Épisode 10 – Partie 4
7
— Merde ! Mais pourquoi j'arrive pas à le battre ?!
L'homme donne un coup de poing contre la borne d'arcade. Sur l'écran, s'exhibant à la vue du petit public qui s'est formé au début de leur partie, s'affichent les résultats de celle-ci. Et le score de son adversaire, comme la fois précédente, écrase complètement le sien.
Les gains de son pari en main, Yazoo tend à Denzel ce qu'il lui doit. Avec un temps de retard, le gamin accepte l'argent, son regard toujours rivé en direction de la borne d'arcade. Il le savait costaud, mais à ce point…
— Tu lui as laissé aucune chance ! s'exclame-t-il.
— C'est un imbécile. Je l'ai déjà humilié la dernière fois, mais il ne retient pas la leçon. (Puis, rangeant les Gils qu'il lui reste, il tourne les yeux en direction de la salle d'arcade et ajoute :) Maintenant, au suivant… !
8
— Je suis rentrée !
Marlène a les yeux qui pétillent quand elle passe la porte du Septième Ciel. Derrière son comptoir, Tifa termine de préparer la commande d'un groupe de jeunes installés à une table et dont la conversation bruyante a envahi toute la salle. Les sourcils froncés, celle-ci questionne :
— Denzel n'est pas avec toi ?
— Il s'est arrêté à la salle d'arcade, lui répond la petite en passant derrière le bar pour aller se laver les mains à l'étage.
Nouvelle qui accentue le froncement de sourcils de la jeune femme. Elle lui a pourtant déjà dit plusieurs fois qu'elle ne voulait pas qu'il laisse Marlène rentrer seule. Elle pensait d'ailleurs qu'il avait compris, surtout après le savon qu'elle lui a passé la dernière fois, mais il semblerait qu'il lui soit de nouveau nécessaire d'avoir une conversation avec lui.
Apportant leur commande à ses clients, Tifa se demande si, cette fois, elle ne devrait pas carrément le punir pour lui avoir encore désobéi.
En tout cas, il le mériterait !
Elle dépose le dernier café encombrant son plateau devant une jeune femme aux taches de rousseur envahissantes, quand Marlène revient de l'étage. La petite se hisse tout juste sur l'un des tabourets qui longent le comptoir quand Tifa la rejoint et s'enquiert :
— Ça a été l'école ?
En réponse, Marlène opine du chef et se jette sur la tranche de brioche que la jeune femme ne tarde pas à lui servir.
— La maîtresse m'a félicitée, explique-t-elle. Parce que j'ai eu la meilleure note à la dictée. Elle a même dit que y en avait des plus grands que moi qu'étaient pas aussi doués. Et puis que je devais continuer à m'appliquer, parce que c'est important d'être bonne en orthographe.
— Je suis sûre que les autres élèves étaient eux aussi impressionnés, s'amuse Tifa en croisant les bras sur le comptoir.
— Stephen m'a appelée la chouchoute, répond la petite qui termine sa brioche et s'attaque maintenant à son bol de céréales. Et ses copains ont rigolé quand il a dit ça. Mais les autres m'ont pas embêtée. Même que Lucile et Maria, elles, elles m'ont dit qu'elles aimeraient bien que la maîtresse leur dise ça à elles aussi.
Tifa la regarde en silence engloutir ses céréales, un pli soucieux lui barrant le front. Il y a quelques mois, Marlène a eu des problèmes avec des garçons de sa classe, qui n'appréciaient pas qu'elle puisse être une bonne élève. La chose avait été rapidement réglée, mais…
— Plus personne ne t'embête, au moins ?
Marlène secoue la tête et termine de boire le lait qui a servi à ses céréales, avant de répondre :
— Non. Stephen et ses copains se moquent des fois de moi, mais c'est pas comme la dernière fois. De toute façon, je leur ai montré une photo de mon papa et je leur ai dit que s'ils continuaient à m'embêter, il viendrait s'occuper d'eux. Et puis Denzel m'a dit que s'ils recommençaient, je n'avais qu'à lui dire. Et ils ont un peu peur de Denzel, alors ils me laissent tranquille.
Tifa opine doucement du chef. Oui, Denzel est plus grand et n'a pas pour habitude se laisser marcher sur les pieds. Elle a d'ailleurs été appelée deux ou trois fois à l'école, suite à une bagarre et… eh bien, ce genre d'évènement a tendance à vous forger une réputation. Surtout auprès des plus jeunes qui préfèrent ensuite éviter de venir vous chercher des poux.
