— Et voilà… !

Puis il se détourne, va pour prendre une gorgée à même la bouteille qu'il tient toujours, mais Tifa lui lance aussitôt :

— Un verre, Yazoo !

Et à lui de s'énerver en retour, au grand amusement de la petite fille :

— D'accord, j'en ai marre. Cette fois, je ne veux plus que tu sois ma grande sœur !


Ze retour ! \o/

Dixième épisode, donc. 5 parties. Et je suis bien content, tiens, d'avoir enfin pu poster cette scène entre Marlène et Yazoo. Elle fait partie du clan de celles que j'ai en tête depuis presque le début de ce projet eeeet... arf, il aura fallu du temps avant qu'elle ne fasse son apparition sur le net ! x)