Épisode 10 – Partie 2
2
Kadaj pousse un soupir en sortant du commerce. Son journal à la main, il attrape le stylo qui dépasse de la poche arrière de son pantalon et fait une croix sur l'une des annonces qui y sont entourées.
L'épicerie qu'il vient de quitter avait besoin d'un caissier supplémentaire pour trois heures par jour. Ce qui lui avait semblé parfait pour commencer, mais à son arrivée, il avait vite compris que son apparence posait problème. La femme l'ayant reçu lui avait d'ailleurs rapidement signifié qu'ils n'embauchaient pas de mineurs et malgré ses tentatives pour la détromper, lui affirmant qu'il était bel et bien majeur, le fait qu'il n'ait en sa possession aucun papier d'identité pour corroborer ses dires avait joué contre lui.
Et ce n'est même pas comme si je savais comment m'en procurer. Quel idiot ! J'aurais dû poser la question à grand frère.
Enfin, il lui faudra bien faire avec dans l'immédiat. Il a encore plusieurs établissements à visiter et même s'il se doute qu'il va devoir s'en faire fabriquer un jour ou l'autre, pour l'heure, il n'a aucune envie d'attendre et préfère trouver un travail le plus rapidement possible.
Le prochain, c'est un garage… ça devrait le faire.
Même s'il n'y connaît pas grand-chose en mécanique – sa moto n'ayant de toute façon jamais eu de soucis durant le court laps de temps qu'il l'a utilisée –, il songe que ça ne doit pas être plus compliqué qu'autre chose. Juste salissant.
Rangeant son stylo, il va donc pour se remettre en route quand, de l'autre côté de la rue, adossé à un poteau électrique, il avise Reno. Une cigarette aux lèvres, celui-ci lui fait un signe de la main, qu'il ponctue d'un sourire en coin. Kadaj se renfrogne aussitôt.
— Tu peux pas me foutre la paix ? grogne-t-il en passant près de lui.
— Contrairement à certains, je suis en train de bosser, lui répond le Turk en lui emboîtant le pas.
— Dis plutôt que tu fais une fixette.
— T'imagines pas irrésistible non plus ! Même si visiblement, tu sais te servir de ta jolie petite gueule quand il le faut. Pas très glorieux d'aller se réfugier dans les jupes des nanas, mais… bah ! J'ai l'impression que ton ego est plus à ça près !
Kadaj fait un rouleau de son journal et, tout en se tapotant la main avec, fronce les sourcils. Il n'a, dans le fond, pas vraiment envie de poursuivre cette conversation; sait que l'autre cherche juste à le faire craquer, mais…
— Ça s'appelle du sexisme, ça, non ?
Et à Reno de grogner et d'envoyer voler son mégot d'une pichenette.
— Fais pas comme si t'y connaissais quoi que ce soit au sujet !
— J'ai entendu des clientes en parler la dernière fois… je n'ai pas tout compris, mais visiblement, certains représentants mâles de votre espèce se pensent obligés de dénigrer tout ce qui a trait aux représentantes femelles. Parce qu'ils se sentiraient menacés par elles. (Puis, avec un petit rire, il ajoute :) Elles appellent ça : avoir la virilité fragile.
Et à Reno de se renfrogner.
— Je dois le prendre pour moi ?
Kadaj ne répond pas. Un petit sourire aux lèvres, il continue de frapper la paume de sa main de son journal. Ça devrait suffire pour le moment. Poursuivre, ce serait donner l'opportunité à cet imbécile de lui gâcher la journée… surtout, de lui faire perdre son sang-froid. Il peut le suivre, si ça l'amuse, mais pour sa part…
Je ne suis pas obligé de faire attention à lui.
Oui, il va l'ignorer. Parce qu'il n'a pas vraiment le choix. Cependant…
Qu'il ne se fasse pas d'illusion.
Même s'il a promis de se tenir tranquille, si un jour l'occasion venait à se présenter… s'il pouvait se retrouver dans une situation où il lui serait possible de se débarrasser de ce gêneur sans avoir à craindre que ça ne se retourne contre eux, alors, il ne la laissera pas s'échapper !
3
Sa liste dans une main, des sacs de courses dans l'autre, Loz passe en revue cette première. Puis il opine du chef, satisfait de constater qu'il a tout ce dont Tifa avait besoin.
