Épisode 10 – Partie 5

10

— Ouais… j'ai peut-être du boulot pour toi.

Le regard de Kadaj s'agrandit et, au fond de celui-ci, une lueur d'espoir s'allume.

L'entrepôt où il est venu frapper se trouve en bordure d'Edge, dans un coin encore relativement peu habité et servant surtout de zone de stockage pour tout un tas de matériaux et de véhicules. Autour de lui, ils sont nombreux à travailler là et à y faire un vacarme pas possible. La porte dans son dos est ouverte et un camion s'est arrêté juste devant, que plusieurs hommes s'emploient à décharger. La pluie, qui tombe à l'extérieur, martèle le toit sans discontinuer.

L'homme qui lui fait face est un grand type costaud, à la barbe et aux cheveux striés de gris. Ses yeux d'un bleu délavé le détaillent des pieds à la tête et, à son froncement de sourcils, Kadaj n'est pas certain qu'il apprécie ce qu'il voit. Cependant, et après un haussement d'épaules, le type questionne :

— Tu sais conduire, au moins ?

— Je sais !

Une moto, une voiture et même sans doute un camion, oui, ça ne doit pas être plus difficile que le reste. Face à sa réponse, son interlocuteur opine du chef, avant de croiser les bras et d'expliquer :

— D'ici, on approvisionne pas mal de chantiers. J'ai plusieurs camions qui s'occupent de ça, mais j'ai un de mes gars qu'a réussi à se péter une patte et y a des jours où j'peux libérer personne pour faire ses livraisons. Alors, des fois, je pourrais bien te demander de t'en occuper. Le reste du temps, tu bosseras ici. Et c'est un boulot crevant, j'te préviens ! Et les tires au flanc, je les dégage tout de suite ! Mais si ça te fait pas peur, je veux bien te filer ta chance.

Kadaj peut sentir les commissures de ses lèvres frémir. Après avoir passé la journée à marcher d'un bout à l'autre de la ville, il semble que toutes ses déceptions soient sur le point d'être récompensées.

Il ouvre donc la bouche pour dire qu'il prend le job, quand, derrière lui, un vacarme de voix furieuses éclate. Comme il se retourne, il peut voir Reno qui a finalement pénétré dans l'entrepôt et se prend le chou avec deux hommes ne semblant pas apprécier sa présence ici.

— Hé, mettez-la en veilleuse ! lance le roux. J'suis venu rejoindre le gamin, là-bas !

Et disant cela, il désigne Kadaj qui sent son agacement revenir en flèche. Il va d'ailleurs pour l'ignorer et reprendre sa conversation avec l'homme, mais celui-ci, dont le regard est à présent braqué en direction du Turk, questionne :

— Tu connais ce type ?

Et à son expression, Kadaj comprend que ça ne sent pas très bon pour lui.

— Non, commence-t-il. Je…

— Dis donc, lui lance Reno en marchant dans sa direction. Tu pourrais pas t'activer un peu ? Je te rappelle qu'il flotte dehors !

Kadaj va pour l'envoyer se faire voir, mais l'homme gronde au même moment :

— J'ai rien à faire avec ceux de la Shinra.

Reno s'arrête en entendant ça et hausse les sourcils. Kadaj, lui, s'empresse de rectifier :

— Je suis pas de la Shinra !

Mais l'homme secoue la tête, l'expression à présent fermée.

— J'ai rien à faire non plus avec ceux qui fricotent avec la Shinra.

Puis, sans laisser le temps à Kadaj de plaider sa cause, il tourne les talons et le plante là.

D'abord sous le choc, celui-ci ne parvient pas à réagir tout de suite. Son cerveau, qui s'obstine à nier ce qu'il vient de se passer, le paralyse complètement et il a l'impression que le monde se brouille autour de lui. C'est finalement la voix de Reno qui le fait revenir sur terre, le Turk lançant en se grattant l'arrière du crâne :

— Drôlement vache de sa part.

La colère explosant en lui, Kadaj se retourne vivement dans sa direction. Son expression est si hostile que Reno a un mouvement de recul et mène la main à sa matraque télescopique. Déjà certain que l'autre va l'attaquer. C'est donc une surprise pour lui que Kadaj, finalement, parvienne à se reprendre assez pour ne pas lui sauter dessus et se contente, à la place, de le bousculer pour marcher en direction de la sortie.