D'ailleurs, à chaque fois, c'était avec des élèves plus âgés que lui…
Par Marlène, elle sait qu'il lui arrive encore d'avoir des problèmes avec eux, mais il n'en parle pas. Il semblerait que ça n'ait toutefois pas provoqué de nouvelle bagarre et, toujours selon la petite fille, ce sont surtout des moqueries occasionnelles auxquelles Denzel fait facilement face depuis qu'il s'est constitué un petit groupe d'amis.
Je devrais peut-être m'en mêler et aller voir ses professeurs, mais… j'ai peur que ça n'aggrave les choses si je le fais.
Et puis surtout, Denzel risque de se sentir humilié qu'on intervienne sans lui demander son avis, comme s'il n'était encore qu'un petit garçon. Sans compter que ça pourrait bien, au lieu de les apaiser, décupler les moqueries dont il peut être la cible. La situation n'est donc pas simple, d'autant moins que le principal concerné leur a déjà signifié qu'il voulait se débrouiller tout seul.
Tant que ça ne s'aggrave pas, sans doute est-ce mieux que je reste à l'écart… même si ça ne me plaît pas beaucoup.
Elle en est là de ses réflexions quand elle remarque que Marlène a presque terminé son verre de jus d'orange. Elle se dirige donc vers le bocal à bonbons; devine le regard de la petite fille qui suit chacun de ses faits et gestes. Quand elle revient au comptoir, Marlène lui tend sa petite main, une lueur gourmande au fond des yeux qui se transforme en feu d'artifice quand elle découvre que Tifa ne lui a pas donné un bonbon, mais deux.
Avec un clin d'œil, la jeune femme lui explique :
— Parce que tu as reconnu tes torts la dernière fois.
En réponse, Marlène pousse une exclamation enjouée. Engloutie le premier bonbon et se tortille de bonheur, ce au grand amusement de Tifa.
Au même instant, la porte de l'établissement s'ouvre pour laisser entrer un Loz rayonnant. L'avisant, son sourire s'élargit encore et c'est presque le rose aux joues qu'il vient lui tendre les fleurs qu'il a en main…
9
Denzel jette un œil curieux autour de lui. Il est déjà passé plusieurs fois devant cet établissement, mais n'a encore jamais eu l'occasion d'y mettre les pieds. À l'époque où il vivait à Midgar, c'était pourtant une chaîne populaire et il se souvient y avoir été plusieurs fois en compagnie de ses parents. Le décor était d'ailleurs peu ou prou le même, ce qui éveille en lui un sentiment de nostalgie au creux duquel se niche la douleur.
— La dernière fois que j'y suis venu, c'était avec mes frères, lui explique Yazoo, en se laissant tomber sur la banquette qui lui fait face. Et on a obligé les Turks à nous commander tout ce qu'il y avait sur la carte.
À ce souvenir, un sourire vient flotter sur ses lèvres. Il revoit sans mal l'expression du rouquin, quand il a compris qu'ils n'allaient pas lui faire de cadeau. Revoit aussi le regard désespéré qu'il a jeté en direction de son collègue et que celui-ci s'est obstiné à ignorer, bien décidé à le laisser se débrouiller seul avec cette histoire.
— Commande ce que tu veux, dit-il en attrapant une carte. Je t'invite.
Et à Denzel de lui adresser un regard suspicieux.
— Qu'est-ce que ça cache ?
— Rien… mais si tu préfères me regarder manger…
Là-dessus, il sort l'argent des trois défis acceptés et remportés cette après-midi là et entreprend d'en faire le compte. Denzel a lui aussi attrapé un menu et en feuillette rapidement les pages, jusqu'à arriver à celles dédiées aux plats sucrés. Et si le choix est à peu près aussi varié que dans ses souvenirs, les prix, eux, ont quelque peu flambé.
'fin, c'est pas moi qui paye, de toute façon… !
— Vous avez fait votre choix ?
Une serveuse vient de s'arrêter devant leur table, son calepin déjà en main. Le visage soutenu par sa main, Yazoo répond :
— Un café… et un donut. Nappage chocolat noir.
Puis il tourne les yeux vers Denzel, qui ajoute :
— Moi, je veux bien un chocolat chaud. Et puis… heu…
Ses yeux parcourent à toute vitesse la carte des gâteaux, mais le tout semble à ce point appétissant qu'il a du mal à se décider.