Ouais, ça aura été rapide, en fait.
Plus rapide que ce à quoi il s'attendait et, jetant un regard à droite et à gauche de l'artère, il hésite à rentrer immédiatement.
Elle m'a dit de prendre mon temps, mais à cette heure, il y a jamais grand monde. Je suis sûr qu'elle doit s'ennuyer !
Il sait qu'elle veut qu'il s'habitue à se balader seul, mais il ne voit vraiment pas ce qu'il pourrait faire. Surtout, ça n'a vraiment aucun intérêt si on n'a personne avec soi pour partager ce moment.
Mais au moins, je sais que je peux le faire. C'est la troisième fois et je n'ai toujours pas créé de problèmes.
Ce dont il est plutôt fier.
Peut-être que je devrais la remercier ? Vu que c'est en partie grâce à elle si je peux sortir, maintenant…
Tout en réfléchissant à cette idée, il chiffonne sa liste et la range dans la poche arrière de son pantalon. Oui, il est presque certain que c'est ce que Kadaj lui aurait dit de faire. Et peut-être même ce que Tifa attend de lui. Alors autant rentrer tout de suite afin de s'en acquitter.
Répartissant ses sacs de courses entre ses deux mains, il se mêle à la foule; remonte l'artère, le nez levé en direction du ciel grisâtre. Tifa l'a prévenu qu'il risquait de pleuvoir, aujourd'hui. Elle lui a même conseillé de prendre un parapluie, mais il l'a oublié en partant.
Bah ! C'est pas une petite averse qui va me tuer, de toute façon !
De bonne humeur, il se met à siffler. Tout va pour le mieux, en ce moment, dans leur existence. Kadaj essaye d'être plus proche d'eux, Yazoo a promis de ne plus créer de problèmes et écoute tout ce que lui dit Tifa… et même Denzel, quand il l'a croisé ce matin, ne lui a pas lancé de regard noir. Il a même répondu à son bonjour – dans un grognement, d'accord, mais c'est tout de même un sacré pas en avant !
C'est amusant que lui et Kadaj soient pas déjà amis. Ils ont le même caractère de cochon !
Par contre, le garçon a vraiment l'air d'en vouloir à Yazoo. Ce qui est embêtant, mais il peut le comprendre. Ouais, il aime son frère, mais celui-ci n'est vraiment pas facile à vivre, des fois.
Et qu'est-ce qu'il peut être blessant !
Pas plus tard que ce matin, par exemple, il s'est encore moqué de lui. Tout ça parce qu'il avait oublié de fermer sa braguette en s'habillant et n'a accepté de se calmer que parce que Kadaj s'en est finalement mêlé.
Sa bonne humeur un peu atténuée par ce souvenir, il renifle, une moue venant lui retrousser la lèvre inférieure. Devant lui, un camion à l'arrêt. Deux types sont occupés à en décharger des cartons et l'un d'eux, une casquette enfoncée jusqu'à ses sourcils, laisse entendre un rire bruyant, qui rappelle le cri d'une poule devenue folle furieuse.
Le son est si singulier qu'il s'arrête pour les observer, avant de tourner les yeux en direction du commerce chez qui ils font leur livraison.
S'il en croit les fleurs qui y sont exposées, il s'agit d'un fleuriste – et le premier sur lequel il tombe depuis que lui et ses frères se sont installés ici, ce type de marchandise ne comptant sans doute pas parmi les plus recherchées à Edge.
S'approchant de la vitrine, il vient presque y coller le front et plisse les yeux; s'attarde sur un bouquet de lys qui s'exhibe là, dans son pot, entouré de roses et de lilas.
Il a beau y avoir réfléchi, il ne comprend toujours pas l'attrait du genre humain pour ces plantes. De son point de vue, elles ne sont pas forcément jolies et, pour ne rien arranger, ne sentent pas très bon non plus. Sans compter que c'est fragile et qu'elles ont tôt fait de mourir, même une fois plongées dans l'eau.
Et puis si c'est pour les offrir à des morts, songe-t-il en se remémorant les bouquets déposés au pied du mémorial de la Shinra. J'y vois encore moins d'intérêt.