— Hé, attends !

À l'extérieur, la pluie est plus forte que jamais. Il suffit de quelques secondes à Kadaj pour être trempé des pieds à la tête, inconfort qu'il ne remarque toutefois pas, son cerveau trop occupé à essayer de maîtriser les émotions violentes qui se livrent bataille en lui et semblent désireuses de le faire imploser. Il tremble, mais pas de froid. Devant son regard, un voile. Il marche droit devant lui, sans rien voir, sans vraiment se soucier de la direction qu'il prend, à la limite de la suffocation.

C'est pas vrai ! C'est pas vrai ! C'EST PAS VRAI !

Il a envie de hurler. De hurler jusqu'à ce que l'angoisse qui l'habite soit expulsée de son corps, mais sa voix reste bloquée dans sa gorge.

Et ses ténèbres qui, toujours à l'affût, ont commencé à l'étreindre, à le submerger, l'incitant doucement à leur abandonner le contrôle de son être.

— Attends, j'te dis !

Un bruit de course derrière lui. Et la voix de Reno qui lance :

— Hé, pas la peine de te mettre dans des états pareils pour si peu. Y en a d'autres, des boulots !

Kadaj s'arrête. Ses cheveux, plaqués contre son visage, ruissellent. Il a atteint un escalier donnant sur un pont. Celui-ci se poursuit sur plusieurs dizaines de mètres, surplombe une zone en ruines et débouche jusqu'à une partie plus animée d'Edge. Dans sa gorge, sa respiration s'est bloquée.

Aussi trempée que lui, Reno repousse en arrière les mèches de cheveux qui lui collent au front. Ajoute, avec un mouvement nerveux de la main :

— Et puis, j'veux dire… toute cette histoire, c'est pas sérieux, hein ? Tu vas pas me faire croire que t'as vraiment besoin d'un taf !

Les poings de Kadaj se serrent. Et c'est d'une voix étranglée, à la limite de la fracture, qu'il réplique :

— Qu'est-ce que t'en sais… ?

À cause du boucan produit par la pluie, ses mots ne parviennent toutefois pas jusqu'à Reno qui poursuit – semble vouloir se convaincre lui-même plus qu'autre chose :

— Non, faut pas déconner ! T'essayes juste de nous endormir, avoue. Ouais, c'est forcément ça ! Ton délire, là, de vouloir te ranger, j'y crois pas un seul instant. Et je suis sûr que…

Il n'a toutefois pas le temps de finir que la voix de Kadaj éclate :

— QU'EST-CE QUE T'EN SAIS ?!

Éclipse complètement le vacarme des intempéries. Pris de court, Reno s'est figé. Kadaj, lui, se retourne vivement dans sa direction, le regard enfiévré.

— Qu'est-ce que t'en sais ? Qu'est-ce que t'en sais ? Qu'est-ce que t'en sais ?! QU'EST-CE QUE T'EN SAIS ?! QU'EST-CE QUE T'EN SAIS, PUTAIN ?! Qu'est-ce que tu sais exactement de nous, hein ? QU'EST-CE QUE TU SAIS DE NOUS ?!

Ses tremblements se sont encore aggravés et c'est à peine s'il parvient à contenir la violence qui hurle en lui, le malmène tout entier et voudrait le voir se jeter sur ce crétin pour le réduire en miettes. Pourquoi est-ce qu'ils ne veulent pas comprendre ? Pourquoi est-ce qu'ils s'obstinent à nier la réalité ? Ils s'imaginent que cette situation l'amuse, peut-être ?! Il fait pourtant tellement d'efforts pour maîtriser sa véritable nature, tellement d'efforts pour ne pas se laisser submerger, alors que ce serait si simple… si simple ! Il est né pour détruire, juste pour détruire. Et c'est ce que son corps tout entier lui réclame chaque jour qui passe. De laisser tomber, de na pas chercher à aller contre sa nature, d'accepter, juste, d'accepter… ce pourquoi on l'a créé… le destin qui est le sien… celui de ses frères… parce qu'ils ne sont pas faits pour ça, pour vivre. Pour s'adapter. Que tout ça n'est qu'une perte de temps, que de toute façon, tôt ou tard, ils basculeront et qu'il est donc inutile de s'obstiner.