— Un cookie et… je peux avoir un donut, moi aussi ?
— Je t'ai dit de prendre ce que tu voulais…
— Alors un donut aux marshmallows !
Après le départ de la serveuse, le silence s'impose entre eux. Un silence qui ne tarde pas à devenir gênant. D'ailleurs, Denzel doit reconnaître que ça lui fait bizarre de se retrouver seul avec Yazoo dans un endroit comme celui-ci. Il n'y a pas si longtemps, le simple fait que celui-ci puisse lui adresser la parole lui était intolérable et les voilà maintenant quelques semaines plus tard, à prendre en la compagnie de l'autre un goûter tardif.
La carte ouverte devant lui, Yazoo calcule le montant de leur addition, avant de mettre de côté l'argent nécessaire à son règlement. Un soupir lui échappe, comme il constate qu'il ne lui reste plus grand-chose après ça et marmonne :
— Je ne vais vraiment pas aller loin…
Avant de ranger les Gils restants dans la poche de son jean. Au même moment, Denzel lui lance :
— Merci, au fait !
Relevant les yeux sur lui, Yazoo referme la carte d'une main.
— Si tu tiens tant que ça à me remercier, alors dis-moi que tu me pardonnes.
— Je te pardonne, répond Denzel en croisant les bras sur la table. Mais seulement pour t'être moqué de moi.
— Et pour le reste ?
— On verra plus tard.
Et disant cela, il entreprend de débarrasser de son film protecteur le deck remporté par Yazoo.
— L'arnaque, grommelle celui-ci. Je n'aurais pas dû me donner autant de mal… !
Leur commande leur étant rapidement apportée, Denzel abandonne ses cartes pour se jeter sur son cookie. Quelques morceaux s'écrasent sur la table, qu'il balaye du plat de la main, avant de laisser tomber un sucre dans son chocolat chaud et de le touiller. Face à lui, Yazoo n'a toujours pas touché à sa commande. La joue appuyée contre son poing et le regard dans le vague, il semble faire la tête. Une pointe d'amusement submerge Denzel, qui fait remarquer :
— Tu crois pas que t'as passé l'âge de bouder ?
— Pff… techniquement, je suis plus jeune que toi, alors je peux bien faire ce que je veux.
— Ah… j'avais oublié ! Mais c'est vrai, cette histoire ? Tu te moques vraiment pas de moi ?
— Qu'est-ce que ça m'apporterait, au juste ?
Sur ce coup, Denzel doit s'avouer vaincu. Songeur, il prend donc une gorgée de son chocolat et passe sa langue sur ses lèvres.
— Tu m'as déjà menti ?
Yazoo, qui a finalement saisi son café, relève les yeux sur lui.
— Non… je crois pas.
— Donc tout ce que tu m'as dit jusqu'à présent, c'était seulement la vérité ?
— Oui. Enfin… sauf quand j'ai dit que tes vêtements étaient magnifiques et…
— C'est bon !
— Mais pour le reste, oui. Je pense t'avoir toujours plus ou moins dit la vérité. (Puis, songeur, il repose sa tasse et ajoute :) Si on oublie le fait que j'ai dit que j'acceptais de t'entraîner juste parce que je m'ennuyais, mais… je suppose que tu l'avais déjà deviné.
Denzel opine du chef.
— Ouais. Je savais déjà que t'étais qu'un sale manipulateur !
Là-dessus, il termine son cookie et s'en retourne à son deck. Rien que de l'avoir en main, il a le sentiment d'être brusquement renvoyé dans le passé. Un sentiment d'amertume ne tarde d'ailleurs pas à s'emparer de lui, comme il a l'impression de se revoir plus jeune, découvrant qu'on venait de lui offrir le même jeu de cartes. Le souvenir lui fait perdre un instant pied avec la réalité et il se retrouve à fixer l'objet sans vraiment le voir. Le regard lointain et l'expression qui se fait douloureuse.
Tout en l'observant, Yazoo attaque son donut, qui lui laisse un peu de chocolat fondu sur les doigts. Il les essuie sur la serviette en papier près de lui et, comme le silence de Denzel se poursuit, semble vouloir s'éterniser, il fait remarquer :
— Tu n'as pas l'air si content que ça de les avoir…
Redescendant brusquement sur terre, Denzel cligne des yeux.
— Quoi ?