Un reniflement lui échappe. Puis il se recule et va pour reprendre sa route quand, ressortant de la boutique, l'un des deux hommes – qui tient à présent un bouquet de roses – lance à son collègue à casquette :
— Je suis sûr que ça va lui faire plaisir. Elle arrête pas de se plaindre que je manque d'attention pour elle et à force, j'sais vraiment plus quoi faire.
— Ouais. Ma femme aussi, elle arrête pas de râler, répond l'autre en se grattant le menton. Mais c'est parce que j'passe trop de temps au bistro, selon elle.
— T'aurais dû lui en acheter un, toi aussi. C'est le genre de truc qui t'efface facilement une ardoise !
— Pff, tu parles. Elle me connaît bien, alors, un coup comme ça, sûr qu'elle grillerait la combine et moi, je passerai le reste de la soirée à me faire engueuler.
En réponse, le premier homme se marre et ouvre la portière côté conducteur.
Après leur départ, Loz tourne à nouveau les yeux en direction du fleuriste. Pensif.
Donc… on peut aussi les offrir aux vivants ?
Ce lui semble tout aussi stupide, mais au moins ceux-ci sont-ils encore en vie pour s'en soucier.
Et puis, à quoi ça sert, de toute façon ?
De plus en plus intrigué, il hésite à entrer dans le commerce. Tifa saura sans doute le renseigner sur ce mystère, mais, puisqu'il a à sa disposition quelqu'un dont le métier consiste à en vendre…
Ouais, je vais lui poser la question !
La chose décidée, il pousse la porte et est accueilli par le tintement d'une clochette. Il se retrouve dans une pièce aux murs blancs et au plancher dont l'ancienneté témoigne qu'il a dû être récupéré dans les ruines de Midgar. Des fleurs en pots, ici et là, et d'autres, coupées, plongées dans des récipients. Il y en a absolument partout, jusqu'au petit comptoir et au plafond, duquel d'autres pots pendent.
Les sourcils froncés, il se pince le nez. Décidément, il n'arrive pas du tout à se faire à cette odeur !
— J'arrive ! J'arrive ! lance une voix, quelque part du côté du comptoir.
Une femme enrobée et aux épais cheveux roux ne tarde pas à faire son apparition. Vêtue d'une robe vichy bleue, elle porte un colis qu'elle dépose sur son comptoir.
— Je peux vous renseigner ?
— Oui, heu…, commence Loz. Je me demandais à quoi ça servait… tout ça.
Et comme elle le fixe sans comprendre, il se gratte les cheveux et jette un regard perdu autour de lui.
— Heu…
Qu'est-ce qu'il a dit la dernière fois ? Quand la vieille dame a trouvé ses questions bizarres ? Ah, oui !
— C'est parce que… là d'où je viens, on fait pas ce genre de choses. Offrir des fleurs !
Mais à la façon dont elle l'observe à présent, il a le sentiment que ce n'était peut-être pas ce qu'il convenait de dire. Il laisse donc entendre un « Heu », pas certain de savoir quoi ajouter.
Face à lui, la femme cille, avant de porter une main à sa bouche pour étouffer un rire.
— Excusez-moi, lui dit-elle. Je crois que c'est la première fois que j'entends quelque chose comme ça. Est-ce que je peux savoir d'où vous venez, exactement ?
— Heu…
La panique s'empare de Loz. Voilà à quoi l'on s'expose, lorsque l'on ment ! Ou, dans son cas, qu'on essaye de déformer la réalité. Qu'est-ce qu'il est censé répondre, maintenant ? Il pourrait bien lui dire le nom d'une ville lointaine, mais si elle la connaît déjà… ou pire, si elle y a déjà été, alors il sera encore plus embêté.
— Je…, bafouille-t-il. J'ai pas le droit de le dire !
À nouveau, il peut voir son interlocutrice étouffer un rire. Elle se reprend toutefois très vite et c'est avec un sourire aux lèvres qu'elle lui dit :
— D'accord, je n'insisterai pas. Et donc, vous vous demandez pourquoi nous nous offrons des fleurs, c'est bien ça ? (Et comme Loz opine du chef, elle poursuit :) Il y a en fait tout un tas de raisons qui peuvent nous y pousser. (Raisons dont elle commence à faire le compte sur ses doigts.) Pour faire plaisir, pour rendre hommage aux morts, pour dire à quelqu'un qu'on l'aime, en cas de convalescence, quand on est invité quelque part ou bien encore pour remercier quelqu'un qui nous a rendu service.