Mais il ne peut pas. Non, il ne veut pas. Il ne veut pas l'écouter, parce qu'il veut croire que quelque chose d'autre est possible, même pour eux. Qu'ils vont pouvoir survivre et se construire et… peut-être même avoir une famille… et une place… mais…

Je vais craquer !

Sa volonté a déjà commencé à se fissurer de toutes parts. La moindre vibration un peu trop forte et elle explosera en morceaux. Comprenant qu'il ne peut pas rester là. Qu'il faut qu'il fuie… loin… très loin de ce Turk avant de commettre l'irréparable, il se détourne et s'engage au pas de course dans l'escalier.

Reno qui, tout ce temps, n'a pas fait un geste, incapable de savoir comment réagir face à l'explosion de Kadaj, sent la réalité le rattraper brusquement. Et un doute, terrible, s'insinue en lui.

Attends ! Il serait vraiment sérieux ?!

Et avec lui, un soupçon de remord. Se jetant à la poursuite de Kadaj, il l'attrape par le bras et dit :

— Écoute, je…

Mais Kadaj se dégage aussitôt.

— FOUS-MOI LA PAIX !

Ce avec une telle violence que Reno se sent partir en arrière. Son premier réflexe est de se rattraper à la main courante, mais à cause de la pluie, celle-ci est glissante et les marches avec – sur lesquelles ses semelles dérapent. Un hoquet lui échappe, comme il devine la chute inéluctable. D'instinct, il tend une main en avant… ouvre des yeux comme des billes… puis… une douleur terrible, à l'arrière de son crâne, qui fait exploser le monde autour de lui. L'instant d'après, les ténèbres…

11

— Il est mort ?

Penché en direction de Reno, Kadaj a froncé les sourcils. Les émotions dévastatrices qui l'habitaient l'ont finalement libéré après la chute du Turk, le laissant un moment complètement vide.

La partie inférieure du corps encore sur les marches, Reno repose là, la tête dans une flaque d'eau qui a déjà commencé à se teinter de rouge. Après l'avoir observé quelques secondes, Kadaj vient finalement poser les doigts contre son cou, à la recherche de son pouls – qu'il ne tarde pas à trouver.

Forcément… ça aurait été trop beau.

Se redressant, il repousse d'une main ses cheveux, qui l'aveuglent en partie. Hésite sur ce qu'il convient de faire à présent, avant de finalement hausser les épaules.

— C'est pas ma faute. C'est lui qui a trébuché.

Et de se remettre en route, déjà en retard pour le service du soir.

12

Un peu étonné, Cloud fixe les trois fleurs qui s'exhibent dans un verre de l'autre côté du comptoir.

— Un cadeau ? questionne-t-il.

Tifa, qui prend son dîner en compagnie des trois frères, répond :

— De Loz.

Et comme le regard de Cloud, mais aussi de ses frères, se tournent dans sa direction, Loz s'empresse d'expliquer :

— C'est parce que Tifa a été gentille avec nous, depuis qu'on est là ! Alors j'ai voulu lui faire plaisir.

Yazoo émet un bruit de gorge. Vient taquiner de sa fourchette le contenu de son assiette et marmonne :

— Fayot.

— Hé !

— Yazoo !

Kadaj envoie un coup de coude au coupable, qui grogne, mais ne se rebiffe pas.

Cloud opine du chef, puis annonce :

— Je vais prendre ma douche.

Son pas ne tarde pas à se faire entendre dans l'escalier et chacun, au comptoir, retourne à son assiette. L'espace d'un instant, on n'entend plus que le bruit des couverts qui tintent, celui des mastications et, de temps à autre, le choc d'un verre que l'on repose avec plus ou moins de délicatesse. Relevant finalement les yeux sur Tifa, Loz se racle la gorge. Un peu gêné, il se tortille sur son siège et lance :

— Dis, Tifa…

Et comme la jeune femme incline la tête, l'air de l'encourager à poursuite, il bredouille :

— Je… heu… comme t'as dit que tu serais la grande sœur de Yazoo, je… je voulais savoir si tu… heu… voulais bien être la mienne aussi ?