— Tes cartes, répond Yazoo en reprenant une bouchée de son donut. Elles n'ont pas l'air de te faire très plaisir.
— Non, c'est…
Secouant la tête, il sort finalement les cartes de leur tanière et les étale une à une sur la table.
— C'est pas ça, reprend-il. C'est juste que ça me rappelle pas mal de souvenirs. Tu sais… mon père me les avait offertes. Le même deck, je veux dire… à l'époque…
La carte qu'il tient entre ses doigts arbore le même dragon que sur le paquet. Son regard s'y attarde un moment, avant qu'il n'ajoute :
— C'était drôlement populaire, il y a quelques années. Ça fait longtemps qu'elles existent et quand je vivais encore à Midgar, les enfants les adoraient. Tous mes copains en avaient et du coup, mon père a voulu me faire une surprise. Un jour, il est revenu avec ce deck et…
Il a un sourire qui part en grimace.
— Forcément, il n'y connaissait rien, alors il a choisi celui-là parce qu'il trouvait l'image cool. Sauf que c'était un deck qui avait déjà plusieurs années, tu vois ? Et mes copains, eux, n'avaient que les nouveaux…
Ce qu'il n'avait pas dit à son père, ne voulant pas lui faire de la peine. Il s'était donc contenté de le remercier, mais…
— Je l'ai jamais emmené avec moi à l'école. J'avais peur qu'on se moque de moi, tu vois ? Du coup, j'ai jamais vraiment pu l'utiliser…
Et peu de temps après, celui-ci disparaissait en même temps que sa maison et ses parents. Ce souvenir transforme les sentiments inconfortables qui l'habitaient déjà en véritable douleur. Comme il peut sentir des larmes lui picoter les yeux, il se détourne pour les essuyer discrètement, mais Yazoo lui tend déjà une serviette en papier.
L'air renfrogné, Denzel s'insurge :
— J'allais pas pleurer !
— Bien sûr que si.
— Je te dis que non !
— Et moi je te dis : à d'autres. J'ai l'expérience, avec mes frères. Surtout avec Loz.
Agacé d'avoir été surpris dans ce moment de faiblesse, Denzel lui arrache la serviette.
— Pff ! fait-il en se la passant sur les yeux. Et maintenant tu vas me faire croire que tu as de la compassion pour moi ?
— Je sais que tu es triste, lui répond tranquillement Yazoo en portant son café à ses lèvres. Alors d'une certaine façon, ça me touche.
— N'importe quoi ! Comme si t'étais capable de ressentir quoi que ce soit pour les autres !
— Je peux… si je les aime bien. Et toi, dans le fond, je t'aime bien.
Les yeux encore luisants et le bout du nez un peu rouge, Denzel chiffonne sa serviette. Renifle, avant de répliquer :
— Tu parles ! C'est encore une de tes magouilles pour me forcer à t'apprécier.
Yazoo laisse entendre un petit rire. Termine son café, avant d'avouer :
— Non, je suis sérieux. (Puis venant appuyer sa joue contre son poing, il ajoute :) C'est juste que ça peut effectivement jouer à mon avantage que de te l'avouer. Alors… ce serait bête de le garder pour moi.
Un autre petit rire lui échappe face au regard de reproche de Denzel.
— Sérieusement, grogne celui-ci. À chaque fois que je crois que je t'aime bien moi aussi, faut que tu dises quelque chose qui fiche tout par terre.
— C'est dans ma nature, répond simplement Yazoo, avant de tendre la main vers les cartes et d'en attraper une entre deux doigts. Et si tu veux, j'irai moi aussi m'en procurer. Comme ça… on pourra jouer ensemble.
— Tu crois que je te vois pas venir, peut-être ? lui fait Denzel en rassemblant les autres cartes pour les remettre dans leur paquet.
Avec un sourire en coin, Yazoo lui tend celle qu'il tient.
— Ce n'est pas simplement parce que ça pourrait m'être profitable que je te propose ça. Non, en vérité, je suis plutôt curieux de savoir comment on y joue…
Encore une partie et cet épisode sera terminé ! \o/ La partie 5 va toutefois mettre un peu plus de temps à apparaître parce que... parce que ? Parce que tout ce temps, je séchais sur l'une de ses scènes qui, du coup, n'est toujours pas écrite (Ou plutôt, je viens seulement d'en commencer l'écriture).
Sur ce, je vous dis à la prochaine ! :)