— Ah ? On peut aussi les offrir pour dire merci ?
— Tout à fait, lui répond-elle en venant s'accouder au comptoir. Il existe d'autres raisons et on peut même s'en offrir à soi-même en guise de décoration intérieure, mais… je pense vous avoir listé les principales.
Et à Loz de jeter un énième regard autour de lui, en vérité pas vraiment plus avancé.
— Mais pourquoi des fleurs ?!
— Bonne question, reconnaît son interlocutrice. Parce qu'elles sont belles, sans doute…
— Ah bon ?
Il doit bien l'avouer, la réponse le déçoit.
— Et donc, ça fait plaisir d'en recevoir ?
— Pour la plupart des gens, c'est le cas.
— Oh !
Se désintéressant de la jeune femme, il s'approche des différents présentoirs, afin de jeter un œil à leurs occupantes; ne pensait pas, en vérité, qu'il pouvait exister autant d'espèces différentes. Tendant un doigt en direction d'une rose blanchâtre, il se demande tout haut :
— Est-ce que ça pourrait lui faire plaisir… ?
Puis, tournant les yeux vers la fleuriste qui l'observe toujours, il questionne :
— Et qu'est-ce qu'on est censé offrir quand on veut dire merci à quelqu'un ?
Même si le prix lui semble un peu excessif, il pense avoir suffisamment d'argent sur lui pour en offrir quelques-unes à Tifa. Derrière son comptoir, la femme a joint les mains devant elle et incline la tête.
— Je peux vous proposer des hortensias… ou bien des dahlias. Tenez, vous les trouverez sur ce présentoir !
Disant cela, elle désigne le meuble en question, duquel Loz s'approche. Leurs noms étant écrits sur de petits écriteaux, il n'a aucun mal à identifier les fleurs censées l'intéresser. Les unes ressemblent à un amas de petites fleurs bleuâtres, tandis que les autres lui semblent déjà un peu plus classiques et sont d'un rose pâle. Et comme il jette également un regard à leur prix, il comprend qu'il va devoir se contenter d'un seul exemplaire de chaque.
— Je vais vous en prendre, dit-il en revenant à la fleuriste. Une de celles-là, et puis une de celles-là aussi.
S'approchant, la femme laisse ses doigts survoler les fleurs en question; pioche celles qui lui semblent les plus belles et retourne derrière son comptoir pour les agrémenter de quelques bruns de verdures supplémentaires. Tout à sa tâche, elle attrape un carré de papier si fin qu'il paraît fragile, ainsi qu'un autre de plastique, et questionne :
— Vous voulez y ajouter un message ? C'est pour un ami ? Un parent ?
— Oui, c'est…, commence Loz, avant de faire silence.
Ses yeux se baissent sur les sacs qui pendent à ses poignets. Comment doit-il présenter la chose ?
— C'est…, reprend-il. C'est pour ma grande sœur.
Un petit mensonge, mais qu'il espère rapidement rendre réel. Il sait que Tifa est censée être la grande sœur de Yazoo maintenant, mais elle n'a pas laissé entendre qu'il en serait de même pour lui, ou bien pour Kadaj. Pourtant, il aimerait bien pouvoir la considérer également comme un membre de sa famille…
— Elle nous a beaucoup aidés, moi et mes frères, explique-t-il. Alors… j'aimerais bien lui dire merci pour ça.
C'est à présent avec une expression attendrie que la femme l'observe. Les doigts emmêlés dans le ruban avec lequel elle s'apprêtait à nouer son bouquet, elle porte une main à l'emplacement de son cœur.
— C'est adorable, dit-elle, avant de faire un geste en direction des fleurs exposées. Prenez donc un autre dahlia, d'accord ? C'est moi qui vous l'offre !
Un peu étonné, Loz se demande s'il doit la remercier. Se contente finalement d'opiner du chef, avant de se diriger vers le présentoir en question. Un sourire apparaît sur ses lèvres quand il y pioche une fleur supplémentaire.
Oui, il espère vraiment que ça lui fera plaisir !
Yup, la suite se sera fait attendre, honte à moi ! D:
Du coup, histoire de rattraper un peu mon retard, je posterai la partie 3 de cet épisode logiquement mardi, au plus tard mercredi. ^^'
Sur ce, faites attention à vous et à la prochaine. :)