— Pfff, fait Yazoo, qui porte son verre à ses lèvres. Laisse tomber, va. C'est pas aussi bien que tu le crois !

Sentant le regard sévère de Tifa se porter dans sa direction, il dévie le sien sur le côté. Kadaj émet un soupir et repousse son assiette. Croise les bras, peu désireux de se mêler à la conversation. Pour sa part, il n'a aucune envie de considérer la jeune femme comme un membre de sa famille, mais… il n'est pas surpris qu'il en aille différemment de Loz. Le devine même un peu jaloux de Yazoo depuis que la chose a été décidée.

Revenant à Loz, Tifa lui fait un sourire et répond :

— Bien sûr.

En retour, Loz lui offre un large sourire, avant de se tourner vers ses frères. Mais comme trop souvent, il ne récolte pas vraiment de réaction de leur part. Yazoo en est d'ailleurs à jouer avec le reste de ses aliments, la joue écrasée contre son poing. Après lui avoir adressé un regard désapprobateur, Tifa ajoute :

— Ce qui me fait penser que j'avais moi aussi quelque chose à vous dire. Vous devez déjà l'avoir remarqué, mais de vous trois, Loz est le seul à travailler ici l'après-midi, pendant que toi, Yazoo, et toi aussi, Kadaj, vous allez vous balader on ne sait où et…

— J'entraîne Denzel, lui rappelle Yazoo, sans relever les yeux de son assiette, dont il continue méticuleusement de massacrer le contenu.

— Yazoo, on ne joue pas avec la nourriture ! le rabroue Tifa, avant de reprendre, comme celui-ci lâche sa fourchette dans un soupir : C'est d'accord, tu entraînes Denzel. Mais ce n'est pas une raison pour que Loz soit celui de vous trois à travailler le plus. Je vais donc mettre en place un système de roulement, afin que chacun ait une part équitable de travail !

En réponse, Yazoo roule des yeux. Kadaj, lui, ne dit rien. Songe que de toute façon, s'il trouve un autre travail, il y a des chances pour qu'il soit pris l'après-midi et il ne compte certainement pas privilégier celui au Septième Ciel – qui de toute façon ne lui rapporte rien.

Demain, l'autre imbécile devrait me foutre la paix… et je suis certain de pouvoir trouver quelque chose du côté des chantiers.

Oui, sans lui à jouer les vautours, il est probable qu'il finira par trouver quelque chose. Peu importe son apparence. Peu importe son peu d'expérience. Tout ce dont il a besoin, dans l'immédiat, c'est que cet oiseau de mauvais augure se tienne le plus loin possible de lui jusqu'à ce qu'il en ait terminé avec ses recherches.

Et s'il pouvait y passer, ça serait pas plus mal !

Même s'il aurait préféré pouvoir s'en occuper lui-même.

— Ce qui me fait penser, reprend Tifa en déposant une crème brûlée devant lui. Qu'il va falloir un peu développer vos compétences, vous deux. Je ne peux vraiment pas espérer vous confier le Septième Ciel si vous risquez de mettre le feu à chaque fois que vous vous servez de la gazinière !

13

Rude sort son téléphone portable et le porte à son oreille.

— Vous l'avez trouvé ?

En planque dans la rue du Septième Ciel, il est toujours sans nouvelle de Reno et il n'aime pas ça. Il sait que son collègue devait s'occuper de Kadaj, cette après-midi, mais l'Incarné est déjà rentré depuis longtemps et, sur ses pas, pas trace du roux. Pas moyen non plus de le joindre et ses nombreux appels, comme messages laissés sur son répondeur, n'y ont rien changé.

Et lui, il est là, à devoir continuer sa surveillance alors que son collègue ne donne plus du tout signe de vie. À l'autre bout du fil, Tseng. Et sa voix est glaciale quand il annonce :

— Il semble qu'on ait un problème.


Et hop, fin de l'épisode 10 ! Mine de rien, ce projet avance. On en est déjà à plus de la moitié et moi, de mon côté, j'ai terminé le premier jet de l'épisode 14, ce qui va me permettre de pouvoir proposer l'épisode 11 prochainement. Celui-ci sera un peu plus court (4 parties) et sans doute un peu moins léger également (En même temps, avec une fin comme celle-là).

Sur ce, je vous dis donc à la prochaine ! :)